SIX LETTRES A MONSIEUR ALLNAN
PREMIÈRE LETTRE
A Monsieur George J. Allma^n, a Dublin.
Paris, le 4 Moïse 65 (Lundi 4 janvier 1863).
Monsieur,
J'ai reçu hier la valeur du mandat renfermé dans votre bonne lettre du i5 décembre i852. Voici les reçus que vous voulez bien vous charger de transmettre aux autres coopérateurs de mon subside irlandais.
La sollicitude que vous me témoignez me touche beaucoup. Mais je dois vous rassurer quant aux dérangements résultés de ce que je suis devenu moi-môme le seul directeur de la souscription qui soutient mon existence matérielle: ce soin me prend, au fond, très peu de temps, grâce à mes reçus imprimés, et surtout aux constantes habitudes d'ordre privé que je pratique depuis ma jeunesse. Si cela m'oblige à quelques courses personnelles, j'y trouve, pour ma santé, la compensation d'une vie trop
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ftiMlentaire ; d'ailleurs, le plus souvent je m'en trouve dispensé. Au reste, ma prochaine circulaire annuelle vous explicjuera pourquoi je me suis vu forcé de procéder ainsi, surtout tant que le subside total demeure insuflîsant. Le noble patronage, qu'exerce envers moi l'élite du public occidental, me permet désormais de me livrer exclusivement à mes travaux. Dès lors, ne lisant pas de journaux, et n'allant nulle part, j'ai plus de disponibilité réelle que la plupart des gens occupés.
(10, rue Monsieur-le-Prince. )
DEUXIÈME LETTRE
A Monsieur G. J. Allman, a Dublin.
Paris, le Mardi 25 Frédéric 65 (29 novembre 185*.^).
Monsieur,
Je reçus hier la valeur du mandat joint à votre lettre de Jt^udi dernier. Voici, conjointement avec votre reçu, ceux di's deux souscripteurs anonymes. Quant aux trois autres, je les envoie directement ^aux coopérateurs dont vous m'indiquez le domicile.
Veuillez, je vous prie, témoigner, en mon nom, à tous ces messieurs, ma nouvelle gratitude pour ce complément de participation à mon subside annuel. Le précieux foyer de positivisme que ces dernières années ont vu surgir en
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Irlande rivalise maintenant de zèle et d'importance avec celui qui, depuis sept ans, existe en Hollande. Un tel rapprochement confirme spontanément la nature pleinement occidentale de la grande mission à laquelle j'ai toujours voué ma vie.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTK.
(10, rue Monsieur-le-Priiice.)
TROISIÈME LETTRE
A Monsieur G. J. AlliMan, a Drogheda (Irlande),
Paris, le Jeudi 5 Charlemagne ()6 (22 juin 185i.)
Monsieur,
Voici les cinq reçus correspondants à votre niaiulat de i3 L. S. dont j^allai chercher hier la valeur, en utilisant mon Mercredi, seule sortie hebdomadaire pendant mes sessions de travail. Je dispose aujouid hui, pour vous répondre, du jour consacré perpétuellement à ma correspondance, ainsi qu'aux entrevues personnelles. Si j'avais su par quel banquier devait m'ôtre payé le subside irlandais, je vous aurais épargné la peine que voiisi avez inutilement prise en cherchant son adresse, que je connaissais déjà.
Votre lettre du i5 juin me fait espérer que j'aurai bientôt votre visite, où je me trouverai fort heureux de satisfaire à vos questions mathématiques, comme envers
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tout autre domaine. Mais, si vous éliez forcé rrajourner ce voyage, n'hésitez point à me demander tous les éclaircissements que je pourrai vous donner. J'ai disposé ma vie avec une telle régularité que, même au milieu de mes plus inlenses sessions de travail, Gomme celle que je suis sur h' point de terminer, il m'est toujours possible de remplir (jet office privé, qui, dignement appliqué, me semble îuilant appartenir à ma mission que les communications publiques. En pensant que, depuis l'année i838, je n'ai pas lu le moindre journal ou revue, même scientifique, et que toutes mes lectures habituelles se bornent à lire le malin un chapitre de ï Imitation et le soir un chant de Dante, vous sentirez <pie j'ai beaucoup de temps disponible, malgré des travaux absorbants et continus, ne sortant d'ailleurs cpie fort peu. Ne craignez donc pas de me déranger par vos questions dignement choisies, môme en CL" moment, où j'achève mon volume final, dont je serai (piilte dans un mois, tandis que, l'impression marchant parallèlement, il paraîtra vers le milieu d'Août, rout à vous.
