A MONSIEUR DB MONTEGRB II
auditoire à la publication, encore pendante, des importants articles de Littré sur mon discours. Quand ils seront tous publiés, il m'en a promis un exemplaire complet, que je lirai, par exception très rare à mon heureux régime, soit comme principale récompense de mon travail, soit pour y puiser même d'utiles améliorations secondaires. Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, PU© MonsieuiMfe-Pfînce.)
Offrez, Je vous prie, mes affectujeux hommages à votre aimable sœur qui doit être bien heureuse au milieu de toutes ses affections
SEPTIÈME LETTRE
A M. H. DE MONTÈGRE, A ViLLERS-CoTTERÊTS.
Paris, le Dimanche 14 Guitembcrg 61.
Mon cher Monsieur de Montègre,
Je suis très touché de la cordiale sympathie que vous me témoignez au sujet -^de la brutalité inattendue, qui m'interdit les deux séances finales d*un cours laissé jusqu'alors paisiblement développé. Ma réponse vous serait arrivée demain, si elle n'eut été interrompue par une longue conférence avec une nombreuse députation venue tout à l'heure, au nom de l'ensemble des auditeurs, pour m'expriœer de semblables sentiments. Croyez que je sens tout le prix et la pleine sincérité des vœux et des regrets, que vous m'indiquez plus spécialement au sujet de mon
la LETTRES d'auguste COMTE
existence personnelle, désormais inséparable de ma mission sociale. Je n'ai jamais éprouvé la moindre incertitude sur les vrais motifs, qui vous ont forcément empêche de coopérer au noble patronage collectif, institué envers moi par mon digne collègue, l'éminent Littré, pour me garantir des suites matérielles d'une infâme spoliation.
Malgré cette violence passagère, j'ai déjà déclaré, dans une lettre spéciale à M. Vieillard, que je comptais encore obtenir la même salle pour l'époque ordinaire où je reprends annuellement mes prédications hebdomadaires, au dernier Dimanche de Janvier. Sa réponse me fera juger à quel point cet espoir est fondé. c< Quel que soit, lui dis-je en terminant, l'aveuglement des puissants du jour, je ne saurais penser qu'ils veuillent sérieusement interdire la seule discipline, que comportent aujourd'hui les cœurs et les esprits populaires ». Ce petit coup d'état m'a d'ailleurs procuré aussitôt une heureuse compensation par une visite spéciale du noble Littré, pressé Vendredi de venir me témoigner sa profonde indignation. J'ai appris ainsi que ses précieux articles du Lundi, dont vous sentez si bien l'importance et l'opportunité, devaient se multiplier au-delà de ce que l'on pouvait espérer, puisqu'il m'en a annoncé neuf ou dix, le cinquième devant paraître demain. Vous concevrez aisément qu'une telle appréciation publique, qui constitue à la fois la plus digne récompense et le plus efficace encouragement de mes travaux détermine chez moi une infraction passagère à mon salutaire régime habituel d'abstinence de lectures dogmatiques ou critiques, comme je le fis pour les articles de 1844 sur mon grand ouvrage. Mais j'ai prié M, Littré de ne m'envoyer celte nouvelle série que quand elle sera complètement publiée, afin de ne la lire qu'ensemble.
L'influence croissante d'une telle publication se combine très heureusement avec celle de mon cours actuel pour établir une irrévocable solidarité entre le positivisme et le socialisme, derniers produits, l'un comme système, l'autre comme sentiment, de la grande impulsion révolutionnaire.
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Plus notre situation se développe, mieux on sent partout que, suivant ma séance du 29 Juillet, le positivisme constitue réellement le vrai socialisme systématique, et le socialisme représente le vrai positivisme spontané. Aucune autre doctrine ne peut sérieusement prétendre à régler et diriger les véritables socialistes. Le contact intime des deux influences. Tune philosophique, l'autre populaire, s'est pleinement caractérisé cette année par notre double voie. Il n'est plus au pouvoir de personne d'empêcher l'essor de cette affinité fondamentale, qui, une fois assez développée, prendra nécessairement la direction générale de la révolution occidentale, par l'accomplissement simultané des conditions théoriques et des conditions pratiques. Des violences, analogues à celle qui vient d avoir lieu, ne peuvent même que hâter davantage cet essor décisif.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-Ie-Prince.)
HUITIÈME LETTRE
A M. LE Docteur de Montègre, a Villers-Gotterêts.
Paris, le Jeudi 3 St-Paul 62
Mon cher Monsieur de Montègre,
Votre intéressante lettre d'avant-hier, que j'ai lue hier, presque en entier, à nos confrères, m'a surtout satisfait en ce qui concerne notre digne coreligionnaire, M. Besnard. Le plus concis de vos renseignements à ce sujet me charme encore plus que les deux autres, car il dissipe les doutes fâcheux que j'avais dû concevoir, d'après lasser-
l4 LETTRES ï>* AUGUSTE COMTE
tîon fôrmfeUe d%ne personne; supposée bien'fnfbrmée; sfrtr là stabilité morale des convictions posîtîvîètes de votreî ^mi. Rassuré désormais contre une telle inconséquence, je me sens disposé à me livrer sans réserve aux sympathies que m'ins]f)îTe d'abord la noble franchise de son caractère. Je ne cède point à ses aimables instances de nllégiutare, ce ne sera du moins que par impossibilité, et jamais pour aller ailleurs. Mais j'espère que vous lui ferez spécialement comprendre combien il m'est difficile de m'absenter, même uhe seule semaine. J'aclièveraî peut-être ma vie sans avoir jamais passé quinze jours consécutifs à la campagne, quoique je Taie toujours aimée beaucoup. Vous savez, d'ailleurs, que cette année mon cours hebdomadaire me retiendra ici jusqu'à la mi-Octobre, époque à laquelle on a plus le besoin de se chauffer que de courir les champs.
La pleine indépendance acquise par M. Besnard, d'après la vente récente de son office, me semble, comme à vous, un témoignage remarquable de la réalité des convictions, qui la lui ont inspirée. J'espère, d'ailleurs, que cette nouvelle liberté me procurera bientôt la satisfaction de le voir, pendant ses excursions plus fréquentes à Paris.
