DEUX LETTRES A MONSIEUR HOLYOAIE
PREMIÈRE LETTRE
A Monsieur George Jacob Holyoake, a Paris.
Paris, le Lundi 8 Gattemberg 67 (ao Août i855).
Monsieur,
Une légère erreur de numéro me semble vous avoir seule empêché de trouver votre ami, M. de Fonvielle. D'après une carte qu'il m'a laissée, je dois croire qu'il habite 31, rue Saint -Benoit, dans la maison continue à celle où vous l'avez vainement cherché.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue Monsleur-le -Prince).
DEUXIÈME LETTRE
A Monsieur G. J. Holyoake, a Londres.
Paris, le Vendredi lâ Guttemberg C7 (24 Août i855.;
Monsieur,
Je crois devoir compléter par écrit mes explications verbales de Mardi dernier sur les demandes que vous m'avez alors adressées envers votre résolution de publier séparément la traduction anglaise du tome troisième de ma Politique posHiçCt sous «on lilre spécial de Philosophie de V Histoire, ou Traité général du progrès humain.
Puisque la législation actuelle m'accorde, à cet égard, une autorité que jlgnorais^ je rappliquerai conformément aux principes que j*ai, depuis longtemps, proclamés^ et môme pratiqués autant que le comporte l'anarchie occidentale. Je me*plais donc a renouveler ici Tassentiment gratuit que je donnai, dans notre entrevue, à votre projet de traduire et publier ce volume, à votre profit comme à vos frais Mais, en renonçant à tous les bénétlces maté riels de mes livres quelconques, je n'ai pas compté restreindre la discipline sociale que chaque auteur doit normalement exercer su:* la propagation de ses écrits. Au contraire, j*ai pensé que cet état de pleine dignité théorique, en ail'ranchissant les penseurs de la pression exercée aujourd'hui par les éditeurs, augmenterait le juste ascendant qui leur convient à cet égard dans l'intérêt public, dont ils sont, en ce ca§, les meilleurs juges. C'est pourquoi je ne vous accorde l'autorisation demandée que parce que je me regarde comme moralement certain
A MONSIEUR HOLYOAKE 34^
que, d'une part, votre traduelion sera fidèle et complète, et, d'une aulre part, que vous la vendrez au public aussi bon marché que le permettront vos justes convenances, sans que d'ailleurs je puisse moi-même fixer un maximum de prix dont les éléments me sont ici mal connus.
Mais, les deux conditions précédentes ne pouvant être assez appréciées que quand votre traduction sera publiée, je ne dois pas, à cet égard, vous accorder un privilège indéfini, qui serait directement contraire à l'intérêt public, que je dois ici faire toujours prévaloir. Si la traduction péchait gravement, par soustraction ou par addition, si seulement le prix en était exorbitant, je ne saurais m'interdire la faculté d'auloriser une autre entreprise qui pourrait mieux remplir les conditions d'utilité sociale. Mais, en me réservant toujours ce pouvoir nécessaire, je me regarde comme moralement obligé d'en rendre l'exercice indépendant de tout caprice contraire aux justes garanties d'une telle opération. En conséquence, je m'engage à n'autoriser aucune autre tentative avant que la vôlrc soit accomplie, et même pendant l'année qui suivra celte publication. Après ce terme, votre opération étant 'devenue pleinement jugeable, je pourrai positivement décider si je dois continuer à refuser les autres Autorisations qui me seraient demandées.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
ilO, rue Monsieur-lc-Princc.)
P. S, Je publierai, dans quelques jours, mon Appel aux conservateurs, opuscule in-8^ d'environ i()o pages, destiné surtout à faire sommairement connaître le positivisme aux hommes d'État occidentaux, quel que soit leur parti. Quand j'aurai mes exemplaires je compte vous en offrir un, par l'entremise de votre ami, M. de Fonviclle, qui se chargera, j'espère, de vous faire parvenir cet affectueux témoignage.
FRAGMENT D'UNE LETTRE A MADAME LA RARONNE DE MARENHOLTZ • RÙLOW
A Madame la baronne de Marenholtz-Bulow (i).
Paris, le 13 Juin 1856.
Abstraction faite de maintes contradictions, Tensemble du plan de cette éducation me rappelle le mode vague et superficiel dans lequel le protestantisme et la métaphysique ont enfermé Tesprit germanique qui ne confond que trop souvent la forme avec le fond et qui s'efforce de réglementer d'une façon puérile ce qui doit être abandonné systématiquement à la libre spontanéité.
Les résultats heureux dont vous faites un tableau lumineux, me semblent indépendants de la nouvelle forme et proviennent directement des instincts fondamentaux de la nature humaine. Une occupation constante de 1 esprit, à Fàge où le sentiment seul doit être cultivé, la tendance à développer le goût de la vie publique avant celui des affaires domestiques et à diriger Tesprit vers les choses qui sont du domaine de la foi, me paraissent devoir aboutir à former des déistes et des communistes, même chez le sexe qui, jusqu'ici, a été préservé d'une éducation directement révolutionnaire.
Toutefois, je dois finalement rendre justice au noble zèle que vous vouez à cette nouvelle tentative, inspirée apparemment par une vue réfléchie, mais confuse des
(i) Ce fragment est la traduction française d'une traduction allemande du texte original. La traduction allemande se trouve dans le bulletin de V Apostolat positiviste au Bréaily année 1897.
35o LETTRE d'auguste COMTE
défauts de réducation présente et par la notion de Timportance capitale du développement de«; premières facultés de l'enfant. Sans avoir assez approfondi les lois liistoriques de l'évolution humaine, Froebcl me parait être le seul pédagogue qui oonnaiœe rharmonie Bécessaire entre réducalion individuelle et l'activité dans la vie sociale.
