A MONSIEUR JOHN PI8HER «JQI
QUINZIÈME LETTRE
A Monsieur John Fishbr, a Manchester.
Paris, le Jeudi 3 Dante 68.
Mon cher Disciple,
Je suis heureux d'apprendre le succès de vos dignes efforts pour la préparation professionnelle que vous avez noblement instituée. Le respect qu'ils commencent à vous attirer de vos compagnons d'étude ne m'étonne pas, non plus que leur naissante jalousie, bientôt surmontée par l'élévation de vos sentiments et la loyauté de votre conduite. Vous devez aussi recevoir mes félicitations sur votre cordiale disposition à développer vos contacts personnels, en utilisant les occasions opportunes, avec les positivistes britanniques, dont vous ne pouvez devenir, suivant mon espoir, le chef spécial que d'après leur libre tendance à se rallier à vous indépendamment de mon invitation systématique.
La communication que vous me faites sur M. John Ruftkin me servira de guide dans les informations qui pourraient me venir envers cet écrivain esthétique, dont j'incline à bien présumer d'après l'effet qu'il vous produit. J'aurais d'abord besoin de savoir son âge avant d'examiner la vraisemblance de sa conversion au positivisme.
Votre noble exemple de suscription expressive est déjà suivi par M. Audiffrent, dans la première lettre que je viens de recevoir, depuis qu'il m'a quitté, le 3 Juillet, après trois mois de séjour à Paris. Ces manifestations
29'i LETTRES D AUGUSTE COMTE
sont pleinement opportunes depuis que le positivisme est directement en mesure de conduire une situation qui, de tous côtés, tend vers lui de plus en plus.
Tout à vous.
Auguste Ck)MT£.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Mon silence sur ma santé personnelle et celle de ma précieuse Sophie (toujours touchée de voire souvenir spécial) est judicieusement interprété par vous comme signe d'une continuation favorable. J'aurai, dans six ou sept semaines, terminé mon nouveau volume, dont l'impression est déjà commencée, de manière à paraître en Octobre, suivant la promesse de ma dernière circulaire.
SEIZIÈME LETTRE
A Monsieur John Fisher, a Manchester.
• Paris, le Jeudi 3 Gutiemberg 68.
Mon cher Disciple,
Je vous félicite à la fois pour la ponctuelle persistance de vos lettres mensuelles et pour votre judicieuse disposition à ne pas les prolonger sans opportunité. Quand on sait dignement éviter toute affectation, on ne peut que gagner à porter la précision et la régularité dans tous les cas qui le permettent. Jamais le culte, surtout intime, ne se développerait et ne se mainlicndrait si chaque pratique ne s'accomplissait que lorsqu'on a spécialement senti sa nécessité. Dans les coutumes de ce genre, les affaires journalières, spéculatives autant qu'actives, détournent
A MONSIEUR JOHN FISHER agS
toujotirs quiconque ne s'est pas fait une loi de leur scrupuleuse observance périodique. La marche est à peu près la même envers une correspondance comme celle que je me félicite de vous avoir fait instituer et qui devient une sorte de culte supplémentaire.
Vos détails sur vos occupations habituelles m'inspirent de l'intérêt et fortifient mon espoir de vous voir dignement figurer parmi les médecins posirivistes, qui doivent, dans tout l'Occident, relever et discipliner leur profession en l'affiliant au sacerdoce de l'Humanité. C'est surtout par eux que s'accomplira la fusion, d'où dépend aujourd'hui l'accélération de notre avènement entre le public mathématique et le public médical, qui, ligués ainsi, peuvent, seuls, débarrasser les Occidentaux du journalisme et de la littérature. A ce titre, vous pouvez spécialement sentir l'importance des études mathématiques par lesquelles votre profession médicale se trouve spontanément préparée ; comme chez la plupart des jeunes médecins positivistes, parmi lesquels ceux même qui n'ont pas rempli cette condition le regrettent.
Si vous avez une nouvelle occasion d'écrire àM.AUman, je vous charge de lui témoigner la part que je prends à la perte de sa fille, dont la récente naissance lui suscita tant de touchantes inquiétudes pendant l'excursion rapide qu'il fit à Paris en 1854.
D'après vos renseignements sur M. Ruskin, je n'espère pas que cet estimable écrivain puisse jamais adhérer au positivisme. Mais s'il est vraiment honnête, comme nous devons le présumer, il pourra, quand il connaîtra notre doctrine, témoigner le regret de ne l'avoir rencontrée que quand ses habitudes étaient trop formées pour devenir assez modifiables. C'est le genre de justice que nous devons finalement attendre de beaucoup d'hommes recommandables, qui ne pourront jamais nous vouer que des sympathies purement passives ; mais ces témoignages peuvent acquérir beaucoup d'efficacité d'après leur influence sur la jeunesse encore disponible.
