CINQUANTE-HUITIÈME LETTRE
Paris, le dimanche ai Gulenber^, 67.
Mon cher disciple,
D'après votre lettre de jeudi, qui m'est parvenue hier, je présume que vous n'avez pas encore écrit pour mon buste. C'est pourquoi je vous avertis que M. Etex est revenu d'Amérique depuis quelques jours, quoique je ne l'aie pas vu jusqu'ici.
J'ai lu, suivant ma promesse, la thèse de M. Foley, Malgré les graves imperfections de forme et de fond, je la regarde comrne un début émincnt, qui confirme mes espérances, sur le prochain avenir de ce digne médecin, que je crois pleinement susceptible de devenir un véritable prêtre de l'humanité, tant de cœur, que d'esprit et de caractère.
Les sérieuses et profondes réflexions que ce travail vous a suscitées, me conduisent à vous féliciter de nouveau sur votre mémorable adoption d'une noble carrière, où vous devez bientôt obtenir des succès décisifs, directement propres à seconder l'avènement du positivisme, soit en accréditant la doctrine régénératrice, soit en recommandant ses apôtres, même avant que vous ayez ainsi mérité l'incorporation complète au sacerdoce universel. Je sens combien est mûre l'application de la synthèse subjective à la médecine, en voyant la féconde eflîcacité que vous savez déjà tirer des aperçus familièrement ébauchés à cet
égard par quelques-unes de mes lettres, et qui ne seront spécialement élaborées que dans mon traité de la nature humaine, formant la première moitié de mon système de moral, publié seulement en iSSg.
Pour rendre plus précieuses vos méditations sur l'enveloppe muco-dermique, siège essentiel de la réaction continue entre le corps et le milieu, je vous invite à considérer particulièrement les ganglions sensitifs, et surtout celui du tact, d'après lequel la vie organique affecte directement la vie cérébrale, et par suite l'unité vitale. Quoique son influence soit souvent confondue avec celle des ganglions de la calorition et de l'électrition, l'exploration des maladies permet de la distinguer, et conduit à la regarder comme la principale source des perturbations cérébrales dues à l'état muco-dermmique sous l'impulsion extérieure. Le corps modifie le cerveau par ces trois ganglions, comme le cerveau modifie le corps par les nerfs émanés de son organe nutritif. Mais, pour concevoir ces relations générales, il faut s'écarter de la routine actuelle, dont la conservation constitue la principale source de confusion dans la thèse noblement exceptionnelle de M. Foley, qui. trop tard averti par moi, persiste à réuijir l'appareil cérébral à l'ensemble des nerfs, tandis qu'il ne leur appartient pas plus qu'aux muscles. Il n'existe réellement que trois classes de nerfs, nutritifs, sensitifs et moteurs, qui constituent, si l'on veut, autant de systèmes respectivement subordonnés aux trois régions du cerveau, lequel ne forme ni l'aboutissant, ni l'origine, des nerfs quelconques, mais un appareil distinct et supérieur, dont les nerfs intérieurs se réduisent, sans enveloppe fibreuse, aux faisceaux passifs, à l'aide desquels ses diverses parties communiquent entre elles.
Vous avez pleinement raison de ne pas séparer la pathologie de la thérapeutique, à laquelle toutes les conceptions doivent directement viser. Au fond la médecine est toujours restée comme la morale, rebelle h toute vaine séparation entre la théorie et la pratique, dont les domaines se
confondent envers tout ce qui concerne immédiatement rhomme proprement dit, vu la coïncidence entre l'objet et le sujet, d*où résulte que l'abstraction se trouve réduite autant que possible. Elle s'y borne à ce qu'exige la généralité des préceptes, toujours destinés à l'homme en général, sans tenir compte des diversités individuelles, lesquelles doivent finalement prévaloir dans l'application, qui ne saurait ainsi comporter jamais une rationalité complète. Quand la médecine sera rentrée dans la morale, dont elle est normalement inséparable, leur commun caractère synthétique deviendra pleinement irrésistible, et fera sentir comment l'Humanité constitue l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et le monde, ou le milieu. Si l'on décompose le grand Être, comme va l'indiquer mon opuscule, dans sa trinité chronologique, en trois êtres ■collectifs (Priorité, Public et Postérité), on voit que les deux extrêmes se lient directement à l'homme par le placenta cérébral, tandis que le moyen appartient réellement au milieu, qu'il faut ordinairement considérer aussi bien comme moral que comme vital et matériel, puisque ces trois influences sont souvent analogues ou connexes, tant en médecine qu'en morale.