Tant que rindépendAnce et la digntlé de la femme ii*ai»ront été aussi garanties au prolétariat, les salles d'asile et les écoles d'enfants resteront un mal nécessaire. Pendant cette période de transition, il y aura un grand mérite à transformer ces institutions d'utilité publique au moyen des jardins d'enfants. Bien que personnellement dépourvu de postérité, je sais apprécier l'application de la formule positiviste : « Vivre pour autrui », que vous confessez par la devise : « Vivons pour nos enfants ».
Le troisième volume de mon nouveau grand ouvrage traitera directement de l'éducation imiverselle. J'aurai probablement Toecasion de dire mon avis sur la noble entreprise que vous avez si généreu-ement accueillie. Mais le livre ne paraîtra qu'en 1859 et je désire vous dîre maintenant mon opinion i ce sujet. J'espère qu'elle allumera votre noble zèle pour une reforme qui, indépendante de la forme adoptée mamtenant, dirige Tattention sur la vraie question fondamentale. Puisque vous vouez votre noble activité à une forme transitoire, je pense que vous ne refu&erez point de tourner vos efforts vers une rénovation directe et définitive, qui doit être, de préférence, amenée par le levier de la mission édueatrree que tous attribuez, entièrement d'accord avec moi, à la femme.
Pour que voos peisÂex compléter vos communications verbales, je vous informe qu'en dehors du Jeudi, où je suis disponible, je ne travaille jamais après dîner et, bien que je me lève et me couehe de bonne heure, je suis toujours libre de 7 à 8 heures du scnr.
Respeet et Syi»patbie.
Auguste Comte.
(10, rue Moasieur-te-P^rince.)
SEPT LETTRES A lADAIE NISIA BIASILBIIA
PREMIÈRE UITTRE
A Madame Brasileira, a Paris.
Paris, le Mardi 8 Gultembei»^ «8 (19 AoftI 1356.)
Madame,
Je suis sincèrement affligé du dérangement momentané que vous m'annoncez dans votre état physique et celui de votre digne fille. Mais je suis extrêmement touché du témoignage spécial qu'il vous inspire pour une sympathie aussi précieuse que me Test la vôtre. Nul ne sent mieux que moi rimportance kabiluelle des dignes relations fémioiues^ sui^tout che^g les vrais philosophes. Elles y secondent le développement des impulsions sympathiques d'où dérivent les inspirations synthétiques. Seules elles y peuvent assez dissiper ou corriger la fatale sécheresse théorique à laquelle les travaux môme les mieux dirigés sont toujours exposés par la contention qu*îls imposent à notre faible intelligence. Cependant, sauf la bîenfkisante influence continue de mon excellente Sophie, je suis habituellement frustré de ce puissant moyen de perfeetioanement et de bonheur. Vous pouvez ainsi juger quel prix je dois naturellement attacher aux rapports
que j'espère développer avec une personne aussi digne que vous d'associer une impulsion objective à l'ascendant subjectif qu'exerce sur mon âme l'angélique patronne à qui je dédiai mon principal ouvrage.
Puisque vous daignez tenir à mon portrait, je suis heureux de vous en offrir, ci-joint, un exemplaire qui ne soit pas l'annexe d'un opuscule dont le format a d'ailleurs forcé d'en rogner le cadre. Quoiqu'il soii généralement jugé très ressemblant, ce portrait fut fait, en Hollande, dans Tannée i85i, par un peintre qui ne m'a jamais vu, d'après une bonne photographie, prise sur moi-même en 1849. Cette opération fut exécutée aux frais de l'un de mes plus éminents disciples et patrons^ M. le baron W. de Constant, capitaine de frégate en retraite de la marine hollandaise , l'auteur de l'opuscule que je vous ai récemment envoyé.
Respect et Sympathie.
Auguste Comte.
(10, rue Monsienr-le-Prince.)
DEUXIÈME LETTRE
A Madame Brasileira, a Paris.
Paris, le Mardi 8 Bichat 68 (9 Décembre i856).
Madame,
Présumant que vous avez déjà lu le volume initial que vous daignâtes récemment accepter, je dois maintenant compléter cet hommage en vous envoyant, ci-joints, les trois autres tomes de mon principal ouvrage.
Respect el Sympathie.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Princc.)
A MADAME BRASILEIRA 353
TROISIEME LETTRE
A Madame Brasileira, a Paris.
Paris, le Jeudi jj Bichat 68 (18 Décembre i856.)
Madame,
Je vous remercie d'avoir assez apprécié mes dispositions sympathiques pour croire que je prendrais sincèrement part à rirréparable perte que vous avez récemment subie. Chaque événement semblable me fait profondément ressentir que la plus douloureuse condition de THumanité consiste à se voir prématurément privée de ses meilleurs organes. J'espère bientôt venir verbalement combattre la pénible réaction que cette catastrophe tend à produire dans les réflexions propres à votre cas personnel.
Voici, selon ma coutume, le reçu correspondant à votre noble souscriplion. Elle figurera, suivant votre vœu, parmi les anonymes. J'y vois un précieux accroissement des rares mais décisives protections féminines qui déjà secondent Tavènement de la religion universelle.
Respect et Sympathie,
Auguste Comte.
(^lo, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Mes aflectueux hommages et sincères remerciements à votre aimable fille.
QUATRIÈME LETTRE
A Madame Brasileuu, a Paris.
Parii, le Samedi a^ Archimède 69 (18 avril 1857.)
Madame,
Vous n*aviez aucunement besoin de m'expliquer l'ajournement de votre visite, spontanément motivé par les soins exceptionnels dont vous êtes maintenant préoccupée. Je sympathise d'autant mieux avec vos embarras qu'ils me semblent bientôt devenus non moins moraux que matériels, d'après la fixité toujours désirée des âmes normales, naturellement disposées à s'attacher aux domiciles quelconques. Quand même je devrais encore être longtemps privé de la précieuse visite que vous me réservez, ce retard serait d'avance justifié.
