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ONZE LETTRES A MONSIEUR LE RÂRON DE CONSTANT

PREMIÈRE LETTRE

• A Monsieur le baron de Constant, en Silésie.

Paris, le Jeudi 19 Shakespeare 66 (28 Septembre i854.)

Monsieur,

M . de Cappellen m'a remis hier soir les huit cents francs que vous avez envoyés pour coopérer, conjointement avec votre digne ami M. X..., au supplément exceptionnel qu'exige Tinsufâsance actuelle de mon subside annuel. Je m'empresse de satisfaire au besoin que j'éprouve de vous témoigner combien je suis touché de cette généreuse intervention, noblement accomplie avec une pleine opportunité, de manière à prévenir tout délai dans mes payements périodiques. Il y a lieu d'espérer que le subside sacerdotal cessera désormais d'exiger ces sacritices supplémentaires. Mais leur reproduction vient aujourd'hui confirmer la manifestation de Fan dernier sur l'aptitude des vrais positivistes à développer les dispositions qui conviennent à leur mission. Cette consolante indication ressort surtout de l'étendue du sacrifice tutélaire sponta' nément accompli par vous et votre généreux ami.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

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DEUXIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a Paris.

Paris, le Lundi matin 7 Aristote68.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

Je crois devoir vous informer que le mariage religieux de M. Fili se célébrera chez moi Jeudi 10 Aristote (6 Mars), à deux heures précises.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-ie-Prinee.)

TROISIÈME LETTRE

A Monsieur le baron W. de Constant, a La Haye

Paris, le Vendredi 18 Biehat 68.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

Sans être aucunement surpris, je suis profondément touché du nouvel acte de générosité par lequel vous allez encore combler le déficit que j'avais justement craint pour la fin de cette année, d'après l'insuffisance spontanée du

A MONSIEUR W. DE CONSTANT fàSj

subside positiviste. Veuillez offrir à votre digne ami, M. Y..., la part que je lui dois dans la reconnaissance et l'admiration que m'inspire une telle conduite. La noble simplicité de ce protectorat volontaire en fait mieux ressortir le prix.

Dans votre précipitation cordiale, vous avez oublié de

passer à mon ordre la lettre de change de mille francs

-jointe à votre épître. C'est pourquoi je vous la renvoie

ici pour que vous y remplissiez cette formalité, sans

laquelle le payement m'en serait refusé.

M. Foley m'a soigneusement informé de l'incident imprévu qui concerne le ballot français de votre opuscule . Si vous ne parveniez pas à lever cet obstacle, je ne penserais pas qu'il fût spécialement dirigé contre un tel écrite dont la première édition a circulé sans entraves en France, et n'en aurait pas éprouvé davantage quand même vous l'eussiez mise en vente. La poste m'a directement transmis l'exemplaire de la seconde édition que vous m'avez ouvertement adressé le 212 Octobre. En cas que l'interdit ne fftt pas levé, je le regarderais comme une mesure purement fiscale récemment obtenue de l'aveugle zèle du gouvernement français pour la propriété littéraire, d'après les ignobles réclamations de nos lettrés contre la concurrence étrangère. Ce serait semblable à la prohibition subie par M. Florez envers lintroduction en Espagne de son Eco^ par suite des rivalités de Madrid avec tout écrit espagnol publié dans un autre pays.

Si rautorisation- de reproduire la traduction de l'abbé Bautain ne vous est pas accordée, il faudra vous en consoler aisément. Cette comparaison augmenterait vos frais et grossirait votre volume, sans beaucoup concourir à faire mieux apprécier votre transformation. Il serait, je crois, préférable de laisser celle-ci directement confrontée au texte original.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Princc.)

a38 LETTRES d'aU6U8T£ COMTE

QUATRIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a la Uatb.

Paris, le Jeudi matin 94 Blchat 68.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

J ai reçu, Vendredi dernier, votre lettre de l'avant- veille, renfermant un billet à ordre de mille francs. Ce mandat n'ayant pas été transféré par vous à mon ordre, n'était réellement payable qu'à vous-même Voilà comment je me suis alors trouvé dans la fâcheuse nécessité de vous le renvoyer immédiatement, afin que vous y remplissiez la formalité négligée, sans laquelle il ne pouvait aucunement me servir. Inclus dans la réponse que je vous fis, Vendredi même 19 Décembre, il ^ dû vous parvenir Dimanche, en sorte que j'attendais hier son retour régularisé. Ne recevant rien, je ne dois pas tarder davantage à vous annoncer cet incident ; quoique rares, les vols de lettres ne sont pas sans exemple. Votre réponse au présent avis pourra seule dissiper mon inquiétude à cet égard.

