‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 25 sur 38 · A MONSIEUR JOHN FI8HSR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JOHN FI8HSR

théorique en traçant aux chefs actuels la conduite générale qu'ils doivent suivre pour se consolider et s'honorer, sous les conseils et Tassistance des positivistes, tous disposés, tant les praticiens que les théoriciens, à se tenir maintenant en dehors du commandement afin de mieux influer sur Topinion. Systématiquement bornés à Tinfluence consultative, leur petit nombre ne peut les empêcher, s'ils sont assez unis et dévoués, d'exercer bientôt une grande action, d'après la puissance d'une doctrine qui, dans un milieu décomposé par 1 anarchie, offre, sur toutes les questions importantes^ des solutions complètes, toujoun^ copcordantes entre elles,

Cet opuscule vous semblera bientôt fournir le complément politique de l'exposition religieuse qui caractérise le Catéchisme que vous traduisez. En vous félicitant et vous remerciant de persévérer dans la consciencieuse opération que vous avez commencée à Paris, et qui peut réellement devenir très salutaire en Angleterre, je dois finalement vous engager à traduire le Catéchisme tel qu'il est, sauf les suppressions de détail dont nous sommes convenus. J'ai maintenant reconnu que, quelque désirable que soit la position normale du culte avant le dogme, cette transposition exige un remaniement qui ne peut être bien opéré que par moi-même, dans une seconde édition. Bornez-vous donc a traduire cette composition sous la forme où je l'exécutai d'abord, en annonçant seulement cette rectification ultérieure, qui peut seule mettre ce sommaire en pleine, harmonie avec l'ensemble du traité correspondant. Un court post- scriptum joint à la préface suffira pour un tel avis, qui déjà pourra suggérer aux lecteurs capables la tentative de faire eux-mêmes la transposition annoncée.

Quant à votre question finale sur le positiviste d'Aberdeen, c'était un avocat, M. John Milne, qui me fit une visite en i85o, et dont je n'ai pas la moindre nouvelle depuis 1862, où cessa son envoi, jusqu'alors annuel, de cinq livres sterling pour le subside positiviste. J'ai lieu de

craindre que ce changement indique une défection, trop naturelle dans une profession aussi versatile, malgré les témoignages de talent et même de zèle que m'avait offert notre entrevue après deux ans d'une correspondance peu

fréquente mais continue. M va peut-être fournir

une triste confirmation du peu de fond qu'on doit faire sur les disciples émanés d'une telle classe, où le positivisme n'a pas trouvé jusqu'à présent d'appui durable. Son ami, M. Ingram, dont j'eus la visite quelques heures après vos adieux, m'a beaucoup plus satisfait, tant de cœur que d'esprit. Néanmoins, M. Allman, professeur de mathématiques à l'université de Galway (Queen's qoUege) est, à tous égards, le meilleur des quatre positivistes d'Irlande, et celui que je vous invite à cultiver spécialement. Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsienr-leJ'rince.)

P, S. D'après votre aptitude à la régularité, je vous engage à m'écrira le premier Lundi de chaque mois positiviste, et vous aurez toujours une prompte réponse, quelque occupé que je sois.

CINQUIÈME LETTRE

A Monsieur J. Fisher, a Manchester.

Paris, le Jeudi, 4 Descartes 67.

Le mode d'exécution que vou^ avez spontanément adopté pour vos lettres mensuelles coïncide avec mes propres prévisions, d'après les facilités plus grandes que

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doit naturellement offrir la soirée du Dimanche comparativement à la matinée du Lundi. Je me félicite donc de voir ainsi commencer ce commerce régulier, où vous trouverez, j'espère, une grande utilité, tandis qu'il me présentera toujours un véritable intérêt, en me faisant exactement apprécier votre essor graduel.

Malgré mon habitude générale de ne point affranchir les lettres que j'écris à mes disciples, les motifs spéciaux que vous m'exposez en sens contraire me déterminent, dès à présent, à procéder autrement envers vous, et même, par extension, dans toutes mes correspondances ordinaires avec le milieu britannique. Une semblable modification m*avait été déjà demandée par M. Hutton. Il l'avait si mal motivée que je la refusai, l'ayant, à tort j'espère, taxée d'avarice. Votre cas ne pouvant me laisser aucune équivoque, ma résistance se trouve dissipée, non seulement à votre égard, mais aussi pour tous vos concitoyens. Nous n'aurons plus à revenir sur cette explication.