Je saisis cette occasion pour vous témoigner combien je suis touché de votre participation spontanée à mon fatal anniversaire. Une telle sympathie me devient d'autant plus précieuse que cette manifestation décisive est, depuis oufee ans, la première commémoration féminine envers Tangélique inspiratrice de la ^eule religion oik la femme soit dignement traitée.
Respect et Sympathie.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Mes affectueux hommages à votre digne fille.
▲ MADAMB eHAttlUSIRA 355
CINQUIÈME LETTRK
A Madame Brasilëura, a Paris.
Paris, le Dimanche 4 Saint-Paul 69 (a4 mai 1857.)
Madame,
Je suis très touché de la part que vous et votre digne flUe prenez à la perte que je viens de faire. Me voilà personnellement privé du seul homme qui m'ait toujours suivi depuis le début de ma carrière, à partir de mon opuscule fondamental de 1822. Le positivisme perd ainsi son unique patron officiel, intègre et persévérant, quoique incomplet et faible.
En me félicitant, comme vous, de son acte final de fermeté philosophique et civique, je regrette quMl n'ait produit qu'une manifestation purement négative, peu conforme au vrai caractère du dix-neuvième siècle. Si j'eusse été consulté là-dessus, j'aurais peut-être obtenu des démonstrations plus nobles et plus décisives, d'après lesquelles un véritable conservateur ne risquerait d'être iiigustement rangé parmi les révolutionnaires. Le défaut de dignité d'un tel convoi m'a fait spécialement sentir que le culte le plus caduc est pratiquement préférable à l'absence de tout culte.
Cette inhumation d'avant-hier, par les émotions et la fiatigoe qu'elle m'a suscitées, m'a fait passer La nuit suivamte entièrement sans sommeil» avec une fièvre violente, sans être d'ailleurs malade matériellement. Dès lors, ma sortie de samedi s'est hier trouvée exceptionnellement
transformée en une demi-journée au lit, qui m'a suffisamment remis. Je suis aujoui*d'hui dans mon plein état habituel de santé, sauf quelques précautions secondaires pour la terminaison d'un rhume antérieur à cette crise inattendue.
Respect et Sympathie.
Auguste CoMiE.
( 1 o, rue Monsieur- le-Prince . )
SIXIÈME LETTRE
A Madame Brasileira a Paris.
Paris, le Lundi 12 Gutteniberg 69 (a4 août iSSj.)
Madame,
En réponse à votre lettre, fort affectueuse mais peu judicieuse, je puis me borner à développer ma profonde conviction que, si je m'étais malheureusement soumis aux vaines consultations émanées de la science fallacieuse des premiers médecins, je serais actuellement mort. M. Audiffrent, généreusement parti de Marseille afin de se rassurer sur mon état, a complètement admis cette opinion : il m'a quitté Lundi dernier, après douze grandes entrevues journalières, pleinement tranquilisé quant à ma convalescence longue et pénible, mais déjà certaine et graduelle depuis près d'un mois ; elle finira vers la fin de Septembre, sans aucune intervention médicale Les docteurs Robinet et Foley, fortuitement réunis chez moi Vendredi, confirmèrent la sagesse de ma conduite et reconnurent la justesse de mes prévisions sur l'issue naturelle et prochaine de chacun des deux gonflements où résident les seuls restes fâcheux de la maladie, d'après la rudesse de la crise salutaire et la sévérité de ma diète curative,
A MADAME BRASILEIRA 35^
double source d'une débilite physique qui diminue journellement depuis un mois que je mange de plus en plus et dix jours que j'ai cessé de m'aliter. Si vous m'aviez quelquefois vu, de manière à comparer mes états successifs, votre expérience vous aurait préservée de partager les sottes frayeurs d'un jeune homme superficiel, entièrement étranger aux notions médicales, et qui n'a pensé qu'à ma maigreur, facilement explicable : au reste quelque effrayés que soient les autres, ils ne parviendront jamais à m'efficayer moi-même, en un cas où je sens, mieux que personne, que des yeux vulgaires ont pu seuls prévoir ma mort. Votre invocation d'une angélique victime, à l'appui d'un dangereux conseil, est d'autant plus aveugle que ma Béatrice succomba, non à sa maladie, mais sous ses deux médecins; il est vrai qu'ils ne figuraient point parmi les premiers, c'est-à-dire les plus riches, qui sont précisément ceux que je méprise le plus, tant intellectuellement que moralement.
Après m'être successivement affranchi de la théologie, de la métaphysique, et même de la science, tout en gardant ce que chacune a d'incorporable au positivisme, je me suis finalement émancipé de la médecine ; ce qui ne se pouvait point par les meilleurs discours, mais d'après une conduite décisive en un cas vraiment grave. C'est ainsi que je dois, à mes risques, faire toujours tourner mes incidents quelconques au profit de mon incompara}3le mission sociale. J'ai là fourni le type anticipé des mœurs normales, où, quand l'éducation encyclopédique aura partout répandu les saines notions générales sur la nature humaine, tout malade suffisamment éclairé deviendra, si sa raison reste pleinement intacte, son meilleur médecin, comme seul capable de se bien connaître.
Respect et Sympathie.
Auguste Comte.
(jo, rue Monsieur-le-Prince.) Fondateur de la Religion universelle et premier Grand-Prêtre de THumanité.
358 LETTRE» D^AUGUSTE GOHTE
SEPTIÈME LETTRE
A Madame Brasileira, a Paris.
Paris, le Samedi 17 Outtemberg 69 (99 Août 1857).
