QUINZE LETTRES A MONSIEUR FLOREZ
PREMIERE LETTRE
Mon cher Confrère,
Outre Tavis général que je viens d'adresser au National et au Journal des Débats, je crois devoir vous infoi nier spécialement, en vous invitant à le répandre, qiu- It* Ministre des Travaux Publics m'a retiré iiier la salle i\n\\ m'avait concédée six mois auparavant, pour mon coun^ philosophique sur V histoire générale de V humanité, dont les deux séances finales deviennent ainsi impossibles.
Salut et Fraternité,
Auguste Comte.
Jeudi, liGutlembergeU
i^a LETTRES D*AUGUSTG COMTE
DEUXIÈME LETTRE
A Monsieur Florez, Membre de la Société Positivistk.
Monsieur et eher Confrère,
La Société positiviste a décidé hier que ciiacun de ses ^lembres fournirait immédiatement, selon ses propres convenances, comme dans les deux cas précédents, ou Quinze francs, ou Dix francs, ou Cinq francs, pour payer les trois publications accomplies cette année. Veuillez ilonc me transmettre le plus prociiainement possible, la i iitisation que vous aurez choisie.
Salut et Fraternité.
Le Président de la Société Positiviste.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince . ) Jeudi, 17 Saint Paul 62.
TROISIEME LETTRK
A Monsieur Florez, Membue de la Société Positiviste. Monnieur et clier Confrère,
Notre Société a récemment décidé que chaque Membre fournirait immédiatement, selon ses propres convenances.
A MONSIEUR FLOUEZ 4*
OU Quinze francs, ou Dix francs, ou Cinq francs, pour les publications déjà accomplies en i85i. Veuillez donc me faire parvenir, le plus prochainement possible, la cotisation que vous aurez choisie.
Salut et Fraternité.
Le Président de la Société Positiviste, Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince,) Le 21 César 63. (Mardi 13 Mai 1851.)
QUATRIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez,
Un diner d* hommes aura lieu chez moi. Vendredi pro* chàin, ij Octobre, pour fraterniser avec un éminent italien, M. Profumo, le digne chef du précieux foyer posUî^ viste qui s'est formé à Gènes depuis deux ans. J*espi;re que vous voudrez bien, comme MM. Littré, Magnin, etc*^ participer à celte heureuse réunion occidentale. En tous cas, je vous prie de me faire savoir, le plus promptement possible, votre décision quelconque.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince,) Lundi, 6 Descartes 63.
Quoique nous ne devions diner qu'à 6 heures, les convives pourront m'arriver dès 5 h. afin de mieux s'entendre.
P. S. Mes affectueux hommages à Madame Florez.
•42 LKTTRK8 D*AUGU8TE COMTE
CINQUIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez,
Un membre ardent et zélé de notre Société Positiviste, M. le Docteur Costallat, Médecin à Bagnères-de-Bigorre (Département des Hautes-Pyrénées), va faire un voyage en Espagne. Je vous serais très obligé si vous pouviez le mettre en relation avec quelques positivistes dans l'une des trois villes où il compte séjourner : Barcelone, Madrid et Valence. Vous sentez combien il importerait d'utiliser une telle occasion pour développer, ou même instituer, de^ contacts aussi propres à propager notre doctrine chez les populations qui finalement doivent le mieux raccueil» Ur, Déjà je crois avoir acquis à Lisbonne une précieuse prosélyte, très capable de parler dignement au cœur des espagnoles. Aussitôt que je connaîtrai votre réponse, je m'empresserai de la transmettre à notre confrère Costallat, à moins que vous ne préfériez lui écrire vous-même, d'après l'adresse ci-dessus indiquée.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.) Dimanche, 19 Descartçs 63.