Quant à son projet actuel de publication, je l'ai hier soumis spécialement à nos confrères. Tous ont pensé, comme moi, qu'une telle opération manquerait d'opportu* nité. Le personnage, qu'elle démasquerait, se trouve maintenant menacé d'une entière décadence, déjà fort avancée depuis deux ou trois mois. Il ne mérite point qu'on lui fasse un tel honneur. Au reste, ce n'est pas à nous qu'il convient de dénoncer ses indignes plagiats. Nous semblerions ainsi préoccupés d'une question de propriété, qui n'est pas sans importance, mais qu'il faut réserver à des tiers impartiaux. Cette publication pourrait donc n'avoir aucun effet réel, et même être momentanément tournée contre nous. Je crois seulement que, lorsqu'une occasion naturelle nous force à des explications là-dessus, il faut écarter tout ménagement envers ce misérable, et dévoiler
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pleinement sa conduite. En tout autre cas, nous devons considérer ses plagiats comme servant indirectement à la propagation de la nouvelle doctrine sociale, que pourtant il ne pourrait jamais s'approprier. L'opinion unanime de notre Société, au sujet de cette publication, est donc que le temps et Targent sont trop précieux pour en faire un tel usage. Mais nous avons tous admiré la généreuse spontanéité de M. Besnard, ((ue je vous prie de remercier spécialement à cet égard.
Pour ne laisser sans réponse aucune de vos ouvertures, je dois vous déclarer que le mode indiqué envers la publication de mon grand ouvrage actuel, ne peut aucunement convenir à un tel travail. Sa nature pleinement syntliétique m'interdira toujours de sous-diviser cette publication, au-delà des volumes séparés. Mon intention était même, d'abord, de ne publier qu'en deux fois l'ensemble de cette, seconde composition qui comprendra quatre volumes. Quoique je sente maintenant l'utilité de livrer au public le tome premier, sans attendre le suivant, je ne consentirai jamais à une décomposition plus partielle. Il n'y a eu d'exception qu'envers la première moitié de ce volume, laquelle put être publiée à part, il y a deux ans, parce qu'elle constitue un simple discours préliminaire, abrégé systématique de Touvrage total. Au reste, je crois que ce morcellement funeste à l'appréciation du traité, faciliterait très peu la solution des embarras matériels, qui seuls m'empochent aujourd'hui de publier le premier volume, terminé depuis trois mois.
Le surlendemain des funérailles de Blain ville, j'ai écrit, avec plus de développement, le discours que j'y prononçai. Je l'ai lu le Mercredi suivant à notre Société, qui en a décidé la publicatio^ en son nom. L'impression est maintenant achevée, et j'espère faire. Mercredi prochain, la distribution des exemplaires. Si votre absence devait se prolonger, je pourrais vous adresser, par la poste, les cinq qui vous reviennent.
Tout à vous. Auguste Comte.
(10, rue Monsleur-le-Prmce.)
ï6 LETTRES d'auguste COMTE
NEUVIÈME LETTRE
A Monsieur de Montègre, a Villers-Cotterets (Aisne)
Paris, le Samedi 12 Shakespeare, 62.
Mon cher Docteur,
En me remettant hier votre bonne lettre de Mercredi, Mme Guichard m'a transmis, avec sa grâce accoutumée, les cordiales instances, que vous me renouvelez au nom de notre confrère M. Besnard. J'espère lui avoir fait comprendre les motifs évidents, qui m'obligent naturellement à repousser cette double tentation. Mon cours de Dimanche ne finira qu'avec le mois d'Octobre. En même temps, vous savez que ma présence est ici indispensable le Mercredi, pour préserver nos soirées hebdomadaires d'une discontinuité qui, quoique maintenant dépourvue de graves inconvénients immédiats, pourrait devenir très regrettable et difficilement réparable, d'un moment à l'autre, dans une situation aussi instable. La combinaison de ces deux obligations ne me permet donc de consacrer à l'aimable diversion que vous me proposez que l'intervalle trop court du Jeudi matin au Samedi soir. Ainsi contractée, l'excursion deviendrait comparable à ces trains de plaisir, où l'on passe deux nuits en voiture en se promenant dans l'intervalle. Il vaut mieux ne pas gâter une telle distraction par une application intempestive. Peut-être serai-je l'an prochain en état de la savourer dignement. Mais je n'en suis pas moins reconnaissant déjà envers M. Besnard de cette affectueuse invitation, d'autant plus précieuse pour moi que, quoique aimant beaucoup la campagne, je n'y ai jamais passé encore une semaine complète.
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Outre les nouvelles que vous me donnez sur votre utile propagande, M^e Guichard m'a fait part des heureux résultats de votre actif prosélytisme, surtout parmi les membres du Conseil général de FAisne. Les profondes relations de notre doctrine, avec les besoins actuels les plus opposés, permettent, en effet, de la faire spécialement goûter en partie aux divers partisans 'sincères, soit de Tordre, soit du progrès. Môme il faut compter sur une plus complète adhésion des premiers parce que les sollicitudes, qu inspire Tordre, sont aujourd'hui beaucoup plus déterminées et plus urgentes que celles en faveur du progrès. Nous devons surtout nous attendre à être bientôt indiqués comme les seuls défenseurs systématiques de la famille et de la propriété, déjà très menacées par toutes les tendances métaphysiques, et de plus en plus compromises par les résistances théologiques, en sorte que le positivisme devient réellement leur unique refuge.
J'ai reçu ce matin une seconde lettre italienne du Génois, qui m'écrivit spontanément en Décembre, et dont le silence ultérieur m'avait fait craindre que ma réponse immédiate ne lui fût point parvenue. Quoique tardive, cette nouvelle communication est très satisfaisante. Nous pouvons maintenant nous flatter de posséder à Gènes un premier foyer positiviste en Italie. Les articles de M. Littré y sont lus et attendus corne manne dal cielo.
