QUARANTE-SEPTIÈME LETTRE
Paris, le lundi i" Homère 67.
Mon cher disciple.
Votre petite lettre de lundi dernier m'ayant annoncé celle de jeudi, j'ai cru devoir attendre celle-ci, qui m'est parvenue avant hier soir, pour vous envoyer le reçu cijoint.
Je vous félicite d'avoir spontanément apprécié la déplorable déviation dont j'avais, dans ma dernière préface, plus souhaité qu'espéré que la sagesse diplomatique saurait préserver les occidentaux, malgré l'entrainement militaire et les rodomontades du journalisme anglais. La sainte guerre entreprise contre la guerre à dégénéré maintenant en une agression folle, et même coupable, qui transporte la morale du côté du tsar, puisqu'il se défend. Au lieu de s'obstiner puérilement dans cette faute, il faudrait aujourd'hui lever, au risque d'une honte méritée, un siège vicieux, et prendre enfin l'attitude de pure précaution, qui devait prévaloir après l'évacuation du territoire ottoman, en hivernant en Bulgarie, et bloquant la mer Noire, sans persister d'ailleurs dans le ridicule blocus de la Baltique. Il est clair que la politique positiviste indiquait directement cette conduite, dont tous les hommes d'état se seraient félicités, au lieu de regrets que doit leur inspirer une marche désastreuse. Cette triste expérience les disposera peut-être à sentir une théorie qui guide le
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présent d'après Favenir déduit du passé, permet d'éviter de grandes fautes chez les praticiens, et les rend capables de résister aux aberrations spontanées ou provoquées de l'opinion publique. Quoi qu'il en soit, j'espère que la médiation de l'Autriche et de la Prusse va bientôt terminer une lutte devenue vicieuse, qui d'ailleurs ne repose, d'aucun côté, sur des impulsions profondes ni populaires. Sa funeste prolongation fait de plus en plus ressortir l'intime aversion des occidentaux pour l'existence militaire, et même l'absence de toute inclination vraiment guerrière sur le globe entier, où, depuis soixante ans, le succès n'a jamais couronné que la défense.
L'appel que vous avez sagement remarqué, dans ma dernière circulaire, à l'ensemble des théologistes sincères se trouvera spécialement développé par un opuscule exceptionnel. J'y constituerai ralliance religieuse qui liguera, sous le positivisme, d'abord les catholiques, puis les mulsulmans, enfin les protestants aspirant à la reconstruction du pouvoir spirituel; et même les déistes et panthéistes, s'il en est, chez lesquels le principe de la séparation des deux puissances ait prévalu sur les tendances révolutionnaires. Ayant maintenant achevé la génération d'enfantement, le positivisme commence celle d'installation, que mon prochain opuscule ouvrira, j'espère, dans dés dispositions vraiment conciliantes, propres à rallier les âmes d'élite de tous les partis autour du noyau régénérateur qui, comme vous l'avez judicieusement senti, ne constitue point un parti, par cela môme qu'il embrasse l'ensemble de la solution.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Princc.)