P. S. Mes affectueux hommages à votre belle compagne.
SIXIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez,
J'ai annoncé Mercredi à nos confrères, réunie ^lors en grand nombre, la touchante cérémonie positiviste qui s'accomplira chez moi Jeudi prochain, aS Décembre, à deux heures précises. Si vos deux dames déjà s'intéressent assez à la Religion de TRumanité pour sympathiser avec cette nouvelle manifestation, je m'honorerai de les voir concourir à la sanction décisive qu elle recevra de leur sexe dignement représenté.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.) Samedi, 18 Bichal 63. (20 Décembre 1851.)
SEPTIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez,
Absorbé par mon troisième volume qui marche assez rapidement pour que j'espère le publier en Juillet, je n'ai pu parcourir aussitôt que je le désirais, l'intéressant Alman^aque que M. Contreras me remit, de votre part, Mercredi dernier. L'ayant lu maintenant, j'éprouve le
44 LETTRES d'aUOUBTB COMTE
besoin de vous remercier personnellement à Tégard de vos citations, et de vous témoigner ma satisfaction de rheureuse idée que vous ave^ conçue en traduisant mon Calendrier positiçiste dans un annuaire susceptible d'une immense circulation chez les hispano-américains. En y voyant une nouvelle preuve de votre zèle judicieux et persévérant pour notre digne propagande, j'ai surtout admiré comment vous savez, sans choquer inutilement personne, introduire heureusement la substance de notre foi chez les âmes les moins préparées, en leur laissant d'ailleurs tout le soin de la concilier, comme elles pourront, avec leurs croyances habituelles. C'est là le vrai type de la marche qui convient envers un tel milieu. Mais on ne peut l'instituer ainsi que d'après un cœur entièrement pur et un esprit pleinement dégagé de tous les préjugés révolutionnaires ; ce qu'on ne doit guère attendre aujourd'hui que de ceux qui partirent du catholicisme au lieu du protestantisme ou du déisme.
Tout à vous. Auguste CôxMTe.
^10, rue Monsieur- le-Prince.) Mercredi matin, 26 Aristote 6-^.
Offrez, je vous prie, mes affectueux hommages à votre digne épouse.
HUITIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez,
Quand vous commençâtes, le dernier trimestre, à participer, avec M. Contreras, à la pension que Mme Francelle reçoit de la Société positiviste, j'oubliai de vous indiquer la règle déjà pratiquée envers ce devoir pério-
dique. Chaque cooporateur me transmet son libre contingent pendant le premier mois de chaque trimestre, et je remets le tout à notre pensionnaire le dernier Jeudi de ce même mois. Ainsi ce sera d'aujourd'hui en quinze, le Jeudi 28 avril, qu'elle recevra son troisième trimestre, pour lequel je vous prie de m'envoyer à temps votre part ordinaire.
Tout à vous. Auguste Comte,
(10, rue Monsieur-le-PrinceO Jeudi; 20 Archimède 65.
NEUVIÈME LETTRE
Mon cher Monsieur Florez.
L'un de nos bons confrères, M. Mignien, ouvrier mécanicien, âgé de trente ans, véritablement positiviste, surtout de cœur, vient de partir pour l'île de Cuba, dans laquelle il va monter et surveiller, chez M. Parejo, sept machines à vapeur qu'il amène avec lui. Je vous serais fort obligé si, pendant son séjour d'un an, il trouvait là, d'après votre intervention, des relations intéressantes. Quand il sera débarqué, je saurai bientôt où se trouve exactement située l'exploitation qu'il va seconder, mais qui, dans tous les cas, ne saurait probablement l'empêcher d'avoir de fréquents rapports avec la Havane.
Tout à vous. Auguste Comte.
(10, me Monsieur-le-Prince.) Jeudi, 20 César 6^.
P. S, Me« affectueux hommages à Madame Florez.
DIXIÈME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Vendredi, 6 César 66. (28 Avril 1854.)
Mon cher Monsieur Florez.