Quand vous lirez dans quelques jours mon Appel aux €onserifateurs , vous en pourrez faire aisément l'application à la destination positiviste des médecins, même dans les -campagnes. 11 systématise la politique actuelle en îndi- -quant la manière dont les conservateurs régénérés doivent utiliser à la fois les rétrogrades et les révolutionnaires, tout en les dominant. Or cette ^attitude sera bientôt celle du digne médecin, surtout rural, entre le curé catholique -et le magister sceptique, qu'il doit savoir tenir en subalterne, mais paternellement, en utilisant leurs influences respectives, d'après une conduite aussi sympathique que synthétique, comme conseiller naturel du maire.
Dans les villes, et principalement à Paris, les médecins prendront un caractère analogue envers les impulsions théologiques et scientifiques ou métaphysiques, qu'ils
doivent également maîtriser, tout en les employant. Mais, si les conservateurs en général, doivent préférer les rétrogrades aux révolutionnaires, pareillement les médecins inclineront davantagevers les prêtres que vers les académiciens, qui leur ont ravi, pendant les deux derniers siècles la présidence théorique.
Ces affinités déjà surgies entre les médecins et les positivistes, me faisant envisager la formation du sacerdoce universel comme devant plus tôt commencer que je ne Tavais espéré, je me suis trouvé récemment conduit à préciser les conditions directes de l'incorporation sacerdotale. Je ne parle pas des conditions morales, quoiqu'elles doivent toujours prévaloir, parce qu'elles ne comportent pas (le formules générales, mais seulement une appréciation individuelle, par le Grand-Prêtre de THumanité, d'après les renseignements dignes de confiance. En les supposant remplies, j'ai dernièrement arrêté les épreuves encyclopédiques, seules susceptibles d'être formulées, et dont je vais vous indiquer l'ensemble, comme je Tai fait ^ M. Lallitte, parce que vous êtes, ainsi que lui, l'im de <:cu\ auxquels il sera d'abord applicable.
11 consiste surtout en sept thèses successives, à l'intervalle d'un mois au moins et trois mois au plus, respectivement relatives aux sept sciences fondamentales, mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie et morale. Le choix des questions est entièrement accompli sous la responsabilité du prétendant, que j'inviterai pourtant à les rendre autant que possible connexes, mais sans faire de celte convergence, jsouvent trop difficile à réaliser, une condition indispensable. Pour constater l'originalité des thèses, et mesurer Taptitude à l'exposition orale, chacune d'elles, une fois admise, sera suivie, sept jours après, d'un examen public sur la scien3e correspondante.
Ayant institué ces règles pour perfectionner le choix pontifical et non pour l'entraver, vous sentez que j'autorise le Grand-Prêtre à dispenser de quelques-unes d'entre elles, et peut-être des quatre premières, dans des cas qui.
quoique exceptionnels, doivent rester réservés, en les motivant, surtout pendant la transition. Quoique les trois dernières ne doivent presque jamais devenir Tobjet de cette dispense, vous savez que mon volume final a formellement indiqué la possibilité d*éleverau sacerdoce sans passer même par le vicariat. L'ensemble des sept llièses étant toujours imprimé, chaque vicaire nommé se trouvera être Fauteur d'un volume capable de constater, aux yeux d'un public compétent, le mérite du choix.
Un tel système d'épreuve ne sera normalement établi que dans mon traité de Morale, Mais comme je puis avoir besoin de l'appliquer avant iSSg, je dois, outre les explications épistolaires ou verbales, saisir les occasions qui se présenteront de l'indiquer auparavant. Il sera déjà mentionné, du moins incidemment dans ma prochaine circulaire, qui, directement relative à l'ensemble de la question du subside, doit naturellement conduire à signaler la destination collective du budget positiviste.
Mon opuscule m'ayant dégagé du complément qu'exigeait le traité terminé l'an dernier, mes pensées commencent à se diriger vers l'élaboration spéciale de l'imminent volume qui m'absorbera l'an prochain. Entre les deux moitiés de ma seconde vie, cette année exceptionnelle forme un intervalle que je vais personnellement combler en écrivant, au milieu de septembre, mon testament. Cette mesure est nécessaire pour compléter et réaliser les résolutions exposées à la tin de mon principal ouvrage.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Princc.)
P. S. — J'avais aussi quelques indications importantes à vous signaler sur la théorie positive de V oubli. Mais ce sera pour une autre occasion, qui ne saurait manquer de se reproduire spontanément envers une telle notion.