CINQUANTE-DEUXIÈME LETTRE
Paris, le dimanche a8 César 67.
Mon cher disciple,
Un loisir sur lequel vous n'aviez pas compté me procure la satisfaction de répondre une heure après l'avoir reçue, à votre excellente lettre d'avant hier. C'est seulement le premier dimanche de juin, fête positiviste d'Hildebrand, que je commencerai l'opuscule exceptionnel dont vous me croyez actuellement occupé. Terminé probablement en sept semaines de trois journées de travail chacune, suivant le régime de mes années de chômage, il paraîtra, j'espère au commencement d'aôut.
Dimanche prochain, à 2 heures^ nous serons exceptionnellement absorbés plar une douloureuse célébration à laquelle vous participerez, j'en suis sûr, avec une sainte ferveur. Notre éminent confrère Yundzill vient de succomber, avant le milieu de sa trentième année, à la phtisie tuberculeuse qu'il avait, déplorablement méconnue, sur la fatale inspiration de son indigne médecin. Inhumé dimanche dernier par sa famille, qui l'a fanatiquement soustrait à notre sollicitude quelconque, il sera dignement apprécié par moi dimanche prochain, dans notre oratoire, devant tous les positivistes des deux sexes, à portée de sentir sa valeur mentale et surtout morale.
Les judicieuses réflexions de votre lettre sur VAppely que
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je vais faire, me montre combien vous avez compris la nature, la destination, et même Topportunité d'une telle démarche, jusqu'alors prématurée, faute d'un suffisant fondement. Outre les indications directes que vous signalez, trois symptômes négatifs ont indirectement prouvé que déjà le positivisme, loin d'être étouffé sous le silence, l'impose à tous les imposants. Dans l'ignoble attaque que les métaphysiciens ont récemment dirigée contre moi, la proclamation sans exemple, où j'ai solennellement annoncé notre irrévocable domination sur l'ensemble des affaires terrestres, n'a pas suscité la moindre récrimination, quoique deux ibis imprimée depuis sa promulgation orale, et malgré que j'eusse spécialement représenté ce muet accueil comme une non ratification spontanée. En même temps l'indigne critique n'a point osé souiller l'utopie féminine, qui constituera bientôt, pour toutes les âmes d'élite, le résumé le plus complet et le plus décisif du positivisme, ainsi secrètement installé chez tous les cœurs féminins. Même dans le refus toujours prévu, que j'ai finalement reçu, quant à la salle nécessaire à mon cours projeté, le gouvernement a cru devoir employer de vains prétextes, sans jamais articuler aucun blâme envers un tel enseignement, qui ne se trouve actuellement ajourné que d'après l'empirisme universel de nos conservateurs, dont les chefs actuels ont assez prouvé de force et d'énergie, pour repousser ouvertement ma parole, si je leur étais réellement antipathique.
Ainsi se manifeste, de tous côtés, l'avènement effectif du nouveau pouvoir spirituel, soit qu'on le maudisse ou le tolère. Fondée par la Philosophie positive , sa construction ne put s'accomplir que dans la Politique positive ^ seule capable de représenter le positivisme, comme une synthèse vraiment universelle, fournissant à toutes les questions tant sociales qu'intellectuelles, des réponses toujours décisives et pleinement concordantes, de manière à pouvoir immédiatement diriger la conduite privée et publique. La première moitié de ma seconde vie m'ayant irrévoca-
blement procuré cette autorité, je dois employer le reste de ma carrière à Texercer assez pour qu'elle devienne convenablement transmissible, sans quoi, je ne pourrai réellement instituer un successeur immédiat.
Ce complément nécessaire de ma mission doit surtout consister dans les trois traités que j'ai promis et dont vous avez dignement senti l'importance. Pour vous la faire mieux apprécier, il suffit de rappeler le mauvais distique latin, où vers le milieu du seizième siècle, on caractérisa la marche naturelle de l'explosion protestante.
Tola licet Babylon destruxit tecta Luthevus Calvinas muros, sed fondamenta Socinus.
Une telle progression convient seule à la démolition, comme le montre journellement la pratique des maçons. Mais le même exemple assigne à la construction un cours nécessairement inverse. Or le grand édiftce du Positivisme trouve sa base dans la Philosophie, sur laquelle ma Politique érigea des murs tant intérieurs qu'entérieurs, en réservant à ma Synthèse l'établissement du toit, qui doit abriter l'ensemble de ma construction. Tout en laissant aux trois traités promis les titres caractéristiques que j'ai formulés, je manifesterai leur ralliement normal en superposant à tous la qualification de Synthèse universelle. Suivie de la formule sacrée du positivisme, la commune désignation de ces quatre volumes remplira, sur leur frontispice, un office analogue à celui de République occi* dentale avec nos trois devises envers les quatre tomes du traité que j'achevai l'an dernier.
Je suis heureux que vous ayez spontanément confirmé le pronostic que j'ai formulé, quant à l'avènement politique des positivistes, en le comparant à celui des encyclopédistes sous Turgot. Outre que la politique est devenue plus exigeante et la doctrine mieux adaptée, cet ascendant nécessaire se trouvera beaucoup facilité par l'attitude que nous prescrit la division fondamentale des deux puissan-
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•ces. Mon dernier volume a carttcfeHmé la marche convenable à l'installation politique des posiMI^s, dont Tavènement ne saurait ainsi devenir décisif avant^Éwe ans et même préliminaire avant sept ans. Le prochain opiitule -se lie à ce plan en instituant le mode d'introduction 4i^ Positivisme dans la direction officielle des affaires occidentales, et surtout françaises
Ne devant, pendant les sept années qui commencent maintenant, fournir que de simples conseils, il consolidera d'abord l'autorité des conservateurs actuels en améliorant son exercice^ envers les révolutionnaires et les rétrogrades, également écartés de la suprématie. Au lieu d'aspirer encore à proposer des hommes au gouvernement, je dois aujourd'hui craindre qu'il ne m'en demande avant (jue je puisse en indiquer, yous concevez quels avantages une attitude aussi pleinement désintéressée me procure naturellement pour faire goûter notre politique aux hommes d'état qui sentent l'épuiseinent radical de l'empirisme occidental, de plus en plus incompatible avec le cours ^aduel des événements.
Pouvant m'appuyer désorma^is sur une doctrine complètement établie, j'en extrairai la partie immédiatement applicable a la rationalisation de la politique actuelle en renvoyant les curieux à la source systématique. Mon opus- -cule n'exigera point que les conservateurs occidentaux deviennent déjà des positivistes, capables de coopérer directement à la construction universelle. 11 leur demandera seulement d'admettre les trois bases d'après les quelles ils doivent spontanément rationaliser leur politique, savoir le dogme fondamental de l'Humanité ; la pré- -sidence théorique et pratique de la morale ; la division nécessaire des deux pouvoirs. Une sincère adhésion à ces trois principes connexes suffit pour transformer radicalement la marche générale des affaires. Or, chacun d'eux se trouve tellement préparé dans tout l'Occident, surtout parmi les populations non protestantes, que leur admission simultanée ne peut directement offrir aucune difû-
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•culte philosophique, ni même soulever la moindre antipathie politique, quand on saura que, sur cett# triple base, <lëjà s'élève un édifice complet.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)