Dt^iniis rinstitution de la pension que la Société Pofiitivisle laît à Mme Veuve Francelle, c'est toujours le dernier Jeudi àM premier mois de chaque trimestre que j'en effectue te payement trimeslriel. Suivant cette règle constante, c'est hier Jeudi 27 Avril que je remis à la jeune veuve ce que j vivais reçu pour le septième trimestre. Votre cotisatio!L habituelle et celle de M. Contreras étant les seules «pii ne me fussent point parvenues, j'ai cru devoir y suppléer en avançant dix francs, afin que le payement ordinaire n'éprouvât ni diminution ni retard.
Tout à vous. Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
ONZIEME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Mardi, 2 Saint Paul 07.
Mon cher Disciple,
lin ni'envoyant le subside irlandais, M. Hutton y jo'iit dou:.t' francs que je vous transmets, pour son abonnement
A MONSIKUH FLOREZ 4j
à votre Eco Hispano-Americano. Je vous prie de remettre au porteur un Reçu, de la part de M. Hutton, que je ferai passer à Dublin, aQn d'informer notre confrère que sa commission est acc(?mplie.
Tout à vous.
Auguste Comte
(10, rue Munsieor-le-Prince.)
P, S. A cette occasion je vous annonce, ou vous rappelle, la réunion religieuse qui doit avoir lieu cliez moi. Dimanche prochain a^ Mai, à a heures précises, en commémoration de notre malheureux frère Jundzill, dont vous avez pu spécialement apprécier la valeur mentale et surtout morale.
DOUZIEME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Samedi 13 Dante 6/.
Mon cher Disciple,
Je réponds immédiatement à votre cordial billet pour vous témoigner combien j'en suis satisfait. La plénitude de vos convictions et la pureté de votre dévouement me sont aussi connues que la portée et la souplesse de votre talent. Depuis longtemps je vous regarde comme Tun des principaux apôtres du positivisme, et vous êtes maintenant celui qui contribue le mieux à Tinstallation sociale
de notre doctrine par des applications opportunes et décisives, accomplies avec une persévérance vraiment espagnole.
Quoique je ne lise que mes poètes, je sais, de divers côtés, que vous faites heureusement pénétrer la politique positiviste parmi les plus estimables des liommes d'état ibériques. Les précieux détails que votre billet m'indique à cet égard donnent plus de confiance et de précision, à l'opinion que je m'étais déjà formée de l'efficacité de vos clforts. Je viens d'achever, sous le titre à' Appel aux conscrçatêurs, un opuscule exceptionnel (d'environ 160 pages in B^) qui sera publié vers le milieu d'Août. Il me sera doux de vous en offrir l'un des premiers exemplaires^ à titre d'affectueux témoignage. Outre que vous y pourrez puiser de nouvelles vues sur une digne alliance entre les vrais positivistes et les vrais conservateurs, je compte sur vos informations, et peut-être même sur votre assistance, pour l'adresser à ceux des chefs espagnols qui peuvent le mieux profiter d'un travail que je destine spécialement aux hommes d'état occidentaux.
La sympathie que m'inspire votre lutte continue contre les difïîcullés matérielles me fait vivement regretter de ne pouvoir directement concourir à vous placer dans une situation plus digne de vous. Si le subside positiviste, au lieu de suffire à peine à mon minimum personnel, pouvait déjà commencer à développer sa destination collective envers les théoriciens qui méritent d'èlre aidés, vous seriez certainement l'un des premiers auxquels j'appliquerais cette faculté nécessaire. Alors je vous engagerais à quitter un journalisme qui consume votre temps et vos forces, en vous invitant à les réserver pour des opuscules spéciaux, sans vous imposer aucune périodicité. Vous devez môme sentir que votre attitude actuelle ne pourrait se prolonger beaucoup, parce qu'elle deviendrait bientôt contradictoire, puisque le positivisme doit plutôt éteindre le journalisme que s'en servir sous un mode quelconque. Toutefois, comme Tallure normale n'est pas encore pra-
ticable, surtout d'après Tinsuffisance de nos ressources matérielles, je dois actuellement encourager votre entreprise périodique, pourvu que vous la jugiez purement provisoire, en attendant une attitude plus digne de vous et de votre cause.
