‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 31 sur 38 · A MONSIEUR ELLIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ELLIS

j'ai préféré vous faire, à cet égard, connaître ma règle constante, parce que vous me paraissez digne d'entendre la vérité directement.

Toute votre lettre est empreinte d'une confiance et d'une loyauté dont je dois vous remercier et vousielîciter. Mais elle témoigne un reste notable des influences absolues et des tendances individualistes qui sont propres au milieu protestant où vous êtes isolément placé. Néanmoins, le degré de positivisme que vous avez atteint par vos seuls efforts persévérants mérite ma reconnaissance, et me permet d'espérer un prochain accomplissement, malgré cette situation involontaire, que vous pourriez maintenant améliorer d'après quelques contacts spéciaux avec les vrais positivistes britanniques. Je puis surtout vous signaler, en Irlande, M.Henry Hutton, avocat à Dublin (3i,Eccles Street), que je crois très communicatif. Il pourrait aussi vous convenir d'entrer en fraternisation avec M. John Fisher à Manchester (a, Tralford Place, Stratford new Road), jeune médecin, qui vient d'achever la traduction anglaise du Catéchisme positiviste, sans savoir encore comment il pourra la publier.

Quant à la principale hésitation qui vous reste sur la religion de l'Humanité, je dois vous rappeler que les hypothèses indiscutables ne comportent pas plus de négation que d'affirmation. Oh les admet et les écarte suivant les besoins qu'elles permettent ou cessent de satisfaire, sans les affirmer ni les nier. Voilà tout ce que le positivisme peut maintenant accorder à la croyance des purs déistes. Mais cette apparente concession se trouve essentiellement annulée par son extension nécessaire, et mieux méritée, aux théologismes vraiment organiques quels qu'ils soient, monothéîques, chrétiens, musulmans, ou juifs, et polythéiques, gréco-romains, indous^ &c. Partout un vrai positiviste s'abstiendra de nier, et se contentera d'écarter, non pour le temps et le lieu correspondant, mais pour l'Occident actuel, qui, d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine, a maintenant dépassé, chez

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les guides réels, Tétat théologiquê, désormais inoonoiliable avec la oonstrucUon finale de la religion universelle. Entre les croyances qui la précédèrent, elle ne peut s'incorporer que le fétichisme, en le modifiant eomme vous le verrez accompli danf l'ouvrage qui m'absorbe maintenant. Les croyances surnaturelles proprement dites ne comportaient qu'une existence passagère, actuellement épuisée, et le monothéisme est moins durable, par sa nature, que le polythéisme, qui s'éteignait en Occident quand il y cessa d'être opportun, sans que personne ait jamais démontré la non-réalité de Minerve, d'Apollon, de Jupiter, etc., tout aussi respectables cependant pour le cas correspondant, que votre Dieu.

Je pense comme vous sur l'utilité d'un manuel positiviste plus populaire et moins systématique que notre Catéchisme. Mais il ne peut émaner que d'une femme. Nous l'aurions déjà si je n'étais pas, depuis dix ans, objectivement privé de l'angélique collègue qui régénéra mon cœur, et par .suite compléta l'essor de mon esprit,

Votre vœu d'une sorte de Vie des maints positiviste, à l'appui de notre calendrier, m'a souvent été présenté déjà, de divers points de l'Occident. Mais je l'ai toujours repoussé comme inopportun jusqu'à ce que l'un de mes disciples puisse se charger d'exécuter, sous ma direction, un tel travail, incompatible avec ma propre carrière, où cet épisode devrait former un volume équivalent à l'un de ceux de ma Politique, sous peine d'insuffisance^ même en n'y comprenant pas tous les types quotidiens. Dans mon Appel aux eonêefvateurs, j'ai demandé le tçmple spécialement voué, dès sa fondation, au culte des grands hommes, que j'ai seul systématisé. Cette demande est pleinement motivée et nullement oppressive envers le catholicisme, qui ne se sert pas de cet édifice. Je finirai donc par l'obtenir, soit du dictateur actuel, soit de son successeur quelconque, après Tavoir reproduite en toute occasion opportune. Alors je célébrerai ià, comme Grand* Prôtre <ie T Humanité, les sQixante*cinq apothéoses

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annuelles sur lesquelle» repose le Calendrier Positiviste. Une fois cette opération accomplie, le livre que vous désirez deviendra facilement exécutable par Tun de mes meilleurs disciples, dont je crains qu'aucun ne Ait, avant cela, vraiment capable de le bien faire, vu la difficulté de se placer et de se maintenir au point de vue convenable.

Malgré mes occupations actuelles, ma journée du Jeudi reste toujours disponible pour les entrevues et correspondances, sans me déranger nullement» vu la régulière dis^ tribution de mon temps. Ne craignez donc jamais de recoimr à moi, même dans mes sessions de travail, si vous aviez spécialement besoin de quelques éclaircissements, ces communications m*ayant toujours paru faire normalement partie de mon office, quand elles concernent une personne capable d'en profiter.

Salut et Fraternité.

Auguste GoBCTE.

