‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 28 sur 38 · A MONSIEUR ■ JOHN FISHER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ■ JOHN FISHER

laquelle avant-hier j'ai cordialement répondu. Si sa régénération se complète et se consolide, je serai charmé de voir trompées mes dernières prévisions et de pouvoir convenablement reprendre mes premières espérances.

L'opuscule de M Edger m'est arrivé Lundi. Je n'ai pu le lire qu'hier. Mais il m'a pleinement satisfait ; je m'étonne que vous n'ayez pas été plus frappé du mélange Soutenu de dignité, d'énergie, et de simplicité qui le caractérise. Il est très supérieur, à tous égards, au petjt écrit de M. Hutton. Ainsi se confirme mon appréciation que le positivisme commence déjà s^ mission de rallier les âmes d'élite par une grande destination fondée sur une doctrine opportune et complète.

Une heureuse convention postale ayant récemment réalisé les vœux que je forme depuis quinze ans pour la communication des livres entre la France et l'Angleterre, je m'en suis immédiatement servi, de préférence à l'entremise de mon libraire, dans l'envoi que je vous ai fait Lundi de ma septième circulaire. Ce mode m'offre tant d avantages et si peu de frais que désormais je vous éviterai la peine de m'y servir d'intermédiaire, et j'adresserai directement mes envois à chacun des positivistes britanniques.

Aujourd hui finit le chômage exceptionnel dont j'ai joui depuis la terminaison de la Politique posithe^ sauf les sept semaines consacrées, l'été dernier, à l'opuscule que vous avez enfin reçu sans l'avoir encore, étudié suffisamment. Je vais demain commencer mon troisième et dernier grand ouvrage, en abordant le volume annoncé pour Octobre dans la circulaire que vou^ venez de lire. Là s'ouvre une nouvelle session de travail qui durera sept mois consécutifs, pendant lesquels je ne sortirai que le Mercredi, mais sans altérer l'entière disponibilité de chaque Jeudi pour les entrevues et les correspondances.

Puisque j'ai fait collectivement connaître, à la Société Positiviste, la liste de mes treize exécuteurs testamentaires> je crois devoir vous en faire la communication indi-

278 LETTRES D'AtJCttJSTE COMTE

viduelle. Dans Tordre alphabétique où mon Testament les désigne, voici ces noms :

MM. AUDIFFRÉNT

de Gappellen le baron de Constant Dbullin don José Florez le docteur Folby Hadery Laffitte {Président perpéiael).

LONCHAMPT y

Maonin Papot le docteur Robinet le Comte de Stirum

En faisant cette communication, j*ai déclaré que j*en attendais une précieuse réaction sur Tensemble des positivistes actuels. Car ces treize élus doivent bientôt former, parmi mes disciples» une sorte d*état-major ou d'aristocratie fraternelle, propre à constituer une hiérarchie sans laquelle ils ne sauraient être suffisamment combinés et disciplinés. Si quelques-uns des choisis venaient, par un motif quelconque, à refuser cette mission, je suis déjà certain que je trouverais bientôt à les remplacer dignement, de manière à réparer des omissions que j'ai regrettées tout en les jugeant nécessaires.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieor-le-Prince.)

P. S. Ma santé continue d'être excellente, et j'espère que, suivant mon heufeuse coutume, elle se trouvera consolidée par le grand travail qui commencera demain.

A MONdlBUR JOHN FlftHER a^g

DIXIÈME LETTRE

A Monsieur John Fi»her, a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Aristote 68.

Mon cher Disciple,

Ayant commencé, le i^^ Février, le grand ouvrage dont ma récente circulaire promet le premier volume pour Octobre, je n'ai plus, jusqu'à la fin d'Août, que le Jeudi disponible envers ma correspondance et mes entrevues. Jeudi prochain 6 Mars sera consacré tout entier au mariage de M. Fili, dont le préambule normal est pleinement achevé. Le Jeudi suivant sera pris aussi par une cérémonie secondaire. C'est pourquoi je dois aujourd'hui répondre à votre lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier, afin d'éviter un retard exceptionnel qui pourrait vous inquiéter sur ma santé, quoique elle ne cesse pas d'être excellente malgré l'intensité de mon travail, d'où résultent seulement quelques insomnies. Mais je dois pourtant utiliser cette occasion de vous avertir, en général, que je puis être ainsi forcé quelquefois de relarder mes réponses au-delà de Tintervalle habituel, comme je le ferais aujourd'hui si vous étiez prévenu, devant, outre les visites éventuelles, écrire quatre lettres, que je suis du moins contraint d'abréger. Heureusement que votre lettre n'est pas cette fois de nature à demander une longue réponse. Toutefois, je vous félicite de conserver votre exactitude mensuelle, que la mienne pourra, j'espère, encourager toujours.