2g4 LETTRES d' AUGUSTE COMTE
L'opinion récemment exprimée par votre chef des internes envers Finstraction médicale à Paris est essentiellement juste sous Faspect critique. Tous nos confrères médecins sont d'accord pour se plaindre, comme votre compatriote, que les étudiants ne sont point assez exercés dans nos hôpitaux et, surtout, qu'on ne les laisse jamais assumer aucune responsabilité. Le reproche parait plus ou moins applicable à toutes les écoles médicales de la France.
Je vais maintenant commencer la conclusion de mon nouveau volume, qui sera probablement fini dans un mois, y compris la préface. J'espère qu'il pourra spécialement concourir à développer et consolider la précieuse combinaison dont je viens de vous parler, en dirigeant les études ou révisions mathématiques des jeunes médecins convenablement disposés. Le public particulièrement préparé pour ce volume est tellement nombreux en France, et même en Angleterre, que sa lecture sera peut-être étendue et prochaine, d'après la diffusion, quoique dirigée vicieusement, de l'instruction qu'il suppose.
(lo, rue Monsieup-le-Prince.)
DIX-SEPTIÈME LETTRE
A Monsieur John Fisher, a Manchester.
Paris, le Samedi 5 Shakespeare 68.
Mon cher Disciple,
Sachant que je fus avant-hier occupé de ce que vous avez si bien nommé les fiançailles de M. Foley, vous n'avez pas été surpris que je ne fisse pas, suivant ma cou-
A MONSIEUR JOHN FISHBR QqS
tume, une réponse immédiate à votre lettre reçue la veille. Cette réponse aurait même été relardée jusqu'à Jeudi prochain si je n'avais pas terminé, Mardi dernier, mon nouveau volume, sauf la dédicace et la préface.
J'espère, comme vous, que votre prochaine lettre me donnera de meilleures nouvelles de votre santé. Si je ne vous connaissais pas, les symptômes que vous m'indiquez pourraient m'inquicter. Mais je sais bien que vous n'avez réellement à redouter aucune affection de poitrine. Toutefois, le Dr Foley m'a parlé d'un symptôme que j'ignorais envers le rein et qui mérite une attention spéciale, comme pouvant réagir sur la congestion pulmonaire. Il doit vous en écrire directement et vous indiquer les précautions convenables à cet égard.
Je suis heureux d'apprendre l'ouverture de vos relations directes avec M. John Metcalf et j'espère qu'elles deviendront régulières. Ce digne ami de M. Edger est une excellente acquisition pour le positivisme. Il doit puissamment seconder notre digne propagande parmi les prolétaires américains.
M. Hutton est ici depuis le i4 Guttemberg, après une intéressante visite à nos frères de Hollande. Il vient me voir fréquemment, outre son assiduité des Mercredis. Je suis beaucoup plus content de lui que l'an dernier et je le vois sérieusement occupé de s'améliorer.
Mon nouveau volume s'imprime assez activement pour que j'espère le voir paraître avant la ftn d'Octobre, suivant l'annonce de ma circulaire.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsicur-le-Prince.)
ayO LETTRES d'auguste comte
DIX-HUITIEME LETTRE
A Monsieur John Fisher, a Manchester.
f Paris, le Jeudi 3 Descartes 68.
Mon cher Disciple,
Je me félicite de voir sitôt réalisées mes espérances sur votre plein rétablissement. La toux qui vous reste aura, j'espère, disparu lors de votre prochaine lettre.
D'après les honorables distinctions émanées de vos supérieurs, je vois que votre disposition sérieuse etzéléeaux études médicales est dignement appréciée. Tout me fait donc espérer que, dans quelques années, vous serez noblement placé parmi les médecins britanniques, de manière à pouvoir convenablement développer Faction que vous devez probablement exercer sur eux pour les agréger au sacerdoce régénérateur au moins comme auxiliaires passifs. Je vois maintenant que, malgré des lacunes théoriques, plus apparentes que réelles, la préparation médicale est mieux organisée chez vous qu'ici : ce qui lui manque vous devient facilement réparable, surtout du point de vue synthétique où vous êtes enfin établi.
Voilà quinze jours que je suis entièrement quitte de mon immense volume. L'impression est assez avancée pour que je continue d*espérer qu'il paraîtra vers la fin d'Octobre.
Les contacts personnels que vous avez maintenant ébauchés avec tous les positivistes britanniques, des deux côtés de l'Atlantique, sont très favorables à notre cause,