(10 pue Mon6iQur*lchPrmoe.)

TROISIÈME LETTRE

A Monsieur A. Ellis, Edinburgh.

Paris, 10 rue Monaleur-le-Prince),

Le Lundi la Arohimède, 69.

Mon cher Disciple,

Voici le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre excellente lettré du i« Avril, qui m'est parvenue le surlendemain. Elle m'a trouvé dans le douloureux anniversaire caractérisé par la Dédicace de ma Politique. L'absorpliou qui m'est habituellement propre en ce temps a cette fois été sensiblement aggravée

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d'après la suspension exceptionnelle de la discordance ordinaire du calendrier chrétien entre les dates de semaine et de mois. Même lé jour précis de la catastrophe revenait hier avec le Dimanche des Rameaux, pour la première fois depuis onze ans, comme pendant le fatal événement qui priva la religion positive de sa meilleure propagatrice. Sans une telle cpïncidence, je vous aurais certainement répondu vingt-quatre heures plus tôt, quoique vous ne soyez nullement surpris d'un retard motivé par le recueillement spécial qu'exigeait cette célébration exceptionnelle, pendant laquelle un urgent devoir m'aurait seul fait prendre la plume.

Je vcHis dois d'abord de sincères félicitations du progrès vraiment merveilleux que vous avez, depuis un an, accompli dans l'art, si difficile pour un anglais, de bien écrire en français. Ce n'est pourtant pas le premier exemple que je trouve, parmi mes correspondants britanniques, d'une précieuse aptitude, qui me rend spécialement honteux de n'en pouvoir aucunement offrir l'équivalent, même envers la langue qui m'est la plus familière (l'italien). Sans aspirer à cette rare transformation, je recommande à tous les positivistes français d'apprendre au moins assez d'anglais pour être, comme moi, capables de correspondre imparfaitement avec tous mes disciples britanniques, plus attentifs que nous à cette condition de sociabilité.

La profonde appréciation de votre mémorable lettre envers, l'introduction de mon récent volume, me fait naturellement espérer que vous saurez pleinement utiliser l'ensemble de ce traité, dont l'étude vous est spécialement facilitée par des habitudes mathématiques, que j'ai lieu de croire exemptes de préjugés académiques, moins enracinés en Angleterre qu'ailleurs. Vous avez dignement senti que, si ma Philosophie manifesta la supériorité théorique du positivisme, ma Politique établit sa prééminence sociale et morale, tandis que ma Synthèse instituera sa prépondérance poétique. Rien d'essentiel ne pourra dès

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lors manquer à la religion universelle pour surmonter les graves obstacles de tous genres que présente sa substitution aux religions locales et temporaires, qui l'ont spontanément préparée. Quelque difficile que soit une telle rénovation, elle est la conséquence nécessaire de la loi des trois états, que mes trente ans de travaux ont déjà fait admettre par tous les penseurs vraiment au niveau de ce siècle. Car la principale application de cette loi doit naturellement concerner la religion . qui, quoique immuable comme sentiment, est profondémentmodiflable commeconception. Après que toutes les théories spéciales sont successivement devenues positives, suivant la complication croissante de leurs domaines, il est normalement impossible que la conception générale des divers aspects humains ne soit finalement assujettie à la même régénération, jusqu'alors restée purement préparatoire, et radicalement insuffisante, sinon équivoque ou précaire. Or l'incorporation systématique du fétichisme au positivisme, en éliminant le théologisme, doit aujourd'hui caractériser l'accomplissement direct de cette reconstruction décisive.

Pour la religion, l'état positif consiste à poursuivre, immédiatement et rationnellement, sa destination sociale, régler Tensemble de la vie humaine, tant privée que publique ; but que l'état théologique ne put jamais atteindre que d'une manière empirique et détournée. La substitution des lois réelles aux causes chimériques ne < devient vraiment décisive qu'envers le système général de notre existence. Elle résulte delà doctrine d'ensemble maintenant construite par le positivisme, où toutes les affaires terrestres sont synthétiquement appréciées, pour la première fois, sans aucune liaison avec les prétendues affaires célestes, dont il laisse le soin à ceux qui, les conservant, deviennent désormais incapables de participer à la gestion suprême des relations humaines, envers lesquelles leur abdication coïncide avec l'avènement de la religion sociale et rationnelle.

Dans cette grande rénovation, mon nouveau tome.