En même temps que la vôtre, m'est arrivée une lettre

aSo LETTRES D* AUGUSTE COMTE

de M. Hutton, à laquelle je vais aussi répondre brièvement. Il ose à peine articuler la demande que vous m'avez pleinement transmise comme intercesseur désintéressé- Je suis obligé de refuser complètement, ne pouvant aucu« nement autoriser une publication anonyme, qu'on aurait d*ailleurs pu faire sans mon aveu, quoique je doive refuser quand on me le demande. M. Ingram me parait seul excusable dans cet acte de faiblesse, comme étant légalement placé sous le joug anglican. Chez M. Hutton» cette conduite, qui contraste tant avec la vôtre, me semble un excès de prudence.

Tout à vous,

Auguste Ck)MTE.

( lo, rue Monsieor-le-Prince .)

ONZIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisher» a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Archimède 68.

Mon cher Disciple,

Je veux, comme de coutume, répondre aujourd'hui même à votre lettre de Dimanche que j*ai reçue hier. Mais je viens d'écrire en Amérique une longue réponse, d'ailleurs interrompue par trois visites. Vous devez donc vous attendre à n'avoir cette fois que quelques lignes, qui, du reste, pourront suffire à l'exceptionnelle brièveté de votre lettre.

L'entière terminaison que vous m'annoncez de votre traduction du Catéchisme positiviste me parait un événe-

A MONSIEUR JOHN FISHER oSl

ment intéressant, dont je dois féliciter votre zèle et votre persévérance, quoique la publication puisse être retardée malgré vous. C'est, en effet, à MM. Hiitton et Ingram qu'il convient de soumettre votre manuscrit pour y corriger les gallicismes vraisemblables. A cette occasion, je me félicite de vous avoir à temps déconseillé la transposition que je regrette d'avoir laissé faire à M. Edger, moi seul pouvant convenablement l'accomplir dans une seconde édition, qui doit se faire probablement en 1860, après la publication de ma Morale positwe.

Vous ayant spécialement annoncé le touchant préambule du 12 Octobre i855, je dois aujourd'hui vous informer que j'ai pleinement consacré le 6 Mars le mariage correspondant, après un digne accomplissement de l'épreuve normale au-delà même du temps prescrit. C'est la principale cérémonie que notre religion ait jusqu'ici réalisée. Elle a profondément ému le nombreux auditoire des deux sexes, qui s'est ensuite réuni dans un banquet fraternel, heureusement imaginé par M. Magnin comme complément désormais habituel, d'une telle célébration.

Tout à vous,

Auguste Comte.

(!0, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S. Mon incomparable Sophie a dignement apprécié votre souvenir spécial à son égard. Solennellement proclamée, en i85o, ma fille adoptive dans une réunion religieuse, elle possède et mérite toute ma confiance, comme le savent et le sentent mes vrais disciples. Devant juger les personnes indépendamment de la situation, et même de l'instruction, je l'ai de plus en plus regardée, quoique elle ne sache pas lire, comme la femme la plus éminente que je connaisse après Mme de Vaux, qui la chérissait et la traitait en digne sœur.

Par mon refus nécessaire d'approuver l'anonyme de M.Hutton, ses récents progrès vers une vraie régénéra-

a8a LBTTRBs d'auoustb comte

tion vont subir tine épreuve décisive. Je désire que, sui* vaut votre espoir^ il adopte finalement ma décision, qui ne lui fait réellement courir aucun risque.

Dans sa lettre du 7 Aristote, à laquelle je viens de répondre, M. Ëdger s'est spécialement félicité du début de son contact avec vous. Comme vous m'aviez déjà témoigné la même disposition, je suis heureux de cette relation naissante entre deux de mes meilleurs disciples, pleinement dignes Tun de l'autre à tous égards, et les mieux disposés de tous, peut-êire, à reconnaître la sentence décisive où j'ai récemment condensé le positivisme: La soumission est la base du perfectionnement.

