‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 30 sur 38 · A MONSIEUR JOHN FISHER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JOHN FISHER

dont le progrès dépend surtout de notre union. Je suis spécialement heureux que vous soyez enfin dans des rapports convenables avec M. Congreve. Vous pourrez lui mander que j'ai déjà fait la lecture que je, lui promis de son opuscule historique quand mon volume serait terminé : cette lecture m'a particulièrement satisfait par sa noble hardiesse envers le principe dictatorial et la séparation des deux pouvoirs.

Je suis pleinement d'accord avec vous sur le nouveau pamphlet de M. Uutton. lia sagement utilisé les conseils généraux que m'inspira celui de l'an dernier, quant à la fusion des principes avec les applications sans aucun étalage théorique. En tout, ce précieux disciple est en grande voie d'amélioration, et vous verrez même, dans sa prochaine entrevue à Manchester, qu'il pense à quitter sa profession s'il peut le faire saus imprudence.

Il faut se féliciter des sérieux progrès que fait M. EUis vers la plénitude positiviste, et je présume qu'il sera bientôt conduit à laisser ainsi tomber ses anciens projets de réformation graphique. Son indignation est probablement fondée à l'égard de M. Holyoake, qui ne m'a jamais paru qu'nn pur agitateur, dont nous ne saurions aucunement utiliser l'activité. Quoique je regrette de voir ainsi dégénérer son projet de publier en anglais ma philosophie de Vhistoire, les citations empiriques et déplacées qu'il en fait dans sa revue hebdomadaire peuvent cependant concourir à faire indirectement connaître le positivisme à des lecteurs susceptibles d'embrasser une doctrine dont ce révolutionnaire sera plutôt l'adversaire que lé prôneur«

Tout à vous.

Auguste Comte

(10, rue Monsieur-le^Prince.)

tàgld LETTRES d'aUOUSTK COMTE

DIX-NEUVIKMR LKTTRE

A Monsieur John Fishbr, a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Frédéric 68.

Mon cher Disciple,

Je vous remercie des détails que vous me donnez sur voire récente perturbation physique, et j'espère, comme vous, qu'elle est maintenant dissipée pour longtemps. Quanta moi, ma santé continue d'être excellente.

Une récente lettre de M.Hulton m'avait déjà parlé de sa cordiale entrevue avec vous. Mais je suis heureux d'apprendre, par vous-même^ combien vous en avez été satisfait. Vous avez raison de regarder ce précieux disciple comme s'étant beaucoup amélioré depuis un an, tant de cœur que d'esprit. Il connaît son insuffisance affective, et fait, avec fruit, de nobles efforts pour y remédier. Ce sera, j'espère, un digne apôtre pratique du positivisme, dont il peut utilement seconder l'installation britannique.

Le nouvel opuscule de M. Edger m'est parvenu depuis «huit jours. Sa lecture m'a profondément satisfait^ malgré plusieurs lacunes regrettables. Ce second essai, supérieur au premier, confirme les grandes espérances que j*ai toujours conçues sur la vocation théorique de cet éminent disciple, aussi distingué d'esprit que de cœur et de caractère. Quoique le défaut d'éducation encyclopédique, irréparable à son âge et surtout dans sa position, ne lui permette pas d'arriver au sacerdoce proprement dit, il doit, en se bornant à Tapostolat, rendre des services 1res pré-

A MONSIEUR JOHN F18HBR *àgg

cieux a ravènement de la religion universelle. Je suis principalement touché des dispositions dignement conciliantes qu'il témoigne envers les diverses fois provisoires, auxquelles le positivisme se superpose avec une indulgence à la fois paternelle et filiale» sans oublier ni leur ancienne efficacité ni celle qui leur reste encore envers la majorité de la génération actuelle.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S. Mon nouveau volume, impatiemment attendu de tous côtés, ne paraîtra pas avant la mi-Novembre, vu la lenteur inusitée avec laquelle son impression a marché.

Depuis une quinzaine de jours, j'ai reçu de M. Chapman, et transmis aussitôt à mon imprimeur, un second envol (de a3 livres sterling) provenant du tiers que Miss Martineau m'a noblement accordé dans les profits de sa traduction de ma Philosophie positive. Si tous les écrivains qui m'exploitent étaient aussi scrupuleux, mon^nrf^ typographique serait bientôt suffisant.

VINGTIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisher, a Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Bichat 68.

Mon cher Disciple,

En apprenant avec joie votre récent rétablissement, je dois vous faire spécialement signaler, dans les symptômes passagers qui vous reviennent encore de temps en temps, l'indication du besoin continu d'un scrupuleux

écartement de tous les excitants habituels. J'espère que vous av^z déjà proscrit le vicieux usage de fumer, non moins insalubre pour vous qu'in social chez quiconque le pratique, et devenu l'un des plus frappants indices de Tanarchie occidentale.