Demain commence la dernière partie de mon cours hebdomadaire, relative à l'état final et à la transition. Elle aura cette année Six séances au lieu de Cinq, partagées également entre ces deux sujets. La séance dernière a duré Cinq heures consécutives (sur la théorie historique de la révolution française), sans que presque personne soit sorti, quoique l'auditoire ait maintenant augmenté. J'y ai évité la proposition hardie de solennelle réprobation sur Taventurier corse, d'où résulta, Tan dernier, la clôture du cours. Elle sera mieux placée, môme systématiquement, dans la séance finale, à propos de la transition intellectuelle et morale. C'est pourquoi j'espère pouvoir
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celte fois terminer mon cours librement, sans môme susciter aucune grave difipculté pour aa nouvelle réouvertui:^ au premier Dimanche de Mars»
A propos de ce cours, je dois pleinement approuver le projet que M, Besnard et vous avez si heureusement formé, pour Tanalyser dans le Journal de SainU Quentin. C'est une besogne laborieuse et diffioile» mai» nuUQmeAt audessus du zèle et de rhabilete de vous deux. Son utilité doit, ce me semble, être incontestable et immédiate.
Il en est de même pour l'autre projet de M. Besuard, relatif à la publication populaire des deux opuscules de M. Littré, ou plutôt des trois, si, comme il en convient, on attend jusqu'à Tentière terminaison de la série courante. Cette généreuse dépense préparerait très bien Favènement de mon second grand ouvrage.
Quant à celui-ci je n*ai eu jusqu'ici aucune visite, ni communication quelconque de M. Pagnerre. En revanche, j'eus, la semaine dernière, la visite spontanée d'un autre éditeur, M. Capelle, libraire, lo, rue des Grés. Mais quand même il me semblerait assez consistant, il m'inspirerait toujours une répugnance presque insurmontable , comme étant, de son propre aveu, le libraire spécial de la coterie Saint- Simonienne. Néanmoins, on pourrait utiliser celte offre imprévue pour stimuler M. Pagnerre.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue Monsicur-le-Prince.)
DIXIEME LETTRE
Mon cher Monsieur de Montègre,
Ayant maintenant épuisé, sans aucun résultat, toutes les voies de conciliation envers le libraire Bachelier, je
A MONSIEUR DE MONTÈGRE
srIs décidé à employer immédiatement leâ meilleurs ïïioyens légaux, pour obtenir enfin le modique paiement, qu'il a tant retardé. Je désire donc lui adresset* Thuissier dont vous m'avez parlé. Mais, afin que celui-ci, dont je suis tout à fait inconnu encore, prenne plus d'intérêt à cette démarche, je voudrais le voir d'abord avec vous, avant de lui remettre mon traité. Si cela vous convient, nous pour* rons nous entendre là-dessus, après- demain sorr, pendant le préambule de la séance ordinaire.
Tout à vous.
. Auguste Comte.
(10, rue Moiisieiir*le-Prince.; LuikU, 27 St-PaulG3.
ONZIEME LETTRE
A M. DE MONTËGRE^ CHEZ M. BeSNARD, MAIRE DE ViLLERS-CoTTERETS (AiSNE).
Paris, le Mardi 28 Shakespeare 63.
Mon cher Docteur,
Je suis heureux de connaître vos rassurantes convictions envers l'intéressante malade, dont j'avais cru pourtant la guérison plus avancée maintenant; mais l'essentiel est Taccroissement continu du mieux* Son aimable gratitude pour ma dernière visite m'a touché beaucoup, ainsi que le bon souvenir de sa digne mère, avec laquelle je n'oublierai jamais mon agréable entrevue inopinée de 1848. Je suis très sensible à l'attention spéciale envers ma bonne et inappréciable Sophie, que j'ai maintenant la satisfaction de voir honorée, de loin comme de près, par
quiconque la connaît assez. Elle est fort touchée de ces sincères égards pour lesquels je suis chargé de témoigner sa digne reconnaissance. A mesure que se développe la famille positiviste, on est heureux de sentir que sa fraternité caractéristique surmonte réellement toutes les inégalités factices, pour mieux respecter les vraies supériorités.
La considération croissante, dont vous m'annoncez que M. Besnard est entouré, ne m'étonne aucunement envers ce digne coreligionnaire. J^espère, comme vous, qu'elle le conduira bientôt à développer sa valeur de tout genre sur un plus grand théâtre, et avec une efficacité plus décisive. Voici le moment où tous ceux, que peut animer une noble ambition, ne doivent pas craindre.de s'y livrer, afin de combattre suffisamment l'anarchique débordement des passions folles ou basses. Il serait étrange que l'audace restât le désastreux privilège des hommes sans esprit et sans cœur. C'est pourquoi je m'efforce de plus en plus d'éveiller de dignes prétentions politiques, chez tous ceux qui me semblent remplir assez les conditions essentielles. Leur active énergie va recevoir, dès l'an prochain, une éminente destination, aussi difficile que salutaire, pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel, pendant l'essor inévitable des tendances perturbatrices, que fera prochainement surgir, dans un milieu très aigri, la cessation nécessaire du régime de compression. Mais ce sera d'ailleurs une précieuse occasion, pour les hommes d'état positivistes, de constater expérimentalement leurs titres décisifs à la possession irrévocable du suprême pouvoir temporel, quand ils auront spontanément préservé les vrais principes républicains des atteintes anarchiques beaucoup plus dangereuses désormais que les mêmes tentatives rétrogrades. Pacifier et rectifier, telle doit être maintenant la tendance constante de tous nos frères, afin de compenser les efforts continus d'une foule d'agitateurs. Après la guerre extérieure, heureusement devenue impossible, le désordre intérieur constitue aujour-
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d'hui la 8eule entrave qui puisse sérieusement gêner l'ascendant politique du positivisme, vers lequel tout va tendre rapidement, aussitôt que renaîtra la liberté d'exposition et de discussion, qui représentera notre doctrine comme seule capable de défendre dignement Tordre, la propriété et la famille, alors en butte aux sophismes dissolvants et aux passions désorganisatrices.
