QUARANTE-NEUVIÈME LETTRE
Paris, le samedi i3 Arisle 67.
cher disciple,
Votre lettre de hKudi, lue le surlendemain, m'a de nouveau prouvé combien vous vous êtes assimulé ma récente conception sur la théorie synthétique de la maladie, puisque vous étendez jusqu'aux cas individuels ce que j'avais seulement indiqué pour les collectifs. Une telle extension exige beaucoup de circonspection, aftn de ne pas rapporter aux influences normales ce qui résulte des sources exceptionnelles, négligeables envers les masses, mais souvent prépondérantes chez les individus.
Toutefois le cas actuel, ne vous a point offert cette méprise, puisque l'événement comporte réellement l'explication que vous proposez. On peut regarder le tsar Nicolas, comme ayant été seulement en opposition avec l'Humanité, car son aberration se trouvait d'avance condamnée, à ses propres yeux, par la noble résistance à laquelle sa jeunesse avait dignement concouru. Quand notre dictateur à proclamé que le temps des conquêtes est irrévocablement terminé, cette conviction était déjà familière aux autres chefs, et n'avait de mérite chez lui qu'à raison de ses antécédents personnels. En rêvant le Bas- Empire, le feu tsar se trouvait donc dans une contradiction
radicale avec les principes unanimement professés par les souverains qui se liguèrent contre l'invasion de Bonaparte. Dès lors sa conduite a dû lui susciter une profonde rupture de Tunité cérébrale, d'où sa mort a pu naturellement résulter.
C'est à quoi Ton s'expose en se plaçant dans une grave contradiction avec son temps, même sans être souverain. La dernière visite que me fit M. Littré (i®r janvier) me permit de remarquer chez lui cette triste loi, d'après le trouble continu que me semble éprouver sa santé par suite de son irritation chronique contre la situation dictatoriale, qu'il ne pourra jamais accepter. Sous la permanence de tels conflits, la moindre perturbation émanée du dehors trouve le dedans incapable de résister, et l'on voit survenir une catastrophe empiriquement rapportée à l'iafluence extérieure, qui n'en est que l'occasion. Quoiqu'il semble paradoxal de représenter le positivisme comme une garantie de santé, cette aptitude ne saurait étonner ceux qui savent combien l'existence corporelle dépend de l'harmonie cérébrale. Vous avez donc raison de penser qu'on ne peut impunément rester anarchique ou rétrograde, puisque le bonheur personnel ne saurait surtoutaujourd'hui devenir indépendant de l'ordre universel.
Je sais que l'ignoble attaque dont m'a gratifié le journal des pédants est maintenant terminée, d'une manière vraiment digne du début. Nous pouvons déjà compter que le positivisme ne sera jamais l'objet, du moins en France, d'hostilités honorables. On hésitera toujours à se déclarer ouvertement contre une doctrine qui perfectionne autant le sentiment que la raison et l'activité.
La noble déclaration qui termine votre lettre, ne m'a nullement surpris, de la part d'une âme aussi capable de sentir la réserve qu'exige l'appréciation de mon utopie féminine. Plus vous méditerez sur cette conception décisive, mieux vous reconnaîtrez qu'elle institue, à tous égards, un résumé synthétique du positivisme ; c'est une sécante parallèle à l'asymptote quoique je ne puisse
encore déterminer en quel point elle coupe la courbe. En effet Tasymptote correspondante consisterait dans une entière atrophie des parties latérales du cervelet, propres à l'instinct sexuel. Or, sans que nous puissions y parvenir, la procréation purement féminine nous en rapprochera de plus en plus, en diminuant graduellement, par l'hérédité, chez les hommes ainsi formés, le penchant et Torgane qui constitue le vrai péché originel plus qu'aucune autre partie de Tégoïsme.
Déjà les répugnances que cette conception avait spontanément suscitées ont essentiellement disparu, chez les vrais positivistes, qui méditent, dans un respectueux recueillement, sur une telle institution, que leur chef a jugé indispensable. Les dissidences qu'elle pourrait encore inspirer s'effaceront, comme toutes les autres, quand la Politique positive sera lue convenablement, c'est-à-dire en faisant succéder sans interruption ses quatre volumes. Vous devez sentir que leur lecture partielle n'a pu réellement être que provisoire, même chez vous, envers une composition pleinement synthétique.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
CINQUANTIÈME LETTRE
Paris, le lundi i5 . Archimède 67.
Mon cher disciple,
Une influence exceptionnelle de mon douleureux anniversaire m'a seul forcé de retarder contre ma coutume, ma réponse à votre dernière lettre, que j'ai reçue mercredi. Je vous aurais même davantage fait attendre cette fois, si je n'avais craint de vous inspirer ainsi des inquiétudes sur ma santé qui continue d'être excellente. Vous pouvez aisément comprendre une telle disposition, en considérant que, quoique neuf ans se soient maintenant écoulés depuis la catastrophe, voici sa première commémoration annuelle qui ne me trouve pas au milieu d'un grand travail. Aussi ce neuvième anniversaire m'offre-t-il autant d'intensité que s'il était le premier. Il me serait même difficile de vous répondre aujourd'hui, si votre lettre ne se trouvait point, contre l'ordinaire, solliciter seulement une approbation passive, sans provoquer aucune active expansion.
Je dois spécialement louer votre résolution d'accomplir une lecture intégrale et continue du grand traité que j'ai récemment achevé. C'est seulement ainsi que vous pourrez suffisamment assimiler une composition vraiment indivisible, dont toutes les parties s'éclairent assez pour dissiper vos incertitudes secondaires, au lieu de vous occasionner les embarras que vous paraissez prévoir. Les six ou sept
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semaines que vous prendra cette opération synthétique ' aboutiront, j'espère, à vous procurer une confiance inébranlable dans le prochain ascendant d'une doctrine qui fournit, sur toutes les questions, des solutions décisives et toujours concordantes entre elles.
Pour achever de surmonter les réactions mentales et morales qui doivent maintenant résulter de votre jusle préoccupation d'un important et difficile apprentissage, vous feriez sagement de venir, chaque année, vous retremper pendant trois mois, dans la sainte cité qui doit finalement devenir votre patrie affective. Si, comme je le présume, votre position de fortune vous permet une telle faculté, je vous invite à vous procurer cette diversion qui n'altérerait point le cours actuel de voç études médicales, sans attendre l'année où vous viendrez les terminer ici, toutefois le conseil reste subordonné naturellement à l'ensemble de vos convenances, urbaines et rurales, qui ne m'est point assez connu.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, Pue Monsieur-le-Prince.)
P'S. — Permettez-moi de vous rappeler que, suivant notre règle, le payement trimestriel de la pension de Mme Francelle doit avoir lieu le jeudi 26 avril.