Ainsi conçus, ces efforts seront, j'espère, secondés par tous les positivistes à portée de vous être spécialement utiles, et je ne négligerai jamais les occasions qui se pré • senteronl de leur recommander ce concours. Les contacts personnels que vous avez eus jusqu'ici ne vous ont, je pense, donné nullement lieu de douter de ces dispositions. Je regretterais surtout de voir aucunement s'attiédir vos liens d'affection et de coopération avec M. Contreras, dont la tendre vénération pour vous m'est aussi connue que son noble dévouement à la religion positiviste qu'il est très capable de servir dignement.
Votre annonce du prochain retour de Mme Florez me conduit à terminer cette réponse en vous priant de lui présenter mes affectueux hommages. Je sais comment vous avez adopté ce cher fils qu'elle n'a pas eu la peine de faire, et je sympathise avec le bonheur que vous procure une générosité qu'on ne peut guère trouver aujourd'hui que chez des pauvres. En écartant ainsi toute la partie égoïste des affections maternelles, vous pourrez mieux développer leur partie altruiste, et ce fils de l'Humanité se trouvera mieux élevé, puisque sa propre position lui fera spécialement apprécier les plaisirs du dévouement.
(10, rue Monsieup-le-Prince.)
TREIZIEME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Vendredi 12 Descartes 67.
Mon cher Disciple,
Votre consciencieuse réponse me fournit une nouvelle confirmation de la noblesse de votre âme, si dignement [icnétrée du besoin de me dire toujours la vérité, môme en dissipant une généreuse méprise. Je m'en rapporte pleinement à votre appréciation, dans un cas où vous êtes plus compétent que moi. C'est pourquoi j'attendrai, pour mon olïicieuse communication, que le temps ait mieux développé la situation espagnole, que j'avais crue plus avancée, du moins chez les hommes d'élite. Il faut déjà regarder comme un précieux symptôme la disposition que vous y reconnaissez à suivre l'initiative française, dont la présidence normale n'est pas ailleurs acceptée aussi dignement, surtout en Angleterre. Les conservateurs qui veulent sincèrement surmonter à la fois les rétrogrades et les révolutionnaires, sont assez nombreux ici pour me faire espérer que mon Appel y sera bientôt accueilli, quand ils l'auront vraiment connu.-
Cet élat arriéré du milieu que vous tentez de modifier fait mieux ressortir le mérite et l'importance de vos infatîf<ables efforts. En même temps, on sent davantage combien votre résidence parisienne est essentielle au succès il'une telle entreprise. La métropole humaine constitue le siège normal de tous les travaux par lesquels le nouveau pouvoir spirituel prépare ou développe la régénération
A MONSIEUR FLOREZ 5l
des divers éléments de roccidenlalilé, qui doivent ainsi s'accoutumer de plus en plus à regarder Paris comme le vrai centre du mouvement intellectuel et social.
Tout en ajournant, d'après vos avis, lescommunicalions espagnoles de mon récent opuscule, je vous invile à me demander sans scrupule autant d'exemplaires que vous jugeriez convenable d'en donner à ceux qui, ne pouvanl pas Tacheter, vous paraîtraient plus sincèrement dispoïiés à le lire avec fruit.
Tout à vous Auguste Gomti!;.
(10, rue >.ionsieur-le-Ppiiiti;.)
QUATORZIÈME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Vendredi 2(5 Bichat 67.
Mon clier Disciple,
Je viens de laire mon testament, que j*ai remis Lundi 24 Décembre, à M. Laffitte, son dépositaire perpt^tuel. Vous ayant clioisi pour l'un de mes treize exéculcins It^slamentaires, je vous invite à prendre, chez M. LaniLlc, une exacte connaissance de cet acte, afin de me dt^clarcr si vous acceptez ou refusez un tel office. En cas d'atceptation, vous aurez ensuite la faculté de copier cette pièce a votre seul usage.