Auguste Comte.
10, rue Monsieur-le-Prince )
QUATRIEME LETTRE
A Monsieur Allman, a Paris.
Paris, le Mardi 24 Danlc 06.
Monsieur,
Voici les Iroisbillels cpic je vous promis hier. M. Lonchanipt vous est déjà coimu par son précieux opuscule. (Juanlà M. Jundzill, c'est un positiviste polonais, natu-
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ralîsé Français,dont les convictions et le dévouement sympathiseront pleinement avec les vôtres. Ces deux Messieurs sont du même âge que vous. Quoique M. de Capellen (le positiviste hollandais dont je vous parlais hier) ait quinze ans de plus, vous pourrez mieux eommimiquer avec lui, parce qu'il sait bien l'anglais. Sa femme est Française, et pleinement positiviste.
Je vous rappelle que je suis toujours disponible le soir, entre 7 h. et 8 h., excepté le Mercredi. De plus, la journée entière du Jeudi reste, en tout temps, consacrée aux entretiens et correspondances. Il en est de même du Dimanche quand j'ai fini, comme en ce moment, ma session de travail. En vous renouvelant ces informations, j'espère vous encourager à profiter cordialement de votre «éjour pour venir causer avec moi le plus souvent que vous le pourrez, malgré l'embarras résulté de la difficulté des entretiens.
Tout à vous. Auguste Comte
(10, rue Monsicur-le-Prince.)
P, S. Je crois que c'est vers Midi qu'il faut aller chez ces trois Messieurs pour être plus assuré de les trouver.
CINQUIEME LETTRE
A Monsieur G. Allman, a Galway (irlande)
Paris, le Vendredi 26 César 67.
Mon cher Disciple,
Voici, d'après vos indications, les quatre reçus correspondants au mandat de dix lii^res sterling' inclus dans
votre bonne lettre du i3 Mai qui m'est parvenue hier, et sur lequel je me suis d'avance chargé d'envoyer, au nom de M. Hutton, douze francs à M. Florez. Ce billet étant adressé par le gouverneur de la banque d'Irlande aux caissiers de la banque d'Angleterre, sans que vous m'ayez d'ailleurs fourni de renseignements spéciaux, je conserve quelque incertitude sur la manière dont je devrai Lundi le faire payer. Néanmoins, je présume qu en l'en voyant chez M. Rothschild la valeur en sera comptée immédiatement; et je ne vous demanderai de nouvelles informations que si cet espoir se trouvait déçu.
Je suis très touché de l'ensemble de votre excellente lettre, qui reflète si bien la belle nature, morale et mentale, que j'ai pu personnellement apprécier dans votre précieuse, mais trop courte visite de l'été dernier. La marche de vos études, tant synthétiques qu'analytiques, me semble fort sage, et je ne puis que vous recommander d'y persister. Pour répondre à votre question spéciale sur la physique, je dois franchement avouer que je ne connaispas l'ouvrage didactique (i) dont vous me parlez, mais en vous déclarant d'ailleurs que je ne fais aucun cas de l'auteur, éminemment superficiel et dispersif. Il me semble étrange que vous n'ayez, en anglais, aucun traité meilleur, et dès lors je vous invite à suivre, autant que possible, le livre de Fischer, indiqué dans la Bibliothèque Positiviste. Quoiqu'il ne soit plus, comme on dit^ au courant, il ne peut jamais perdre sa valeur propre à titre de composition didactique, à laquelle les annotations de la dernière édition ne laissent point de lacunes vraiment graves.
La manière dont Tétude de la mécanique rationnelle se trouve placée dans les universités britanniques n'est pas conforme à la constitution encyclopédique de la science mathématique, dont l'élément fmal reste ainsi séparé des deux autres, aussi contrairement à la marche historique qu'à l'enchaînement dogmatique. Mais en ne regardant ce
(i) M. l^ov\LLV.Tt {Éléments de Physique Expérimentale et Météorologie. G. J. A.