Il ne faut pas vous effrayer de la réaction que tend à produire sur vous un milieu défavorable. On ne serait pas profondément sympathique, comme l'exige l'état vraiment synthétique, si l'on n'était pas vivement et facilement impressionnable, quels que soient souvent les inconvénients d'une telle disposition. Je l'ai fréquemment et fortement subie pendant les crises sociales auxquelles j'ai réellement assisté, surtout dans les grandes secousses de i83o et de 1848, qui tendirent à troubler le calme philosophique et religieux qu'exigeait ma mission et dont j'avais spontanément contracté l'habitude sous la Restauration. Sans les convictions que je m'étais déjà formées, l'agitation politique aurait pu me ramener quelque temps à l'état pleinement révolutionnaire, tandis qu'elle s'est toujours bornée à des perturbations, non seulement passagères, mais purement secondaires, de ma direction prépondérante. Tels ont été, pour moi, les inconvénients et les dangers de l'impressionnabilité propre aux natures

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sympathiques, parce que mon milieu se trouvait trop stimulant.^ Gomme, chez vous, il est, au contraire, déprimant, il doit vous troubler en sens inverse, de manière à vous pousser quelquefois au découragement. Mais vous le surmonterez de la même manière que moi, d'après les convictions, aussi fortifiantes que cafanaïUefi, dont vous êtes maintenant en pleine possession, et que ce conflit pourra bientôt développer, en faisant ressortir les avantages de Tenthousiasme par contraste avec le spectacle de régoïsme et de la froideur.

Je suis heureux d'apprendre que vous avez irrévocablement commencé votre apprentissage médical, en surmontant les difficultés pécuniaires qu'il vous a d'abord offert. La constitution, plus pratique que théorique, de l'enseignement britannique, est, au fond, favorable au sain développement de ces études, surtout en faisant mieux ressortir leur nature nécessairement synthétique. Il n'offre ordinairement dautre danger vraiment grave que de trop disposer à l'empirisme, dont vous êtes naturellement préservé par votre préparation encyclopédique.

Demain, Vendredi 12 Octobre, à a heures, aura lieu, pour la première fois, la cérémonie religieuse du préambule positiviste de l'union conjugale. Il s'agit, ici, du mariage de M. Fili, que vous connaissez, avec une demoiselle qu'il convertit au positivisme, l'an dernier, pendant qu'il était à Troyes comme mécanicien. Quoique ce préambule n'ait pas encore été pratiqué, puisqu'il fut seulement introduit dans le volume final de la Politique positii^e, vous savez, d'après cette lecture, qu'il consiste dans la promesse que signe le futur, avec trois témoins et le prêtre, d'une cohabitation purement fraternelle pendant les trois mois que suivront l'union civile, afin que le lien religieux soit dignement préparé, surtout quant à l'engagement du veuvage. Les témoins seront, ici, M. Magnin, M. Henry, et le D»* Foley. Outre leur présence, seule indispensable, tous les positivistes peuvent, à leur gré, se trouver à cette cérémonie et même y conduire les spec-

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tateurs des deux sexes dont ils croient pouvoir ré» pondre.

Tout à vous, Auguste Comte.

(lo, me MonsieuT'le-Prince.)

SIXIÈME LETTRE

A Monsieur J. Fisher, a Manchester.

Paris, le Jeadi 4 Frédéric 67.

Mon cher Disciple,

Votre bonne lettre de Dimanche soir, que j'ai reçue hier malin, m'a fait autant de plaisir que les précédentes, quoiqu'elle soit plus courte. Je vous félicite de savoir sagement proportionner l'étendue de vos épanchements mensuels aux vrais besoins des communications correspondantes. C'est seulement ainsi qu'on peut toujours éviter de laisser dégénérer en corvée une coutume à laquelle j'attache un véritable prix.

Le silence que vous gardez sur mon Appel aux conser* çateurs^ me fait craindre que vous ne l'ayez pas reçu jusqu'à présent. On doit pourtant s'étonner qu'un opuscule, publié le 7 Septembre à Paris, n'ait point été transmis à Manchester au commencement de Novembre. Il est très regrettable que l'imperfection spéciale des relations postales entre l'Angleterre et la France oblige de confier ces envois aux libraires, qui les ajournent jusqu'à ce qu'ils expédient une caisse considérable.

D'après vos divers renseignements, votre vie d'étudiant me parait être déjà régularisée suffisamment, sauf plus de résignation envers les mauvaises leçons. Vous avez sagement fait de refuser avec cordialité l'onéreux honneur que vos condisciples vous ont britanniquement voté. Celte réserve, outre qu'elle ménage votre temps et consolide votre indépendance, fournit le meilleur moyen de

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conserver de bonnes relations avec vos camarades, sur lesquels vous ne manquerez pas d'agir, mèhie involontairement, à mesure qu'ils vous apprécieront.

En comparant votre nouvelle lettre à la précédente, je vois que la dépression morale indiquée dans celle-ci se trouve déjà dissipée. La réaction que les âmes sympathiques éprouvent de la part de leur milieu quelconque, en vertu de leur impressionnabilité naturelle, peut toujours être surmontée d'après un caractère énergique, quand il est guidé par de fortes convictions. Mais cet affranchissement devient surtout réalisable' envers les influences débilitantes : il offre plus de difficulté si l'action ambiante tend à surexciter au lieu de déprimer ; comme ce fut le cas pour moi, lors de nos secousses sociales, dont je ne sus pleinement m'exempter que dans la crise dictatoriale (en Décembre i85i).

