SEIZE LETTRES A MONSIEUR RICHARD GONGREVE
PREMIÈRE LETTRE
A Monsieur Richard Gongreve à Oxford
Paris, le 22 Bichal 64 (Jeudi 23 Décembre 1852).
Mon cher Monsieur,
J'accomplirai volontiers, et sans aucun déranjçement, la petite commission qui m'a* valu votre bonne lettre de Lundi. Mais elle exige un éelaircissement préalable, d*après une méprise résultée de notre heureuse entrevue de Septembre. La libre disponibilité de mes ouvrages comporte une exception passagère, qui, je crois, importe beaucoup au cas actuel, quant à la première édition de mon traité fondamental, le Système de philosophie positive. A la vérité, quoique cette édition initiale ne m'appartienne point, je suis affranchi déjà de tout engagement avec Téditeur (Bachelier, 55, quai des Augustins) ; en sorte que je pourrais, dès à présent, entreprendre une seconde édition, où, suivant mon régime définitif, j'aurai soin de me garan-
tir une complète liberté, d'après Tlieureuse pratique qui, suivant les principes positivistes, m'a fait solennellement renoncer à tout profit matériel de mes livres quelconques. Mais cette nouvelle édition n'existe pas encore, et je ne compte pas môme la diriger avant plusieurs années, vu l'urgence de mes ouvrages actuels. On ne peut donc se procurer ma Philosophie positive que chez le libraire cidessus indiqué, qui tient l'ensemble de ces six volumes à un prix fort élevé, ou plutôt arbitraire, d'après l'épuisement complet du tome premier, que lui-même se procure seulement dans les ventes de livres. Si je désirais, pour mon propre compte, un exemplaire de ce traité, je ne serais pas moins embarrassé que le public. Toutefois, j'ai récemment usé de ma liberté pour autoriser une réimpression spéciale de ce premier volume, généreusement entreprise par un banquier positiviste. Mais cette opération, qui s'exécute en province, ne sera complète que dans quelques mois. Alors on obtiendra l'ouvrage total à l'ancien prix normal de cinquante Jrancs, tandis que maintenant, quand on peut l'avoir, on le paie 80 francs ou 90 francs. Jusque-là, Bachelier vend séparément chaque voliune (sauf le premier), slm taux de huit francs. Le tome deuxième paraît devoir tomber bientôt dans le même cas que l'autre : mais on est déjà convenu d'appliquer le même remède. J'insiste sur ces détails, parce que je crois, d'après votre lettre, que votre ami désire surtout acquérir ma Philosophie positive, que je ne puis aucunement lui procurer maintenant. S'il veut, au contraire, avoir d'abord les deux volumes déjà publiés (en Juillet iH5i et Mai 1862) de ma Politique positive et mon Catéchisme positiviste publié il y a deux mois, vous n'avez qu'à m'en informer, et je m'empresserai de vous les transmettre par l'intermédiaire que vous m'indiquez.
L'explication (jue vous voulez bien me demander sur la déplorable exceplion que nous subissons maintenant peut se réduire au simple prolongement de notre entretien de Septembre. Car, au fond, la situation républicaine de la
France n'a pas réellement changé : sa suspension actuelle reste purement officielle. Un dictateur tyrannique s'y trouve simplement transformé en un ridicule personnage de théâtre, le vrai mamamouchi de Molière. Il se croit, et on le croit légalement, devenu inviolable et héréditaire, d'après la décision des paysans français, qui pourraient, avec autant d'efficacité, lui voter deux cents ans de vie ou Fexemption de la goutte. Mais les affaires humaines ne se conduisent point selon de tels caprices : les lois qui les dirigent ont, depuis longtemps, détruit à jamais la royauté française, où s'était condensée toute la rétrogradation moderne. Cette irrévocable abolition fut réellement accomplie le lo Août 1792, après un siècle de putréfaction croissante, qui l'annonçait de loin, sans que cet arrêt historique ait ensuite été révoqué, malgré les fictions officielles, puisqu'aucun de nos dictateurs successifs ne fut héréditaire ni même inviolable, en dépit de ses prétentions légales. La parodie actuelle constitue la plus vaine et la moins durable de ces illusions monarchiques. Aussi personne ne la prend au sérieux. Hors du monde officiel, on ne peut prononcer sans rire le titre d'Empereur : cet empire sans victoire est encore plus du ressort du Gharwari que ne l'était auparavant notre J/o/i^ag-Tie sanséchafauds. Je viens d'écrire au digne tzar Nicolas une longue lettre, qui sera publiée, vers le milieu de i853, dans la Préface du tome troisième de ma Politique positive, dont j'envoie à cet homme d'état les deux premiers volumes avec le Catéchisme Positiviste, Pour lui donner brièvement une juste idée de la situation française, je me suis trouvé conduit à insérer, dans cette lettre le petit itinéraire de notre empirisme républicain, que j'eus le plaisir de vous montrer en Septembre, et qui ne tenait aucun compte de \ empire, en tant que rédigé le 17 Juin. Or, la seule modification que j'aie cru devoir indiquer au tzar sur cet incident se réduit à cette petite note envers la crise prévue comme devant concilier la dictature avec la liberté : « Le vain épisode « qui s'accomplit en ce moment sous un rétrograde déma-
« j?ogue doit plutôt hâter que retarder cette quatrième « crise, en augmentant ses motifs et diminuant ses obs- « tacles. » En effet, cet empire de trois semaines parait déjà vieux, parce que son chef était préalablement jugé d'après une dictature irrécusable. S'il avait pu supplanter Louis-Philippe dans les audacieuses tentatives de Strasbourg ou de Boulogne, le public français lui aurait certainement accordé quelques années de libre épreuve impériale; car alors il était encore vierge, et pouvait être pris à Fessai comme Tautre. Même Tan dernier, il aurait encore pu devenir, pour quelque temps, un empereur sérieux, s'il eût osé remplacer ainsi le régime parlementaire, parce que le cas était analogue, aux yeux des hommes impartiaux, qui sentaient combien son pouvoir antérieur était annulé par l'assemblée anarchique. Aujourd'hui, rien de semblable. Il arrive à trôner après aVoir constaté son insuffisance politique et son caractère irrévocablement rétrograde d'après une année de pleine dictature, que lui-môme ne peut jamais désavouer comme