Auguste CiOMTE.

(10, rue Monsieur- le-Prince.)

A MONSIEUR W. DE CONSTANT qSq

CINQUIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant.

Paris, le Mardi 6 Moïse 69.

Mon émiaent Disciple et digne Patron,

Voici les trois reçus qui correspondent à la traite déjà payée, que contenait votre lettre du 3, arrivée hier. Je suis extrêmement touché delà scrupuleuse sollicitude qui vous a fait d'abord envoyer la principale partie du subside hollandais, après avoir si généreusement dissipé les inquiétudes récemment suscitées par l'insuffisance spontanée des recettes de i856. Sans attendre ma prochaine circulaire, je dois aujourd'hui vous annoncer que, grâce à l'appel exceptionnel du mois dernier, rfont le succès vous est surtout dû, le subside positiviste a, pour la première fois, en i856, notablement dépassé le minimum normal, ayant produit 8,246 francs.

Je reçois, et je rends, avec la même cordialité, les vœux de longévité qui terminent votre lettre. Certains de faire un bon usage de notre vie, nous devons tous désirer qu'elle se prolonge autant que possible, afin d'ébaucher personnellement les dignes types respectifs du sacerdoce et de la chevalerie que systématise et consolide la religion de rUumanité. Onze ans seront bientôt accomplis depuis que le fondateur de la foi positive se trouve directement placé sous le noble patronage de ses dignes disciples hollandais, et la régénération finale ne peut que beaucoup

a4o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

gagner à la longue durée d'une relation également honorable aux deux parts.

Tout à vous.

Auguste GoMTK.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

P, S. Le silence même que je garde sur ma santé doit vous indiquer qu'elle continue d être excellente, à l'issue de rénorme volume qui vient d'employer la majeure partie de mon année i856. Il est naturel d*cspércr que ce bon état ne sera nullement altéré par la pure préparation méditative à laquelle je vais exclusivement consacrer la présente année, sans aucun opuscule épisodique.

M. Congre ve a publié, le mois dernier, son précieux opuscule intitulé : Gibraltar : or the foreign policy ot England, que je lui suggérai Tété dernier, et dans lequel il a dépassé mes meilleures espérances. En m'écrivant le i«^ Janvier, il m'annonce l'intention de vous en adresser un exemplaire, aussitôt qu'il aura trouvé quelque voie moins dispendieuse que la poste, dont l^s frais d'Angleterre en Hollande restent exorbitants, au milieu des autres réductions.

Je présume que vous avez déjà reçu de M. Edgcr, son éminent opuscule (The positivist calendar), qui contient la meilleure exposition jusqu'ici surgic du positivisme religieux.

SIXIÈME LETTRE

A Mo^SIEUR ^Y. dk Constant, a la Hayk.

Paris, le Jeudi i5 Moisc 69.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

Après avoir bien reçu votre lettre spéciale de Lundi, j'ai su, par le libraire Dalmont, que, contre ma bienveillante

hypothèse initiale» le refus officiel de laisser ici circuler votre seconde édition française des Réflexions synthétiques, est indépendant de toute règle générale, et dû seulement à la répugnance particulière que cet opuscule inspire à V administration actuelle (car je ne puis encore supposer que notre dictateur y soit pour rien). Je vais donc réclamer contre une telle inconséquence auprès de M. Vieillard, dont Tintervention pourra mieux réussir que s'il s'agissait d'une mesure universelle. Si j'obtiens ici quelque résultat, je vous en informerai directement. Tout à vous,

Auguste Comte.

(10, pue Monsieur-le-Prince.)

SEPTIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a la Haye.

Paris, (lo, rue Monsieur-le-Prince), le Mardi 37 Homère 69.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

L'envoi que je vous fis Vendredi dut spontanément compenser mon silence exceptionnel sur votre lettre de Mardi dernier que je reçus Jeudi. Je suis autant que vous sans nouvelles de M. de Montègre, au point que, depuis deux mois, je ne sais s'il est mort ou vivant.