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mode que comme provisoire, de même que tout le présent régime théorique, il offre aujourd'hui des compensations qui doivent vous détourner de le changer avant que la transition occidentale soit partout accomplie. D'une part, en réduisant au dualisme la constitution de la Mathématique, il en rend l'ensemble mieux saisissable, et permet davantage d'éviter les orgueilleuses aberrations de l'empirisme académique sur son extension indéfinie. 11 faut d'ailleurs présumer que vos cours de mécanique se trouvent ainsi supérieurs aux nôtres en vraie rationalité, parce que cet usage les rend plus exempts des abus déductifs résultés ici des usurpations du calcul sur l'induction. En général, les documents imprimés que vous m'avez heureusement envoyés sur le plan officiel des études scientifiques en Angleterre me disposent à vous faire mieux goûter cette situation qu'on ne serait peut-être tenté de le croire en comparant votre régime au nôtre, tant altéré par l'influence académique, dont vous êtes spontanément préservés. Jusqu'à ce que l'institution encyclopédique de l'éducation universelle commence à prévaloir dans tout l'Occident, chaque nation, et spécialement la vôtre, fera sagement de conserver la constitution didactique spontanément émanée de l'ensemble de ses antécédents, en y faisant graduellement pénétrer les améliorations positivistes. Pour la partie de cette dernière tâche qui vous est normalement échue, je serai disposé toujours à vous aider de mes avis, et j'attends cordialement les demandes spéciales dont votre lettre forme le préambule, en vous invitant à requérir, avec une réserve moins scrupuleuse, une intervention qui, naturellement inhérente à mon office, m'est surtout agréable envers vous.
D'après la marche que vous me décrivez quant à votre étude systématique du Positivisme en y suivant religieusement l'ordre effectif de mon propre développement, je suis convaincu que, lorsque cette initiation se trouvera terminée, elle sera plus complète et plus profonde que chez la plupart de mes disciples, même théoriques. N'ayant
abordé la Politique positive que depuis son entière terminaison, vous en devrez mieux saisir Tensemble que si. comme les autres, vous aviez lu chacun des quatre volumes à mesure qu'il a paru. Quoiqu'une telle lecture ne puisse être que provisoire, on se trouve ainsi détourné d'entreprendre une étude intégrale, seule pourtant définitive.
11 m'est impossible d'attacher une sérieuse Importance aux meetings quelconques que votre lettre me signale par des citations caractéristiques. Ces criailleries révolutionnaires seront aisément surmontées en un temps où les besoins d'ordre tendent partout à prévaloir de plus en plus sur les instincts de progrès. L'ébranlement social ne deviendra sérieux en Angleterre que lorsqu'il se présentera comme ouvertement incompatible avec la base théologique de votre aristocratie. Or, une telle émancipation ne pourra s'accomplir sans anarchie que sous la bannière positiviste, où Ton ne détruit qu'en remplaçant. Jusqu'à ce que ce drapeau soit convenablement levé chez vous, les manifestations populaires ne peuvent avoir d'autre efRcacité que d'avertir l'aristocratie sur les dangers d'une situation dont la direction tend à passer en d'autres mains, à moins que vos patriciens ne se transforment à temps.