incomplète. Cet avènement présente d'ailleurs le contraste décisif d'un changement, légalement censé fort grave, auquel on n'applique aucun motif sérieux : c'est une simple fantaisie, personnelle, ou tout au plus nationale, qui détermine la transformation de la république en monarchie, c'est-à-dire la plus grande de toutes les modifications politiques, si elle était réelle. L'ordre n'est aucunement invoqué pour l'appuyer, et jamais il ne pourrait Tètre sans condamner la dictature antérieure. Aussi ceux-là même qui l'exploitent montrent, par leur empressement à piller la France, combien ils sentent la fragilité de cette sorte de c^/î/;/o?7rs- en sens contraire. Le protocole officiel indique déjà la fausseté d'une situation sans motifs, où l'autorité tâche de s'étaycr entre Dieu et le Peuple, suivant la ridicule devise de Mazzini, malgré l'impuissance de l'un des appuis et la fluctuation de l'autre. Il n'existe d'ailleurs aucun intérêt collectif qui soit sérieusement lié à cette mamamouchade, pas seulement au degré d'adhésion qu'avait
A MONSIEUR RICHARD GONGREVE 87
obtenu Louis-Philippe. Ce régime est trop rétrograde pour convenir aux prolétaires, surtout urbains, et trop démagogique pour plaire aux riches, qui craignent qu'on ne veuille se populariser à leurs dépens. Quant au respect, on sent ce qu'il peut être d'après la source d'un pouvoir résulté de suffrages, méprisables pour la plupart d'après leur incompétence mentale et morale, et même méprisés, sauf l'admiration de chaque votant envers son propre vote, laquelle ne Fempêche point de déplorer l'incapacité ou l'indignité des autres suffragants. La force matérielle qui l'appuie seule commence à sentir sa fausse position sociale. Auparavant, elle pouvait se regarder comme assurant Tordre; maintenant elle n'est qu'au service d'un personnage discrédité, et devient une escorte théâtrale. Car le renversement d'un tel régime n'entraîne plus aucune crainte sérieuse et générale d'anarchie politique. L'alternative de l'an dernier n'existe plus. Entre V empire et la démagogie rouge, ce personnage a lui-môme tracé d'avance le véritable intermédiaire, Isidictature républicaine, devenue seulement progressive au lieu d'être rétrograde, sous un autre chef, en respectant la pleine liberté d'exposition et de discussion. De plus, une telle domination suspend spontanément les dissidences profondes qui séparent entr'eux les divers genres de républicains, tous ainsi ralliés contre une même oppression. Or, leur nombre est aujourd'hui devenu beaucoup plus grand qu'il ne le fût sous la Convention. Les quatre dernières années ont irrévocablement détruit le prestige qui soutînt les rétrogradateurs antérieurs, en prouvant que la république pouvait prévaloir ici sans guillotinades, et qu'elle comportait même en faveur de l'ordre des mesures plus énergiques que la monarchie, par cela même qu'elle garantit leprogrès. Cet épisode ne peut donc durer que le temps nécessaire pour stimuler et rallier les diverses influences qui doivent concourir à sa terminaison nécessairement violente. Un tel dénouement est trop prochain pour que le positivisme y puisse intervenir, autrement qu'en le prévoyant, quelque
favorable que soit à notre avènement politique une situation qui nous représente comme les seuls républicains véritables, dans un pays où la révolution se résume par la république, comme la contre-révolution par la royauté. Depuis que la démagogie aboutit à la rétrogradation, nul ne peut soutenir comme républicaines les doctrines métaphysiques que le positivisme a toujours combattues radicalement sur la souveraineté du peuple et Tégalité, qui maintenant conduisent au mamamouchat. Nous qui proclamons révolution sociale régie par des lois immuables, indépendantes de toutes volontés, tant humaines que divines, nous devenons donc les seuls défenseurs systématiques de la république, à laquelle un sentiment indestructible attache de plus en plus la population dirigeante. Mais notre nombre est encore trop petit pour que nous puissions aucunement diriger le prochain ébranlement, qui continuera donc à dépendre des républicains empiriques, auxquels nous en devons, nous simples spectateurs, laisser les bénéfices et les charges, en nous contentant de participer au profit universel résulté de la liberté d'exposition dont nous saurons, j'espère, nous servir dignement. Toutefois, nous pouvons aujourd'hui modifier heureusement ce nouveau mouvement politique, en nous efforçant d'améliorer l'empirisme républicain, de manière à le rendre moins anarchique, et dès lors mieux acceptable. J'ai surtout conseillé de modifier l'ancienne devise (que M. Bonaparte n'a pas remplacée, malgré son mémorable adage : on ne détruit que ce qu'on remplace), en y supprimant Végallté, qui toujours caractérisa le mauvais esprit révolutionnaire. Si la bannière républicaine reparaît avec la seule inscription Liberté et Fraternité, la bourgeoisie sera déjà rassurée, et la portée d'un tel changement éliminera bientôt les révolutionnaires vraiment indisciplinables, les rouges de Londres et de Bruxelles, seuls assez arriérés désormais pour tenir encore au sufl*rage universel après son aboutissant mamamoucliique. D'après ces indications sommaires, que ma plume vous esquisse en.
A MONSIEUR RICHARD CONGREVE 8g
courant, j'espère que vous concevrez combien, loin d*être aucunement découragé par la présente situation, quelque honteuse qu'elle soit, je la reperde comme la plus favorable qui se soit jusqu'ici présentée pour hâter l'avènement politique du positivisme, ainsi devenu clairement l'unique ressource de la révolution française. La même confiance inspire les jeunes disciples ou adhérents qui m'entourent, et parmi lesquels j*ai la satisfaction de ne voir aucun affaissement. Il n'y a de découragement sérieux que chez ceux qui, comme M. Littré surtout, se séparèrent de nous l'an dernier envers la dictature, d'après l'inconséquence qui les empêcha d'apprécier cette abolition du régime parlementaire comme le premier acheminement réel à la dictature positiviste.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
DEUXIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Congreve, a Oxford.