Madame,
Je lus hier votre digne efilision, et j'éprouve ce matin le besoin de vous en remercier cordialement. C*est le complément durable du prepiier hommage féminin rendu jusqu'à présent à celle qui, par moi, régénère son sexe, à la chaste inspiratrice qui mérite si bien la sentence de Pétrarque :
Tre dolci nomi à in le raccolti, Sposa, Madré, e Figllnola.
Votre touchante composition est irrévocablement placée dans le tiroir sacré qui ne contient que la correspondance exceptionnelle.
Respect et Sympathie.
Auguste Comte.
(10, rae Moniiear4e-Prinoe.) Fondateur de la Religion universelle, et premier Graud-Prèlre de rUumanité.
CINO LETTRES A lONSIElIR ALFRED SARATIER
PREMIÉRK LETTRE
A Monsieur Alfred Sabatîkr, a Gênes.
Paris, le Mardi 8 Shakespeare 08 (17 Septembre i856).
Mou cher DisGÎplç,
Pour vous faire mieux apprécier la mission que votre noble lettre du qq Guttemberg (arrivée Samedi dernier) a noblement acceptée auprès du général des jésuites, je dois d'abord indiquer le projet que je communiquai récemment à la Société positiviste. Ensuite j'y distinguerai la seule partie que doive en déclarer votre office actuel.
Depuis trois siècles, le général des jésuites constitue le véritable chef du catholicisme, le pape étant irrévocablement réduit à Tétat d'un simple prince italien, électif au lieu d'être héréditaire comme les autres. Quoique cette situation ne soit pas officiellement reconnue, elle se manifeste de plus en plus à mesure que le besoin de la réorganisation spirituelle se développe en Occident, et surtout chez le peuple central. C'est pourquoi, quand les quatre volumes de ma Synthèse subjeetwe (dont le pre-
36o LETTRES D^AUGUSTE COMTE
mier va bientôt paraître) seront entièrement publiés, yécrirai, Tannée suivante (en 1862), un Appel aux Ignaciens, où j'inviterai leur général à se proclamer chef spirituel des catholiques, en déclarant le pape prince-évèque de Rome (comme dans la célèbre lettre de Mme Roland), et le laissant se démener avec ses sujets comme ils pourront. Pour consommer cette proclamation, le général ignacien serait publiquement invité, par le fondateur du Positivisme, à venir résider à Paris, où je lui garantirais/ au nom des vrais républicains, une pleine liberté d'action sociale. Tous ceux qui prétendent à diriger FOccident doivent habiter la métropole humaine, seul siège des impulsions vraiment efficaces ; ils donnent leur démission en fuyant ce séjour, auprès duquel Rome et Londres sont des villes de province, sans influence directe sur la régénération occidentale.
Afin de préparer cette situation, où le catholicisme et le Positivisme seront directement en concurrence décisive pour l'ascendant spirituel, en éliminant, d'un commun accord, le protestantisme, le déisme, et le scepticisme (les trois degrés de la maladie moderne), il faut maintenant obtenir l'entière abolition du budget ecclésiastique, et forcer tous les prêtres à vivre, comme moi, des libres subsides de leurs adhérents respectifs, suivant le type américain, qui seul convient à la transition finale. Tel est Vunique objet de votre mission actuelle, où vous chercherez à faire comprendre combien cette mesure serait favorable aux jésuites, surtout en France, où leur attention se trouve de plus en plus concentrée, l'Espagne et l'Italie étant déjà dominées par des congrégations antérieures, et d'ailleurs incapables d'initiative sociale. Depuis leur origine, ils font de vains efforts pour se placer à la tête du clergé français, où les évêques ont toujours neutralisé jusqu'ici leur ascendant spontané. La discipline épiscopale étant devenue purement matérielle, la suppression du budget suffira pour la dissoudre sans aucun schisme, parce que les prêtres sont aujourd'hui moins
disposés à respecter leurs supérieurs que les militaires envers leur colonel ; la pression financière les fait seule obéir au pouvoir officiel. Une telle émancipation, qui d'ailleurs aura bientôt réduit le clergé français au quart de son extension actuelle, le groupera sous les jésuites, seuls cohérents, et déjà familiers avec Tabsence de budget légal.
En même temps, il faut expliquer au général ignacien le concours spécial que le chef des positivistes lui demande à cet égard. J'ai publiquement réclamé la suppression totale du budget théorique, non seulement théologique, mais aussi métaphysique, et même scientifique, comme condition préliminaire de l'élaboration régénératrice. D'après les préjugés actuels, cette triple suppression, qui devrait être simultanée, sera probablement successive, et 'suivra l'ordre inverse de celui que je préférerais : elle commencera par le budget des cultes, comme plus onéreux et surtout plus antipathique, ^ais une digne initiative ne peut, à cet égard, venir que des prêtres catholiques eux-mêmes, sans quoi la mesure semblerait hostile au catholicisme. Voilà pourquoi je désire que les jésuites viennent spontanément appuyer la demande solennellement proclamée au tome final de mon principal ouvrage.
Telles sont les deux considérations connexes que vous devez expliquer au chef ignacien, sans lui rien dire de ta proposition plus hardie que je lui ferai publiquement dans six ans, et dont il serait maintenant effrayé. Si, d'ici là, nous pouvons, avec son assistance, obtenir la pleine liberté spirituelle, le plus difficile sera fait. Les positivistes et les catholiques peuvent déjà se concerter dignement, afin d'obliger, au nom de la raison et de la morale, tous ceux qui croient en Dieu de redevenir catholiques, et tous ceux qui n'y croient pas de devenir positivistes, le siècle de la construction ne devant comporter de lutte qu'entre des doctrines vraiment organiques, en éliminant tous les purs critiques comme autant arriérés que perturbateurs.