C'est seulement par votre lettre que j*ai appris le commencement de l'opération très utile, destinée à la publi* cation collective des opuscules positivistes de M. Littré. Personne, d'ailleurs, ne m'a encore demandé l'autorisation d'y joindre le catalogue systématique que j'ai promis pour la bibliothèque du sage prolétaire. Mais vous pouvez annoncer d'avance ma pleine adhésion à cette honorable a<]yonction. Ce catalogue est maintenant sous presse chez M, Thunot, et j'espère pouvoir le distribuer Dimanche à mon auditoire.
La précieuse visite que M. Profumo m'avait annoncée pour Septembre, vient de se réaliser Jeudi dernier a Octobre. Mais, dès le lendemain, l'éminent Génois est parti pour Londres avec une lettre adressée à Mazzini par sa mère. J'ai saisi cette occasion de mettre en pratique ma nouvelle résolution, de me tenir davantage en garde contre ma tendance naturelle, jusqu'ici très salutaire, mais maintenant dangereuse, à pécher plutôt par excès de fermeté que par défaut. C'est pourquoi malgré de justes répugnances, que vos propres observations avaient récemment fortifiées, j'ai cédé aux remontrances que m'a faites, en faveur de M. Mazzini, le bon et sage Profumo, son ami depuis longtemps. Je l'ai donc chargé de remettre au fameux triumvir, avec ma suscription spéciale, un exemplaire de mon dernier volume, en même temps qu'il en apporte un autre à M. Caussidière. Nous verrons ce que produira cette double avance, qui ne peut m'exposer qu'à perdre deux exemplaires.
M. Profumo doit revenir de Londres vers le i5 Octobre* Il compte alors rester ici deux ou trois semaines,
aa LETTRES jb'auoustb comtb
avant de rentrep à Gènes. Vous aurez donc probablement Toccasion de le voir. Sa conversation m'a déjà prouvé combien les Italiens les plus avancés et les mieux disposés ont besoin du positivi^ne pour se préserver ou se guérir des divagations métaphysiques qui vont tendre à troubler de nouveau cette admirable cootrée, en vue d'une chimériquie e<l désastreuse unité, à laquelle ils sont prêts à sacrifier Tindépendance, qui constitue pourtant leur seul besoin politique spécial. Si nos principes n'y prévalent pas assez tôt> . il pourrait surgir des extravagances tellement oppressives que la plupart des populations regretteraient le joug autrichien. Là vraiment, comme ici, le positivisme doit bien plus s'occuper de l'ordre que du progrès, ou plutôt il doit tendre partout à leur intime conciliation. Ma dernière séance contenait à cet égard d'importantes explications en caractérisant la nouvelle diplomatie révolutionnaire.
Je vous renvoie ci-jointe la lettre de M. Milae que j'ai lue avec beaucoup de satisfaction, malgré les dissidences secondaires qu'il annonce. Elles pourraient me sembler graves, si je n'avais pas vu personnellement notre digne frère écossais. Mais sa figure, son langage et ses manières m'assurent assez que j'y dois voir seulement un résultat presque inévitable de l'empirisme et de l'individualisme propre au milieu britannique, qui altérerait bien davan*tage une moins noble nature. Les concordances spéciales qu'il indique m'autorisent à prévoir la prochaine résolution spontanée des difficultés signalées. Je suis surtout touché de son désir prononcé envers les prières positivistes de M. Lonchampt. Chez un protestant et particulièrement chez un Anglais, ce tendre vœu constitue un symptôme décisif de la tendance directe à se dégager irrévocablement de l'état révolutionnaire, en reconstituant dignement la prépondérance du cœur sur l'esprit. Quoique ces prières ne soient pas encore imprimées, le jeune auteur m'a permis de communiquer, à mon gré, la copie qu'il avait transmise à M. Lefort, et que celui-ci
m'a renvoyée, de Bruxelles api»ès Tavair transcpité. Je Tai déjà pfêtée à qttelcjaes autres disciples. Si donc M. Milne y tenait, vous pouvez lui dire qu'elle v©yag:eraït< aussi bien en Ecosse qu^en Belgique, pourvu qu'il surgit des occasions oonvenableâ d'envoi et de renvoi.
Ma lettre ne doit pas finir sans vous annonoeri comme JeTaifait à nos confrères réunis, le premier reccAsem^^nt oflficiel de la vente de mon volume, par suite du paiement convenu, que les deux libraires ont dû me faire à mi* Septembre. L'un a vendu quarante<inq exemplaires, ei l'autre qnaranie-hait; chez moi, il s'en est placé cm^aanfesix. Voilà donc, en trois mois, 149 exemplaires vendus* J'en ai, en outre, donné treitte-cinq . La circulation surpasse donc ce que je pouvais espérer, au milieu des préoc* cupations actuelles, et sous le malveillant silence des journaux. Aussi aî-je payé déjà le quart des frais d'impres. sion. Si la même progression se soutient, M. Thunot sera totalement soldé avant l'époque où la garantie de M. Lonchampt deviendrait obligatoire.
Depuis votre départ, notre Société a fait une excellente acquisition dans la personne de M. Robinet, jeune méde^ cin, plein d'énergie, de tendresse et de raison. Marié depuis trois ans, quoique né en iStxS, il a déjà deux enfants, auxquels je conférerai bientôt le premier sacre* ment social, quand il aura pu remplir la condition indis-* pensable, mais difficile, de trouver deux parrains et deux marraines, vraiment convenables, qui doivent donc être positivistes. Le principal attrait de cette nouvelle célébration résultera de la touchante demande, que m'ont faite spontanément les deux époux à la fois, d'y joindre la consécration positiviste de leur propre mariage, afin de pouvoir consolider leur union, autant que le comporte l'ordre humain, en contractant alors l'engagement solennel du Teuvage éternel. Voilà donc, par un cas imprévu, la confirmation la plus décisive de l'opportunité d'une loi, qu'on jugeait d'abord impraticable. En même temps, surgit ainsi une nouvelle et immense carrière à nos consécrations, qui
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désormais seront souvent invoquées aussi pour reconstruire des liens contractés sous la religion antérieure, et dont rinsuffisance se trouve déjà sentie par les cœurs d'élite. Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, pue Monsleup-le-Prince )
DOUZIEME LETTRE
A M. H. DE Movtègre, a Villers-Cotterêts.
