QUARANTE-SIXIÈME LETTRE
Paris, le vendredi la Moïse 67.
Mon cher disciple,
Je suis très touché des témoignages par lesquels votre bonne lettre de - vendredi dernier, vous associe spécialement à la cordiale manifestation collectivement accomplie quelques jours auparavant. Votre noble sollicitude pour un digne accomplissement du difficile apprentissage que vous avez spontanément entrepris m*a procuré la satis, faction de terminer Tannée où j'ai fini mon principal ouvrage, en vous indiquant une heureuse anticipation sur le plus important des trois traités qui doivent compléter ma carrière. La théorie synthétique des maladies se trouve ainsi résumée par la définition sociologique du cerveau^ comme appareil de l'action des morts sur les vivants. On peut dès lors apprécier combien Tanarchie occidentale constitue une véritable maladie, puisqu'elle consiste surtout dans une insurrection continue des vivants contre les morts, ce qui tend directement à produire un trouble chronique de l'économie cérébrale. Mais vous pouvez, mieux lier la médecine à la morale en formulant ainsi la définition subjective du cerveau : Le double placenta permanent entre V homme et l'Humanité, Il importe de dire double, afin de distinguer toujours les deux ordres simultanés de relations subjectives, d'une part avec le passé, de l'autre . ^nvers l'avenir. Cela fait
mieux ressortir la gravité de la maladie occidentale, qui tend à rompre le placenta dans les deux sens.
Vos nobles regrets et votre digne résignation sur Texil volontaire que vous avez dû vous imposer, pour deux ou trois ans, me rappellent lé nouveau - point de vu^ sous lequel j'ai signalé le positivisme à nos confrères, le premier jour de cette année. Il consiste à caractériser les satisfactions patriotiques que la religion de THumanité vient procurer aux vrais positivistes, en leur représentant, Paris comme la patrie adoptive des âmes d'élite, qui s'y groupent activement pour procurer à la sainte cité l'empire spirituel que lui destine l'ensemble de l'initiation humaine, en la purifiant de toute domination temporelle. Depuis la fin du moyen-âge les occidentaux n'ont plus de patrie proprement dite, vu l'exorbitante extension des agrégations politiques : de sorte qu'ils sont obligés de passer sans intermédiaire de la famille à l'Humanité; ce qui doit directement compromettre l'évolution de la sociabilité. Paris qui, peuplé surtout de gens qui n'y sont pas nés, semble plus qu'aucune autre cité, manquer de caractère patriotique, tend, au contraire, à devenir le seul foyer de patriotisme qui puisse exister aujourd'hui. Celte destinée est déjà devenue sensible au siècle dernier, quand Paris a dirigé l'élaboration préparatoire de la régénération universelle, et l'exploiion de la grande crise a profondément manifesté cette tendance, mais c'est au positivisme qu'il appartient de la développer, en érigeant Paris en Métropole nécessaire de la religion finale. Les âmes d'élite qui participent à cette sainte incorporation de la planète humaine autour de Paris auront, en faisant prévaloir dignement leur patrie adoptive; le bonheur de servir aussi leur cité natale, en l'affranchissant d'une centralisation tyrannique.
Ainsi conçue, la destinée de Paris devient incomparable, comme devant surpasser, non seulement la présidence intellectuelle d'Athènes, mais aussi la suprématie sociale de Rome. Le seul patriotisme qui se soit développé
depuis la fin du moyen-âge, c'est-à-dire celui des Anglais» n'a jamais comporté la plénitude du patriotisme parisien, parce qu'il était souillé 4'exploitation égoïste envers le reste de l'Humanité, ce qui le rendit fort inférieur au patriotisme romain.
Ces indications ne doivent point augmenter vos regiets, puisque vous n'êtes provisoirement éloigné de Paris, qu afin de vous mieux préparer à venir bientôt exercer réminente coopération, qui vous est, j'espère, dévolue, aux incomparables destinées de la ville des philosophes. Une patrie spirituelle offre d'ailleurs l'avantage qu'on y peut être incorporé sans l'habiter, pourvu qu'on se maintienne en pleine communion avec ses concitoyens.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsîeup-le-Prince.)
P. S. — Ma circulaire s'imprime, et je vous en expédierai, la semaine prochaine, les exemplaires destinés au ' foyer provençal, plus quelques-uns pour la propagande. En vous quittant, je vais écrire à M. Segond qui vient de m'adresser, de Milan, une excellente lettre, où l'on sent déjà la réaction cérébrale du voyage décisif qu'il a spontanément entrepris.
Suivant Tusage qui fixe le payement de la pension Francelle au dernier jeudi du premier mois de chaque trimestre, je payerai le dixième trimestre le jeudi 25 janvier.