362 LETTRES d'aUGUSTE GOBfTE
Je suis profondément touohé des pieux sentiments que vous me témoignez, et surtout de votre tendre vénération pour la sainte collègue subjective qui me régénéra. Ce symptôme m*a toujours paru le plus propre à distinguer les positivistes complets, c'est-à-dire religieux. Nous ne pouvons aucunement compter sur les adhésions dépourvues d'un tel indice.
Votre noble et respectueuse confiance m'invite à vous dire librement mon avis paternel sur le plan de travaux que vous me soumettez. Il est radicalement vicieux, et je vous invite à n'y donner aucune suite, pour ne pas compromettre, dès son début, la belle carrière, apostolique ou sacerdotale, à laquelle je vous crois réellement appelé, d'après les essais poétiques que je vis Fan dernier et l'ensemble de vos antécédents intellectuels ou sociaux. Quoique toutes les vocations spéculatives puissent aisément avorter, les poètes sont plus exposés à ce danger que les philosophes, parce que la surexcitation de la vanité leur est plus naturelle et la discipline mentale moins spontanée. Tout ce que vous projetez me semble, non seulement prématuré, mais essentiellement chimérique, d'après une effervescence d'imagination, excusable, quoique nuisible, qui vous ftiit habituellement prendre des titres pour des programmes Outre le vague, la confusion, et la précipitation, craignez le reste inaperçu d'habitudes révolutionnaires qui vous dispose à vouloir coUeC' tivement accomplir la construction la plus individuelle qui puisse exister. La poésie peut seule ouvrir l'avenir positiviste à tous les arts spéciaux, qui ne doivent assez sentir la religion universelle que d'après l'épopée qu'elle aura d'abord inspirée. Mais cette inauguration doit être saintement ajournée jusqu'au début de votre seconde vie (42 ans), dont vous êtes encore séparé par une période que vous devez surtout employer à régler vos forces en les développant d'après un sage exercice graduel.
Le volume que je publierai dans six semaines vous fera déjà connaître l'incorporation normale du fétichisme au
A MONSIEUR ALFRED 8ABATIER 363
positivisme, et l'institution fondamentale du milieu subjectif qui la complète, quoique le développement de ces deux conceptions connexes appartienne aux tomes suivants. Vous verrez, dès l'introduction, l'Espace, la Terre et THumanité constituer le triumvirat religieux, où le Grand-Milieu se lie au Grand-Fétiche par le ciel et la double enveloppe terrestre, comme le Grand-Fétiche au Grand- Etre par la végétalité suivie de l'animalité. Tels sont les sept degrés de l'échelle sacrée qui nous incorpore, sympathiquement et synthétiquement, toute l'économie relative, domaine simultané de nos sentiments, de nos théories, de notre activité privée ou publique.
Mais, à votre égard, la première destination du nouveau volume consiste à vous permettre la digne régénération de vos études mathématiques, d'après lesquelles vous devrez ensuite monter toute la hiérarchie encyclopédique pour mériter le sacerdoce universel, où votre office sera plus poétique que philosophique, suivant l'heureuse conformité de votre nature avec le principal besoin actuel de la situation occidentale. Telle doit être, pendant sept ans, votre principale occupation, sauf une sage réalisation de vos projets d'opuscules pour initier au Positivisme rélite du public italien, surtout féminin. Dans cette période d'épreuve et de préparation, craignez le vague et l'indolence, que vous pourriez mieux éviter si vous aviez une profession réglée, pourvu qu'elle vous laissât assez de loisir. Lisez, comme je le fais depuis dix ans, chaque matin, un chapitre de ïlmitationy d'abord en latin, puis dans la traduction en vers de Corneille, et, chaque soir, un chant de Dante en original ; ne passez jamais une année sans avoir relu ÏOrlando Farioso^ et même Gerusalemme, plus Homère suivi d'Eschyle. Apprenez l'espagnol et rendez- vous propre El Ingenioso Hidalgo, comme le Teatro escogido, récemment publié, sous mon indication, par l'éminent positiviste Florez, digne ami de votre noble ftère L'onchampt. Quant à la partie négative de votre hygiène cérébrale, abstenez-vous scrupuleusement
de toute lecture de journaux ou revues, même scientifiques, et des productions en vogue. Cultivez autant que possible vos goûts musicaux sans négliger vos dégoûts pour toutes les médiocrités esthétiques.
Quelle que doive être, envers vous, Tefficacité d'un régime dont je fais, depuis longtemps, l'épreuve journalière, il ne saurait assez garantir le bel avenir auquel vous pouvez dignement prétendre si l'essor intellectuel, tant poétique que philosophique, ne reposait sur le développement moral, seule source directe de l'impulsion religieuse. Pour que cette condition prépondérante soit suffisamment remplie, il faut que vous fassiez, le plus tôt possible, mais avec la maturité convenable, un digne mariage. Jusqu'à ce qu'il se réalise, développez le culte intime, si l'ensemble de vos antécédents privés vous offre un type capable d'une idéalisation normale.
Tout à vous.
Auguste Ck)MTE.
(lo, rue Monsieur-le-P rince.)
DEUXIlilME LETTRE
A Monsieur Alfred Sabatier, a Rome
Paris, le Vendredi 9 Aristote Vg (6 Mars 1857).