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outre sa oorrélation aux BuivantB, doit déjà remplir un office spécial, en Joignant Témancipat ion scientifique à la double émancipation^ d'abord théologique, puis métaptiysique, aujourd'hui commune aux âmes directrices. Cette réaction spontanée de ma philosophie mathématique» indiquée par ma dernière circulaire, va, j'espère, résulter chez vous de la lecture que vous m'annoncez. Les théoriciens ont plus besoin que les praticiens de cette préparation finale, que Je recommande à tous les vrais positivistes, comme devenue désormais indispensable à leur digne ascendant au milieu de l'anarchie occidentale. Si le prestige scientifique survit au Joug théologique et meta* physique* on reste encore impropre à diriger la réorganisation finale. Il faut autant s'affranchir delà science que de l'ontologie et de la théologie , après avoir utilisé chacun de ces préambules selon sa nature et sa destination. En tant qu'analytique et spécial, rétat scientifique ne ccmstltue qu'un dernier passage vers l'état vraiment positif, où Vutilité, nécessairement synthétique et subjective, complète la réalité, d'abord objective et môme absolue tant qu'elle reste particulière, comme l'indique l'inconséquence de tous les savants actuels, aspirant à la cause à travers la loi. Tous les esprits vraiment capables de seconder l'installation décisive du positivisme doivent soigneusement atteindre cette pleine émancipation, parce que les principaux obstacles à notre ascendant vont bientôt émaner de la science, qui déjà réclame contre notre institution du veuvage éternel et du chaste préambule conjugal au nom des prétendues lois physiologiques promulguées par le matérialisme académique ; symptôme très propre à montrer combien il importe que le génie d'ensemble domine l'esprit de détail, soùs peine de perpétuer Tinter* règne religieux, où consiste la révolution occidentale.

Il faut maintenant vous témoigner ma reconnaissance spéciale pour votre communication des deux extraits du malheureux Shelley, dont j'ai déjà porté le même Jugement que vous, quoique ses poésies me fussent entière-

ment Inconnues jusqu'ici. Cette précieuse lecture m'a fait spontanément projeter d'accorder à cet infortuné génie une commémoration secondaire quand je réimprimerai le Calendrier posltwiste. Quoique Byron y soit déjà pourvu d'un digne adjoint, il peut encore admettre celui là, d'après une exception motivée, dont la mâme semaine fournit un premier exemple en faveur de Bunyan, en adoptant une réclamation britannique. Le couple exceptionnel serait spontanément harmonique, vu l'analogie de malheur et de précocité, comme de génie, qui rapproche Shelley de notre éminente Élisa Mercœur, morte à vingt-six ans, en 1035, Ses poésies ne me sont pareillement connues que d'après les extraits que j'en ai lus publiquement gravés stu* sa tombe, toujours entourée encore d'admirateurs des deux sexes. Je n'ai, pas eu besoin, pour oser l'inscrire à notre calendrier, de rien examiner au delà de cette soixantaine de vers, tant ils sont pleinement caractéristiques. Vous en jugerez par le suivant, écrit à l'âge de dix-sept ans, qui manifeste, chez la jeune fille du Grand-Être, une émancipation plus complète que celle de Byron et plus nôtte que celle de Shelley :

L'oubli, c'est le néant; la gloire est l'autre vie.

Ces diverses anticipations poétiques sont irrévocablement systématisées par la religion positive, qui les purifie de toute tendance anarchique, involontairement inhérente au scepticisme quelconque. 11 est donc impossible que ces éminents précurseurs ne fassent bientôt surgir» chez les deux sexes « des successeurs dé oisifs, qui placeront le mouvement poétique, non seulement au niveau^ mais même au-dessus, du mouvement philosophique, pour l'élaboration occidentale de la régénération sociale. Déjà ma dernière circulaire signale, à cet égard, les espéranoes que me suscite un éminent positiviste français, maintenant en Italie, où s'élabore son noviciat poétique, -succédant à de fortes préparations scientifiques, d'après la base mathématique.

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Puisque vous allez prochainement à Londres, je vous recommande d'y fraterniser avec l'un de mes meilleurs disciples théoriques, M. Richard Congreve, qui demeure, en famille, à Waudsworth. Il est l'éminent auteur de l'admirable opuscule récemment publié sous le titre 6rî6ra/^aret justement glorifié par ma dernière circulaire. Combinée avec son précédent travail historique sur l'empiré d'Occident, cette épreuve me garantit sa pleine aptitude au volume capital que je lui proposai Tan dernier et qu'il a noblement accepté maintenant, envers l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise^ pour établir la connexité sociologique entre les deux grandes explosions républicaines que personnifient Cromwell et Danton. Non moins efficace en France qu'en Angleterre, cet ouvrage doit spécialement lier les deux prolétariats dont l'union importe le plus à la solution occidentale. Une telle coalition est déjà développable, sous l'impulsion positiviste, entre les âmes d^élite des deux pays, aussi bien, sinon davantage, chez les natures poétiques que parmi les esprits philosophiques.

Auguste Comte.

P, S. J'accepte volontiers la commission anticipée que vous m'avez cordialement proposée envers mes nouveaux écrits quelconques, que j'aurai désormais soin de vous faire directement parvenir à l'adresse indiquée, d'après l'heureux perfectionnement des relations postales entre nos deux pays. Mais je dois aujourd'hui déclarer que je ne publierai rien cette année, qui sera totalement employée à la forte préparation méditative qu'exigent les tomes II® et IIP de ma Synthèse subjective, consécutivement publiés dans les deux années suivantes. J'écrirai l'un en i858, pour instituer sous le titre de Morale théo* rique la Connaissance de la nature humaine; l'autre, en 1859, instituera la Morale pratique ou le Perfectionne' ment de la nature humaine.

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