‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 11 sur 59 · QUARANTE-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTE-HUITIÈME LETTRE

Paris, le vendredi 19 Homère 67.

Mon cher disciple,

Votre lettre de dimanche m'a doublement reproduit avant-hier la précieuse satisfaction que vous m'avez souvent procurée, de voir mes vrais disciples spontanément concorder avec moi dans Tappréciation journalière des événements quelconques. Toutefois, envers les premiers cas, je vous invite à vous garantir davantage des impressions extérieures qui tendent à vous y faire attacher trop d'importance. En se plaçant, comme le doit tout vrai philosophe, au point de vue de la postérité, ma qualiiication d'incident russe, quoiqu'elle ait choqué des esprits superficiels, convient seule à cette situation exceptionnelle et l'on ne saurait Sippelev phase militaire un épisode principalement caractérisé par la manifestation décisive de la répugnance spontanée que l'activité guerrière inspire maintenant à toutes les populations occidentales, sauf les journalistes anglais qu'il faudrait envoyer conquérir la Crimée. Quelque aggravation que l'empirisme y puisse susciter, cet événement anormal ne peut que développer la confirmation qu'il a déjà procurée à la politique extérieure du positivisme. Sa déplorable prolongation ferait de plus en plus sentir combien est désastreuse une routine qui livre le repos du monde aux coupables ambitions des aventuriers germaniques, dont se compose l'état-major moscovite, combinées avec l'enthousiasme factice des rhé-

â4o LETTRES d'AUGUSTE COMTE

leurs britanniques, sans que, des deux parts, les gouvernements et les populations puissent éviter des impulsions pourtant contraires à leurs vraies tendances, mais secondées par leur commun défaut de doctrine réelle .

11 faut sans doute blâmer la pression exercée par les deux puissances principales pour contraindre le reste de rOccident à des manifestations actives qui ne sont nulle* ment nécessaires à la répression collective. Cette aberration est d'autant plus regrettable qu'elle tend à diminuer la spontanéité du concours positif à l'œuvre comnîune. Néanmoins il faut y voir une confuse indication de la coopération habituelle de tous les peuples occidentaux envers la police générale du Globe. L'empirisme tend aussi vers la fonction systématisée par le positivisme d'une marine occidentale, destinée, comme gendarmerie maritime, à protéger la libre navigation, aussi bien contre l'insolence russe que contre la piraterie malaise. Mais il est absurde de convertir en terrestre un concours qui devrait être purement moral chez la plupart des occidentaux.

Pour peu que cette lutte se prolonge et s'aggrave, elle ne tendra pas moins à confirmer la politique positiviste au dedans qu'au dehors. Car, elle fera sentir combien il est absurde de fonder la constitution officielle des occidentaux sur le christianisme pendant qu'ils se réunissent pour soutenir les musulmans contre les chrétiens. En même temps, ces contacts tendent à ruiner le système d'hypocrisie dans son principal siège, en émancipant les soldats anglais par les militaires français, qui sont autant de missionnaires volontaires. La propagation jacobine que la politique britannique s'efforça de prévenir, sous Pitt, en faisant la guerre à la France, se trouve ainsi résulter d'une alliance que les chefs anglicans sont spontanément conduits à regarder comme la base de leur régime actuel. Tout tend donc à changer radicalement les attitudes officielles, en plaçant l'occident dans une situation qui déroute le vieil empirisme, et que le positivisme peut seul diriger en l'expliquant.

LETTRES D*AUGUSTE COMTE ^^l

Je n'ai rien à rectifier envers le second objet de votre lettre, qui me suscite seulement quelques développements et compléments.

Vers la fin de septembre, le Directeur de la Revue de V Instruction publique m'écrivit pour me prier d'accorder, à cette publication hebdomadaire^ un exemplaire complet de ma Politique positive, dont elle devait rendre un compte que ce billet me fit supposer, quoique hostile, sinon sérieux, du moins décent, en sorte que je n'hésitai point à donner immédiatement ies quatre volumes et même le catéchisme. Au lieu de cela, vous connaissez l'ignoble critique qui résulte de cette concession, chez un écrivain, aussi dépourvu d'esprit que de cœur, et j'aime à croire que ce langage, ou la mauvaise foi concourt avec la malveillance, est blâmé déjà par le chef de ce recueil, où l'article a probablement passé sans examen préalable. Quoi qu'il en soit, on a complété l'outrage en osant m'envoyer directement un exemplaire de ce numéro, le jour même qu'il a paru. La brièveté de l'article m'a poussé malheureusement à la lire aussitôt, parce que je me trouvais disponible. Cette infraction passagère à ma salutaire hygiène s'est trouvée immédiatement punie par quelques heures d'irritation solitaire, qui du moins me préserveront de jamais renouveler une pareille imprudence. Elle ne m'a servi qu'à confirmer la prévision de ma dernière préface sur l'impossibilité de voir surgir, envers le positivisme, autre chose que des injures ou des calomnies chez les métaphysiciens français, tandis que, des britanniques ou des germaniques, nous pouvons attendre des attaques aussi courtoises que celle de New- York. J'ai dû d'ailleurs aussi constater l'effroi qu'inspire à nos psychologues l'avènement insurmontable de la religion positive, et mesurei" aussi la fausse position où s'est placé M. Littré, désormais en butte à d'étranges éloges.

Une communication toute récente me permet de vous indiquer d'où vient l'ignoble article. Son auteur est professeur de philosophie à la faculté des lettres, demière-

mcntinstituéeàDouai. M. de Blignières, récemment nommé capitaine d'artillerie, se trouve attaché définitivement à la fonderie de cette ville, comme il Tavait demandé spécialement. Il est donc le témoin involontaire des attaques journalières, dont ce personnage honore le positivisme dans sa chaire, où surtout il poursuit le tableau cérébral, en anathématisant Gall et moi. J'espère pourtantque mon digne disciple saura convenablement imiter mon inaltérable silence envers de telles critiques, et qu'il se bornera toujours à profiter de ces occasions pour faire connaître notre doctrine, comme il vient de le faire en me demandant de nouveaux exemplaires du tableau cérébral.

La sage réserve du clergé catholique formera comme vous l'avez senti parfaitement un contraste croissant avec les animosités protestantes ou déistes. Nous tendons aussi vers la réalisation du vœu que j'émis en 1889, dans une note du tome IV de la Phiosophie positwe, sur l'accord du positivisme et du catholicisme pour écarter de toute discussion le protestantisme, comme incapable d'aucun résultat. Au fond le triomphe de l'Humanité sur Dieu se réduit maintenant à faire irrévocablement prévaloir le nous sur le moi. Quelque personnelle que soit la doctrine théologique^ la sagesse sacerdotale l'a rendue empiriquement sociale. Mais la métaphysique ne peut jamais être ([u'individuelle, de manière à susciter des dispositions autant rétrogrades qu'anarchiques, en niant toute division des deux pouvoirs, pour tendre vers la pédantocratie rêvée parles sophistes grecs. Voilà donc nos vrais ennemis, tandis que le clergé catholique verra bientôt en nous des héritiers, et même des défenseurs contre l'oppression qui les menace, si les trois parties du budget théorique ne sont pas supprimées simultanément. C'est pourquoi je compte recruter un centième des prêtres français, tandis que je n'espère pas convertir un millième de nos pédants.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

Page 1