DOUZIÈME LETTRE

A Monsieur Joiix Fisueu, a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 César d3<

Mon cher Disciple,

Je suis très touché de la noble énergie avec laquelle vous manifestez vos convictions et vos sentiments jusque dans la suscription de votre précieuse lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier. Il faut seulement noter que vous eussiez été plus conforme au génie de la langue française en y mettant Au vénéré Grand-Prêtre, etc., ou simplement Au Grand-Prêtre, etc. De telles manifestations Bont maintenant opportunes, puisqu'elles concernent, non des projets ou des espérances, mais un fait déjà réalisé dans un milieu d'élite, qui, devant conduire l'Occident, doit pleinement développer son attitude^ sans s'inquiéter s'il choque les anarchistes et rétrogrades dont il se trouve entouré.

Les agitations et sollicitudes que vous me déorivez avec

A MONdietm JOHN FI9HEB a83

une charmante naïveté ne sont pas seulement dues à votre surcharge actuelle d'occupations spéciales, qui vous laisse trop peu d'expansion extérieure et de culture intérieure. Elles résultent aussi du mouvement qui se produit en vous pour organiser votre pleine unité d'après la coordination des impressions puissantes et variées que vous avez stibJtement éprouvées depuis deux ans. Mais le principal remède à ce trouble, qui d'ailleurs n'est pas sans charme, consisterait à satisfaire dignement le besoin d'intime afTeclion que doit maintenant subir une âme aussi sympathique que la vôtre, surtout depuis que l'essor systématique et continu de l'amour universel vou9 fait mieux apprécier rattachement spécial, d'après l'admirable connexlté des trois instincts altruistes .

Je suis peu surpris de l'indifférence de M. Holyoake envers la publication de votre traduction. C'est, au fond, un chef révolutionnaire sans emploi, soit actuel, soit prochain, sauf subjectivement, qui, ne comprenant pas la division des deux pouvoirs, ne saura jamais se subordonner dignement à l'autorité spirituelle. Son projet de traduire ma Philosophie de Vhistoire n'aura probablement aucune suite.

Cette fois, je n'oublierai paç comme je l'ai souvent fait, de vous demander en quel endroit précis de St. Paul vous avez puisé sa belle sentence ; Etant lié, je suis libre, qui constitua l'aperçu spontané de mon récent résumé systématique du positivisme : La soumission est la base du perfectionnement. Toute la réorganisation occidentale consiste, en effet à reconstruire la foi, dont la dissolution a commencé la révolution moderne .

Il me serait pénible de laisser fuir l'occasion résultée de cette réponse sans vous informer que, dans mon Testament, vous composez, avec MM. Edger et Congreve, les trois incmbres britanniques que j'ai déjà choisis sur les sept que ce milieu doit fournir au Comité Positif, suivant l'institution décrite à la fin du discours préliminaire de mon principal ouvrage.

On ne saurait trop se féliciter de la précieuse manifestation dignement accomplie par M. de Constant. Outre son influence directe, en vertu d'un esprit profondément synthétique animé d'un cœur éminemment sympathique, son opuscule doit surtout agir sous l'ascendant indirect d'une conviction complète exprimée par une âme énergique, donnant, avec une noble indépendance, l'exemple d'une sincère soumission. Rien ne peut mieux seconder notre principale propagande que la contagion involontairement résultée d'un tel spectacle.

Depuis quinze jours, j'ai donné votre adresse au seul vrai positiviste que nous ayons maintenant en Ecosse, M. Alexander EUis (2, Church Hill, Morningside, Edinburgh), en répondant à la digne expansion par laquelle il venait de se dévoiler à mes yeux, après s'être borné, pendant les trois années antérieures, à m'envoyer sa souscription avec beaucoup de ponctualité. C'est un homme de quarante-deux ans, que je crois entièrement libre, et même sans profession, quoique fort occupé de mathéma; tique. Il se plaint de son isolement en Ecosse comme vrai croyant, et m'a promis, dans un billet spécial, de prendre l'initiative auprès de vous, à son retour d'un prochain voyage.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S. Mon excellente Sophie est très touchée de votre hommage spécial, dont elle sent tout le prix. Son âme goûte profondément de telles récompenses, comme l'indice et le début de l'accueil qu'elle a tout lieu d'espérer dans la postérité.

A MONSIEUR JOHN FISHER a85

TREIZIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisher, a Manchester

Paris, le Jeudi 3 Saint-Paul 68.