Paris, le Jeudi G Homère 65 (3 Février 1853).
Mon cher Monsieur,
Ayant reçu, l'avant-dernier Dimanche, votre lettre <hi 19 Janvier, j'écrivis, le lendemain, à M. Hector Bossan^re, pour m'assurer s'il consentait spécialement à la transmission proposée. D'après sa gracieuse réponse, je lui fis apporter, le Dimanche suivant 2 Homère, le paquet de
livres dont voici la liste et le prix. Quant aux frais de transport, de douane, et de commission, il m'avait annoncé que cela regarderait seulement le libraire d'Oxford, qui serait ensuite remboursé par vous.
Ma pleine confiance dans votre élévation mentale et morale me garantissait d'avance Theureuse efficacité des explications spéciales que je me félicite de vous avoir envoyées sur la présente situation de notre république. Elle est tellement favorable au positivisme que ce sera la faute de mes disciples, théoriques ou pratiques, s'ils ne deviennent pas, avant dix ans, les dignes chefs, même temporels, de la France, au nom commun de l'ordre et du progrès. Les républicains français, qui pourtant sont au moins dix fois plus nombreux qu'en 1793, n'ont plus de ressource systématique qu'en nos doctrines, depuis que les dogmes révolutionnaires viennent aboutir au mamamouchat. D'un autre côté, les vrais conservateurs sentent maintenant que la rétrogradation peut très bien se concilier avec l'anarchie, et que la démagogie mamamouchique pourrait faire, à leurs dépens, un appel ofliciel aux plus mauvaises passions des pauvres contre les riches. Ce double courant de tendances sociales pousse partout au positivisme, où les lois immuables deviennent seules une garantie décisive contre toutes les volontés arbitraires, tant humaines que divines. Le mariage de dépit qui vient de s'accomplir fournit à tous Foccasion de sentir le poids irrésistible des conditions naturelles, qui ne rendirent jamais accessible qu'aux personnages royaux la royauté, dernier vestige du régime des castes. C'est ici comme dans le fameux préceple de la Cuisinière bourgeoise ingénieusement rappelé par Louis XVIII à propos de certains anoblissements : « Pour faire un civet de lièvre, ayez d'abord un lièvre, etc. »
Malgré toutes les tendances essentielles de la situation française vers le positivisme, nous sommes encore si peu nombreux, et la prochaine crise est si voisine qu'elle doit s'accomplir sans notre parlicipation, sous l'impulsion
A MONSIEUR RICHARD GON6REVE Ql
habituelle des républicains empiriques. C*est la dernière fois que nous continuerons d'être simples spectateurs, avec la seule perspective de profiter mieux que personne du commun bénéfice de la pleine liberté d'exposition et de discussion, ainsi combinée avec la dictature. Toutefois, nous avons le temps et la faculté d'améliorer notablement les dispositions actuelles des vrais républicains de sentiment, sans tenter encore de les rendre positivistes. Ce progrès politique, que nous seuls pouvons diriger aujourd'hui, consiste surtout: 1« à supprimer le terme anarchique dans la devise républicaine, qui, réduite à la formule Liberté ett'raternité, peut très bien suffire provisoirement, jusqu'à l'avènemenl de la devise finale Ordre et Progrès ^ laquelle ne serait point assez appréciée maintenant ; 2'=» à ■ ratifier l'abolition du régime parlementaire et la prépondérance définitive du principe de la dictature sous les conditions convenables. On peut condenser ces deux pas connexes dans l'opposition, désormais usuelle, du titre de républicain à celui de révolutionnaire, afin de substituer irrévocablement le positif au négatif. Tout cela se trouve assez préparé spontanément, surtout chez les prolétaires parisiens, seuls importants à convaincre, pour que le positivisme puisse le réaliser suffisamment avant la fin de la présente année.
Je suis heureux d'apprendre, par votre lettre, qu'une femme s'occupe dignement, sous vos auspices, du Catéchisme Positiviste, C'est de telles conversions que dépend désormais le principal avènement du positivisme. SI cellelà s'accomplit, je sens d'avance combien vous l'aurez facilitée, quoique je vous connaisse assez sage pour ne pas vouloir y dispenser de la spontanéité, seule garantie d'un succès durable.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
( 10, rue Monsieur-le-Prince .)
ga LETTRES D AUGUSTE COMTE
TROISIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Gongreve, a Oxford.
Paris, le Jeudi ao Homère 65 (17 Février 1853.)
Mon cher Monsieur,
J'ai reçu, hier et Samedi, dans vos deux lettres des i3 et 10 Février, les deux moitiés de votre billet de 5 livres sterling, en admirant le simple artifice par lequel la prudence anglaise permet au papier- monnaie de voyager avec plus de sécurité. Voici le Reçu qui correspond à la partie ainsi réalisée de votre coopération au subside sacerdotal en i853.
C'est avec une heureuse surprise que j'apprends le motif essentiel de votre précieuse adhésion au positivisme. Vous m'offrez ainsi la première exception décisive sur l'origine exclusivement intellectuelle des sympathies qu'il obtient en Angleterre. Mais le développement de la situation moderne rendra ce cas fort commun dans quelques années, en vous laissant toutefois l'honneur de cette initiative sociale, spécialement méritoire chez un théoricien, surtout d'Oxford. Néanmoins, la remarque de ma circulaire n'est que trop vraie, comme le témoignent entr'autres MM. John S. Mill. Molesworth, Grote, parmi les esprits distingués dont les sympathies positivistes demeurent jusqu'ici stériles, faute de s'étendre de la philosophie à la politique, et finalement à la religion.
Un mot de cet éclaircissement m'autorise à présumer que votre lacune actuelle envers l'instruction mathéma-
A MONSIEUR RICHARD CON6REYE qS
tique ne sera point définitive. Quoique j'ignore votre âge, il me semble permettre encore à votre judicieuse intelligence, animée d'un noble cœur, et soutenue par un caractère ferme, de faire à temps ime acquisition qui prend une importance croissante. Même quand vous ne devriez pas servir THumanité comme théoricien, cette préparation encyclopédique vous conduirait à mieux figurer parmi les éminentes influences dont votre pays aura bientôt besoin pour contenir dignement l'irruption anarchique et la transformer en énergie régénératrice.