Mon cher Disciple,
Après avoir soigneusement relu la précieuse lettre que' j'ai ce matin reçue de vous, j'éprouve le besoin de vous faire immédiatement parvenir mes justes félicitations sur la manière pleinement satisfaisante dont vous avez récemment rempli la mission, non moins difficile
qu'importante, que vous aviez dignement acceptée. Dans la mémorable entrevue que vous me décrivez, vous avez noblement manifesté la supériorité spontanée du Positivisme sur tout théologisme, non seulement quant à rélévation des pensées, mais aussi pour la modération et la générosité des sentiments, et même la politesse des procédés. Ce n'est pas plus votre faute que la mienne, si ceux où je voyais déjà de vrais ignaciens sont encore de simples jésuites, méconnaissant la situation occidentale et sacrifiant le but aux moyens, jusqu'à ce que de nouvelles commotions éclairent leur empirisme sur des dangers qu'ils subiront, tandis qu'ils pouvaient nous aider à les ; prévenir ou les adoucir. On ne saurait mieux donner sa démission involontaire du véritable pouvoir spirituel, ni davantage accepter la présidence sociale du Positivisme, que ne Ta fait votre naïf interlocuteur, assez arriéré probablement pour ne pas même sentir combien Ignace de Loyola surpasse, à tous égards, leur Jésus-Christ. Mais, malgré leur faible portée et leur insuffisante émancipation, ces empiriques, que je persiste à croire honnêtes, seront spontanément influencés par votre admirable lettre préliminaire, d'après laquelle une telle entrevue ne restera pas sans résultats, même prochains. Quoi qu'il en soit, vous avez maintenant accompli cette délicate négociation avec autant de sagesse et de discrétion que de dignité. C'est d'eux que devraient désormais procéder de nouveaux contacts, que vous accueilleriez sans les devancer.
Je vais seulement vous envoyer demain, par la poste, pour le général des jésuites, auquel je vous prie de les transmettre de ma part, sous l'entremise de M. Robillon : lo un exemplaire du Catéchisme positiviste; n^ un exemplaire de V Appel aux Conservateurs ; 3^ un exemplaire de ma Huitième circulaire annuelle. Si ce triple envoi se trouvait convenablement accueilli, je le ferais bientôt suivre des quatre volumes de la Politique positive. Au cas contraire, nous aurons toujours fait notre devoir en mettant ces personnages à portée de connaître la foi
366 LBTTRKS d'auguste COMTE
régénératrice, dont ils ne semblent plus soupçonner Fexistence ; si toutefois leur langage, à cet égard, est assez sincère, ce que d'anciens contacts avec la cour romaine me font supposer douteux. Dans cette situation, je ne dois ici faire aucune tentative envers leur état-major français, dont j'attendrai les démarches quelconques, si le général leur en prescrit. Conformément au plan total de mes derniers travaux, Topuscuie que j'ai depuis longtemps projeté sous le titre A' Appel aux ignaciens ne paraîtra qu'en i863, époque où de graves événements auront peal-être attiré déjà l'attention de ces empiriques sur l'efficacité conservatrice et l'aptitude conciliante du Positivisme, qui finira par devenir leur unique garantie sociale.
Le parfait accomplissement de la difficile mission dont vous m'avez aujourd'hui rendu fidèlement compte constitue, à mes yeux, une nouvellie confirmation spéciale de la plénitude de votre conversion et du noble avenir per* sonnel ({ue je vous crois déjà réservé dans Tinstallation décisive de la religion universelle. C'est donc de vous maintenant qu'il vous reste à m'entretenir dans votre prochaine lettre, où je trouverai, j'espère, l'indication de vos récents progrès, surtout depuis la lecture approfondie de mon nouveau volume, et même quant à votre propre situation morale.
Auguste GoAiTB.
(lo, rue Montieur-le-Prince.)
P. S. Outre l'exemplaire de ma dernière circulaire que je destine à M. Beckx, mon envoi de demain en doit aussi contenir un pour vous, en cas que vous n'ayez pas reçu celui que je vous adressai, par M, Profumo, dès la fin de Janvier.
A MONSIEUR ALFRED BABATUBR 36^
TROISIÈME LETTRE
A Monsieur Axfrbd Sabatibr, a Rome
Paris, le Jeudi 8 Archimède 69 (a Avril I867).
Mon cher Disciple,
J*approuve votre interprétation de la réponse que vous me transmettez envers mes récents envois ignaciens. L'initiative et les avances devant naturellement caractériser la supériorité réelle, il faut peu s'étonner que la grande ligue religieuse des âmes d*élite contre l'irruption anarchique du délire occidental commence par le Positivisme, seul capable d'y présider. C'est à la religion que convient la principale application de la loi des trois états, après que toutes les conceptions préliminaires l'ont suffisamment subie. Si, comme sentiment, la religion est immuable et doit seulement se développer continuellement, elle est, en tant que conception, assujettie, dans sa nature, à la marche universelle qui régénère l'ensemble d'après les parties. Or, l'état positif consiste, pour la religion, à tendre systématiquement et directement vers sa destination normale, jusqu'alors indirecte et spontanée : régler toute la vie humaine, privée et publique.
Pour cette transformation décisive, la philosophie des causes chimériques est irrévocablement remplacée par celle des lois réelles, qui ne peut pleinement prévaloir qu'en dirigeant une telle rénovation de la synthèse universelle. Depuis que le Positivisme a dignement rempli cette condition finale, la situation occidentale doit de plus en plus susciter son ascendant nécessaire, en mani-
368 LBTTR£8 D*AUGUSTE GOIITE
festant l'impuissance sociale des religions provisoires qui, directement vouées au salut céleste, sont radicalement incapables de saisir Tensemble des affaires terrestres, inappréciable avant notre avènement.
Trente-un ans me séparent des mémorables conférences qui suivirent l'opuscule décisif, où j'avais publiquement consacré ma vie à la fondation occidentale du vrai pouvoir spirituel. Alors, le véritable chef du parti catholique (l'abbé La Mennais) provoqua trois libres entretiens, où, comme dignes adversaires, sans aucun vain espoir de conversion mutuelle, nous fûmes spontanément conduits à l'ébauche de la grande ligue religieuse, maintenant parvenue à sa pleine maturité. Ce souvenir caractéristique soutient, malgré les déceptions individuelles, mon aspiration générale à la réalisation décisive de ce saint projet, où j'ai désormais rempli les conditions d'une présidence nécessaire, qui sera d'abord acceptée par les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. Peiidant que vous ouvrez admirablement à Rome nos relations ignaciennes, mes deux éminents disciples de New- York ébauchent nos contacts paternels avec les catholiques américains qui, là, dépourvus de toute domination, même idéale, sont mieux accessibles à notre ascendant. Mais ce double effort n'instituera la sainte ligue que quand les sympathies féminines y pourront activement seconder les impulsions masculines.