Très heureux de voir se développer vos contacts personnels avec mes deux dignes disciples américains, j'approuve Tensemble de vos cordiales remontrances à M. Metcalf sur la tendance spontanée à négliger les conversions protestantes par suite d'une appréciation exagérée de rincontestable supériorité normale des conversions catholiques. Le positivisme n'ayant aujourd'hui d'accès que chez les âmes d'élite, les distinctions relatives aux masses doivent être provisoirement accessoires dans notre propagande, quoiqu'elles y puissent bientôt prévaloir. Ma prochaine circulaire fera spécialement remarquer que la foi régénératrice n'a jusqu'à présent fructifié que parmi les populations politiquement soumises au mouvement révolutionnaire, la France, la Hollande, et l'Angleterre avec l'Amérique.

L'envoi de votre traduction manuscrite à M. Edger pourra beaucoup l'aidera publier le Catéchisme en anglais. Cette prévision me pousse à vous inviter de signaler à votre éminent collègue une petite correction que j'ai récemment promise à l'une de nos dames positivistes, par l'entremise de son mari. Son tact féminin m'a dignement indiqué le vice de la qualification de producteur de fumier dans lin entretien qui concerne une femme à laquelle cette image ne saurait plaire, comme ma sainte amie m'en eût probablement averti. J'ai promis d'y substituer le mot parasite, qui, quoique moins énergique, est de meilleur goût. Il m'aurait dû suffire de la vive approbation donnée à l'autre expression par les révolutionnaires pour soupçonner son inconvenance, sans attendre les douces remontrances de la délicatesse féminine.

Mon nouveau volume a paru le Lundi 17 Novembre. Dès le lendemain, la poste emportait à Dublin les deux

A MONSIEUR JOHN FI8HER 3oi

exemplaires que MM. Hulton et Ingram m'avaient préalablement demandés. Si vous aviez pris la même précaution, vous auriez le volume depuis quinze jours, le port par la poste n'en ayant coûté que deux francs. Peut-être ignorez-vous que, pour chacun de mes écrits, je fais, à tout membre de la Société Positiviste, la même remise, envers son exemplaire personnel, qu'à mon libraire, c'est-à-dire un tiers du prix marqué. Je vous en avertis afin que désormais vous puissiez, comme d'autres, vous procurei* mes nouvelles productions plus économiquement et plus promptement à la fois que par la voie commune.

Ayant répondu Jeudi dernier à M. Edger, et devant probablement me trouver ainsi privé, pour quelques mois, de l'occasion de m'entretenir avec lui, je vous prie de lui témoigner, en mon nom, soit directement, soit en écrivant à M. Metcalf, combien je fus hier touché de recevoir, de leur part, sous Tentremise du libraire Baillière, un supplément inattendu de leur loyale contribution au subside de i856. Ce témoignage d'un zèle pleinement spontané me fut d'autant plus sensible que je le reçus le jour même où la tiédeur de la plupart des positivistes français me força d invoquer un appel exceptionnel que j'avais cru pouvoir enfin éviter cette année« mais qui reste indispensable pour prévenir un déplorable déficit à la fin du présent mois.

Auguste C0MTE« (lo, rue Monsieur-le-Prince.^

P. S. Mon excellente Sophie, toujours touchée de votre souvenir spécial, n'a pas cessé de se porter aussi bien quelle le mérite.

Soîi LBmss d'algustb comte

VINGT-ET-UxNIÉME LETTRE

A Monsieur John Fisher, a Manchester.

Paris, le Vendredi s Moïse 60.

Mon cher Disciple,

Je suis très touché, comme mon excellente Sophie, de l'expansion spéciale qu'un heureux usage universel suscite à vos sentiments et vœux habituels. La correspondance mensuelle dont nous venons d'achever la première année aura de plus en plus d'efficacité pour vous et d'intérêt pour moi*même à mesure que votre carrière se développera. Tout en vous félicitant d'avoir déjà diminué l'usage des excitants matériels il me reste à désirer que vous y renonciez entièrement, ce qui peut-être demande moins d'effbrts aux hommes suffisamment nourris.

L'annonce africaine que vous m'avez envoyée aurait plus d*intérôt si Tauteur n'était pas un missionnaire biblique^ peu propre aux saines explorations sociologiques. Mais on doit bientôt espérer que son exemple inspirera le même voyage à des marchands, mieux aptes à nous faire vraiment connaître les mœurs et les institutions du fétichisme central.

Depuis ma dernière lettre, j'ai reçu, d'Angleterre, un ouvrage spécial sur Dalton par un écrivain qui m'est entièrement inconnu, M. le docteur Robert Angus Smith, secrétaire de la Société philosophique de Manchester. A ce dernier titre, il doit vous être facilement accessible. C'est pourquoi je vous charge de lui témoigner ma grati-

A MONSIEUR JOHN FIBHBR 3o3

tude pour son honorable hommage et Tintérêt que j*ai pris à cette lecture» que j'ai toutefois réduite aux renseignements sur l'illustre théoricien, en écartant les développements exorbitants sur l'histoire de la doctrine atomis tique.