Mon cher Disciple,

Je regrette rajournement que votre lettre de Dimanche, arrivée hier, m'annonce relativement à votre récente traduction du Catéchisme Positiviste. Mais j'approuve tous les motifs qui vous y décident, d'après la fraternelle consultation que vous avez obtenue, à cet égard, de deux juges très compétents. Quand j'aurai l'occasion de leur écrire, je les féliciterai de vous avoir noblement déclaré la vérité, sans la compromettre par de vains compliments. Aujourd'hui, je dois vous témoigner combien je suis satisfait de la consciencieuse résignation avec laquelle vous avez accueilli le jugement que vous aviez provoqué. Tout le monde s'est bien conduit dans cette occasion, voilà le principal : le reste pourra bientôt se réparer, quand vous serez en mesure de refaire cette traduction. Les communications provisoires que vous ea avez faites serviront à manifester l'opportunité d'une telle opération, et même à préparer son accomplissement final. Néanmoins, je ne crois pas que personne prenne l'initiative envers cette utile entreprise, dont l'achèvemejit vous est réservé.

Votre réserve envers M. EUis me semble très convenable. Quoique soit plus âgé que vous, je pense que vous devez attendre qu'il prenne l'initiative de vos relations, afin qu'elles ne s'ouvrent pas avant qu'il ne l'ait sponta-

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nément souhaité. Je persiste d'ailleurs à regarder ce contact comme également salutaire des deux côtés et pouvant d'ailleurs servir l'avènement de notre foi, qui dépend beaucoup de notre union.

D'après Toffice que je vous ai secrètement conféré pour inaugurer, avec MM.Edger et Congreve, l'élément britannique du Comité Positif, je crois devoir déjà vous indiquer une opération spéciale, où l'initiative est normalement dévolue à des représentants anglais. Il s'agit d'une digne restitution de Gibraltar à l'Espagne, indiquée au dernier volume de mon principal ouvrage (pages 493 et 494)- La salutaire terminaison de l'épisode militaire résulté de l'incident russe me semble marquer le moment de placer à l'ordre du jour occidental, et spécialement britannique, cette grande question de moralité politique, dont l'importance sociale est très supérieure à son efBcacité matérielle. Quand vous aurez assez réfléchi là-dessus vous pourrez en conférer avec M. Congreve et M. Edger, afin de vous conceiler tous les trois pour introduire, chacun à sa manière, une telle appréciation Je n'ai, sous ce rapport, qu'à solliciter directement l'attention des positivistes britanniques sur une question dont l'examen leur est normalement conféré.

L'injurieuse anomalie (comme la qualifie mon passage cité) de Gibraltar, qui dure depuis un siècle et demi, est aussi vicieuse que celle de Calais, dont le prolongement dura deux siècles, et que personne n'oserait aujourd'hui justifier D'après 1 heureux concours qui vient de resserrer les liens de l'occidentalîté, tout ce qui trouble la fraternité des populations d'élite doit être spécialement senti comme exigeant une sincère et prochaine réformation. 11 serait pourtant absurde de provoquer contre Gibraltar une coalition équivalente à celle qui vient de supprimer Sébastopol. Mais je suis étonné que l'ambassadeur russe n'ait pas fait spécialement remarquer au deniier congrès l'analogie des deux cas. On doit même reconnaître que le vice de Gibraltar surpasse celui de Sébastopol, puisque la

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foriereMe oppressive est constpuite sur un sol étranger, de manière^ constituer un outrage spécial en même temps qu'jin défl général. Cette question devient d'autant plus opportune que sa solution doit être purement pacifique, comme toutes celles du positivisme, qui fait systématiquement abnégation de tout emploi de la force dans les réformes sociales, tant extérieures qu'intérieures.

Il s'agit donc d'un digne appel au public anglais pour la réparation spontanée d'une iniquité nationale, dont les vrais socialistes britanniques doivent être spécialement honteux. Quand j'en parlai, pour la première fois, au nom de l'Humanité^ dans mon cours public de i84o» M. Congreve se trouvait exceptionnellement présent à cette séance. En me rendant visite quelques jours après, il m'apprit le précieux fait que j'ai consigné d'une manifestatii^n directe, à cet égard, spontanément surgie peu de temps auparavant, d'une nombreuse réunion de chefs industriels en Angleterre. Les sept années écoulées depuis, et surtout les deux dernières, ont dû développer et consolider une telle disposition. On doit donc regarder cet appel à l'équité britannique comme devenu pleinement opportun. Pour le mode et l'époque, entendez- vous avec vos deux collègues (auxquels je n'ai pas eu d'ailleurs l'occasion de déclarer, comme à vous, leur nomination testamentaire).