(lo, rue Monsieur-le-Prince)
QUATRIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Congreve.
Paris, le Dimanche 7 Homère 67.
Mon cher Monsieur Congreve,
Votre demi-billet de cincf livres sterling m'étant exactement parvenu dans votre bonne lettre d'avant-hier, j'attends l'autre moitié pour vous envoyer le reçu de votre cotisation au subside positiviste de 1854.
Je suis heureux d*apprendre que Ton commence chez vous à blâmer la dégénération offensive d'une guerre dignement entreprise contre la guerre. La préface, écrite en Juillet, de mon quatrième volume, contient, à cet égard, des conseils où mes craintes sont expliquées sous forme d'espérances. Après l'évacuation du territoire ottoman, il
9$ LETTRES d'aUGUBTB GOMTB
fallait prendre une attitude de précaution, par le blocus de la Mer Noire et Ttiivernage en Bulgarie, en renonçant d'ailleurs au ridicule projet sur la Baltique. Ce qu'on aurait de piieux à faire maintenant, ce serait d'en venir là, d'après une sage levée du siège de Sébastopol, au risque d'une honte Justement méritée par la déviation. Il est étrange de vouloir constituer une situation normale en un temps où toutes les idées sont flottantes ; en sorte qu'il faut se borner, dans les relations extérieures, à maintenir le statu quo jusqu'à ce que l'anarchie intérieure soit assez dissipée. Quoique l'empire russe doive certainement se décomposer, ce n'est point à des puissances assujetties à la même destinée qu'il appartient de hâter l'accomplissement spontané de la loi sociologique qui tend à dissoudre nos monstrueuses nationalités. Si le tzar voulait récriminer, il pourrait autant prétendre à délivrer les Provençaux du joug des Parisiens, en représentant comme oppressive l'homogénéité mensongère que l'on proclame officiellement entre les Gascons et les Normands,
Le but de l'expédition occidentale se trouve déjà réalisé, puisque Tindépendance turque est préservée pour toujours, et le prestige russe irrévocablement dissipé. Toute prolongation de cette guerre est devenue radicalement vicieuse. Elle n'aboutit maintenant qu'à confirmer une fois de plus la loi que, depuis soixante ans, les événements ont tant manifestée : la défense est seule désormais susceptible de succès. Il n'existe plus, sur le globe, aucune grande population qui soit vraiment guerrière. Sous tous les aspects, la politique extérieure du positivisme se trouve pleinement confirmée par les événements.
Ici, cette expédition n'est qu*une guerre de raison, dont tout le monde commence à se lasser, de manière à constater l'extinction décisive des inclinations militaires. La bourgeoisie y redoute les dépenses militaires et les perturbations industrielles, tandis que le prolétariat craint d'y voir suspendre ou troubler, par l'essor extérieur, la régénération intérieure, qui constitue sa principale soUici-
A MONSIEUR RICHARD GON6RSVE gS
tude. Je ne crois pas que notre dictateur tienne à prolonger une situation qui ne peut s'aggraver sans compromettre radicalement son autorité. Déjà les masses passives commencent à manifester les tristes symptômes qui caractérisèrent l'aversion de la guerre pendant les dernières années de l'empire. On félicite les mères qui n'ont que des filles, et l'on projette des mariages précoces afin d'éluder la conscription. Quant à l'intérêt, d'ailleurs essentiellement factice, qu'inspire la nationalité polonaise, il ne suffirait point pour populariser une lutte grave et prolongée. Au fond, la France n'agit là que par déférence envers l'Angleterre, dont le faible gouvernement se laisse entraîner d'après une visieuse opinion publique, plus apparente que réelle, qu'un Cromwell saurait braver.
D'après la fin de votre lettre, je vois que l'intime liaison des deux puissances tend à produire une réaction salutaire en accélérant le discrédit spontané du régime parlementaire et l'avènement naturel du principe dictatorial. Un tel contact doit montrer à vos empiriques que l'irrévocable établissement de la dictature n'a nullement dégradé les Français, qui^ malgré les déelîi mations de vos journaux, n'ont aucunement cessé de tendre vers la terminaison de la révolution occidentale, dont l'ensemble du passé leur assigne l'inaltérable initiative. En dissipant les préventions mutuelles, cette fraternité poussera davantage les Anglais à nous imiter que les Français à vous admirer.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Ma récente circulaire, que je joins ici, vous serait plus tôt arrivée, si j'avais su votre adresse. L'ayant envoyée, sans aucune lettre, à Sir Erskine Perry, j'espère que cet avis indirect lui rappellera son engagement spontané de i853.
Puisque vous résidez maintenant à Londres, je vous in-
vite à faire connaissance avec M. Williamson, professeur de chimie (Universily collège, London). Après avoir été l'un de mes meilleurs élèves en mathématique, il est devenu Fun de mes principaux disciples. Les positivistes complets sont tellement rares à Londres, que ce contact sera. j*espère, agréable, et peut-être salutaire, des deux côtés.
CINQUIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Gongreve, a Wandsworth.
Paris, le Mardi 9 Descartes 67 (16 Octobre i855.)
Mon cher Monsieur Gongreve,
Vous savez que je regarde le mode normal de distribution des livres comme consistant à les donner aux lecteurs capables d'en profiter, en ne considérant aujourd'hui la vente que comme destinée surtout à couvrir les frais d'impression. Mais il est souvent difficile de discerner ceux qui méritent de tels envois, et de se mettre en contact avec eux. Gette destination et cet embarras conviennent spécialement à l'opuscule que j'ai récemment publié, sous le titre d'Appel aux conservateurs, pour faire sommairement connaître le i)ositivisme aux hommes d'Etat de tous les partis; en leur indi(}uant l'aptitude directe de la synthès'v^ universelle à systématiser dignement la politi([ue actuelle, oti leur empirisme se montre de plus en plus insuffisant.