Vous ne me paraissez pas avoir assez apprécié le mémorable opuscule que vient de publier M. Congreve. En le relisant, vous trouverez, j'espère, que la première partie en est vraiment admirable. Outre sa destination propre et directe, celte publication décisive m'offre une garantie spéciale de la pleine aptitude de cet éminent disciple au volume capital que j'attends de lui, dans quelques années, sur l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise.

Sans attendre ma prochaine circulaire, je dois déjà dissiper l'inquiétude inspirée par la honteuse insuffisance spontanée du subside positiviste. Grâee surtout à la munificence accoutumée, aussi simple que noble, de M, de Constant et d'un anonyme hollandais, le minimum normal se trouve, pour la première fois, dépassé notablement en i856. Quoique ce succès résulte d'un appel exceptionnel, il indique un meilleur avenir prochain.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Moiisieur4e»P?hie6.)

P. S. A l'arrivée de cette lettre, la poste vous aura déjà remis le volume que je lui fis hier porter d'après votre demande spéciale, que je n'avais pas dû devancer.

Quand vous m'enverrez votre souscription de i85j, je vous engage à ^n'y rien ajouter pour une pension qui va cesser.

3o4 LETTRES d'aUGUSTK COMTE

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

A Monsieur John Fish£r« a Manchester.

Paris, le Luodi 19 Moïse 69.

Mon cher Disciple»

Votre excellente lettre de Vendredi m'est arrivée hier, à temps pour que j'y réponde le jour même où commence ma soixantième année. Je suis profondément touché de la délicate tendresse qui vous a spontanément inspiré cette cordiale initiative. Elle est d'autant plus recommandable que, contre votre bienveillante hypothèse, vous êtes réellement le seul de mes disciples à fêter un tel anniversaire. Ce contraste, qui vous étonne, m'afflige sans me surprendre, parce que j'ai depuis longtemps une triste habitude des lacunes morales que conservent les meilleurs adhérents dont je sois immédiatement entouré, par suite de leur station trop complète et trop prolongée dans l'état révolutionnaire, à l'âge où se forment les mœurs durables. 11 faut réellement convenir que le protestantisme, en retardant la phase purement sceptique, agit de la même manière, quoiqu'avec moins d'énergie, que le catholicisme pour préserver les âmes occidentales d'une entière désuétude de la culture morale. Le contraste individuel dont je vous félicite est en pleine harmonie avec la différence collective que ma nouvelle circulaire établit entre les vrais positivistes du Nord et ceux du peuple central, sans parler de ceux du Midi, qui jusqu'ici n'existent qu'en perspective. Malgré l'apparence paradoxale d'une telle observation, l'essor affectif se trouve aujourd'hui plus développé chez les âmes d'élite de la Hollande, de l'An-

A MONSIEUR JOHN FISHER 3o5

glelerre, et de TAmérique, que parmi celles de la France et des populations méridionales, quoique le contraste doive bientôt devenir naturellement inverse quand le positivisme atteindra les masses.

Je vous remercie d'avoir déjà fait ma commission auprès du docteur Smith. Ce contact sera, j'espère, intéressant pour vous, et peut-être utile à notre propagande. Vous l'avez sagement appuyé par l'envoi de l'éminent opuscule de M. Congreve.

La fermeté de votre caractère et la maturité de vos résolutions se manifestent dans le judicieux ajournement que vous m'avez naïvement indiqué pour la lecture de moi^ nouveau volume en un temps où vos études spéciales doivent naturellement absorber votre attention. Puisque vous avez dignement apprécié la première partie de mon Introduction, ce délai ne pourra d'ailleurs que rendre plus profitable votre lecture ultérieure de l'ensemble du traité, d'après une habitude graduellement familière de ma conception fondamentale sur la systématique incorporation du fétichisme au positivisme, sans laquelle la religion de l'Humanité ne saurait pleinement suflire à tous nos besoins, moraux, théoriques, et même pratiques.

Il faut nous féliciter de ce que M. Ilutton a maintenant atteint la direction spéciale qui convient à son apostolat pratique. En attachant son nom, et probablement son avenir temporel, à l'introduction, difficile mais infaillible, des tribunaux industriels en Angleterre, il pourra d'ailleurs honorer, auprès du public correspondant, la doctrine qui dirige une telle application. Cet emploi de son activité tend d'ailleurs à le détourner des efforts tlîéoriques qu'il aurait vainement tentés, et qui l'eussent peutêtre empêché de devenir un praticien distingué, dont les talents et les habitudes comme légiste vont ainsi trouver un digne champ.

Avant vous, personne n'avait encore apprécié ma dernière dédicace, et je suis bien aise qu'elle vous ait frappé

3o6 LteTtRES D'AUoUstte COMTE

spontanéhient. Klle tendra, j'espère, tomme Vous le présmneK^ à susciter quelques sympathies ppécletises ati positivisme parmi les vrais protestants, itiême français. Tout à vous.

Auguste Comte.

(40, rue Monsleup-le-Prince.)