Mais cet avertissement, où les événements ont beaucoup plus de poids que les discours, doit surtout résulter de ranoinalie occidentale que je vois se prolonger, et peut-être s'aggraver, avec une vive douleur. La dégénération offensive d'une expédition protectrice constitue, depuis six mois, une déplorable aberration, essentiellement due à Fempirique entraînement partout résulté de l'absence complète de principes politiques. Je suis peu surpris du succès actuel qu'obtiennent les sophismes que vous me signalez sur la prétendue nécessité de détruire Sébastopol pour garantir rindépeudance turque, qui serait assez abritée par la station suffisamment prolongée d'une flotte occidentale dans la Mer Noire, en ébauchant ainsi la gendarmerie maritime destinée à protéger la
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civilisation universelle contre les insultes et les pirateries des barbares quelconques. Quelque regrettable que soit la prolongation d'une telle déviation, ses désastres et ses dangers ne doivent pas empocher les vrais philosophes d'apprécier, outre les avantages généraux que sa réaction sociale a déjà réalisés, son influence spéciale sur le régime intérieur des peuples qui s*y livrent, et surtout en Angleterre, où ce résultat indirect se développe nécessairement à mesure que persiste Taberration, dont il constitue une sorte de compensation inaperçue, d'ailleurs insuffisante. Il consiste surtout dans la tendance continue à Témancip^tion spirituelle de vos soldats par le contact intime et permanent des nôtres, qui remplissent involontairement un office décisif de missionnaires d'un scepticisme non moins hostile au régime parlementaire qu'à l'hypocrisie anglicane. Vous sentirez l'importance d'une telle réaction si vous réfléchissez que votre aristocratie fit surtout la guerre aux Français afin d'empêcher la propagation britannique de l'ébranlement politique et religieux. Outre que la paix l'a déjà forcée de renoncer à cette espérance, le cours des événements. l'entraîne maintenant au développement officiel d'un contact i)opulaire qui doit bientôt dissiper le prestige aristocratique et la mystification protestante, môme chez la portion la plus arriérée de votre population, dont le vrai meeting révolutionnaire se tient largement devant Sébastopol, sous la protection spéciale de votre gouvernement.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Je vous prie d'informer M. Hutton que, comme je l'avais toujours craint, le cours que j'avais projeté iie pourra point, malgré toutes mes dcinarches, avoir lieu cette année, le gouvernement ayant, sous divers prétextes, finalement refusé -la salle demandée, sans oser pourtant blâmer im tel enseignement, (juc je dois ainsi renvoyer
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à 1857, ma nouvelle année de chômage, où la situation sera probablement améliorée. En compensation de cette lacune, mon opuscule(i) annoncé se trouverapluslôtpublié. De\ ant le commencer avec Juin, je l'aurai terminé sans (l*nîte vers la mi-Juillet; en sorte qu'il pourra paraître au cuiiîmencement d'Août, sa Préface devant d'ailleurs conttmir le programme spécial, que je rédigeai dès le début de Février, pour le cours qui vient d^avorter.
Le Positivisme vient de faire une grande perte dans la personne de mon excellent disciple Jundzill, professeur de matliématique, décédé, le 10 Mai, chez ses parents qui s'étaient transportés ici quand ils ont su la gravité de sa maladie de poitrine, déplorablement méconnue jusqu'au dernier moment, même par son médecin. D'après-demain en huit, le Dimanche 27 mai, nous aurons une réunion religieuse, dans mon oratoire, pour ma commémoration pidïlique de ce malheureux confrère, aussi distingué d'esprit que de cœur, succombant ainsi vers le milieu de sa trentième année. Quoique vous n'ayez pu le voir pendant votre dernière visite (2) parce qu'il était alors en vacances, vous en avez probablement entendu parler à >L Hutton, qui ne nous quitta qu'après son retour.
♦ 1,, Ai'PEL AUX coNSKRVATKi'HS. PaHs, aoûl 1855. Commencé le H jiïiii J855 el lerminé le 10 juillet. O. J. A.
^*i) Ici M. Comte se trompa. J'ai passé chez M. Jundzill avec un billet ûv recommandation de M. (bonite, el je fis sa connaissance. G. J. A.
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SIXIÈME LETTRE
A Monsieur Allman, a Galway.
Paris, le Mardi 22 AHsloti^ GH.
Mon cher Disciple,
Voici les divers reçus qui correspondent au mandat inclus dans votre lettre du ii Mars, arrivée Vendredi. Je vous les aurais envoyés plus tôt si je n'avais pas attendu celui de VEco, venu seulement liier.
L'accident que vous m'annoncez m'afflige lieancoup. Mais il ne m'a nullement entravé pour la lecture de votre petite lettre. J'espère qu'il n'aura pas de durt'c. et qu'il ne me privera pas longtemps de la commun icatiun plus étendue que vous projetiez.
Depuis le i*^ Février, je suis occupé du grand ouvrage dont ma récente circulaire a promis un volume pour Octobre. Mais, comme dans toutes mçs sessions de travail, ma journée de Jeudi reste entièrement rései-vée aux entrevues et correspondances. Je suis d'ailleurs en possesision continue d'une pleine santé.
Tout à vous.
Auguste i]OAlTE.
(10, rue Monsieui-JL'-rnnue).