Tout à vous.
Auguste Ck>MTE.
(lo, rue Monsieur-le-P rince.)
A MONSIEtR ALFRED SABATIËR 36g
QUATR lÊME LETTRE
A Monsieur Alfred Sabatier a Albano (Rome).
Paris, le Mardi 20 César 69 (12 Mai 1^57^
Mon cher Disciple,
Diaprés votre lettre de mercredi dernier, arrivée hier, je me reproche les vains efforts que vous a récemment coûtés l'interprétation dune loirimique que j'avais mal formulée, faute d'une représentation assez déterminée d'une application qui ne me concernait pas. Je reconnus le vice de cette rédaction en la relisant, quand M. Longchampt m'eut, le 14 Archimède, annoncé vos embarras et les siens à cet égard. Trois jours après je lui transmis, surtout à votre intention, une copie de Verratum spécial que je venais ainsi d'arrêter, et que je reproduis à la lin de la présente réponse tel qu'il sera finalement publié dans la préface de mon prochain volume, en Octobre i858.
J'approuve, comme pleinement conforme au véritable esprit de mon nouveau système de composition, l'amendement que vous me soumettez, à l'occasion de votre opuscule pour la coordination des sections d'un môme chapitre ou tiers de chapitre, en substituant à la succession alphabétique des initiales de section, celles des lettres d'un mot bien choisi. Mes tiers de chapitre ayant tous été caractérisés par un titre sommaire, quelquefois condensé dans un terme unique, je n'avais pas senti le besoin d'im tel perfectionnement, mon attention s'était surtout concentrée vers la construction de chaque section. Néanmoins, je reconnais la justesse de vos objections sur
370 LETTRES d'aUGU8TB GOMTE
la succession toujours alphabétique des diverses sections, sauf pour Tintroduction et la conclusion, qui directement relatives à Fensemble du traité, ne peuvent guère admettre un mot spécial. Il est donc probable que, en commençant, le premier Vendredi de Février prochain, le second volume de ma Synthèse subjective, je pratiquerai votre amendement, afin de perfectionner la coordination spéciale de mes tiers de chapitre, mais sans m'y borner aux noms concrets, individuels ou même c"Dllectifs, et me réservant comme toujours la faculté d'employer aussi des termes abstraits, substantifs ou même verbes, qui seront quelquefois préférables. Les petites compositions, où les chapitres ne sont pas divisés en trois parties caractéristiques, sont les seules qui doivent exclusivement coordonner les sections par des mots concrets, ordinairement personnels. Ainsi conçu, votre amendement mérite mon entière approbation, non seulement envers le cas qui vous Ta suggéré, mais pour Tensemble de la méthode constructive, dont il perfectionne Tapplication normale en même temps qu'il prévient de fastidieuses répétitions. Si les réflexions que j'aurai, naturellement, lieu de faire à cet égard, avant de reprendre ma grande construction finale, me conduisent, comme je le présume, à la consécration de cette proposition, j'aurai plaisir, en l'annonçant dans la préface du volume où je l'appliquerai directement, à* la rapporter à Téminent disciple théorique qui l'a dignement imaginée.
Erratum pour le tome i®»^ de la Synthèse subjective. Il y faut ainsi rectifier l'avant-dernière phrase de la page 760 :
« Toujours le premier vers d'une stance rime avec le
« dernier de la précédente, dont les deux consonnances
« sont également répétées dans l'ensemble de trois stro-
« phes, où la consécutivité compense ralternance : Ten-
« chainement embrasse toutes les sections d'un même
« chant. »
(id, rue Moiuiiear-le-Prmce.)
A MONilKUH ALFRKD 9ABATI£R 3^1
Farifi, le Vendredi i6 Archimèdeôg (xo Avril xSS^).
Spécimen de la succession des rimes dans Vensemble de trois stances.
justice charité propice tierté novice vérité clarté, bonté courage beauté volage pureté servage hommage, partage douleur nuage bonheur visage pâleur vainqueur, valeur sagesse etc.
CINQUIÈME LETTRE
A Monsieur Alfred Sabatier, a Alrano (Rome).
Paris, le Mardi 6 Charlemagne 69 (33 Juin 1857). Mon cher Disciple,
Quant à la principale question de votre dernière lettre je dois d'abord rappeler que la tendance au vague cons-
titue, surtout au début, Técueil ordinaire des dispositions vraiment synthétiques, qui souvent poussent à de vicieux rapprochements, faute d'une discipline convenable, dont vous n'avez pu contracter assez l'habitude encore, quoique vous ayez pleinement adopté son principe. En précisant ce danger, il consiste surtout dans la tendance, autant inaperçue qu'involontaire, à prendre le subjectif pour l'objectif, en regardant comme des lois naturelles, c'est-à-dire extérieures, les institutions purement artificielles, mais aucunement arbitraires de l'Humanité.
