CINQUANTE-QUATRIEME LETTRE
Paris, le vendredi 19 Charlemagne 67.
Mon cher disciple,
Cette lettre exceptionnelle vous sera remise par M. Fischer, jeune chimiste anglais, qui va faire une promenade en Italie, après avoir passé trois ans à Berlin, pour faire ses études scientifiques, principalement sous M. Mischertlil^h, avant d'aller définitivement s'installer dans sa ville natale (Manchester). Il fait partie de la Société Positiviste depuis le tiS mars, et n'a pas manqué d'assiter à toutes nos soirées du mercredi. Vous concevez aussi qu'il vous connaît par anticipation, comme m'ayant entendu lire quelquesunes de vos lettres et proclamer la haute opinion qu'elles me donnent occasion de spécialiser. Je vous le recommande spécialement, pour son mérite intellectuel et surtout moral, où brille un mélange d'enthousiasme et de naïveté, plus rare dans son pays que dans aucun autre. C'est Tune des meilleures acquisitionsque notre association ait jamais faite, et vous ne tarderez pas à sympathiser avec lui, malgré la brièveté de son séjour à Marseille, étant tous deux dignes l'un de l'autre.
Mon Appel aux conservateurs continue d'avancer avec une incomparable régularité. Je le terminerai dans onze jours (le 17 juillet) y compris la préface, où j'apprécierai la déviation militaire. C'est la première composition envers laquelle chacunedemes séances de travail a toujours atteint
q62 lettres d'auguste comte
le but spécial que lui marquait mon plan intérieur, avec une précision vraiment mathématique, quant au développement prévu. Sans doute une telle plénitude d'empire sur soi-même constitue le résultat d'une ^longue carrière dignement employée. La grande élaboration que je dois accomplir Tan prochain m'offrira, j'espère, une application plus décisive de celte précieuse faculté.
Cet opuscule va s'achever sous le poids des embarras matériels au milieu desquels il a commencé le 3 juin, d'après rinsufflsance du subside, au delà môme des prévisions qu'indique, pour cette année exceptionnelle, ma dernière circulaire. Je n'ai nullement parlé de ces inquiétudes, espérant ^qu'elles se trouveraient spontanément dissipées par les rentrées de juin, sans que je pusse prévoir que la recette totale de ce mois serait de quarante francs. Mais ayant, depuis longtemps, introduit l'utite habitude de lire, le premier mercredi de chaque trimestre, le résumé des produits du trimestre précédent, j'ai dû, mercredi dernier, me conformer à cet usage, et dès lors invoquer formellement une oflîcieuse sollicitude, où réside ma seule ressource en de tels cas. Outre que la première moitié de Tannée actuelle présente une notable diminution, comparativement à la recette du premier trimestre de i854, il faut spécialement déplorer un décroissement plus grand dans le nombre des coopérateurs, ainsi diminué d'im tiers. Voilà donc la troisième année que les plus zélés vont être forcés d'accomplir un effort exceptionnel pour réaliser l'humble minimum d'un subside indispensable; et cette fois la crise survient à la fin du second trimestre, sans attendre l'achèvement du troisième. Un tel déficit me suscile, au milieu d'une santé toujours excellente, un trouble personnel dont je puis vous donner la mesure par deux symptômes caractéristiques, Tun extérieur, l'autre intérieur. Je me suis par là trouvé forcé, le 3o juin, d'ajourner le payement trimestriel de la fatale pension que MM. Laffitte et Foley se chargent de transmettre, et je ne sais quand je pourrai remplir cet engagement. En
'Second lieu j'ai perdu cette année toutes les dents qui restaient à ma mâchoire supérieure, ce qui me fait redouter le dîner, vu la lenteur et la difficulté de la mastication, «ans que la prononciation soit altérée, en sorte que le trouble respecte la fonction altruiste et gène seulement la partie égoïste de l'office dentaire. Or, mes embarras sont assez grands pour que je doive ajourner la dépense qu'exigera la demi-douzaine de dents artificielles que je serai forcé de me faire poser. Malgré ma répugnance envers toutes les fausses décorations je ne pourrai cependant éviter celle-là, parce qu'elle ne concerne pas seulement les apparences.
Vous voyez dans cette crise la réalisation de l'épuration que j'ai prévue, par suite de l'entière publication de ma construction religieuse, envers les adhésions purement provisoires qu'avait obtenu le positivisme avant de devenir pleinement appréciable. Mais ce phénomène oiTre aussi la preuve spéciale du peu de zèle que je dois habituellement reprocher à la plupart des positivistes intellectuels ou même sociaux, qui, sans être riches ni nombreux, le sont assez pour que le subside fut toujours suffisant, si chacun pratiquait le devoir d'y coopérer en raison de ses moyens, au lieu que la très moyenne partie d'entre eux n'y prit jamais aucune part. Je ne me permets cette amère réflexion qu'en m'adressant à ceux qu'elle ne peut réellement concerner, et qui déjà déplorent le peu d'efficacité de conversions où l'esprit a malheureusement plus de part que le cœur, seul garant de la vraie foi.
Tout à vous.
(10, rue Monsieur-le-Prince)