Paris, le Lundi 12 Charlemagne 64.
Mon clier Docteur,
D'après votre lettre d'hier, je viens d'inviter Sophie à livrer au commis dWrlhus Bertrand les dix exemplaires, destinés pour La Haye. Mais cet avis spécial m'était nécessaire envers un tel cas, parce ([ue, l'an passé, ce fut vous-même qui prîtes le pa(|uet. Je regrette seulement que nos amis de Hollande soient ainsi pourvus tardivement d'un volume, publié depuis un mois
Vos intéressants détails, sur l'éducation de vos jeunes pupilles, me prouvent que vous avez bien saisi l'esprit du positivisme sur le genre de culture qui convient à cet âge , oii, sauf le développement esthétique, seul régularisable alors, tout se réduit à l'accumulation spontanée des faits de tous genres, pourvu qu'il y ait toujours opportunité : leur confusion fait ensuite ressortir mieux le besoin d'un ordre systématique. Ne vous effrayez pas des caprices empiriques, qu'on vous impose sur le latin. Pourvu qu'on vous laisse enseigner cette langue sans le secours d'aucun
A MONSIEUR DE MONTEGRE 25
pédant, en lisant Ovide et César avec un simple dictionnaire, vos enfants la sauront dans un an, comme tout autre, quoique non par principe. Mais si on vous prescrit aussi la grammaire, je ne réponds plus de rien, et ils n'entendront pas couramment les anciens au bout de sept ans de dégoût, suivant Tusage classique. Quant au dessin et au chant, je pense bien qu'ils ne leur manqueront jamais.
Ma santé se trouve pleinement rétablie maintenant. J'en vais profiter pour commencer à la fin de la semaine prochaine mon Catéchisme positiviste. Cet opuscule exceptionnel, heureusement devenu non moins cher à mon^ cœur qu'à mon esprit, sera terminé, j'espère, à la fin d'Août, de manière à s'imprimer en Septembre, pouj* paraître en Octobre. Il ne formera qu'un volume in- 12 de trois cents pages au plus, en prenant le môme caractère que dans ma Politique positiçe. Par celle condensation décisive, destinée surtout aux femmes, et par suite aux prolétaires vraiment illettrés, je compte imprimer une vigoureuse impulsion à l'ensemble de notre propagande. Néanmoins, quoiqu'on m'annonce de tous côtés un prompt succès, je ne ferai tirer ce livre qu'au nombre accoutumé de mille exemplaires, sauf à le réimprimer bientôt s'il y a lieu.
Les cahiers hebdomadaires de M. Lewes s'accumulent, sous leurs bandes, à votre intention. Si vous aviez occasion de lui écrire, je vous prierais de lui dire que je compte le traiter comme M. Littré, en lisant finalement ses articles, quand ils seront tous réunis en brochure spéciale, afin de ne pas risquer d'arrêter mes yeux sur les prétentieuses sottises de M. Louis Blanc, ou des autres collaborateurs de The Leader. Toute autre voie indirecte, d'après laquelle vous pourriez lui faire connaître cette intention, remplirait assez mon but essentiel.
On n'a point encore levé les difficultés relatives à la salle de mon cours. Je commence donc à craindre qu'il n'ait pas lieu cette année. Etant pourtant décidé à faire,
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tout te temps qu'il faudi^a, deux séances hebdomadaires, j'ai déclaré à M. Vieillard que je serais eneore en mesuoe de l'accomplir sans lacune, si je le commençais même le Dimanche ii5 Juillet; puisque, de là jusqu'à la fin d'Ocr tobj?e^ on compte vingt-neuf Dimanches ou Jeudis.
Notre jeune banquier d^Epernay vient de fournir une preuve décisive de son zèle positiviste, en réimprimant à son compte le premier volume de mon ouvrage fondamental. Ce travail se trouve déjà commencé chez un libraire d'Epernay , d'où l'on enverra, par cinq feuilles à la fois ^ les épreuves nouvelles au positivic^te qui s'est spontanément offert ici pour les corriger. J'espère que cette seconde édition, identique à la première, sera livrée au publie au commencement de Septembre. D'après le maximum de dLv francs, que j'ai fixé pour le prix de ce volume exceptionnel, on aura dès lors, comme avant l'épuisement, l'ouvrage entier à cinquante francs. Si le second volume s'épuise bientôt, M. Peullin compte le réimprimer de la même façon, en y appliquant la vente du premier.
Dans l'intéressante lettre de M. Lucas, que je vous renvoie ci-jointe, j'ai surtout noté le récent accès du positivisme chez quelques nobles Lyonnais. Nous, sociocrates, devons autant aspirer à rallier les aristocrates que les démocrates. Les premiers nous accueilleront même plus facilement, comme sentant mieux la continuité humaine d'après leurs propres antécédents domestiques. Je compte utiliser bientôt cette profonde affinité chez la noblesse génoise, qui a conservé ses richesses, après avoir perdu son importance politique. Un jeune Génois, que je destine au précieux office de chefdu positivisme italien, vient de passer ici six semaines, où de longues et fréquentes entrevues m'ont permis de l'apprécier et de le préparer. Il est reparti mercredi avec l'invitation spéciale de recruter, autant chez les nobles de sa ville que parmi les prolétaires. Au fond, les premiers, très mécontents de la subordination de Gênes envers Turin, se verraient, avec beaucoup plus de chagrin, sous l'oppression des métaphy*-
stcieas, à gants Jaunes^ envoyés de Rome par Mazzînî et consorts. Le positivi^ne doit leur eonveiiir, en proclamant la réduction normale des ^tats à de simples oUéi»» établie dans mon nouveau volume^ Bien loin d'être trop diTisée, ritalie est encore trop concentrée, surtout quant aux états Sardes. Elle se trouve pourtant plus près de Tétat normal que notre France, où, par Finstitution des Intendances républicaines, je prépare sans déchirement sa décomposition graduelle en dix-sept nations positivistes, avant la fin du siècle actuel. Les rêves subversifs des unitaires ou des fédéralistes italiens sont donc précisément au rebours du vrai progrès. Il y a là de quoi rallier à notre doctrine tous les conservateurs sincères et indépendants de la douce Ausonie.