P. S. Ci-joint le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre lettre de Vendredi.

VINGT-TROISIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisuer, a Manchester.

Paris, le JeUdl !•' Aristole 6^.

Mon cher Disciple,

Votre petite lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier matin, m'a pleinement rassuré sur votre santé, malgré \x^s actives études anatomiques. Là courte excursion que vous allez prochainement accomplir avec deux jeunes camarades va, j'espère, compléter et consolider votre récent rétablissement.

Je vous félicite d'avoir bientôt la visite de M. de Ck^nstant et celle de M. Metcalf. Mais vous ne devez point regretter de ne pou\x)ir pas les loger. Vos relations mutuelles ne sont point assez intimes pour que ces messieurs s'attendent à cette oflVe, qui probablement les embarrasserait, sans qu'ils osassent la refuser.

Celle réponse acquiert, h l'improvisle, un triste intérêt, par la communication spéciale ([ue ma confiatice votis doil d'une explication solennelle que je lis hier, à la Société Positiviste, en présence de M , d'après ses récentes

A MONSIEUR JOHN FISHBR So^

déolaratiotis sur les obstacles, actuellement insurmontables, qu'éprouve la célébration du mariage religieux dont sa femme lui laissa pourtant accomplir le préambule normal. J'ai dû scrupuleusement constater un tel avortement sur notre registre des mariages, par une courte note exceptionnelle, que je lus et commentai devant cette réunion. Désormais l'union religieuse de ce couple ne peut plus avoir lieu que suivant le mode propre aux mariages renouvelés, dont il existe déjà deux exemples normaux^ mais qui demande trois ans au moins de communauté, pour que Texpérience ait assez manifesté l'insuflisance des liens ordinaires, jugés d'abord suffisants.

Mon éminent disciple a dédaigneusement rejeté tous les mariages que lui proposait son père. On peut cependant présumer aujourd'hui que, quelque vulgaires qu'ils fussent probablement, ils étaient réellement préférables au choix qu'il a librement fait. Quoique, suivant ma coutume, j'aie d'abord jugé favorablement cette jeune dame, je suis maintenant convaincu qu'elle n'est pas supérieure aux femmes ordinaires pour l'esprit et le caractère, tandis qu'elle reste peut-être au-dessous de la moyenne de son sexe en ce qui concerne le cœur. Son seul mérite jusqu'ici constaté consiste dans une gracieuseté banale, que possèdent, en France, la plupart des femmes qui ne sont pas jolies. L'unique preuve d'affection qu'elle pouvait maintenant donner à son mari se trouve radicalement incompatible avec son anarchique répugnance pour le positivisme.

Nous pouvons ainsi constater combien il est dangereux de s'allier à ces familles, incurablement révolutionnaires, dont le type reste heureusement restreint à la France, où même il s'étend rarement aux femmes. Sous l'impulsion d'un père stupidement roussien, cette jeune dame pense et dit que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit seul pour nous conduire. Dès lors, elle ne professe qu'un déisme vague et stérile, ou plutôt perturbateur, qui ne peut aucu-

3o8 LETTRES d'aUGUSTE COMTE .

nement susciter le mariage mixte, que j'accorderais volontiers à toute femme sincèrement catholique, musulmane, protestante, ou même juive. Je saurai désormais empêcher, autant que je le puis, de telles unions, en refusant, dès le préambule, de mai-ier tout positiviste dont l'épouse serait entièrement dépourvue de religioh quelconque. Toutes les âmes vraiment religieuses doivent, sous notre présidence, se concerter pour repousser de pareilles familles, qu'il faut graduellement réduire à ne s'allier qu'entre elles, par le seul lien municipal.

Dans la fatale situation, où s'est ainsi placé mon malheureux disciple, il a déjà pris, avec la noble énergie qui le caractérise, le seul parti vraiment convenable, en se décidant à quitter Paris pour aller, à trente lieues, exercer la médecine de campagne, en un village tellement isolé que sa jeune malade s'y trouve essentiellement dégagée des funestes contacts paternels dont la persistance la rendrait probablement incurable. Une bonté continue, combinée avec une inflexible fermeté, permettra peut-être au mari de rendre passablement aimante une épouse restée pure au milieu de son anarchique égoïsme. Mais vous voyez que le but essentiel de ce mariage se trouve radicalement manqué, puisque les sexes échangent leurs destinations morales, l'époux devant ici suppléer à rinsultisancc affective de l'épouse, dont son cœur attendait un appui qui s'y transforme en une charge!

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.^

A MONSIEUR JOHN FISHER Sop

VINGT-QUATRIÈME LETTRE

A Monsieur J. Fisher, a Manchester.

Paris, le Jeudi i" Arcbimède C9.

Mon cher Disciple,

Je vous invite à surmonter autanr que possible les dégoûts que vous me décrivez dans votre lettre de Dimanche, puisqu'ils sont actuellement inhérents à l'apprentissage médical, qu'on a dignement abrégé pour vous. Votre prochaine excursion rurale va, j'espère, retremper vos forces, tant morales que physiques, afin que vos études puissent se terminer comme il convient aux vrais positivistes.