Tout à vous. Auguste Comtk.
(10, rue Monsieur-le-Prîni^e,^
QUJNZIEME LETTRE
A Monsieur Florez, a Paris.
Paris, le Lundi 28 Bichat 68.
Mon cher Disciple,
En Juin dernier, j'invitai Tun de mes meilleurs disciples britanniques (M. Gongreve) à prendre, par une publication spéciale, l'initiative directe de la proposition décisive où, librement et paciûquement, rAjjjgleterre restituerait à l'Espagne Gibraltar, après un siècle et demi d'une usurpation aussi blâmable que celle de Calais. Ce vœu vient d être dignement réalisé, dans un éminent opuscule (d'une soixantaine de pages in-S*^), sous le titre Gibraltar-, or theforeign policy of Englànd. Je vous engage spécialement à le lire, afin de mieux sentir combien le positivisme lie déjà les deux éléments les plus opposés de Toccidentalité.
Vous pourrez ainsi juger si vous devez ensuite traduire cet écrit en espagnol, ou vous borner à l'apprécier dans votre Eco. En l'un et l'autre cas, il importe de laisser aux Anglais l'initiative de cette noble proposition, en dissimulant mon impulsion spéciale. Néanmoins, il convient de marquer son origine positiviste, en rappelant l'indication générale publiquement accomplie» à cet égard, d'abord flans mon cours oral de 1849, puis, en 1854, au tome final (pages 493 et 494) ^^ ^^^ Politique positive.
Pour installer le nouveau pouvoir spirituel, les relations internationales sont plus favorables que les affaires intérieures. La désorganisation occidentale ayant commencé
par elles, c'est à leur égard que la réorganisation doit aussi débuter. Elles sont d'ailleurs moins orageuses et plus intelligibles; les gouvernants et les gouvernés s'y trouvent mieux disposés. Il faut, en politique comme en logique, installer les principes essentiels d'après les ques • tions simples. Si nous parvenons à faire paisiblement rendre l'imprenable Gibraltar, la diplomatie positiviste pourra bientôt faire un digne appel au public germanique en faveur de la malheureuse Italie, dont le cas est trop grave pour être immédiatement traité sans danger. Tout à vous.
Auguste Comte.
(iO, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S, Gibraltar, publié depuis trois semaines, se trouve chez John W. Parker and Son, West Strand, London.
IM LETTRE 4 NONSIEIR TH4LÊS BERRiARD
A Monsieur Thalès Bernard.
Mon jeune Ami,
J'ai lu et relu, avec un profond intérêt, la lettre, non moins admirable que douloureuse, dont vous m'avez gratifié hier. La libre spontanéité de celte touchante ctrusîon m'a beaucoup ému, et même je m'en sens honoré. Quoique vos tristes confidences m'affligent vivement, je ne voudrais point ne les avoir pas reçues. Elles m'inspirent envers vous, outre une nouvelle estime, une sorte de tendresse paternelle. Vous savez que, de vous à moi, il y a précisément la même différence d'âge que de moi à mon propre père. Ne soyez donc pas surpris que, sans me sentir nullement vieux, j'éprouve déjà le besoin d'employer auprès de vous une telle comparaison» Je me glorifie d'ailleurs de voir, une fois de plus, le Positivisme invoqué par les affligés et les opprimés; tandis que le théologisme ne sert, depuis longtemps, qu'aux oppresseurs et aux lâches.
En apprenant vos nouveaux malheurs, j'ai surluut compati à votre digne mère. Je la connais assez pour être certain que l'ignoble trahison de son dernier lils la touche
davantage que les dangers matériels qui pourraient s'en suivre. Mais dites-lui bien que je connais aussi son éminente énergie, et que j'attends d'elle tous les efforts qui pourront la conserver à ses dignes enfants. Vous ferez très bien d'employer, en son nom, toutes les voies légales contre le misérable spoliateur, et je serais heureux de pouvoir vous y seconder, si le cas le comporte.