Quoique je n'aie jamais eu d'entrevue ni de correspondance avec votre M. Mazell, vos indications me font entin soupçonner que c'est le jeune poète prussien qui, récemment marié, suivit avec sa femme mon cours public de 1846. J'ai négligé de joindre au paquet qui le concerne ma nouvelle circulaire, dont je pourrai vous envoyer quelques exemplaires si vous le dé3irez, vu l'heureuse

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libéralité maintenant introduite dans les relations postales entre la France et la Hollande.

D'après votre dernière lettre, J'ai fait spécialement demander au libraire Dalmont si votre ballot était actuellement chez lui ; ce qui m'a directement appris que cette affaire est encore restée au même point qu'avant mon intervention. Je me suis ainsi trouvé finalement conduit à faire hier, pour ce seul motif, une visite exceptionnelle à M. Vieillard, dont Je n'avais nullement reçu de réponse à ma lettre du i5 Janvier. C'est ce qui m'a poussé, contre ma coutume, à retarder jusqu'à ce moment ma réponse à votre lettre de Mardi dernier, afin de pouvoir vous annoncer le résultat d'une telle entrevue.

Elle m'a beaucoup satisfait sous tous les rapports. Sans me répondre, M. Vieillard avait utilement agi d'après ma lettre. Il a, Mercredi dernier, obtenu la promesse officielle que cet étrange interdit serait prochainement levé. D'après notre entrevue, il va, dans quelques jours, surveiller et, s'il le faut, hâter 1 exécution de cette promesse. J'ai disposé pour lui du dernier des exemplaires que vous m'avez laissé de votre opuscule, qu'il fera certainement lire, après l'avoir lu soigneusement.

Il faut maintenant consacrer tout le reste de cette réponse à la triste explication confidentielle qui vous est

spécialement due, sur le cas de M , dont le mariage

positiviste avorte par le refus de sa femme, malgré le préambule accompli.

Mon éminent disciple, après avoir dédaigneusement rejeté tous les choix naturellement vulgaires, mais probablement tolérables, que lui proposait son père, a spontanément fini dans une de ces familles Mncurablement révolutionnaires, dont Falliance sera bientôt antipathique à toutes les âmes vraiment religieuses, d'abord positivistes, puis catholiques et môme protestantes. Tandis que la religion est toujours destinée à régler indirectement ou directement l'ensemble de la vie humaine, cette jeune dame, d'après son père, stupidement roussien, pense et

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dit que la vie humaine n'a jamais besoin d'être systématiquement réglée et que le sentiment seul suffit pour nous conduire. Elle ne professe qu'un vague et stérile déisme, qui ne peut aucunement susciter le mariage mixte, où des positivistes s'allient à des femmes d'une autre religion quelconque, catholique, musulmane, juive ou protestante, et même polythéiste ou fétichiste au besoin.

Ce cas offre l'un des exemples les plus prononcés du type pleinement anarchique qui reste heureusement restreint à la France, où même il est extrêment rare chez les femmes. Quoique j'eusse, suivant ma coutume, d'abord jugé favorablement cette jeune dame, je suis maintenant convaincu que, nullement supérieure au vulgaire de son sexe, pour l'esprit et le caractère, elle est au-dessous de la moyenne pour le cœur. Mon malheureux disciple me semble avoir réellement manqué son mariage, où les destinations morales vont se trouver essentiellement interverties. Loin que sa femme puisse lui fournir une source directe d'amélioration effective, c'est à lui qu'échoit la tflche difficile d'élever et de développer les sentiments de celte jeune dame mal cultivée et pauvrement organisée. n a déjà pris, avec sa noble énergie habituelle, lé parti le plus décisif, en se décidant à quitter Paris pour aller prochainement exercer la médecine dans un village à trente lieues éloigné de tout chemin de fer, de manière à préserver sa jeune malade des funestes contacts paternels qui la rendraient probablement incurable. Une telle résolution m'inspire des regrets à la fois personnels et sociaux, en restreignant une précieuse relation, et dispersant le principal foyer positiviste Néanmoins, je l'ai directement encouragée, comme seul remède à cette situation domestique, et je sais d'ailleurs qu'elle est profondément

méritoire, vu le chagrin qu'en éprouve M , dont le petit

capital lui permettait encore de tenter à Paris, pendant plusieurs années, une position médicale, quoique avec peu d'espoir d'y réussir.

