‹ Lettres d'Auguste Comte à diversChapitre 36 sur 38 · A MON61ËUR LOUIS COMTE · texte numérisé non relu

A MON61ËUR LOUIS COMTE

publiquement oaraclurisce dans la construction du Calendrier positmste où tous les grands noms catholiques sont mieux honorés qu'ils ne Tavaient jamais été. Ma vie privée a spécialement développé ces dispositions de gratitude et de vénération par un long usage journalier du meilleur livre du catholicisme {Y. Imitation), Depuis dix ans, je relis trois fois chaque année cet incomparable ouvrage» à raison d'un chapitre chaque matin, lu d'abord dans l'original, puis d'après la traduction en vers de Corneille. Je termine chaque Mercredi mon afTectueux pèlerinage hebdomadaire par une demi-heure de pieuse station à réglise Saint- Paul, en souvenir spécial de la haute importance que ma sainte amie et moi savions également attacher à notre naissance catliolique qui nous avait spontanément préservés des divagations et fluctuations protestantes.

Vous savez que dès Tâge do quatorze ans, j'avais naturellement cessé de croire en Dieu. Toutes mes études et réflexions ultérieures ont de plus en plus confirmé cet affranchissement nécessaire, sans lequel l'ensemble de ma carrière eut radicalement avorté. Mais j'ai bientôt senti les graves dangers, même intellectuels, et surtout moraux de l'état purement négatif où ce début m'avait spontanément placé. Les efforts que j'ai toujours faits pour me reconstruire une discipline spirituelle ne me conduisirent d'abord qu'à fonder une nouvelle philosophie sur la combinaison des diverses sciences réelles. Ils aboutirent à constituer, d'après cette base, la religion tinale, quand une angélique influence eut assez déterminé ma régénération morale, en faisant irrévocablement prévaloir le cœur sûr l'esprit. Depuis dix ans, cet état définitif de pleine concentration religieuse s'est tellement développé que j'ai pu graduel Icynent susciter une équivalente rénovation chez beaucoup d'âmes longtemps retenues comme la mienne dans le scepticisme complet, au commun détriment du bien public et du bonheur privé. Ma religion, ultérieurement deslinée à tous, devient aujour-

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d'huî celle de quiconque n'en peut plus avoir d*autre ; ce qui constitue un cas très fréquent, et surtout fort important, puisqu'il concerne la plupart des chefs occidentaux et principalement français, quoique notre siècle les condamne à rhypocrîsie, tant qu'ils restent purement sceptiques ounégativistes.

Parmi les âmes vraiment régénérées, la religion positive est directement destinée à régler la vie humaine, tant privée que publique, en y faisant convenablement prévaloir le sentiment sur Tintelligence et l'activité. Nous ne différons des catholiques qu'en ce que notre unité se rapporte à l'Humanité, tandis que la leur se rattache à Dieu. Quoique la théorie puisse pleinement démontrer la supériorité du nouveau système sur l'ancien, pour les âmes suffisamment préparées, la pratique doit seule prononcer entre les deux régimes, en rendant les positivistes plus religieux que les théologistes quelconques, dans chaque partie de l'existence terrestre.

Telle est la comparaison qui ne peut manquer désormais de se développer, à mesure que la situation actuelle fera mieux apprécier quelle doctrine peut réellement terminer l'état révolutionnaire, personnel, domestique, et civique, qui de plus en plus nous entrsdne vers une entière anarchie, d'abord intellectuelle, puis mprale, et finalement matérielle. Dans les cinq années qui me séparent encore de vous, cette appréciation sera, j'espère, assez avancée pour que la justice, que déjà l'on commence à me rendre partout, ait entin pénétré jusqu'à ma famille, sous de nombreux et lointains intermédiaires.

Alors, je pourrai dignement revoir le sol natal, sans trouver, même chez ma sœur, des allusions blessantes ou dédaigneuses, que je ne puis ni ne dois supporter de personne, et qui pourraient aujourd'hui compromettre une inappréciable réconciliation. Incompétentes envers mes principes, beaucoup d'âmes sincèrement catholiques, surtout féminines, se bornent à juger, d'après ses résultats moraux, la doctrine universelle, à la construction de

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laquelle j*ai consciencieusement voué la plus complète de toutes les carrières philosophiques. Je ne doute pas que la même sagesse empirique ne doive aussi me procurer, en 1862, la juste déférence spontanée sans laquelle notre contact direct deviendrait plus nuisible qu'utile à la consolidation de nos liens naturels.

Votre fils respectueux,

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le- Prince.)

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