Quand vous aurez lu ce petit écrit, j'espère que vous pourrez m'indi(]uer les noms cl domiciles de tous ceux
A MONSIEUR RICHARD GONGREVE
que vous jugerez, en Angleterre, mériter que je le leur envoie. Outre les tiommes d'état proprement^its, je voudrais en gratifier les dignes membres de Taristocratie britannique qui, soit comme cattioliques ou comme torys, gardent une attitude politiquement passive, mais en développant une noble activité de chefs agricoles dans les vastes domaines sur lesquels ils résident. Si vous êtes en mesure de me procurer ces renseignements, je vous prie de me les transmettre aussitôt que vous aurez pu les recueillir avec maturité.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
SIXIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Gongreve, a Wandsworth.
Paris, le Vendredi, 25 Moïse 68.
Mon cher Monsieur,
Voici le reçu correspondant au mandat inclus dans votre lettre du i5, qui m'est seulement parvenue le 19. Je vous remercie de la confiance avec laquelle vous m'avouez la nécessité de réduire un peu votre contribution au subside positiviste. Gela me confirme votre disposition à regarder ce concours comme ayant irrévocablement pris place parmi vos devoirs réguliers, suivant la solide nature de vos convictions, plus pratiques que théoriques. La réduction m'indique d'ailleurs que vous n'avez pas fait un mariage d'argent, ce qui constitue, de nos jowrs, un rare
98 t^ÉWRE* d'AtJOUSTB COMTE
mérite, surtout eu Angleterre^ D'ailleur»> vous restez encore le prin^p«tl souscripteur du roytLume^ttm de ia Grande-Bretagne et de TlrUnde I
Mai nouvelle circulaire, maintenant dous précise, vous apprendra llnBUflidance actueUe du «ubside; elle traite directement de cette institution, dont la destination ^ collective et non personnelle, reste mal appréciée Jusqu'ici, surtout dans le pays des souscriptions* Si vous pensée, après l'avoir lue, qu'elle peut ranimer le kèle de vos positivistes intellectuels, je vous en ferai parvenir quelques exemplaires pour la propagande, maintenant qu'une convention postale vient, m'a-t-on dit, de me permettre d'envoyer à Londres aussi facilement qu'à Berlin, Turin, ou Madrid.
• Je vous remercie de vos franches explications sur les envois britanniques de mon Appel aux conservateurs. Peut-être ai-je trop bien présumé de votre aristocratie en la croyant capable de régénérer sa politique avant que John Bull ait orageusement secoué la torpeur anglicane. Il faut pourtant avoir aujourd'hui bien peu de portée pour conserver Tillusion officielle que l'Angleterre se trouve préservée de l'agitation occidentale parce qu'elle a fait sa révolution un siècle avant la France. Si cet aveuglement persiste chez vos dandys politiques, le Gromwell prolétaire qui peut seul vous sauver ne surgira qu'après d'horribles orages. C'est ce que je commence à craindre, en reconnaissant que les aventuriers politiques qui prévalent en France depuis Mazarin sont, à tout prendre, supérieurs aux hommes d'étal de caste dont l'Angleterre semble pourvue.
Un volume important, qui me semble eon Venir à votre nature comme à vos convictions, pourrait cependant ouvrir à temps les yeux de vos meneurs officiels, avant la fin des douze ou quinze ans de suffisante tranquillité sur lesquels vous pouvez encore corniHer. Il coi\sïsterait en une Histoire positiçiste de la vraie révolution anglaise, où Ton montrerait que la régénération républicaine, avortée sous
A MONSIEUR RICHARD GONGREVE 99
Cromwell par Tinsuffisance de la doctrine et la précocité de la situation, s'est réellement prolongée dans la révolution française, qui va maintenant l'accomplir sous la religion universelle. Ma philosophie de l'histoire vous est, je crois, assez familière, pour que vous en puissiez dignement exécuter une telle application, qui pourrait exercer une heureuse influence sur les hommes vraiment avancés des deux pays. Toutefois, j'ignore si votre position vous laisse le degré d'indépendance qu'exigerait un tel travail, auquel un in-8° de 600 pages me semblerait pouvoir suffire, de manière à pouvoir être, sans précipitation, publiée dans l'année iSSg. C'est l'un de ces nombreux épisodes que ma principale carrière me conduit à concevoir, quoiqu'elle m'empêche de les exécuter, puisque je vais commencer Vendredi prochain i^r Février mon volume promis pour Octobre de Logique positwe ou Philosophie mathématique, qui formera la première partie de ma Synthèse subjec- ^rVe, ma troisième et dernière construction, non moins étendue que ma Politique positive ou ma Philosophie positive.
Les ouvertures que vous m'indiquez pour l'envoi de mon Appel me conviennent davantage que vous ne Tavez espéré. Si vous pouviez vous charger des distributions britanniques, je me bornerais à vous envoyer le nombre d'exemplaires que vous m'indiqueriez, y compris les trois lords que vous me signalez. Autrement, je ferais d'ici les envois, en y plaçant, d'après votre liste, les suscriptions et domiciles.
Dans le cours du mois d'Août dernier, j'eus la visite d'un de vos principaux agitateurs, M. Holyoake (147, Fleet Street), qui me proposa de traduire séparément en anglais le tome 3«* de ma Politique, sous son titre propre de Philosophie de Vhistoire^ afin de rompre la conspiration du silence organisée contre la religion positive par mes prdneuw philosophiques, John Mill, Lewes, etc. Une lettre importante que j'écrivis ensuite à ce personnage sur ce sujet est restée sans aucune réponse, même pendant son entrevne A Manchester avec mon excellent disciple M. John
lOO LETTRES D 'AUGUSTE COMTE
Fisher de cette ville. Je vous serais fort obligé si vous pouviez voir, en mon nom, M. Holyoake, pour savoir s'il veut réellement entreprendre cette opération, que je pourrais, à son défaut, confier à d'autres auxiliaires, moins absorbés par les menées démagogiques du chef des sécularistes.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
SEPTIÈME LETTRE
A Monsieur Richard Gongreve a Wandsworth.