Mon noble et malheureux disciple, le docteur ,

doit demain s'installer dans sa résidence provinciale, enfin fixée, après quelques essais consciencieux, à la petite ville de Mantes, sur la rive gauche de la Seine, à douze lieues de Paris, où passe le chemin de fer de Rouen, qui réduit ce trajet à cinq quarts d'heure. Le choix parait, à tous égards, convenable comme poste médical. Je n'y trouve d'autre défaut qu'un accès trop court et trop facile des Parisiens, qui va beaucoup multiplier les visites du père anarchique auquel mon digne disciple, dont je regrette vivement l'absence, doit maintenant soustraire sa jeune malade, ce qui ne peut ainsi s'accomplir qu'avec une fermeté soutenue.

Il est fort douteux que le traitement réussisse, parce que cette dame parait essentiellement manquer de ten-

3lO LETTRES d' AUGUSTE COMTE

dresse. Si sa nature eût été vraiment féminine, le spectacle habituel d'un père révolutionnaire, au lieu de l'entraîner en ce sens, l'eût spontanément dégoûtée, de manière à la pousser, par contraste, vers la mysticité catholique. La moindre affection sincère pour son mari l'eût récemment disposée à prolonger jusqu'au dénouement la facile condescendance positiviste qu'elle a seulement bornée au préambule, sans lequel elle sentait que M ne l'aurait point épousée, puisqu'il n'était nullement amoureux. Quant à la transformation que mon malheureux disciple attend d'une prochaine maternité, je crains que l'événement ne le détrompe, en suscitant, au contraire, de nouveaux conflits domestiques envers l'éducation de l'enfant. Une dame qui professe que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, pourra difficilement s'astreindre, pour sa progéniture, aux prescriptions de la vraie religion, ou même souffrir que sa propre indolence soit assez réparée par la

sollicitude du père. En tout, je crains que M n'ait

fait une faute encore pire que celle que je conunis ayant dix ans de moins que lui, tandis que je me trouvais d'ailleurs dépourvu de guide, 11 ne lui restera peut-être, comme à moi, qu'à compenser la vie privée par la vie publique.

Ce triste exemple doit sérieusement prémunir mes vrais disciples contre tout mariage inconsidéré, surtout en leur faisant immédiatement repousser l'alliance d'ime famille pleinement révolutionnaire, où l'appât d'une prétendue émancipation peut souvent leur faire espérer une conversion, plus difficile et plus rare là que partout ailleurs. Beaucoup de dignes positivistes seront probablement forcés de garder le célibat, comme préférable, malgré ses lacunes et ses dangers, au mauvais mariage. Mais l'exemple de M. Robinet, auquel je puis maintenant joindre celui de M. Congreve, leur permet d'espérer une union pleinement compatible avec leur foi, quelque difQcile que soit un tel succès.

A MONSIEUR JOHN FISHEK 3ll

Avant de vous quitter, je ne dois pas néglige^ de vous communiquer la grande nouvelle que m'upprit avant^hier une lettre où M. Congyeve m'annonce sa résolution arrêtée d'entreprendre Timportant volume que je lui proposai 3ur Vhistoire positiviste de la vraie révolution anglaise» afm de lier Cromwell et Panton. 11 espère ei^écutar oe précieux et difficile travail dans trois ou quatre ans. L'admirable opuscule qu'il a récemment publié me garantit son aptitude envers cette opération décisive, qui fera certainement faire un grand pus à Vinstallation occidentale du positivisme*

Tout à vous.

Auguste OoMTs.

VINGT-CINQUIÈME LETTRE

A MoNSiEun John Fisi^pn» a Manchester.

Paris (lo, rue Monsieur-le-Prince.)

Le Vendredi a César 6g.

Mon cher Disciple,

Votre lettre de Pimanche, q^ej'a}3e^^^m^ntrjBçu^ av^ntbier, m'a beaucoup satisfait en m*ftppr»n^nt la pleine efftcacité, physique et morale, de rbeupeuse e^upsip» qui; vous venez de faire, et qui, j'espère, aura suQiffftmpi^Qt retrempé vos forces pour le reste d^ votre appr^ntissag^ médical, surtout si, pendant lies prochaines vacanx^es, vous développez davantage une telle diversjpn. QManlt k moi, ma santé continua d'être excellente, malgré l^ permanence ^t Tîntcnsité icle o^^es méditations a^tncD^es, Mon incomparable tille adpptive, toujours lLoj^bé<e 4e votfe ^avenir spécial, est aus^ très bien portant.