Quand cette nouvelle situation domestique vous sera devenue plus familière, vous y sentirez tous une précieuse compensation, déjàsensible atout spectateur bienveillant: c'est l'homogénéité et la netteté de vos liens mutuels, qui vont ainsi devenir plus complets et plus augustes. La sanctification du malheur ne vous a hélas ! manqué jamais : mais vous n'aviez pas encore subi la plus douloureuse des épreuves, la trahison par les siens. En perdant un tronc vicieux et un membre indigne, votre famille fait réellement une précieuse acquisition, celle de la plus parfaite harmonie. Considérez, votre noble sœur et vous, que nous procédons surtout de nos mères, et soyez de plus en plus fier de la vôtre, qui sera de mieux en mieux appréciée désormais. Elle vous a transmis le nom d'un digne aïeul : laissez l'ignoble russe abdiquer cette sainte souche pour se lier à un tronc flétri. Dénués maintenant de toute espérance héréditaire, ses deux vrais enfants ont conservé, et môme agrandi, la haute valeur de leurs âmes. Leur parfaite union va leur permettre d'utiliser dignement cette supériorité naturelle pour surmonter les embarras matériels, sans compter sur aucune ressource factice, mais en ayant lieu d'espérer la sympathie et le concours de tous les cœurs honnêtes.
Ma triste lecture d'hier m'a laissé, dans son ensemble, une impression consolante, en reconnaissant combien cette mémorable lettre est exemple de toute indication de désespoir. J'attribue d'abord cet heureux symptôme à votre digne sentiment des nouveaux devoirs domestiques résultés d'une telle fatalité. Vous voilà, plus que jamais, devenu, dans la forme comme au fond^ le chef actif de
A MONSIEUR THALES BERNARD O^
votre famille, le soutien essentiel de deux nobles existences féminines. Cette nouvelle attitude va développer en vous un surcroit habituel d'énergie, pour surmonter les difficultés extérieures, au lieu de succomber à leur ascendant. Un tel sentiment de votre dignité domestique ne tardera point à réagir heureusement sur une santé devenue encore plus précieuse à vos proches. Elle n'est point, j'espère, aussi délabrée que vous le supposez. A votre âge, une éminente organisation cérébrale peut opérer, sous de dignes impulsions, une réaction nerveuse dont Tefficacité physique vous est trop peu connue.
Outre ces saintes influences domestiques qui manquent à tant d'autres, la résignation et la sérénité marquées dans votre lettre d'hier me semblent aussi dues à l'irrésistible entraînement de notre situation républicaine, qui vous rattache directement à l'évolution fondamentale de l'Humanité. Un homme aussi bien organisé de cœur et d'esprit doit aujourd'hui se sentir, à votre âge, intimement appelé à devenir un noble organe personnel du vrai Grand-Etre, au service duquel votre existence physique et morale peut être vraiment précieuse, de manière à mériter tous vos dignes soins. Comme ce genre d'appréciation tombe plus spécialement sous mon ressort philosophique, je crois ici devoir vous le développer assez pour le rendre caractéristique. Ma lïiaturité systématique me permet de mieux sentir que vous-même votre propre destination mentale et sociale. Or, je sais que rien ne peut autant vous consoler et vous soutenir que la perspective réfléchie d'une telle carrière.