Suivant cette issue imprévue, son mariage positiviste

passe au second mode, où la religion de l'Humanité sancUfie, par le digne engagement du veuvage étemel, les unions qui se sentent imparfaitement consolidées par les cultes antérieurs. Mais ce mode, le plus décisif envers la loi du veuvage, exige que l'existence conjugale se soit convenablement prolongée pendant trois ans au moins, afin d'assurer que l'insuffisance des liens ordinaires est réellement sentie. Tel fut le cas du couple Robinet, le Jeudi aS^ Décembre i85i, puis celui du couple Bazalgette, le Jeudi 7 Juillet i853. Ces deux exemples du mariage renouvelé sont pleinement normaux, puisque, dans chacun d'eux, l'union civile avait spontanément précédé la conversion au Positivisme, et même l'élaboration directe de la religion de l'Humanité. Le cas de M..., si, comme je l'espère encore, il finit par se réaliser dans trois ans, ne peut plus être aussi satisfaisant, puisque la consécration y pouvait être iminédiate, si la femme n'avait pas trompé les espérances universelles.

Une explication complète vous était spécialement due à cet égard, vu la cordiale assistance que vous aviez per sonnellement promise. En effet, le second mode de mariage positiviste s'accomplit sans aucune intervention de témoins particuliers, l'engagement étant assez consolidé par la signature de tous les positivistes présents à la célébration religieuse. C'est surtout au préambule que conviennent les témoins spéciaux dont la participation à la cérémonie finale est principalement destinée à constater leur conviction du plein accomplissement de l'engagement préliminaire.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince. )

P, S. Votre libraire Chapman ne m'a rien envoyé de votre part. Je présume qu'il attend pour ce minime produit l'occasion d'une remise plus considérable au nom de miss Martineau.

Bien que rinlervention de M. Vieillard doive bientôt terminer l'incident relatif à la seconde édition française de votre opuscule, je crois ici devoir spécialement signaler un expédient récemment proposé par un nouveau positiviste, sur lequel je compte beaucoup, M. Foucart, principal avocat de Valenciennes (i5, rue du Fossart). Il m'a spontanément offert d'employer ses relations officieuses avec les agents directs pour que votre librairie de Bruxelles lui pût adresser autant d'exemplaires successifs qu'on voudra, si l'interdit n'était pas levé ; ce qui permettrait ensuite à M. Dalmont de les recevoir sans obstacle. Mais, ce dernier étant trop prudent pour vendre un opuscule qae notre gouvernement aurait réellement condamné, ce moyen ne serait finalement applicable qu'à des envois individuels.

Outre la chance d'efficacité que ce mode pourrait ultérieurement conserver, même à d'autres égards, je dois surtout me féliciter que cette communication me fournisse l'occasion de m'expliqaer sur M. Foucart La nature spontanément ombrageuse qui rend M. de... un observateur fort suspect m'avait d'abord conduit à mal augurer de M. Foucart, d'après des rapports erronés Ayant eu, depuis quelques mois, quelques entrevues décisives avec lui, je me suis pleinement assuré qu'il mérite toute notre confiance, et chacun de mes disciples qui l'a pu voir ici pense comme moi sur lui. Nous devons le regarder comme une précieuse acquisition pour le Positivisme, auquel il offre un auxiliaire très supérieur à M. de..., sous tous les aspects vraiment essentiels, sauf une vaine instruction scientifique, ou plutôt mathématique. Il m'a spécialement annoncé la déclaration inattendue qui m'explique l'étrange attitude finalement prise envers moi par ce jeune capitaine d'artillerie dont il faut bientôt attendre la défection décisive, d'après sa formule actuelle: Mon père spirituel, c'est M. Littré. Toute paternité supposée chez un homme qui n'a jamais pu rien engendrer, doit autant embarrasser l'acceptant que l'invoquant. Je crois pourtant que le vrai

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motif de cette étrange préférence consiste dans la secrète prédilection de M. de,., pour les âmes radicalement dépourvues d'énergie, auprès desquelles sa personnalité compte finalement obtenir un essor toujours incompatible avec un ascendant tel que le mien.