La répugnance intérieure que vous me décrivez envers les pratiques religieuses de votre récent compagnon de voyage, ou plutôt de sa famille, me semble un reste inaperçu des habitudes contractées pendant la phase sceptique. Vous avez ainsi laissé trop d'ascendant à l'esprit et sans assez respecter les besoins du cœur, qui pourtant doivent toujours prévaloir chez le vrai positiviste. Même sous les modes les plus imparfaits, la religion tend nécessairement à régler la vie humaine, surtout en cultivant le sentiment. Quelque arriérée que soit cette culture, ceux qui s'y livrent sincèrement sont plus recommandables et plus heureux que les révolutionnaires qui la laissent aujourd'hui tomber en désuétude totale. Notre résumé général de l'évolution humaine, tant individuelle que collective, dans la loi : L'homme devient déplus en plus religieux, doit toujours constituer la formule caractéristique de notre conduite, privée et publique.

Depuis que j'ai totalement achevé la Politique pasiti{*e (en Septembre i854), je termine, chaque Mercredi, ma sainte visite subjective par une demi-heure de pieuse station dans l'église Saint-Paul, qui se lie au meilleur souvenir de ma vie intime. Je me suis de plus en plus félicité d'avoir dignement institué cette irrévocable pratique, où ma vie privée se combine mieux avec ma vie publique, sous la commémoration hebdomadaire des affinités spéciales entre le positivisme el le catholicisme. Quoique le protestantisme ne puisse nous inspirer autant de vénération et de sympathie, cependant, en tant que réglant, à sa manière, la vie humaine, il doit aussi trouver place, au troisième rang, dans la grande ligue religieuse dont je conçus la première pensée après quelques mois de pratique de cette paternelle fraternisation avec la meilleure des religions provisoires.

11 me semble que vous avez incomplètement senti la portée sociale du précieux volume promis par M. Gongrève. Outre sa grande réaction occidentale en liant les deux prolétariats les plus influents, il doit directement

A MONSIEUR JOHN FI8HER 3l3

exercer une puissante action britannique en rectifiant la vaine opinion officiellement prépondérante chez votre aristocratie et votre bourgeoisie. Elles regardent l'Angleterre comme radicalement soustraite d'avance à la crise actuelle de l'Occident par sa révolution dynastique de 1688. Aucune élaboration spéciale ne peut donc avoir aujourd'hui plus d*importance pour l'installation sociale du positivisme occidental que celle qui rétablira la vraie filiation historique entre les deux grandes explosions républicaines de l'Angleterre et de la France.

Je ne doute pas que vous ne soyez très satisfait d'apprendre l'attitude décisive noblement développée par M. Congreve, avec le digne concours d'une éminente épouse. Tous deux se disposent, sous l'impulsion de mon récent volume, à refaire systématiquement leur éducation théorique. Cette résolution caractéristique m'a récemment conduit à pousser M. Congreve vers le sacerdoce de l'Humanité, tandis que je l'avais longtemps cru réduit au simple apostolat, dont il a dignement pris possession. Un écrivain anglais, qui, vivant à Londres, ose systématiquement reconnaître la présidence occidentale de la France, a dès lors fourni des preuves décisives de l'énergie que j'avais d'abord refusé à M. Congreve, d'après le degré d'indolence inséparable du tempérament lymphatique et que j'attribuais à la constitution cérébrale. Sa maison de Wandsworth est déjà devenue un précieux foyer positiviste où se rattachent de jeunes lettrés d'élite, et qui devra finalement concourir avec celui que votre position médicale vous permettra d'instituer à Manchester surtout parmi les dignes prolétaires, sous la commune présidence du centre parisien.

Tout à vous.

Auguste Comte.

yi4 LETTRES d'auguste COMTE

VINGT-SIXIÈME LETTRE

A Monsieur John Fisher, a Manchester.

Paris, (ro, rue Monsieur-le-Prince.)

Le Jeudi i" Sainl-Paul 69.

Mon cher Disciple,

Votre petite lettre de Dimanche, arrivée hier matin, ne m*a vraiment satisfait que par Fintéressant récit de votre digne fraternisation personnelle avec mon éminent disciple et noble patron M. de Constant. Celte satisfaction est même altérée d'après l'étrange adjonction nominale de M. Williamson à MM. Congreve et Winstanley, qui seraient peu flattés d'une telle confusion. J'avais assez informé H. de Constant, et, je crois aussi vous-même, de l'indigne conduite tenue envers moi par ce roué britan* nique depuis qu'il a quitté Paris en 1849. Il faut vraiment déplorer que les meilleurs positivistes soient assez accessibles encore aux protestations hypocrites pour surmonter l'évidence de faits décisifs ou de lacunes non moins signlticatives. Un pareil assemblage ferait naturellement croire que la haute valeur réelle de M. Congreve et de M. Winstanley reste faiblement appréciée de leur noble interlocuteur.