Paris, le Jeudi 24 Sainl-Paul 68 (12 Juin 1856).
Mon cher Monsieur Gongreve,
J'ai reçu Lundi votre bonne, quoique tardive, lettre du 2 Juin, et les deux volumes qui raccompagnaient. L'un ne peut guère me servir, parce que, Bonaparte n'ayant encore rétrogradé que jusqu'au latin quand je fis mes classes, je ne sais pas le grec, ce que j'ai trop tard regretté. Mais, en vous remerciant de ce double hommage, je me réserve de lire, par exception à mon régime cérébral, votre opuscule liistorique, aussitcU que j'aurai fini le volume auquel je travaille sans relâche depuis le i^^^ Février, et que ma dernière circulaire a promis pour Octobre.
Régénérant Tensemble des éludes mathématiques, il doit spécialement intéresser la jeunesse avancée dont vous me parlez, et qui se trouve mieux dégagée chez vous qu'ici des préjugés théoriques, sinon classiques, du moins
A MONSIEUR RICHARD CONGREVE lOI
académiques. Quoique les vrais positivistes soient encore rares en Angleterre, j'espère qu'ils ne tarderont pas à s'y multiplier, sous Fimpulsion renaissante des aspirations progressistes, suspendues pendant l'épisode militaire résulté de l'incident russe. Vous avez déjà cessé d'être le principal souscripteur britannique, par suite d'une souscription de cinq guinées récemment venue d'Edinburgh. D'après les dispositions que vous me témoignez envers le projet d'ouvrage que je vous avais dernièrement indiqué, je puis espérer que vous saurez finalement entreprendre un travail très opportun auquel vous me semblez fort apte, suivant une appréciation personnelle où je dois être plus compétent que vous. Il est grand temps que les vrais positivistes, sortant de leur inertie, s'élèvent à la mission résultée de la situation actuelle de leur doctrine au milieu des anarchistes et rétrogrades qui se disputent le pouvoir occidental. Leur foi, maintenant complète, leur permet d'offrir des solutions décisives et concordantes sur toutes les questions de passé, d'avenir, et même de présent, qui peuvent jamais surgir, en développant toujours le caractère que j'ai récemment résumé par ce vers systématique :
Conciliant en fait, inflexible en principe.
C'est donc à nous qu'il appartient de saisir partout la direction générale de l'opinion publique, en n'oubliant jamais que la présidence se caractérise par l'iniliative, maintenant abandonnée à des écrivains non moins incapables qu'indignes de l'ascendant spirituel. Nous devons, même en France, renoncer à toute prétention immédiate au pouvoir politique, qui doit finalement être transmis à nos hommes d'état, par le libre choix des gouvernements que l'expérience aura suffisamment disposés à reconnaître que le positiviisme peut seul surmonter le communisme. Ainsi devenu purement spirituelle pour une douzaine d'années, notre intervention doit bientôt plaire aux chefs ac-
lOâ LETTRES D AUGUSTE COMTE
tuels,en détournant de l'agitation politique pour régénérer les opinions et les mœurs, et disposant à conserver les dominateurs quelconques, qui ne sauraient accueillir des conseils d'avenir qu'en ayant sécurité sur leur présente autorité. L'élévation et la liberté de notre attitude doivent aussi nous attirer le respect et raflection des gouvernés, qui nous verront bientôt comme seuls capables de poser, d'examiner et de résoudre les questions vraiment sociales,toujours incompatibles avec les luttes révolutionnaires. Purs d'ambition temporelle, nous aurons promptement obtenu l'indépendance qu'exige notre ascendant spirituel, qui peut beaucoup grandir sans que nous soyons très nombreux, pourvu que notre zèle et notre union soient au niveau de notre foi.
Le priviPge de liberté, qui d'abord semblait restreint à mes volumes, a maintenant atteint mes brochures, et même ces Circulaires où j'ouvre chaque année en proclamant la République Occidentale sous le timbre impérial, qui protège leur transport légal. D'après l'opuscule de M. de Constant, et ne fût-ce que par son audacieuse épigraphe, l'expérience a déjà constaté que ce privilège, fondé sur nos garanties d'ordre, ne m'est pas personnel, et s'étend à tous les vrais positivistes, plus redoutés des révolutionnaires que des rétrogrades. 11 ne nous manque réellement qu'une plus grande liberté d'exposition orale, qui, sans nous être indispensable, seconderait notre influence, et je crois que nous l'obtiendrons^ môme en France, si nous savons dignement développer notre attitude normale. J'ai récemment déclaré, dans une réunion religieuse, que je ne ferai plus aucun cours proprement dit, ne devant désormais prendre la parole en public que comme prêtre de l'Humanité, dans le Panthéon que j'ai déjà demandé, d'après mon aptitude exclusive à réaliser le culte des grands hommes, pour lequel ce temple fut solennellement institué. Mais tous mes- dignes disciples peuvent et doivent faire les leçons publiques dont je dois maintenant m'abstenir, et pour lesquelles je m'efforcerai
A MONftlKUB I^IQQAHP CONQRÇVE lo3
de leur faire ^icoopder la liberté suffisante, qui d*aiUeur« existe déjà ehe% vous, du luoiaa à Vusage des homme» sissex indépeudants*
Nous devons spécialement aborder les questions inter* nationales, où nos principes seront mieux accueillis que dans les aflkires intérieures, eu pouvant môme espérer l'adhésion de quelques gouvernements, envers un ordre de relations plus troublé qu'aucun autre, et par lequel a commencé la révolution occidentale, après que la papauté Alt politiquement annulée. La disposition, qui doit nous caractériser, à tout obtenir en modifiant les opinions et les mœurs d'après la conviction et la persuasion, devient surtout fï'appante envers des problèmes que Ton est généralement accoutumé, depuis cinq siècles, à traiter par la violence, illégale ou légale. D'après le sentiment, récemment stimulé, du besoin de consolider et développer les liens occidentaux, ce genre d'appel à l'opinion publique est devenu spécialement opportun.