L'Espace constitue la plus subjective de ces constructions, au-delà de ce que furent jadis les dieux et plus tard leur unique condensateur, auxquels on attribue une existence pleinement objective, quoiqu'elle fût entièrement chimérique. Au contraire, le Grand-Milieu sera toujours conçu, soit philosophiquement, soit poétiquement, comme une institution totalement artificielle. J'ai déjà marqué ce caractère, dès ma première ébauche de cette conception, quand je disais, avant la fin de ma vingtième année, relativement à la consistance an fluide universel, que, si nous étions des animaux aquatiques, nous l'imaginerions liquide afin de le mieux saisir, tandis que, habitant l'atmosphère, nous le supposons gazeux, pour que sa densité puisse toujours rester notablement inférieure à celle de l'enveloppe terrestre. Ce contraste, directement rappelé dans mon récent volume, devait vous indiquer la nature profondément relative et purement subjective d'une telle institution. Elle est théoriquement destinée à fournir le siège de tous les phénomènes qui peuvent être habituellement conçus indépendamment des Etres correspondants ; ce que j'ai surtout réduit aux divers modes de l'existence inorganique, sauf l'appendice propre aux aspects purement statiques des corps organisés, sans que leur état dynamique puisse jamais comporter une telle abstraction. Religieusement, l'espace est directement adoré comme oflrant, en vertu de son universalité néces-
saire, Tunique siège auquel nous puissions familièrement rapporter la fatalité suprême, celle cpii résulte des lois de la philosophie première, essentiellement communes à tous les phénomènes, et dès lors kicapables de résider en aucun corps spécial.
Mais dans l'un et l'autre office, Tespace reste uniquement fictif: notre tendance à le réaliser n*est que l'hommage involontaire à la puissance irrésistible de l'Humanité sur ses enfants, auxquels ses conceptions semblent des faits. Une telle méfirise doit surtout provenir aujourd'hui du régime profondément illusoire dont nous sommes à peine sortis. Dans Tétat normal, on honorera mieux le Grand-Etre en lui rapportant la construction de Tespace qu'en attribuant une existence réelle au fluide fictif.
Outre ce vice général, vos récentes questions indiquent une confusion spéciale où des influences extérieures essentiellement chimériques deviennent la source de phénomènes incontestables, quoique souvent exagérés et mal appréciés, dus à la réaction continue du cerveau sur le corps. Je suis, par exemple, aussi disposé que les Italiens à croire aux stigmates exceptionnels qui précédèrent la mort de l'incomparable réformateur du xiii® siècle, mais en y voyant un simple résultat dé cette réaction chez un organisme éminemment impressionnable, sans aucune mystérieuse impulsion du dehors. Sous ces aspects, comme sous les précédents, je vous conseille d'attendre les éclaircissements et développements naturellement propres au second volume de la Synthèse subjective qui sera construit Tan prochain, pour paraître en Octobre i858
Tout à vous.
Auguste Comte
(lo, rue Monsieur-le-Prince.^
UNK LETTRE A lONSIEllR LOUIS COITE
A Monsieur Louis Comtb, a Montpellier.
Paris, le Lundi «6 Motse 69 (06 Janvier 5^).
Mon cher et vénéré Père,
Celte lettre exceptionnelle est uniquement destinée à vous expliquer les graves motifs qui me font irrévocablement retirer la promesse inconsidérée qu'un affectueux entraînement m'inspira pour le mois d'Août lÔS^. Je compte que ma sœur se croira scrupuleusement obligée de vous lire ceci complètement et textuellement, même les passages où je Taurais involontairement choquée. La prudence devrait seulement ajourner cette lecture, si vous n'étiez plus dans le bon état où M. Audiffrent vous a récemment trouvé.
D'après les renseignements que ce digne disciple vous a cordialement annoncés, et qui sont directement coniirmés par la circulaire que je vous envoyais Jeudi dernier, je puis déjà présumer que le subside sur lequel est exclusivement fondée mon existence matérielle, dissipera, cette année, le principal obstacle que j'avais d'abord craint envers la visite projetée. Mais des considérations d'un ordre supérieur, surtout relatives à mes devoirs publics, m'obligent à retarder ce voyage, jusqu'à l'entière terminaison du grand ouvrage dont j'ai récemment publié le premier volume.
Quand je fis, en i855, la promesse que je suis ainsi force de retirer, j'étais dans une véritable année de chômage, venant d'achever ma principale construction, et n'étant pas encore préoccupé de celle qui doit la compléter. Si l'état de mon subside m'avait alors permis de venir auprès de vous, cette satisfaction eût été pleinement exempte d'inconvénients. C'est ce qui me conduisit à la promettre pour 1857, où ne devant rien écrire, je semblais retrouver mon équivalente liberté. Mais depuis que j'ai publié le tome initial de mon ouvrage complémentaire, l'approche du ternoe indiqué m'a fait spontanément reconnaître que j'avais d'abord mal apprécié la diversité des deux cas. Bien que je ne doive rien écrire cette année, elle ne sera point un temps de repos comme i855. Elle doit être entièrement absorbée par une profonde préparation méditative, qui demande tous mes moments et toutes mes forces. Un tel travail devient d'autant plus intense qu'il concerne, non seulement le volume annoncé pour i858, mais aussi celui de 1859; lequel, ne devant alors être réellement séparé dn précédent que par quelques mois de rafraîchissement, a besoin d'être spécialement préparé dès 1857.
La liaison de ces deux tomes est tellement intime qu'ils instituent, l'une la connaissance, l'autre le perfectionnement de la nature humaine. Je spécifie leur destination pour vous indiquer combien elle exige l'entière concentration de mes efforts vers le double sujet, à la fois le plus difficile et le plus important, que puisse jamais aborder notre intelligence. C'est pourquoi je dois scrupuleusement écarter les diversions quelconques, qui pourraient involontairement altérer la pleine efficacité d'une telle préparation. Déjà j'ai systématiquement ajourné Topuscule épisodique que j'avais d'abord projeté pour cette année. 11 m'a fallu pareillement révoquer tout espoir de visite à d'éminents disciples et dignes patrons, même au noble foyer hollandais qui, depuis dix ans, constitue mon principal appui matériel et moral. Mais le poids le plus douloureux d'une telle nécessité concerne le filial