A mes yeux, M. Congreve est, aujourd'hui, devenu le premier de mes discîi)les théoriques en Angleterre, comme M. Edger en Amérique. Son énergie m'avait d'abord semblé trop inférieure à son mérite mental et moral, parce que je confondais l'influence indolente d'un tempérament,

A MONSIEUR JOHN FI8HBR 3l5

lymphatique quoique maigre, avec une insuftisante vigueur de la région active du cerveau. Mais son admirable opuscule a pleinement rectiOé cette méprise naturelle, en manifestant le noble courage du seul écrivain anglais qui, du milieu de Londres, a systématiquement proclamé la présidence occidentale de la France. La lettre dont vous me parlez ne m'empêche pas de croire que vous avez mal saisi la portée sociale de l'important volume qu'il prépare, et mes dernières explications spéciales à cet égard, quoique je les juge assez claires pour n'y pas revenir, ne me semblent point avoir môme été comprises, puisque vous n'en faites aucune mention. Quant à M. Winstanley, son incomparable visite du mois dernier m'a finalement conduit à regarder ce noble jeune homme comme devfmt bientôt fournir le meilleur type actuel du vrai patricien actif.

La brièveté croissante de vos lettres et, je dois franchement ajouter, leur insignifiance graduelle, ne me semblent point assez expliquées par les motifs que vous alléguez. Mais je n'ai pas le temps aujourd'hui d'aborder une telle appréciation, que je réserve pour ma prochaine réponse. Je dois seulement vous avertir, à cet égard, que, si la périodicité trop régulière de vos lettres influe sur cette dégénération, en amortissant votre verve, je pourrais vous délier de votre engagement et me contenter de ce que vous m'écririez quand vous en éprouveriez un vrai besoin personnel, sans aucune corvée filiale.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

F. S.- D'après la copie ci-jointe, vous pourrez assez connaitre la ftmeste issue, d'ailleurs aisément prévue, de l'année d'épreuve exceptipnnellemcnt accordée à M. Lefort pour sa réhabilitation morale. Pendant tout ce temps, il n'est pas venu me voir une seule fois, outre qu'il a toujours fVii les positivistes qu'il rencontrait, sans avoir jamais

3l6 LBTTRE8 d'aUGUSTB GOMTR

cessé d'habiter Paris. M. Audiffrent, qui Tavail vu de près et longtemps, le jugea, mieux que nous, un pur intrigant dépourvu de toute conviction réelle, quoique je ne regrette pas d'avoir attendu, pour le voir ainsi, l'épreuve spontanément résultée de sa résidence actuelle. Afin de m'épargner d'autres transcriptions, je vous charge de communiquer cette petite pièce officielle à tous les positivistes à portée de vos relations et dont ce personnage serait déjà connu, sans excepter M. de Constant si vous le revoyez avant moi, comme votre lettre permet de le supposer. Toutefois, cette communication doit spécialement concerner M. Hutton, avec lequel je crois que vous continuez à correspondre.

Je dois demain faire une sortie tristement exceptionnelle, pour l'inhumation de l'éminent sénateur républicain dont le civique patronage sera difficilement remplacé relativement au positivisme, qui trouvait en lui le seul adhérent ayant, depuis l'année 1822, suivi l'ensemble de ma carrière, avec une admirable persévérance, malgré son insuffisante énergie.

VINGT-SEPTIEME LETTRE

A Monsieur John Fishkr, a Manchester.

Paris, le Dimanche, 11 SainUPaul 69.

Mon cher Disciple,

Votre douloureuse lettre de Jeudi me fait vivement éprouver le besoin d'y répondre immédiatement, pour rectifier l'affligeante interprétation que vous avez, contre mon attente, donnée à la déclaration, purement hypothétique, qui termine ma dernière réponse. Ce n'était point à mon intention, mais à la vôtre, que je vous avais paternellement offert de vous dégager de l'obligation de m'écrire

A MONSIEUR JOHN FI9HËR 3l7

le dernier Dimanche chrétien de chaque mois positiviste, si cette fixité suscitait quelque embarras dans votre spontanéité. Quant à moi, je suis loin d'en avoir jamais été le moins du monde gêné, quoique je vous réponde avec une grande exactitude, sans excepter mes sessions de travail. Ne réglant pas l'extension de mes réponses sur celle de vos lettres, mais d'après les communications alors opportunes, je regretterais de voir aucunement cesser un tel usage, si, comme je le vois aujourd'hui, vous n'y trouvez aucune gène, puisque la seule perspective de sa privation vous a gravement affligé. D'ailleurs, en voulant vous mettre cordialement à l'aise par le choix des époques, je n'avais nullement compté que vos lettres en devinssent moins multipliées : car M. Audiflrent, entr'autres que je pourrais citer, m'écrit plus de treize fois par an, quoiqu'il ne se soit jamais astreint à la ponctualité des dates.