Voilà comment je me suis trouvé conduit à placer à l'ordre du jour occidental, poiu* installer la diplomatie positiviste, la paisible restitution de Gibraltar à l'Espagne, que les positivistes anglais doivent dignement demander, sans attendre l'initiative du journalisme ou du parlement, ni les réclamations espagnoles. Prolongée depuis un siècle et demi, cette usurpation n'est pas plus excusable que celle de Calais, qui, quoique ayant duré deux siècles, ne trouverait pas un seul apologiste aujourd'hui. Mais une telle question ne peut être dignement introduite que par des positivistes britanniques, afin de mieux caractériser la solution libre et pacifique qui doit seule lui convenir. Le sacrifice matériel étant ici minime, le profit moral d'une telle réformation n'en serait que mieux appréciable, et ferait bientôt surgir de la même doctrine des applications plus décisives mais plus difficiles, surtout en faisant appel au public germanique pour faire paisiblement cesser Toppression de l'Italie par l'Autriche. En morale, comme en
Io4 LETTRES D* AUGUSTE COMTE
logique, il importe que les maximes importantes soient d'abord introduites envers des questions faciles.
Par ces motifs, j'ai récemment appelé, sur la question de Gibraltar, l'attention spéciale d'un de mes meilleurs disciples, M. John Fisher, jeune médecin de Manchester, en l'invitant à communiquer cette ouverture aux vrais positivistes britanniques, pour concerter le mode d'introduction, qu'ils peuvent seuls déterminer. Je dois spécialement vous informer de cette mission collective, puisque vous figurez, dans le testament que j'ai dernièrement rédigé, comme l'un des trois membres déjà désignés parmi les sept du contingent britannique au Comité Positif que j'annonçai, dès 1842, pour diriger la réorganisation occidentale. Les deux autres sont M. Fisher, que je viens de mentionner, et M. Henry Edger, qui, d'attomey pendant plusieurs années à Londres, est devenu cultivateur à Long-Island (New- York), où je le regarde, de cœur, d'esprit, et de caractère, comme l'éminent fondateur de notre église américaine : il est de votre âge, marié comme vous, et de plus père de trois enfants.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. Il ne faut pas que j'oublie l'adresse qu'exigent les remerciements que vous projetez : à M. le baron W. de Constant-Rebecque, Capitaine de frégate en retraite, à La Haye {Hollande),
A MONSIEUR RICHARD CONGRE VE Io5
HUITIÈME LETTRE
A Monsieur R. Gongreve, a Wandsworth.
Paris, le Dimanche i3 Descartes G8.
Mon cher Monsieur Gongreve,
Voici le reçu correspondant au billet, déjà payé, dont votre bonne lettre d'avant-hier contenait la seconde moitié. Je vois avec satisfaction ce témoignage décisif d'une nouvelle adhésion, probablement due à votre zèle. Le subside positiviste a toujours eu quelques souscripteurs anonymes dont plusieurs ont prouvé, par leur dévouement et leur persévérance, que cette exception n*a rien de fâcheux quand elle est assez motivée.
Depuis un mois je suis entièrement quitte de mon non* veau volume, sans excepter la- dédicace et la préface. J'ai fait immédiatement usage de cette pleine disponibilité pour acquitter ma cordiale promesse d'une juste exception, envers votre opuscule historique, à mon heureux régime d'entière abstinence de lectures. Ne croyant pas avoir l'occasion de vous écrire bientôt, j'ai chargé M. Fisher, avec qui je suis en correspondance réglée, de vous témoigner, comme je vois qu'il l'a déjà fait, ma satisfaction d'une telle communication. Recevez mes félicitations spéciales pour avoir noblement proclamé, devant un auditoire britannique, le principe de la séparation des deux puissances et l'opportunité du régime dictatorial. En qualifiant incidemment de socialisme impérial le gouvernement actuel de la France, vous en avez heureusement caractérisé le succès passager, essentiellement fondé sur sa tendance empiriquement socialiste. L'ensemble de votre travail historique indique une profonde appréciation de la vraie philosophie de Thistoire. U me fait donc espérer que
Io6 LBTTHBS D'AUaUaTB GOMTR
VOUS oserez convenablement aborder VHistoire positiciste de la révolnUon anglaise, qui pourrait tant seconder l'élaboration régénératrice, en France comme en Angleterre, par une saine appréciation de l'intime connexité des deux destinées.
Je suis heureux d'apprendre que vous avez irrévocablement 'commencé « Gibraltar ». L'opportunité de cet opuscule peut lui procurer un suocès capable de caractériser l'initiative positiviste auprès des empiriques qui croient aujourd'hui gouverner l'Occident.
M. Fisher m'avait spécialement annoncé que vous étiez habituellement souffrant depuis notre dernière entrevue. Vous m'avez heureusement rassuré par l'annonce d'une amélioration déjà réelle et bientôt complète, qui vous rendra le plein usage de votre valeur cérébrale.
La bonne entrevue que vous venez d'avoir avec M, Hutton et vos récents rapports avec M, Fisher me semblent rf'im excellent augure pour témoigner la disposition de* vrais positivistes à constituer et développer Funion qui leur manque et d'où doit aujourd'hui dépendre leur influence. On peut déjà s'étonner que, d'après une doctrine aussi complète^ ils prennent si peu d'ascendant dans un milieu sans consistance, qui ne leur résiste que par son inertie. Cela tient surtout à Finsuffisance de leur union et de leur dévouement, en vertu de leurs anciennes habitudes révolutionnaires de défiance et d'insubordination, qui disposent chacun d'eux à s'isoler des autres et môme du chef.
Par les deux symptômes spécialement indiqués dans votre lettre, on peut déjà regarder le milieu britannique comme inclinant vers le positivisme, surtout vu la tendance des ambitieux à s'en emparer. Mais vous avez bien raison de traiter comme essentiellement stériles» sauf à titre d'indices, les adhésions qui ne sont pas avouées. Depuis que le positivisme est pleinement institué, son avènement est peu secondé par des emprunts isolés et déguisés ; on ne doit désormais juger efficaces que les actes
A MONSIEUR RICHARD GONORBYE I07
décisifs de reconnaissance du pouvoir spirituel qu'il a directement inauguré : l'opuscule de M. de Constant fournit le type d'une telle assistance, chez ceux qui peuvent en remplir les conditions normales.