HUITIÈME LETTRE

A Monsieur W. oe Constant, a La Haye.

Paris (10, me MoiMÛeur-le-Prince), le Lundi 5 Arcbinuède 69.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

L'édition hollandaise de votre précieux opuscule m*est exactement parvenue hier avec votre bonne lettre de Vendredi. Je vous félicite d'avoir ainsi réalisé ce complément nécessaire d'une importante publication. C'est surtout dans votre pays que votre noble initiative doit naturellement développer sa principale influence, d'^après l'intime puissance spontanément inhérente aux convictions sincères et complètes, surtout envers un milieu profondément incohérent.

Quant à la seconde édition française, exceptionnellement confinée à la Douane parisienne, je n'en ai pas entendu plus parler que vous, depuis mon entrevue avec le civique patron ofliciel du Positivisme. Mais je présume, comme vous, que l'interdit est maintenant levé, sans que le libraire m'ait spécialement informé d'un événement peu considérable pour lui. Son prochain versement trimestriel me fournira, le i5 Avril, l'occasion naturelle de savoir à quoi nous en tenir là-dessus.

Deux heures après votre double envoi, je reçus, hier matin, les courts mais touchants adieux du noble et malheureux D*"..., venant, avec sa fatale poupée, m'annon* cer son départ immédiat pour sa résidence médicale où ses meubles étaient déjà transportés. C'est à Mantes, l'un des cinq chefs liaux^ 'arrondissement du département qui renferme celui de la Seine, à la même distance de Paris vers l'ouest que le poste de M. Robinet vers l'est. Selon les explications antérieures de mon éminent disciple, un tel établissement médical me semble pleinement conforme à toutes les convenances spéciales , tant locales que professionnelles. Je n'y vois-d*autre inconvénient personnel que d'être seulement à cinq quarts d'heure de Paris par le chemin de fer de Rouen. Ainsi va probablement devenir difficile la première condition du traitement de la déplorable maladie, la restriction des contacts avec un père anarchique, principal soutien de la seule croyance propre à cette jeune dame, savoir que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment sufQt toujours pour nous conduire sans aucune foi. Mais, du reste, je crains que la maladie ne soit radicalement incurable, malgré les espérances banales que suscite la réaction morale d'une prochaine maternité, qui peut-être développera les conflits d'après les dissidences relatives à l'éducation de l'enfant. En reproduisant l'irréparable faute volontaire que je commis ayant dix ans de moins et me trouvant nécessairement dépourvu de tous guides. M... sera probablement forcé, comme moi, de chercher, dans la vie publique, la compensation des déceptions propres à la vie privée, ce qui doit naturellement arriver, de nos jours, à plusieurs vrais positivistes.

Une lettre, d'ailleurs précieuse, de M. Congreve m'a récemment témoigné la satisfaction qu'il attend de votre salutaire visite. Vous aurez plaisir à le féliciter, comme moi, de la noble résolution qu'il m'annonce d'exécuter, dans trois ou quatre ans, l'important volujne que je lui ' proposai, l'an dernier, sur l'histoire posiliviste de la vraie

H^S LETTRES d'auguste COMTE

révolution anglaise^ afin de proclamer la connexité sociologique des deux grandes explosions républicaines, personnifiées en Cromwell et Danton, de manière à lier les deux prolétariats, dont l'union importe le plus à la réorganisation occidentale. Ce noble disciple, heureusement pourvu d'une digne compagne, entreprend de réparer les lacunes de son éducation théorique à Taide de mon récent volume ; en sorte que j'espère qu'il pourra finalement arriver au sacerdoce complet» tandis que je l'avais d'abord cru, par ce motif, restreint au pur apostolat dont il a déjà pris une possession décisive dans son admirable opuscule.

En général, je ne saurais trop louer vos habitudes normales de pérégrination occidentale, qui suscitent des contacts éminemment propres à développer, chez les vrais positivistes, l'union et le dévouement dont l'insuffisance constitue le principal obstacle à l'ascendant d'une doctrine maintenant complète.