Ceci me conduit à vous signaler, sommairement, mais paternellement, la considération réservée comme prochaine à la fin de ma dernière réponse. Elle consiste à surmonter le motif tiré de vos futurs examens, en vous faisant, en principe, reconnaître que l'homme doit toujours dominer ses occupations quelconques, sans se laisser jamais absor* ber par elles. Quoique les savants aient souvent tenté d'ériger cette absorption en symptôme de force, il n'y faut habituellement voir qu'un signe de faiblesse. Dans l'ordre nonnal, tout homme doit continuellement concilier deux occupations différentes, d'une part ses travaux spéciaux, d'une autre part sa juste sollicitude envers l'écono • mie générale, en assignant des temps distincts et réglés à chaque genre d'activité. L'harmonie sociale serait autant compromise par l'abandon habituel des grands intérêts publics que d après une négligence chronique des véritables offices privés. Si vous avez spécialement en vue le type sacerdotal, vous sentirez que le prêtre doit habituellement combiner plusieurs fonctions distinctes, dont chacune absorbe maintenant un organe; d'une part renseignement et la prédication, d'une autre part la consultation,

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la conBécration et la discipline. Préparex*>voti« donc à cette existence variée en sachant atijourd'hui poursuivre yos méditations et vos communications religieuses au milieu de votre préparation médicale.

L'irrécusable exemple de M. AudiffVent, dont le cas est entièrement pareil au vôtre, suffirait pour me confirmer la pleine possibilité d'une telle conciliation habituelle> Ses études médicales ne l'ont Jamais empêché de m'écrfre des lettres forl intéressantes et souvent longues, dont ses méditations professionnelles fournissent quelquefois l'un des principaux objets, d'après ses réflexions ou ses questions sur la philosophie pathologique ou thérapeutique. Je crois donc que vous aves seulement à fliire ici les efforts qu'exigent les habitudes empiriqties de spécialité trop concentrée qui sont maintenant propres au milieu britannique .

Sans avoir bien compris ce que vous m'annonceE sur les titres, tant intérieurs qu'extérieurs, auxquels votre correspondance m'a doucement habitué, je me borne à vous faire franchement savoir que je serais vraiment affligé de voir aucunement suspendre ou restreindre ce cordial usage. Comme vous êtes l'un de mes disciples les plus distingués par les hautes qualités morales. Je n'ai jamais douté de la pleine sincérité de ces deux sortes de manifestations habituelles. Les unes me sont personnellement précieuses,, et les autres offrent une véritable utilité pour seconder familièrement Tinstallation publique du positivisme conjointement avec d'autres démonstrations analogues, dont vous avez spontanément fourni le premier type.

Tout à vous, Auguste Comte.

P. S. M. Congrcve n'étant pas membre de la Société Positiviste, et n'ayant jamais eu de relation quelconque avec le personnage exclu, toute communication spéciale de la copie oriîcielle que je vous ai dernièrement envoyée deviendrait entièrement inopportune envers lui.

TROIS lETTRES A MONSIEUR ALEXANDER J. ELUS

PREMIÈRE LETTRE

A Monsieur A. Ellîs, a EdinbuRg.

Paris, le Jeudi 18 Aristote 6/ (i5 Mars ifôS.)

Monsieur,

Voiôî le reçu correspondant au mandat inclus dans la lettre que j'ai reçue de vous hier.

ie serais heureux que, comme vous me donnez lieu de Te^tSrer, la lecture de mon principal traîli vous satisfit au point de ne vous laisser désirer aucune explication spéciale. Maintenant que cet ouvrage est complet, un tel résultat proviendra peut-ôtre, chez les dignes lecteurs, des lumières mutuelles que se prêtent les diverses parties d'une composition indivisible. Toutefois, je dois vous réitérer, en cas de besoin, Tinvitalion de recourir à moi sans scrupule pour les éclaircissemenls quelconques qui vous sembleraient nécessaires, et desquels je n'éprouverai jamais aucun dérangement, ayant toujours regardé cet offiee comme une portion habituelle de mes devoirs envers quiconque peut réellement utiliser ces communications.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(lo, me Monsieup-le-Prince).

3aO LETTRES d' AUGUSTE COMTE

DEUXIEME LETTRE

A Monsieur A. Ellis, a Edinburgh.

Paris, le Jeudi 17 Archimède 66 (10 Avril ]856).

Monsieur,

Voici le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre lettre de Lundi, parvenue hier.

Je voudrais pouvoir vous répondre en anglais aussi bien que vous m'écrivez en français. Mais je ne connais votre langue que pour y tout lire, surtout les lettres, américaines ou britanniques, que souvent je reçois ainsi.

Le paquet d'imprimés que votre lettre m'annonce, m'est parvenu quelques heures après elle. Mais je ne l'ai pas ouvert encore, et je dois vous informer que mon régime cérébral m'empêchera de le lire. Depuis beaucoup d'années, je ne lis aucun journal ou revue, même scientifique, et mes lectures normales se bornent aux chefsd'œuvre de la poésie occidentale ; parce que j'ai, de bonne heure, reconnu combien, chez les modernes, la lecture nuit à la méditation Je n'ai jamais fait à cette salutaire hygiène que des exceptions fort rares, spécialement motivées sur les recommandations de ceux qui possèdent ma confiance. C'QSt pourquoi je vais me borner à faire lire votre envoi par l'un de mes meilleurs disciples, très capable de m'en rendre un compte judicieux. Il m'eût été facile de motiver cette décision par le grand ouvrage qui m'absorbe depuis le ï^^ Février, et dont ma récente circulaire promet le premier volume pour Octobre. Néanmoins,

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