CINQUANTE-SEPTIÈME LETTRE
Paris, le jeudi ii Oulenberg 67.
Mon cher disciple,
Voici le reçu correspondant au billet inclus dans votre lettre de jeudi, qui m'est parvenue lundi seulement. Elle m'a trouvé occupé de la dixième expansion annuelle où j'écris successivement à ma compagne subjective le cours eflectif de mon existence, publique et privée, depuis l'entretien précédent. C'est pourquoi j'ai retardé jusquà ce jour la satisfaction de vous répondre.
Je puis ainsi vous annoncer que notre éminent confrère, M. Foley, vient de terminer son noble apprentissage en recevant hier le titre de docteur en médecine, d'après l'heureuse admission de sa thèse exceptionnelle, que j'ai promis de Hre. Ce digne succès d'une mémorable transformation est directement propre à confirmer la sage résolution que vous avez décidée et pratiquée depuis un an, Il fournit une nouvelle occasion de sentir combien la profession médicale convient aux positivistes actuels et même réciproquement. Une telle harmonie, déjà constatée par des exemples décisifs, se développera bientôt assez pour que les médecins positivistes deviennent aussi distincts des autres que le sont les homéopathes, quoique tranchés à meilleurs titres. Si leur condjiite morale est, comme je l'espère, conforme à leur aptitude intellectuelle, ils seront reconnus, par le public et les particuliers,
comme plus synthétiques et plus sympathiques, de manière à prévaloir rapidement. Guérissant mieux et droguant moins, ils obtiendront la confiance des familles, qui bientôt s'étendra du physique au moral, puisqu'ils réuniront les deux aspects de la nature humaine. En même temps, Taulorité nç tardera pas à leur confier de préférence, surtout en France, Texamen des grandes mesures d'hygiène publique, qui naturellement exigent la combinaison habituelle des deux faces d'un problème indivisible, autant social que personnel.
L'impression de mon opuscule s'est tellement trouvée traversée par celle d'un grand nombre de thèses qu'il n'est point encore publié. Quoique je l'eusse annoncé pour le milieu d'août, il ne paraîtra qu'au commencement de septembre. Je ne vous dirai rien du prix, parce que je me réserve la satisfaction de vous envoyer, comme affectueux témoignage, l'un des premiers exemplaires, sans préjudice de ceux que vous pourrez ensuite acheter pour notre propagande, si vous le jugez aussi convenable qu'envers le catéchisme. En y rendant justice à la restauration, je sais que je vais gravement augmenter l'animosité des révolutionnaires contre le positivisme. Mais outre que cette réaction pourra nous recommander auprès des rétrogrades, une telle manifestation était nécessaire pour nous accréditer parmi les vrais conservateurs.
Vous pourrez avoir un exemplaire démon buste, comme l'ont déjà MM. Robinet, Fisher et Foley, par une demande directe à M. Etex, qui le vend seulement trente francs aux membres de la société positiviste, plus l'emballage et le transport. Son mouleur se chargera de vous l'envoyer, ainsi qu'il vient de le faire pour celui que mon père doit recevoir aujourd'hui 28 août. Quoique M. Etex ne soit pas encore revenu de New-York, vous pourriez ne pas attendre son retour, en vous adressant à sa femme, qu'i^ a spécialement autorisée à cet égard, comme je l'ai récemment éprouvé pour moi-môme.
Dans votre touchante explication sur le précepte posi-
tîviste du pardon des injures quelconques, vous n'avez pas distingué suffisamment entre oublier et pardonner. Outre <jue Tun n'est pas toujours possible, et tendrait à dimi- . nuep le mérite de l'autre, nous ne devons nous efforcer d'oublier qu'autant que l'exige la nécessité de pardonner. A cela près, il importe de conserver, à titre de renseignements, les actes qui tendent à caractériser la conduite des autres. Quoique ces torts nous concernent, nous ne devons pas plus les oublier, sous cet aspect, que s'ils atteignaient un tiers, pourvu que notre personnalité ne trouble pas leur appréciation.
Une visite toute récente vient d'augmenter mon espoir de voir bientôt la religion positive directement propagée dans le milieu britannique, indépendamment de la puissante réaction qu'il recevra du prolétariat américain. La défection du baronnet sur laquelle je comptais trop en i853, et plusieurs autres indices analogues, m'avaient déjà confirmé la réalité de la prévision que la théorie m'inspirait, l'an dernier, en écrivant ma préface finale, sur une sorte de conspiration permanente des lettrés anglais contre le positivisme social au nom du positivisme intellectuel. Je suis maintenant certain de ces menées d'après l'ignorance des libres penseurs qui, sous le nom de Sécnlaristes, ont surgi récemment à Londres, avec un caractère malheureusement négatif, mais directement hostile à toute hypocrisie théologique. Malgré leur empressement naturel à suivre le développement Social du positivisme, ils ne savaient pas que j'eusse rien écrit depuis ma Philosophie ; ce qui montre l'efficacité momentanée des efforts de MM. Mill, Lewes, etc., et de toute la coterie du Times, pour détourner de lire ma Politique, en la représentant comme une déviation mystique et tyrannique. Cette même classe qui contestait, à mon début, que la philosophie pût jamais devenir positive, prétend maintenant empêcher la religion d'éprouver une pareille rénovation, par aversion pour la discipline qu'elle impose.
Malgré ces efforts, la seconde conspiration sera plus
promptement et plus aisément surmontée que ne le fut la première. Les diverses aspirations dirigées, en dehors . des lettres, vers la régénération sociale, feront directement monter de ma philosophie à ma politique, caractérisée par ma religion. Je ne dois donc concevoir auciuie inquiétude de ces coupables intrigues, elles n'influent que sur l'étrange lenteur qu'éprouve, en Angleterre, le développement du subside positiviste, dont la publication de Miss Martineau devait y féconder Textension. Quoi qu'il en soit l'ardeur révolutionnaire des sécularistes va spontanément déjouer les habile^ complots des meneurs de la presse anglaise.
Ils se sont collectivement adressés à moi, dès l'an dernier, dans une longue et mémorable lettre écrite en leur nom^ par un français alors habitant Londres. Ma réponse leur exposa des remontrances fermes, quoique paternelles, contre leur négativité, que je leur représentai comme tendant à fortifier le système d'hypocrisie, en inspirant des craintes d'anarchie. La sincérité de leurs relations avec moi, se trouve constatée par la demande que me firent deux de leurs députés, dans l'entrevue que je leur accor- (hii, le 5 août, quant à l'autorisation, accordée honorablement, d'in.sérer ma lettre à The Measoner, leur revue hel)domadaire. Cet acte de soumission fut avant-hier complété, d'après la visite décisive de leur chef, dont vous pourriez juger l'influence populaire en apprenant <iu il est l'organisateur de la manifestation récemment accomplie contre le bill du dimanche. En outre, il a pleinement adopté le projet de publier à part, sous le titre propre de Philosophie de r Histoire, la traduction anglaise qu'il va lui-même exécuter, de celui des tomes de ma Politi(iue, qui peut le mieux être détaché des autres, et dont l'apparition suflîra pour dissiper le silence concerté.
. Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)