La grande régénération réservée à notre siècle consiste surtout à fonder enfin la force morale, dont le moyen âge ne put qu'ébaucher l'empire, sur des bases trop précaires et dans un milieu trop défavorable. Substituant à jamais le règne de l'Humanité au règne provisoire de Dieu, il s'agit, en un mot, d'organiser la vraie providence, soit prévoyante, soit pourvoyante. A cette fin, il faut regarder les femmes et les prolétaires comme les éléments essentiels
de la force morale, à la fois de sentiment et d'opinion. Ces deux immenses classes sont restées jusqu'ici en réserve, faute d'une destination vraiment digne d'elles. Dans la partie négative de la grande révolution, l'une demeura presque passive, et l'autre n'intervint gravement qu'à titre d'auxiliaire décisif des bourgeois contre les nobles. Toutes deux sont destinées à dominer sa partie positive, de manière à terminer la crise rénovatrice. Le volume que je vous ai envoyé explique déjà la haute participation propre au sexe affectif, qui^ en développant sa vraie nature et sans altérer son existence domestique, deviendra le plus pur mobile de la régénération totale, tout en améliorant beaucoup sa situation sociale. Vous y verrez encore mieux la grande intervention politique que l'ensemble de l'évolution antérieure assigne aujourd'hui aux prolétaires, seuls aptes à fournir les dignes organes du gouvernement temporel, pendant toute la durée de la transition finale» ou jusqu'à ce que leurs chefs matériels soient assez régénérés par une sage compression populaire.
Mais ces deux grandes forces du sentiment et de l'activité ne pourraient dignement accomplir leur sainte et difficile mission, si leurs impulsions spontanées n'étaient pas systématiquement concentrées par l'influence intellectuelle. Telle est la tâche exclusivement réservée au sacerdoce de l'Humanité. Son oflîce indispensable, sans lequel avorterait le mouvement universel, se décompose en deux constructions successives : l'une philosophique, l'autre poétique, dont la seconde suppose la première. Je regarde celle-ci comme assez accomplie déjà par le Positivisme, sauf les développements convenables. Car l'ensemble du passé a été maintenant assez étudié pour permettre de concevoir l'avenir, et d'y adapter le présent. Mon second grand ouvrage ne laissera, j'espère, aucun doute sur un tel résultat, déjà indiqué par le Discours publié en 1848. Le moment est donc venu, à mes yeux , de commencer ou du moins de préparer directement la seconde partie essentielle de la construction religieuse,
A MONSIEUR THALÈS BERNARD Sq
en développant Taptitude esthétique du Positivisme , caractérisée dans ce même préambule général. Telle est la grande tâche sacerdotale que je crois réservée à votre jeune intelligence, qui pourra exercer avec éclat ses riches facultés, et môme y utiliser sa poétique érudition. Je ne crois nullement à la division absolue que Ton suppose exister entre le génie philosophique et le génie poétique. Mais je dois croire à la triste brièveté de notre vie individuelle, qui ne permet point aux mêmes âmes d'exercer tour à tour deux offices éminents, dont chacun exige tout le temps et toute la verve que nous pouvons employer. Je me félicite du glorieux privilège qui, seul entre tous les philosophes, m'assigne une double carrière, en constituant la supériorité morale de la vraie religion, après avoir fondé sa supériorité mentale. Mais, malgré mes inclinations et mes aspirations poétiques, je sens mieux que personne qu'un autre instituera Tart positiviste, par des productions décisives, auxquelles il est réservé d'entraîner vers le véritable avenir les cœurs prolétaires et féminins. Depuis cpie je vous connais, vous m'avez paru seul remplir les conditions essentielles de cette sainte mission poétique. Vous voilà maintenant parvenu à l'âge où commencent de telles carrières exceptionnelles et vous y arrivez après avoir été profondément trempé par le malheur, sous toutes ses formes essentielles. A vous dont le passé n'offre presque que d'intimes douleurs, il appartient de chanter dignement les joies futures de notre existence normale, surtout celle du cœur, appelée à un essor sans exemple. Vous me présentez tous les symptômes essentiels d'une grande destinée poétique : suivez-la désormais directement, en écartant toute autre mission sociale.