Tout à vous.
Auguste Ck>MT£.
(10, Pue Monsiear*lenPffino6.)
La publication des notes prises à mon cours par M. Deroîsin va bientôt commencer, en un volume ordinaire in-S®, dont je reverrai les épreuves finales.
Je suis très touché de votre digne appréciation envers mon incomparable Sophie, qui vous remercie sincèrement de votre affectueux souvenir.
A votre retour, nous causerons avec soin de plusieurs articles délicats de la lettre de M. Lucas.
TREIZIÈME LETTRE
A. M. DE MoNTÈGRE,A VlLLERS-COTTERETS.
Paris, le Samedi 10 Frédéric tï.
Vous êtes, en effet, bien étranger à tout ce qui se passe ici, puisque, d'après votre lettre de Mardi, vous ignorez
encore Tapparition du Catéchisme positiviste, publié depuis un mois (le i5 octobre iBSa). Suivant votre demande, je vous en adresserai demain quatre exemplaires par la poste. Leur prix total sera de onze francs, le vôtre ne coûtant que deux francs, comme Membre de la Société positiviste. Quant au transport par la poste, il coûtera 95 centimes pour chaque exemplaire de 19 feuilles. Ce sera donc, en tout, i4fr. 80 dont vous me serez redevable à cet égard.
La phase honteuse, que notre France va subir par suite de son manque de foi sociale, fournira de nouveaux moyens à Tavènement décisif de la religion positiviste, seule susceptible aujourd'hui de défendre le progrès comme Tordre. Quoique la mamamouchade ne puisse pas durer au delà de six ou huit mois, elle suffira pour faire sentir que les positivistes sont les seuls républicains véritables. Car, tous les autres vont alors se trouver paralysés d'après l'évidente inconséquence, qui leur fera repousser ce résultat de la souveraineté populaire, tout en persistant à fonder leurs prétendues doctrines sociales sur ce dogme* métaphysique. Nous, qui n'avons jamais admis l'égalité, pourrons ainsi devenir seuls conséquents ; en invoquant uniquement les lois, statiques et dynamiques, de l'Humanité, faisant prévaloir le point de vue historique sur les fictions à la fois anarchiques et rétrogrades des divers partis actuels, qui tous aspirent à dominer le présent sans connaître le passé pour comprendre l'avenir. En nous concentrant dans la propagande religieuse et morale., qui, d'ailleurs, est la plus décisive, nous échapperons presque toujours aux plus graves conflits oppressifs.. Mon catéchisme offre, à cet égard, un type complet, puisque l'avenir s'y trouve déduit du passé, sans s'arrêter au présent.
Afin de mieux imprimer ce sage caractère à notre prosélytisme habituel, il faudra le concevoir et le diriger, comme si nous ne visions qu'à convertir les femmes, qui d'ailleurs deviendront de plus en plus nos meilleures
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adeptes* Mais, malgré ces précautions normales^ il arri<vera quelquefois que nous ne pourrons pas éviter, sans faiblesse, de nous prononcer sur les questions politiques proprement dites, même actuelles. Alors il faudra dignement proclamer, au nom de Thistoire, que la royauté française fut abolie irrévocablement le lo Août 179a, après un siècle de putréfaction croissante, sans avoir ensuite été jamais rétablie, malgré les hallucinations et fictions ofiicielles, où les mots furent pris pour les choses. La présente illusion sera loyalement représentée comme la plus vaine et la moins durable de ces apparences théâtrales. C'est au fond la cérémonie du mamamouchi, sur une immense échelle. Nous devons enfin préparer à cet égard la prochaine solution, en confirmant la raison populaire dans son adoption spontanée de la dictature républicaine, pour écarter tout entr'acte parlementaire. Après ce premier pas politique, déjà fort avancé (sauf chez les lettrés à 25 fr. par jour), le plus urgent consiste à supprimer ouvertement le suffrage universel, en concentrant à Paris rinitîative des choix dictatoriaux, sauf la ratification des seize grandes villes. Il faut énergiquement avertir les paysans français, que la subordination des campagnes envers les villes constitue toujours la première loi de la civilisation. Nous ne devons pas craindre qu'ils s'insurgent jamais pour réclamer sérieusement leurs droits anarchiques, si d'ailleurs la république dictatoriale remplit convenablement envers eux toutes les obligations sociales. Ils ne regretteront pas la trônerie fondée sur la grâce de Dieu et la volonté du Peuple. Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-P rince.)
P. S, — L'un de nos confrères, M. Francelle, le plus ancien prolétaire positiviste, vient de tomber graduellement malgré ses trente-neuf ans, dans un état^ probablement incurable, de démence sénile, qu'on attribue au
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ramollissement cérébral. Il fut ces jours-ci conduit à Bicêtre, d'où vraisemblablement il ne sortira cpie pour aller bientôt au cimetière. Ne gagnant rien depuis un an, sa femme soutenait; Seule lewr. ménage, en travaillant jusqu'à minuit pour les tailleurs de Paris. La position exceptionnelle, où se trouve déjà cette veuve anticipée, fort résolue à respecter pleinement la loi du veuvage éternel, dont elle fournit le premier exemple, conduit le positivisme à prouver que notre morale ne consiste pas seulement en discours. Sa famille étant incapable de l'aider, c'est à nous, représentants normaux de la cité régénérée, qu'éclioit la réalisation du devoir :. Vhomme doit nourrir la femme. Nous ne devons pas souffrir que cette jeune femme continue de détruire ses yeux en cousant des gilets jusqu'à minuit, sans pouvoir élever son fils, qu'il fallut d'ailleurs éloigner d'abord d'un père en démence. En se bornant à gagner un franc par jour, elle doit, pour le reste, compter sur l'intervention que je lui promis, au nom de la Société positiviste, qui doit organiser envers elle la providence matérielle qui lui manque pour remplir ses devoirs maternels. Quoique notre Société ne soit ni nombreuse, ni riche, j'espère pourtant que nos efforts réunis suffiront pour lui garantir une pension raisonnable. Si cependant il y avait insuffisance, je ne manquerais pas d'étendre l'appel religieux jusqu'aux positivistes extérieurs à notre Société. Alors je compterais sur vos instances auprès de voire digne ami, M. Besnard, sachant d^ailleurs que vous- même ne pouvez aucunement coopérer à ce juste protectorat.