Pendant que les positivistes britanniques feront* dans leur milieu, cet appel spécial, les positivistes français doivent ici renouveler leurs instances sur la digne restitution de r Algérie aux Arabes. Cette double manifestation constituerait une inauguration décisive de la diplomatie positiviste, caractérisée par sa connexité systématique avec le mouvement socialiste de régénération intérieure. La liaison est fondée sur ce que, pour se plaindre noblement d'être exploités, les progressistes doivent d'abord cesser d'être aucunement exploitants. Votre aristocratie se précautionna contre. le renouvellement des impulsions qui suscitèrent la révolution cromwellienne en offrant au

peuple anglais le monde à piller ou dominer» afin que toutes les classes fussent associées à la tyrannie rétrograde, de manière à ne pouvoir la repousser sans inconséquence. On tente ici la même tactique parla possession de TAlgérie, qui transforme les opprimés du dedans en oppresseurs du dehors. Rien n'étant plus connexe que le domaine de la moralité, nous ferons aisément comprendre aux socialistes sincères combien il importe de se purifier de la tyrannie extérieure pour obtenir la régénération intérieure. Mais' les positivistes sont seuls capables de tenir ce langage, qui suppose des convictions profondes et complètes, d'après une doctrine vraiment applicable à Fensemble des affaires humaines.

On doit regarder Tappel sur Gibraltar comme destiné surtout aux prolétaires britanniques qui, souffrant du système d'oppression sans en rien retirer, sont directement intéressés à Téquité. Mais leur silence actuel semble interdh'C de leur adresser cette invocation avant qu'ils aient irrévocablement parlé. Néanmoins, une telle question est particulièrement propre à leur faire prochainement prendre une digne attitude, d'où dépend la solution britannique. Les opprimés sont mal venus à se plaindre directement, quelque légitimes que soient leurs réclamatîons. Il importe que la série des efforts de régénération britannique soit inaugurée par une question pleinement désintéressée, qui donnera plus de poids aux demandes ultérieures contre l'oppression du dedans, toujours solidaire avec celle du dehors.

Tout à vous.

Auguste Comte.

ClO, rue Molisieur-le- Prince.)

A MONSIEUR JOHN F18HBH 289

QUATORZIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisher, a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Gharlemagne 68.

Mon-cher Disciple,

Une heure après avoir lu, Mardi soir, votre lettre de Dimanche, je reçus la visite inattendue de M. Congreve, qui, pourtant, avait déjà lu la réponse que je fis, Jeudi dernier, à ïa lettre que j'avais reçue de lui le Lundi d'avant. Cette réponse lui faisait assez connaître la désignation testamentaire dont je vous ai parlé, comme ma résolution de faire dignement introduire la question de Gibraltar par les positivistes britanniques, parmi lesquels il est le plus propre à prendre l'initiative pour cela. Dès lors, notre entretien, qui s'accomplit en présence de M. Audiffrent, put être directement efficace, quoique court. Je fis lire à M. Congreve l'alinéa qui le concerne dans votre lettre et je vis qu'il serait heureux de commencer une relation spéciale avec vous. Il me parut, en me quittant, avoir reçu, de cette conversation, des impressions qui le disposent à prendre bientôt la plume sur une question tellement mûre qu'un pamphlet moitié plus court que celui de M. Hutton suffirait pour sa digne introduction dans le vrai milieu britannique, d'après l'assimilation décisive entre Gibraltar et Calais.

Je suis très satisfait de votre cordiale initiative envers M. EUis et de l'heureux résultat qu'elle a déjà produit. D'après les renseignements imprévus que vous me don-

fjtgo LETTRES D AUQU8TB COMTE

nez sur lui, Je dois spécialement espérer que votre influence graduelle fera convenablement apprécier la religion positive par un homme fort apte à la bien servir et susceptible, sans elle, de mal diriger ses sollicitudes. Il m'est pareillement doux d'apprendre le développement de votre fraternisation avec M. Edger, auquel je vous autorise à communiquer sa mention dans mon testament, avant qu'une nouvelle lettre de lui me conduise à le faire moi-même.

Vos premiers succès médicaux me font beaucoup de plaisir et je suis convaincu qu'ils ne cesseront jamais de croître. Il importe à notre cause que les vrais positivistes soient généralement reconnus exercer leur profession quelconque avec une supériorité décisive. Que leur conduite générale soit, en même temps, aussi pleinement satisfaisante que leur service spécial : et ce double privilège doit bientôt fournir le meilleur appui de votre propagande.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Ppince.)

F, S. Mon excellente Sophie est toujours touchée de votre cordial souvenir. Je continue à me porter fort bien, tout en poursuivant avec ardeur et persévérance mon nouveau volume, dont j'achève le second tiers : l'impression commencera, j'espère, avant la lin de Juin.

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