‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 35 sur 38 · A MONSIEUR LOUIS COMTE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LOUIS COMTE

voyage que j'avais afiTectueusement projeté pour le mois d'Août prochain. Plus il me produirait une puissante diversion, plus il troublerait la profonde méditation qu'il viendrait naturellement interrompre au milieu du principal effort.

Ma préparation actuelle est d'autant plus sacrée qu'elle concerne mon dernier grand ouvrage, où toutes les graves imperfections deviendraient nécessairement irréparables ; ce qui n'existait pas pour mes constructions précédentes, dont je puis ici rectifier les défauts. Je dois donc ajourner toute diversion, sans excepter la plus chérie, jusqu'à l'entier achèvement de mon œuvre finale en 1862, où commencera ma retraite comme écrivain, n'ayant plus à publier que le volume promis envers la sainte correspondance qui caractérise ma régénération morale. Il est vrai que, d'après mon plan général, l'année 1860 sera pleinement exempte de toute publication : voilà pourquoi mon affectueux empressement avait d'abord restreint là l'ajournement du filial voyage. Néanmoins cette nouvelle suspension doit, au fond, avoir le même caractère que la préparation actuelle, quoique avec moins d'intensité. Si je n'y dois plus préparer qu'un seul tome, ce sera le dernier de tous mes volumes : il exigera toute mon attention, comme devant dignement couronner l'ensemble de ma longue carrière philosophique.

Après vous avoir assez expliqué le motif qui m'interdit de vous revoir avdnt cinq ans, je dois accessoirement indiquer deux considérations de prudence, l'une physique, l'autre morale, en faveur de cet ajournement nécessaire.

Il est d'abord conforme aux exigences de ma santé, qui ne se maintient vraiment satisfaisante que d'après un scrupuleux régime de tout genre, que je ne puis guère pratiquer hors de chez moi, surtout quant à la nourriture, où mon seul organe radicalement faible (l'estomac) prescrit des soins continus. Depuis plusieurs années, j'ai toujours refusé de dîner ailleurs, parce que je ne l'avais jamais fait impunément, malgré toutes les précautions

possibles. Ce motif aura probablement le même poids dans cinq ans, puisque je ne saurais espérer que la vieillesse rende mon estomac moins impressionnable. Mais alors je ne serai plus préoccupé d*un grand ouvrage, en sorte que je pourrai davantage risquer un dérangement corporel, qui ne réagira point sur mes travaux. Les mêmes appréciations conviennent à toutes les autres parties de mon régime physique.

Je dois maintenant aborder une considération plus délicate et plus directe, qui représente Tigoumement auquel je suis maintenant forcé comme spécialement favorable à la précieuse réconciliation dont je pris, en i855, la digne initiative. Car un voyage trop prochain pourrait involontairement altérercette heureuse issue, en développant les conflits propres à nos opinions respectives, surtout religieuses, envers lesquelles je puis, à distance et par écrit, garder les ménagements difficilement compatibles avec une cohabitation de quelques semaines. Quoique je vous ai toujours reconnu naturellement tolérant, j*ai lieu de craindre qu il ne soit autrement chez ma sœur, si j'en crois sa réputation locale. Voilà pourquoi mon médecin et disciple, qui passa six semaines à Montpellier Tété dernier, n'a jamais osé faire la visite qu'il m'avait d'abord promise. Envers moi, le conflit serait plus grave et plus imminent, puisque je suis le fondateur de la doctrine qu'il a seulement adoptée après de mûres délibérations.

Une telle doctrine a pour principal privilège de pouvoir, sans se contredire ni s'énerver, rendre à toutes les autres pleine justice, dont elle ne doit jamais attendre réquivalent, naturellement incompatible aveo leur caractère nécessairement absolu. La religion de l'Humanité regarde tous les cultes antérieurs, comme ses diverses préparations spontanées, encore utiles et môme indispensables, à l'immense majorité des âmes actuelles. Il fait surtout apprécier le catholicisme, dernier et principal précurseur du positivisme. Cette sympathie s'est

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