Relativement à la prochaine publication de M. de Lombrail, j'ai beaucoup félicité ce jeune disciple sur sa noble résignation à refondre entièrement, selon mes avis, l'insuflBsante élaboration qu'il m'avait d'abord soumise, et qui, dans son nouvel état, m'a paru vraiment susceptible d'utilité secondaire, surtout d'après la sincérité saillante des convictions ainsi formulées. Mais, au fond, l'auteur manquant lui-même de force et de profondeur, sa Som- 'maire exposition du Positivisme ne saurait en avoir davantage et ne peut aucunement constituer un éminent opuscule. C'est pourquoi, tout en approuvant l'assistance fraternelle de MM. Hutton et Ingram envers l'impression de cette brochure, et même invitant leurs camarades à suivre un tel exemple, j*ai plutôt apprécié cette intervention d'après sa réaction subjective que selon sa valeur objective, pour engager les deux Irlandais à dépasser le chiffre qu ils avaient spontanément fixé. Je verrais plus d'inconvénieuts que d'avantages à faire, dans cette occasion, aucun appel collectif aux souscripteurs habituels ^

A MONSIEUR W. DE CONSTANT fi^g

du subside positiviste, cette protection exceptionnelle devant être soigneusement réservée pour les ouvrages vraiment importants auxquels je ne pourrais encore étendre l'efficacité normale du fonds typographique.

Je ne crois pas devoir terminer cette expansion spontanée sans vous annoncer la précieuse visite que je reçus Vendredi, de M. Gunliffe Owen, capitaine de vaisseau en retraite de la marine royale d'Angleterre. Ce vénérable vieillard, en me témoignant une noble humilité, profondément relevée par une habituelle expression de dignité, m'a d'autant plus frappé qu'il m'e^t seulement venu d'après ma réputation n'ayant encore lu que des comptes rendus du Positivisme dans les revues britanniques. Ses aspirations vraiment synthétiques ne se développent que depuis sa retraite, et sous Tunique direction de Spinoza jusqu'ici, ce qui les rend insuffisantes et vagues. Mais, outre que notre entretien l'a beaucoup aflecté, sa visite s'est achevée en emportant le Catéchisme positii^iste ^vec Y Appel aux conservateurs, et me promettant de profiter souvent, pendant son séjour à Paris, de ma cordiale invitation à revenir. Un tel contact m'est spécialement précieux comme annonçant le développement spontané de l'importante assistance que doit aujourd'hui fournir à la foi régénératrice l'élément sénile de la chevalerie normale, composés des praticiens retirés, dont votre exemple et votre patronage ont noblement offert le premier type.

Tout à vous,

Auguste Comte.

(10, pue Monsîeup-le-Ppince.)

a50 LETTRES d'aUGU8TE COMTE

NEUVIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a la Haye.

Paris (lo, rue Monsienr-le-Prince), le Dimanche a5 Arehimède 69.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

Votre prochain départ me détermine à répondre à votre intéressante lettre d'avant- hier, une heure après l'avoir reçue. Je suis très satisfait de ses renseignements sur l'association à la quelle vous êtes utilement affilié. C'est au plus ancien foyer du Positivisme qu'il doit normalement appartenir de fournir la première société destinée à sa propagation. Le passage cité me fait mieux apprécier le véritable état de liberté de la presse en Hollande. Mais parmi les noms que vous me signalez, il en est un envers lequel je dois vous recommander une circonspection spéciale.

Je connais M. £rdan depuis qu'il me fut expressément présenté par M. Etex, en i853. C'est un jeune homme fort intelligent, mais très léger, qui, sans aucune conviction arrêtée, me semble, par nature et par position, incurablement révolutionnaire. La France mystique est, au rapport de M. Laffilte, un livre radicalement frivole, où je suis spécialement rangé parmi les mystiques; prenez garde de l'être aussi. Le procès qu'il eut à cette occasion suscita, de sa part, un acte public de faiblesse exceptionnelle, qui le discrédita chez nos révolutionnaires. Néanmoins, on peut utiliser sa grande habitude d'écrire, pourvu qu'on se déûe d'un homme qui, dans un moment d'humeur suscité par une juste franchise, offrit à mon

A MONSIEUR W. DE CONSTANT a5l

indigne épouse sa plume contre moi, quoique sa versatilité lui permette aujourd'hui de se qualifier de positiviste, et peut-être sincèrement.