Je préfère ignorer en quoi consistent vos dissidences actuelles envers le Positivisme ; car je présume qu'elles se dissiperont bientôt, peut-être après la lecture de mon Discours préliminaire. Mais, dussent-elles persister, et même s'aggraver, né craignez pas qu'elles vous empêchent
6o LETTRES d'aI/GUSTE COMTE
jamais de devenir le poète d'une doctrine avec laquelle vous avez déjà contracté suffisamment des affinités fondamentales. Loin de vous en préoccuper, n*y voyez, comme moi-même, qu'une garantie de plus de votre indispensable individualité, que nous saurons tous, j'espère, respecter toujours. Cliateaubriand différait, à beaucoup d'égards, des opinions de De Maistre. Il n'en devint pas moins le poète du mouvement philosophique correspondant. Appelé envers moi à une altitude semblable, mais plus digqp et plus durable d'après la supériorité du but commun, vos dissidences se trouveraient beaucoup plus naturelles. Un avenir encore peu déterminé ne saurait susciter des notions aussi homogènes qu'un passé pleinement accompli. La conformité des sentiments et des tendances assurerait assez la convergence des impulsions générales.
Quant aux obstacles résultés des infirmités physiques que vous prévoyez, songez aux ressources de votre âge et à la puissance des réactions cérébrales. Mais, dussent-elles devenir bientôt aussi imminentes qu'elles sont vraiment invraisemblables, elles ne devraient point empêcher votre . essor. La cécité du grand poète républicain vous indique l'aptitude du génie esthétique à surmonter les entraves résultées d'une situation physique qui, au fond, nous place naturellement dans les mêmes conditions que nous établissons artificiellement pour mieux composer nos tableaux intérieurs. Si Milton trouva des filles pour écrire ses chants, les vôtres seraient déjà certains de la sainte assistance d'une digne sœur.
Aucun motif grave ne peut donc vous interdire une car- ^ rière aussi conforme à l'ensemble de votre nature et de votre éducation, où vous obtiendriez un éternel renom eu rendant un incomparable service. Vous pouvez, dès aujourd'hui, commencer cette grande mission, en donnant une direction plus poétique que philosophique à vos compositions habituelles. Au lieu de refaire votre examen du Positivisme, que repousserait la censure rouge, développez
A MONSIEUR TIIALÈS BERNARD 6l
davantage votre heureux projet sur Tamoup, pour lequel elle sera moins ombrageuse.
Mais ma sollicitude paternelle doit surtout vous recommander une importante moditication dans votre manière naturelle de vivre. Fuyez, autant que vous le pourrez, les lettrés; cherchez principalement la société intime des prolétaires et des femmes. Ne croyez pas que les riches constituent aujourd'hui la seule classe radicalement contraire à la grande régénération. Les divers lettrés lui sont, au fond, non moins hostiles et leur opposition est plus dangereuse. Il n'y a cpie troubles et mécomptes à attendre du commerce de ces prétendus penseurs, qui, n'étant réellement propres qu'à des professions inférieures s'ils eussent été mieux élevés, aspirent tous à la dictature universelle, sans qu'aucun consente à être seulement le second. C'est la fréquentation de cette race indisciplinable qui vous expose au scepticisme et au découragement, contre lesquels votre cœur peut seul réagir par des efforts qui vous épuisent inutilement. Vos heureux liens de famille vous assurent de dignes rapports féminins, que vous pouvez d'ailleurs étendre aisément. Joignez-y de nobles relations populaires, et concentrez vos habitudes dans ces deux grandes classes, les moins altérées de toutes par l'anarchie actuelle, et surtout les mieux disposées à se régénérer sincèrement. C'est d'en bas que doit procéder la rénovation moderne, encore plus qu'aux temps de Saint-Paul et de Saint- Augustin. Vos inclinations dénK)cratiques et vos besoins affectifs vous disposent à préférer ce genre de contacts, dont vous n'êtes détourné que par des mœurs trop littéraires. Sachez surmonter cet obstacle encore récent, et vous trouverez la paix du cœur avec la foi de l'esprit. C'est dans ce double milieu que l'avenir humain doit surtout se développer. Là donc vous en trouverez aujourd'hui le vrai sentiment spontané, que vous êtes appelé à poétiser, comme moi à le systématiser. Je vous recommande une pratique dont je me suis moi-môme très bien trouvé, surtout depuis deux ans que je vis de plus en plus