‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 15 sur 59 · CINQUANTE-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUANTE-TROISIÈME LETTRE

Paris, le vendredi 5 Gharlemagne 67.

Mon cher disciple,

La saison est tellement anormale ici que me voilà, pour la première fois de ma vie, au coin de mon feu le jour le plus long de l'année. A cela près, ma santé continue d'être excellente.

Occupé de mon Appel aux conservateurs, que j'achèverai vers la mi-juillet, pour la publication en quatre semaines après, j'ai dû retarder jusqu'à présent une réponse à votr* lettre de vendredi qui m'est arrivée lundi.

Je suis d'autant plus touché du pénible isolement que vous me décrivez, qu'il indique l'avortement du foyer positiviste que vous aviez tenté de former en Provence, et que vous espériez étendre, ou même concentrer à Marseille. C'est le cas de recourir à la correspondance avec tous ceux dont les sympathies, générales ou spéciales, vous sont assez connues. En général, je voudrais que les vrais positivistes multipliassent davantage leurs relations, écrites ou verbales. Quoique leur nombre soit encore petit, leur influence pourrait déjà se développer beaucoup dans un milieu décomposé, si leurs contacts mutuels étaient plus intimes et plus fréquents. Notre peu d'action doit être imputé surtout à l'insuffisance du zèle habituel. Elle se fait spécialement sentir dans la langueur du sub-

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side, maintenant parvenue jusqu'à me faire craindre de prochains embarras. 11 serait triste que la phase de torpeur sociale, où se trouve actuellement la maladie occidentale, s'étendit sur ceux qui doivent la guérir.

La mémorable réunion que vous annonçait ma dernière lettre pour la commémoration du malheureux YundziU a spontanément fourni la touchante confirmation de Tefficacité générale des contacts positivistes. Jamais les deux sexes n'avaient été si bien mêlés que dans cette célébration, d'où chacun est sorti se sentant amélioré. Cette influence s^est dignement étejidue sur une dame pleinement catholique, qui, d'après son désir d'assister à la cérémonie, en a reçu de touchantes impressions, propres à signaler l'aptitude de notre culte envers les âmes vraiment sympathiques, quelles que soient leurs croyances. Mais les cas de ce genre sont nécessairement exceptionels. Il dépend des positivistes cependant de suppléer à la rareté des réunions solennelles par l'habitude des relations privées, où leur sollicitude doit surtout consister à subir convenablement l'influence féminine, à laquelle nous sommes, déjà redevables d'un essor notable, quoique insuflisant, de la vénération et de la fraternité.

Nos ressources à cet égard viennent d'éprouver au moins provisoirement une fâcheuse diminution par le déplacement du ménage qui nous était le plus précieux, depuis que les époux Robinet ont quitté Paris, M. et Mme de Capellen sont récemment allés s'établir auprès d'eux à la Ferté-sous-Jouarre. Ce changement étant déterminé par des motifs d'économie, il ne peut guère, malgré la proximité, se trouver un peu compensé d'après des excursions qui, dailleurs passagères, comportent une moindre efficacité. Le ménage Bazalgette reste, en ce moment, le seul où les positivistes puissent ici rattacher les contacts féminins, et sa situation le rend moins apte qu'aucun des deux autres à cette destination. En attendant que le centre parisien acquière de nouveaux couples, nous aurons beaucoup à déplorer cette dispersion spontanée d'un

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foyer dont la compacité devait compenser la restriction.

"Vos réflexions sur la mort ne me semblent excusables que d'après la mélancolie oppressive momentanément résultée de votre isolement, Les précurseurs du positivisme au siècle dernier, sentirent déjà les vices des dispositions théologiques et métaphysiques à cet égard. Chez le meilleur penseur de votre Provence vous trouverez cette juste réflexion :*(( La pensée de 1^ mort nous fait oublier de vivre )», qui constitue spontanément le prélude normal de sa belle maxime : « Pour faire de grandes choses, il faut vivre comme si Ton ne devait jamais mourir. ï> Tout cela vous paraîtra plus digne et plus vrai que les sentences où Montaigne se montre, à cet égard, aussi faible, que les chrétiens. Mais j*aime à croire, que vous n'avez peut-être péché que par une insuffisante rédaction en voulant faire allusion à la théorie positiviste de Timmortalilé subjective.

Quant à vos conjectures sur la longévité, je ne dois que vous encourager à les rendre plus fermes et plus vastes, en les systématisant davantage. Nous ne sommes, en tout genre, qu'au début du perfectionnement, mômé envers notre situation, et surtout pour noire nature. La longévité qui suscitait tant de vagues espérances, chez Bacon et Descartes, doit nous fournir un ample domaine de conceptions et d'améliorations. Mon père spirituel allait jusqu'à rêver l'extension indéfinie. Quoique la philosophie positive écarte de telles chimères, elle confirme revoir continu d'un succès notable et croissant d'après les ptogrès du régime humain, complété par l'hérédité. Ceci me conduit en terminant ma réponse à vous indiquer, à cet égard, une conception générale, qui trouvera normalement sa place en i858, dans le traité de la nature humaine, où doit consister la première moitié de ma morale positive. Il faut regarder comme la principale imperfection de notre organisme individuel, l'insuffisante harmonie entre le corps et le cerveau. Le cerveau pourrait, je crois, user deux corps, et peut-être trois, si la suc-

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cession était possible, tant sa constitution est plus stable. Dans la plupart des cas normaux» la statue ne tombe que parce que le piédestal est pourri. Cette discordance ne convient pas seulement aux. morts précoces : elle existe souvent chez de dignes vieillards. Après un siècle de durée le cerveau de Fonlenelle ne cessa de fonctionner que faute de base végétative. Vous pouvez dès lors sentir quelle portée comportent nos moyens d'augmenter la longévité, quand ils sont systématiquement dirigés vers Tinstitîition d'une meilleure harmonie entre le corps et le cerveau, par le développement des réactions à peine ébauchées jusqu'ici, du moral sur le physique.

En fixant à peu près à deux siècles le maximum de durée compatible avec la constitution humaine, Hufeland n'était inspiré que d'après des observations purement empiriques sur les meilleurs cas de longévité constatés. Mais s'il avait été guidé par la conception précédente, il aurait pu faire mieux accueillir son appréciation, en posant la question de longévité systématisée, comme consistant à faire durer le corps autant que le cerveau pourrait natureHement vivre. Ainsi conçue, l'utopie semble finalement réalisable, et même on doit raisonnablement espérer d'augmenter aussi l'intrinsèque longévité du cerveau.

Tout à vous.

A^gBBie Comte.

(lo, rue Monsieup-le-Prince.)

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