La tournée que vous allez commencer mérite une cordiale bénédiction, parce que j'y vois une mission d'autant plus précieuse qu'elle est purement spontanée. Elle va graduellement ranimer la fraternité, la vénération et le dévouement, où réside la principale lacune actuelle des vrais positivistes» plus satisfaisants maintenant hors de France qu'au dedans. J'ai récemment reçu d'Edimburgh une précieuse lettre admirablement écrite en français, de M. Alexandre Ellis (a, Ghurch. Hill, Morning Side), que vous aurez certainement plaisir à connaître, s'il est encore en Ecosse. Il me recommande, à partir du lo Mai, d'adresser pour lui les lettres â M. Pitman (ao, Patemoster Row, London), qui pourra faciliter vos contacts. Votre exploration actuelle vous permettra, j'espère de constater que la fraternisation mutuelle des dignes positivistes, surtout extérieurs, a déjà produit d'heureux eflTets^ nota* blement développés par votre influence, en un temps où la torpeur de mes vrais disciples constitue la principale entrave à leur prépondérance dans un milieu qui sent de plus en plus le besoin d'un tel ascendant occidental.

Quand le libraire Dalmontm'a fait, le i5 Avril, son versement trimestriel, j'ai su quelle ballot était encore à la douane parisienne. Mais je crois que le retard vient maintenant de ce que le libraire n'a pas demandé spécialement l'exécution de la promesse faite à M. Vieillard. Averti par moi, M. Dalmont a dû, ces jours-ci, faire une démarche d'après laquelle j'espère que vous trouverez cette étrange affaire heureusement terminée quand j'aurai la satisfaction de vous avoir.

Auguste Comte.

a5a LETTRES d'auguste comte

DIXIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a la Haye.

Paris (lo, rue Monsieur-le-Prince), le Dimanche a5 Dante 69.

Monéminent Disciple et digne Patron,

Quoique je sois en vraie convalescence, je ne suis nullement rétabli de la plus cruelle maladie que j*aie jamais éprouvée depuis trente ans. La crise décisive eut seulement lieu le lendemain de votre départ, le Dimanche q6 Juillet, par un copieux vomissement spontané de sang, sans effort ni douleurs; j'en perdis en cinq minutes plus d'un demi-lilre. Cette rude solution, combinée avec la sévère diète d'après laquelle je me suis surtout traité, m'a jeté dans une extrême faiblesse physique, qui maintenant constitue mon seul trouble essentiel. Cette courte réponse est un effort pour moi, quoique je commence, depuis quelques jours, à manger un peu de viande, même de bœuf.

En acceptant le généreux dévouement de M. Robinet, je me suis ouvertement réservé la surintendance du traitement. Au fond, il ne m'a réellement fait qu'une seule consultation, dont j ai successivement écarté toutes les parties d'après une courte épreuve : en sorte que je suis seul responsable.

J'ai reçu Jeudi le discours de M. de Stirum, que M. Lonchampt, sachant l'allemand, s'efforce de déchiffrer pour m'en faire un rapport verbal.

Votre sollicitude m'a beaucoup touché.

Auguste Comte.

ONZIÈME LETTRE

A Monsieur W. de Constant, a la Haye

Paris (10, rae Monsieur-Ie -Prince), le Mardi ao Guttemberg 69.

Mon éminent Disciple et digne Patron,

Malgré la difficulté d'écrire, encore liée à ma longue et pénible convalescence, je suis très heureux de répondre à votre charmante lettre de Vendredi. J'y sens combien, chez les belles natures, les mœurs aristocratiques rendent délicate et facile une discrétion qui, partout ailleurs, reste grossière et forcée. Quelque vaste que soit ordinairement ma correspondance, elle Test davantage devenue depuis ma maladie, d'après la sollicitude naturelle et louable qui, de toutes les parties de l'Occident, m'a procuré de touchants messages, auxquels je ne pouvais guère me dispenser de répondre plus promptement que ne le permettait ma débilité physique. Pendant les trois dernières semaines j'ai, chaque matin, écrit une de ces lettres, et quelquefois deux, ce qui m'a souvent fatigué. Vous qui m'aimez plus que la plupart de ces inopportuns correspondants et me comprenez mieux, m'avez seul épargné ces affectueuses corvées.