A MONSnCUR DE MONTÈGRHI 3i
QUATORZIÈME LETTRE
A M. le Docteur H. de Montègre, à Villers-Cotterêts.
Paris, le dernier jour de 64.
Mon cher Docteur,
Je m'empresse de répondre sommairement à la digne lettre que je viens de recevoir. Les nouveaux témoignages de votre affectueuse vénération me rappellent toujours la sincérité de vos sentiments et rtndépendance de votre caractère. De telles sympathies ne cesseront jamais de constituer la plus précieuse récompense de mes efforts persévérants. Mes succès à cet égard augmentent journellement. J'aurai demain à féliciter nos confrères, exceptionnellement réunis chez moi, du progrès notable qu'ont fait cette année leur vénération pour le chef commun et leur cordialité mutuelle. La gravité croissante de la situation en est la principale source. Mais il y faut aussi compter rheureuse séparation des membres essentiellement révolutionnaires, c'est-à-dire de ceux qui le sont autant de cœur que d'esprit. Car le principe révolutionnaire, dès son début protestant, consiste toujours en ce que chacun ne reconnaît, au fond, d'autre autorité que la sienne. Dès lors, il produit l'individualisme absolu, quand il n'est point assez combattu par le sentiment de la vénération qui seul distingue, entre les anarchistes actuels, les curables des incurables. Quoi qu'il en soit, je vois que la société positiviste tend maintenant vers sa principale destination, en prenant de plus en plus le caractère d'une grande famille, comme l'exige sa mission de fonder l'image anti-
3a LETTRES D AUGUSTE COMTE
cipce du type normal de rHumanité régénérée, du moins autant que le permet un milieu radicalement subversif. J*y lus avant-hier pendant cinq quarts d'heure ma grande lettre au Tzar, que je viens d'écrire comme manifeste décisif du positivisme aux vrais conservateurs, desquels dépend surtout notre avènement politique. Cette composition, double de mon épitre imprimée à M. Vieillard, paraîtra vers le milieu de i853, avec la réponse du Tzar, dans Fappendice de la préface du tome troisième de la Politique positis^e. Sa destination personnelle consiste à procurer ouvertement au positivisme un patronage équivalent à celui du Grand Frédéric envers le négativisme.
Vous pouvez compter sur les deux exemplaires gratuits que je vous remercie de me demander franchement. Je suis toujours heureux, quand on m'indique des lecteurs bien disposés, qui ne peuvent point payer. Ces précieuses communications, qui constituent le principal avantage de mon indépendance personnelle envers mes livres, sont surtout importantes quant au catéchisme, destiné spécialement à diriger notre digne propagande.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Princc.)
QUINZIÈME LETTRE
A M. H. de MoNTÈGRE, à Villers -Cotteréts.
Paris, le Lundi 3 Moïse 65.
Mon cher Docteur,
Je n'ai point encore reçu le prix des dix exemplaires du tome 2 de la. Politique positive, que je remis, le Lundi i5 juillet, au libraire Arthus Bertrand, d'après votre invi-
A MONSIEUR DE MONTÈGBE 33
tation écrite. Mon subside hollandaiB pour i853 est arrivé de» hier. Or, la longue lettre qui raccompagne ne fait aucune mention de ce paiement spécial. En y répondant demain, je ne suis aucunement en mesure de le réclamer; d'autant plus, que c'est par une pure conjecture, fondée seulement sur votre opinion, que je suppose ces exemplaires destinés à nos amis de La Haye. Veuillez donc intervenir personnellement pour leur paiement, comme vous le fîtes pouc leur remise. Devant faire, à la mi-Janvier, un versement à M. Thunot, je désirerais beaucoup y pouvoir comprendre ces soixante francs, dus depuis six mois.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
SEIZIÈME LETTRE
A Monsieur de Montègre, a Villers-Cotterèts.
Paris, le 5 Aristote 65.
Mon cher Docteur,
Je suis forcé de recourir à vous une dernière fois pour le paiement des dix exemplaires du tome deuxième de ma Politique positive, que je remis sur votre invitation à la librairie Arthu» Bertrand, afin de les envoyer en Hollande. En effet, malgré la lettre spéciale que je vous écrivis à cet égard, il y a deux mois, je n'ai point encore reçu le prix de ces volumes, livrés pourtant en Juillet i852. La librairie Bertrand m'a seulement fait savoir qu'elle ne garantissait aucunement le paiement des livres expédiés
par son entremise. Veuillez donc leur faire vos dernières observations et leur demander le nom du libraire hollandais, afin que je puisse m'adresser à lui s'il le faut. Tout à vous.
(lo, rue Monsicup-le.Prince.)
P. S. — Je pense que M. Besnard vous a remis votre exemplaire de ma Quatrième circulaire annuelle, que je lui envoyai avec le sien, il y a environ un mois.
DIX-SEPTIEME LETTRE
A Monsieur de Montègre, a Villers-Gotterèts.
Paris, le Jeudi i3 Aristote 65.
Mon cher Docteur,
D'après la lettre que vous m'avez communiquée et que je vous renvoie ici, j'écrivis hier au libraire Arthus Bertrand un billet que je lui permis de transmettre en Hollande. Il déterminera peut-être la prochaine réalisation d'un paiement qui n'a déjà traîné que par la négligence du correspondant hollandais, auquel on a sans doute remis, depuis longtemps môme, le prix des exemplaires reçus en Juillet dernier. Ces rentrées ne figurant aucunement dans mon budget personnel, et n'étant destinées qu'aux frais typographiques, je puis librement insister sur celte petite liquidation, qui, j'espère, grossira, le mois prochain, mon versement trimestriel à M. Tliunot.