Toutefois, les ambitieux qui voudront politiquement exploiter le positivisme seront bientôt entraînés au delà de leurs intentions initiales, par l'obligation de devenir religieux pour exercer une véritable action sociale. Jusqu'à ce qu'on tende ouvertement à remplacer Dieu par l'Humanité» l'anglicanisme résistera, comme le catholicisme, aux impulsions rénovatrices, parce qu'elles resteront anarchiques. La religion positive a seule concilié l'ordre et le progrès, qui ne peuvent aujourd'hui s'élaborer l'un sans l'autre . Si la régénération occidentale avorta sous Cromwell, c'est surtout d'après son insuffisance religieuse, due à sa précocité. Dans une situation où toutes les conditions humaines sont simultanément troublées, on ne peut rien guérir radicalement qu'avec une doctrine capable de tout embrasser.
11 faut se féliciter que les progressistes italiens sentent l'inanité des idées et des hommes révolutionnaires. Cela les conduira, j'espère, à purifier leur cause spéciale, en écartant l'unité chimérique et perturbatrice pour se concentrer vers ime juste indépendance. Mais, en faisant un pas de plus, ils n'attendront ce résultat que de la réorganisation spirituelle, en renonçant aux efforts matériels, même officiels, qui ne feraient qu'aggraver leur position. Rien n'est possible, en Italie, qu'en substituant la religion parisienne à la religion romaine : toute autre direction y sera stérile, quoique celle-là doive y rencontrer des obstacles spéciaux, surtout d'après les vieux préjugés latins sur la ville éternelle, irrévocablement devenue envers Paris une ville de province. Pour aflranchir la Lombardie, il faut dignement invoquer le public germanique contre le joug autrichien, et le positivisme est seul capable d'un tel appel. Auguste Comte.
Tout à vous. (10, pue Monsieur-le-Ppince.)
NEUVIÈME LETTRE
A Monsieur Congre ve, a Wandsworth.
Paris, le Lundi aSBichat 68.
Mon cher Monsieur Gongreve,
Par suite de dérangements, je n*ai lu qu'hier votre Gibraltar, que j'avais pourtant reçu Mercredi dernier. Quoique je compte le relire, j'éprouve déjà le besoin de vous témoigner, spécialement et directement, ma profonde satisfaction pour cet éminent opuscule, où domine une combinaison soutenue de noblesse et de sagesse. Sa première partie est vraiment admirable, tant moralement qu'intellectuellement : elle prouve , comme l'indiquait votre opuscule précédent, que vous vous êtes dignement approprié ma philosophie de l'histoire, principal caractère du positivisme social.
Appréciée subjectivement, la combinaison de ces deux publications doit profondément réagir sur l'ensemble de votre carrière. Elle caractérise, aux yeux de tous, votre attitude philosophique et politique. J'y vois aussi la préparation décisive de travaux plus importants, et surtout j'y confirme l'espoir de voir bientôt réalisée mon invitation sur votre histoire positiviste de la vraie révolution anglaise.
Gibraltar me semble utilement comporter deux traductions : l'une française, l'autre espagnole, que je vais prochainement proposer à deux de mes meilleurs disciples, capables d'y joindre les préfaces convenables. Envers l'un d'eux, cette mission, s'il l'accepte, servira de préparation
A MONSIEUR RICHARD CONGRE VE lOf)
à l'appel que je Tinviterai de faire, en temps opportun, au public germanique en faveur de notre malheureuse Italie. A vous toujours reviendra Thonneur d'avoir spécialement inauguré la diplomatie positiviste, en faisant pacifiquement rendre Timprenable Gibraltar.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.^
DIXIÈME LETTRE
A Monsieur R. Congreve, a Londres.
Paris, le Dimanche 4 Moïse 6U,
Mon cher Monsieur Congreve,
Voici le reçu correspondant au billet dont les deux nicntiés me sont successivement parvenues le lendemain de leur envoi. Je vous remercie de vos bons souhaits pour la présente année de pure préparation méditative. Comptaul dignement employer ma longévité, j'ose naïvement aspirer à celle de Hobbes, ou môme de Fontenelle.
Sur mon invitation, Gibraltar vient d'être convenablement signalé, comme événement social, dans le N*^ du 3i Décembre de VEco Hispano-Americano. Ce journal bimejisuel, très répandu dans toute TAmérique espagnole, est dirigé, sous la devise Ordenj- ProgresOy par Tun de mes meilleurs disciples. M. Florez, espagnol résidant à Paris. J'espère que cette annonce motivée est seulement l'indiee d'une prochaine traduction de votre éminent opuscule, un du moins, d'im examen détaillé.
lïO LETTRES D AUGUSTE COMTE
Quoique M. Holyoacke ne me semble finalement pouvoir jamais être qu'un pur agitateur, son crédit, bien ou mal acquis, parmi les prolétaires anglais, peut vous servir à faire mieux pénétrer Gibniltar dans le milieu le plus propre à Faccueillir.
Je suis heureux d*apprendre que vous comptez bientôt fraterniser avec M. Edger, que je regarde comme un homme vraiment éminent, à la fois de cœur, d'esprit, et même de caractère. Il est d'ailleurs à peu près de votre âge, marié comme vous, et de plus père de quatre enfants. En cas que M. Fisher ne vous ait pas encore envoyé son adresse, la voici : M. Henry Ed^r, Modem Times, Thompson' s Station, Long'Island, Etat de New- York.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
ONZIÈME LETTRE
A Monsieur R. Gongreve, a Wandsworth (London).
Paris, fio, rue Moii«ieuivlc-Prmoc>. , Le Jeudi i" Archimède 69.
Mon cher Monsieur Gongreve,
D'après votre précieuse lettre de Dimanche, que j'ai reçue avant-hier, celle dont vous m'y parlez a certainement subi la même mésaventure postale qu'une autreéma* née, en Décembre dernier, du jeune professeur Ingram de Dublin. Je me sens bien heureux que vous soyez scrupuleusement revenu sur Timportante annonce qu elle conte-