J'accepte avec une profonde satisfaction vos dignes félicitations sur la manière dont, à mes risques, je me suis finalement afi'ranchi, dans un cas décisif, de la médecine, notre dernière tutelle préparatoire, comme je l'avais successivement fait de la théologie, de la métaphysique, et même de la science, en gardant de chacune ce qu'elle a de

254 *" LETTRES D*AUGU8TE GOMTB

vraiment încorporable au Positivisme. Outre le développement général que cette pleine émancipation procure à ma grande mission sociale et religieuse, où j'utilise ainsi jusqu'à mes maladies, je suis spécialement convaincu que mon volume capital de Tan prc^chain en sera beaucoup amélioré pour l'ensemble et môme les détails. Vos espérances envers le renouvellement de forces, physiques et morales, qui va bientôt résulter de cette cause, coïncident avec les miennes, surtout quant à l'active longévité qu'exige l'immense office sacerdotal propre à la vieillesse dont cet événement marque le préambule, tandis que son début arrivera normalement dans quatre ans, après l'entière publication de ma construction finale. Mais cette perspective m'a déjà suggéré les précautions de régime les plus convenables à ce résultat réellement social, quoique personnel en apparence. Non seulement je ne veux plus recevoir, pendant tout le reste de ma vie, que des disciples vraiment dévoués ou des étrangers spécialement recommandés, mais je n'admettrai personne avant midi, ni passé cinq heures.

Continuez, mon noble Disciple, à toujours croître en Fraternité, Vénération et Dévouement.

Auguste Comte.

Fondateur de la Religion universelle,

et premier Grand- Prêtre de THumanité.

P. S. Puisse M. de Cappellen réaliser bientôt son heureux i>rojet de traduire, à mon usage, le dernier discours de M. de Stirum! Mon exemplaire est, depuis son arrivée, entre les mains de M. Lonchampt, qui ne m'en a pas fait encore son rapport verbal, probablement entravé par la difficulté de déchifl*rer le hollandais d'après l'allemand.

UNE LETTRE A MONSIEUR LONGHiIPT

A Monsieur J. Lonchampt, a Paris.

Paris, le Dimanche 33 Sliaketpeare 06.

Mon cher Disciple,

Je vous renvoie rintéressante collection d'exercices de poésie positiviste que vous m'avez soumise au nom de votre digne ami. L'ayant soigneusement lue en entier, j'y trouve les indices essentiels d'un vrai talent, qui mérite d'être encouragé. Malgré l'incorrection prosodique d'un grand nombre de passages, ces essais annoncent et développent, une remarquable aptitude pour la versification. Quant à la conception poétique, le vague, le mauvais goût et l'obscurité, qu'on y remarque souvent, ne doivent pas empêcher d'y sentir une verve réelle, qui n'a besoin que d'une sage culture.

En écartant ou rectifiant les vers prosaïques, que présente fréquemment la première partie de l'épitre à Proudhon, cette pièce pourrait être utilement publiée à part, comme premier essai, quand l'auteur l'aura dignement retouchée sous l'impression résultée de mon volume final.

L'espoir imprévu que je suis ainsi conduit à concevoir de voir déjà surgir un poète positiviste me détermine à fixer son attention sur les conditions générales de son développement. Il doit placer au premier rang un digne mariage, seul propre à lui faire assez apprécier la nature

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et la destination de la femme. En second lieu, je lui recommande de mêler à Tétude approfondie du positivisme une forte culture esttiétique, consistant dans la lecture quotidienne des chefs-d'œuvre poétiques, sans aucun alliage de compositions médiocres et dans une suffisante tiabitude des meilleures productions musicales. Pour mieux diriger ce double exercice, il doit se familiariser avec ritalien, seul vrai langage de la poésie et de la musique. Sous le concours continu des affections domestiques et des influences esthétiques, il pourra dignement développer les germes d'élévation morale et de puissance intellectuelle qu'indiquent les essais que je viens de lire.

En résumé, je vous remercie de m'avoir fait connaître ce cas remarquable de régénération. Il doit confirmer notre conviction sur la prochaine conversion de tous les révolutionnaires honnêtes et capables, désormais lassés du scepticisme et de la révolte.

Je ne doute pas que le positivisme ne doive bientôt se féliciter beaucoup d'un tel adepte, destiné peut-être à fonder le genre de propagande dont nous avons le plus besoin, surtout auprès des fenunes.

Tout à vous,

Auguste Comte.

(lo, pue Mon»ieur-le-Pnncc.)

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