J'espère cpic le récent adoucissement de la tempéra-
A MONSIEUR DE MONTEGRB 35
ture vous aura délivré déjà des dérangements dus aux froids tardifs. Quant à moi, je n'ai souffert d'aucune intempérie. Mon troisième volume est maintenant en pleine activité, de manière à ce que je compte en faire commencer l'impression avec Mai, pour qu'il paraisse en Juillet Vous savez qu'il concerne la vraie philosophie de l'histoire, dans sonétatdéfitiitif de pleine systématisation, préparé par tous mes travaux antérieurs. Depuis que je travaille avec une pleine liberté, sans aucune corvée extérieure, je sens mieux les bienfaits habituels, même physiques, de cette existence seule normale en moi, qui, facilitant et dirigeant la circulation cérébrale, me préserve presque de mes indispositions ordinaires, lesquelles sont alors ou comprimées ou nullement senties, tandis qu'elles retardent quelquefois le début de l'élaboration, quand elle n'est pas encore intense.
Ayant envoyé ma récente circulaire à Abcrdeen, je n'ai pasjusqu'ici reçu la moindre réponse. Pourtant je répugne à soupçonner aucune désertion ou même négligence chez un tel adhérent.
Les progrès décisifs du positivisme chez les hommes d'élite en Angleterre vous consoleront de la tiédeur qui vous entoure. Ils sont d'autant plus significatifs qu'ils s'accomplissent parmi les conservateurs éminents qui, par conséquent, ne se bornent point à l'adhésion intellectuelle, et vont droit à la destination sociale. Une entrevue capitale, avec un homme d'État fort distingué qui vint me trouver le 24 Février, m'a procuré la certitude que l'impression produite déjà sur l'élite des Américains com mence maintenant à s'étendre aux Anglais, pour bien apprécier le positivisme, comme l'unique garantie systématique de l'Occident contre l'imminence d'un sauvage communisme. La fragilité du statu quo britanniciue est enfin sentie par les principaux soutiens, qui sont d'ailleurs poussés à régénérer leur politique par l'espoir, qu'ils peuvent le faire à temps. En effet, le positivisnie leur per-
mettrait d'éviter une eflfroyable anarchie, qui s'y développera plus qu'ailleurs, si leur empirisme ne s'améliore pas. Nous avons tout lieu d'espérer ainsi de puissants appuis, même matériels, pour le prochain développement de notre active propagande. C'est toujours ce que je désirais obtenir, l'adhésion inspirée par l'amour de l'ordre, et non les stériles ou vagues sympathies qui ne concernent que le progrès, dont la poursuite isolée n*est pas moins absurde qu'immorale. Les chefs, non officiels ni apparents, mais réels, de la politique britannique étant supérieurs aux autres gouverneurs occidentaux, il faut peu s'étonner que cette classe de conservateurs nous arrive la première, sauf ici quelques adhésions personnelles, aussi rares qu'incomplètes. Mais cet appui présente tous les caractères convenables, sans se borner à des éloges. Le personnage dont je vous parlais venait de Bombay pour s'informer de ma situation matérielle. Il s'est immédiatement engagé parmi mes souscripteurs au taux de dix livres sterling' par an, et son banquier m'a fait apporter la première année du subside le surlendemain de cette visite décisive. Tout me donne lieu de croire à l'efficacité des efforts qu'il va faire pour propager ses convictions et dispositions dans un milieu qu'il déclare favorablement préparé. Si je pouvais par un tel appui fonder bientôt la Reçue Occidentale, avec la munificence convenable, ce serait une institution capitale pour utiliser une situation générale éminemment propice, dont je me vois forcé de ne pas profiter jusqu'ici faute d'un organe spécial et continu.
Aidez-moi, je vous prie, à propager sagement la courte circulaire ci-jointe qui ne peut pas être imprimée. En la lisant avec soin, vous sentirez sa destination, pour améliorer l'empirisme des républicains honnêtes et sensés, sans tenter néanmoins leur conversion actuelle au positivisme. C'est par eux que sera conduite la prochaine crise, où les positivistes doivent rester simples spectateurs, sauf de tels conseils el sans y prétendre aucune part
A MONSIEUR DE MONTEGRK 3'J
spéciale, excepté le bénéfice commun d'une liberté d'exposition qui ne peut aujourd'hui profiter qu'à nous. Si mes trois conseils ne sont point écoutés, , cette crise inévitable ne sera qu'une funeste et honteuse répétition de la routine de 1848, bientôt suivie peut-être d'un surcroît de rétrogradation, pour peu que l'anarchie se montre. C'est pourquoi j'ose prendre cette initiative, comme l'exige, ce me semble, mon office sacerdotal. Non seulement vous pouvez copier cette petite pièce, mais autoriser aussi de nouvelles copies par ceux qui vous remettraient les vôtres. Il est indispensable que toute copie soit textuelle et complète, sauf mon paraphe, qu'il faut remplacer en faisant précéder ma signature du mot Signé, comme dans une transcription lithographique ou typographique.
Tout à vous. Auguste Comte.
(10, rue Monsieup-le-Prince.)
république occidentale
Ordre et Progrès — Vivre pour autrui
Conseils urgents
adressés par le fondateur de la religion de V Humanité,
à tous les vrais républicains français
i« Réduire leur devise à Liberté et Fraternité.
2^ Consacrant, au nom de leur cause, et môme complétant la récente abolition du régime parlomentaire en France, fonder leur gouvernement sur une dictature sagement énergique, mais purement pratique, dont le caractère toujours progressif soit garanti par une pleine et inviolable liberté d'exposition et de discussion.
3° Exclure de tous les offices vraiment politiques, même gratuits, quiconque y participa depuis le 24 Février 1848.
Paris, le 4 Aristote 65 (Mardi 1" mars i853.)
Auguste Comte.
Auteur du Système de philosophie positive, du Système de politique positive et du Catéchisme positiviste.
(lo, rue Monsieur-ie-Prince.)