Puisque le D^ Foley vous a cordialement informé de la cérémonie décisive à laquelle il prit une part spéciale (le 12 Octobre), je suis dispensé de vous la faire connaître. Je sais, d'ailleurs, que vous êtes assez avancé, surtout de cœur, pour sentir dignement sa portée. Il ne manque à de telles épreuves que d'être plus connues, afin de rendre empiriquement irrécusable la supériorité morale du positivisme, aussi démontrée, en principe, par ma Politique ^ que l'avait été sa supériorité mentale d'après ma Philosophie. Le mariage civil ayant eu lieu quelques jours après ce préambule religieux, les deux époux sont déjà venus me' témoigner, ayec une touchante naïveté, combien ils goûtent la sainte préparation à laquelle ils se trouvent maintenant soumis suivant leur libre engagement, qui me garantit, au temps normal, une digne célébration du principal sacrement. Quoique cette épreuve soit moins complète que la loi du veuvage, elle est d'une application plus immédiate et plus fréquente, de manière à devenir, comme exemple, une manifestation plus usuelle.de la puissance morale de notre religion.

Je suis heureux de vous voir adopter, même envers

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M. ... , le principe de conciliation qui doit, désormais, diriger la conduite des vrais positivistes à l'égard de nos adversaires quelconques ou des adhérents incomplets. Nos convictions sont tellement systématisées que cette indulgence ne saurait susciter aucune concession vicieuse, tandis que je devais être plus inflexible quand cette base était moins établie. Tous les hommes doivent être, à nos yeux, spontanément acheminés vers notre foi, dont ils sont seulement éloignés plus ou moins, mais de manière à s'y trouver, à leur insu, réellement engagés par quelques côtés; ce qui, d'après l'indivisibilité de notre synthèse, nous procure sur eux un empire inaltérable pour les pousser à compléter leurs conversions. Cette appréciation me parait surtout applicable à vos deux amis de Manchester, et je ne doute pas qu'en persévérant avec une indulgente sagesse, vous ne parveniez à les modifier

beaucoup. Quant à M , je crains qu'il n'ait point

une valeur morale capable de compenser les lacunes de son éducation et les vices de sa profession. Sa dernière lettre (datée du 20 Septembre pendant sa course en Touraine) semble annoncer une défection prochaine, d'après un brusque changement de ton à mon égard, assez étrange pour que j'aie cru devoir m'abstenir de répondre. Néanmoins, je vous engage à suivre votre affectueux projet de correspondance avec lui, mais sans espérer de pouvoir profondément améliorer une nature incurablement protestante, déjà gâtée par l'insubordination et la vanité, que son récent succès va développer.

Un autre ordre de communications personnelles, susceptibles d'une pleine efficacité des deux côtés, doit vous être aujourd'hui signalé, relativement à l'éminent fondateur (M. Henry Edgcr) du foyer positiviste surgi, depuis deux ans, en Amérique (à Long-lsland). Son aptitude synthétique est, comme cliez vous, garantie par sa nature sympathique. Dans la nouvelle lettre que j'ai reçue de lui la semaine dernière, il confirme votre heureuse citation de l'admirable sentence de St. Paul {Etant lié, je suis

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libre), en remarquant» avec une profonde sagesse, que la plupart de nos embarras proviennent de Texercice de la wlonté, qu'il voudrait toujours remplacer par la loi. Cet accord spontané de deux disciples, dont l'énergie n^est pas douteuse, indique combien leur contact serait opportun. Il développerait davantage chez Tun et l'autre l'alliance que chacun d'eux a déjà manifestée entre l'enthousiasme et la réflexion ; ce qui doit devenir le caractère habituel des vrais positivistes, à mesure que surgiront les conversions pleinement normales, où le cœur conduit l'esprit. En répondant à M. Edger, Vendredi, j'ai formellement recommandé cette fraternisation spéciale, en lui transcrivant exactement votre adresse. Si, puisqu'il a quarante ans, vous désirez devancer son initiative, il faut écrire : à M. Henry Edger, Modem Times, Thompson! s Station, Long-Island, Etat de New York. Il lui reste, en Angleterre, un frère âgé de vingt-sept ans, qui parait être un homme vraiment recommandable, de cœur et d'esprit, mais actuellement plongé dans un profond découragement, dont votre cordiale influence pourrait contribuer à le tirer, au profit de notre cause : en sorte que j'ai spécialement invité M. Edger à vous le recommander.

Quoique M. Foley vous ait informé de la triste insuffisance du subside de i855, je crois devoir vous faire particulièrement savoir que, malgré l'appel direct qui leur fiit envoyé dès Juillet, aucun des positivistes d'Irlande, sauf M. Allman. n'a nullement augmenté sa modique cotisation. A cette occasion, je dois répondre à votre question spéciale, en vous invitant à m'envoyer directement de Manchester votre contribution personnelle, quand le moment sera venu, sans la joindre à d'autres coopérations britanniques, jusqu'à ce que vous ayez acquis assez d'importance pour devenir vous-même, suivant votre destination normale, le centre de l'envoi collectif.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

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