‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 20 sur 59 · CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE

Paris, le dimanche i4 Shakespeare 67.

Mon cher disciple,

Quoique Texpérience doive déjà me familiariser avec votre aptitude à saisir, dès leur début, toutes mes conceptions, je suis toujours émerveillé de chaque nouvelle manifestation d'une telle faculté. Votre lettre de jeudi, que j'ai reçue hier, m'en fournit une | éclatante preuve envers l'ensemble de mon récent opuscule. Si M. Laffitte d'après l'antériorité de ses relations, a dû me procurer avant vous de senîblables satisfactions, il ne Ta pas fait d'une manière plus complète et plus décisive.

L Appel aux conservateurs caractérise la vraie position des positivistes dans le présent milieu. C'est un premier degré de réalisation de ma proclamation fondamentale sur notre prise de possession de la direction générale des affaires terrestres. 11 assigne au meilleur des trois partis actuels la domination qu'il doit exercer sur les deux autres, jusqu'à ce que les positivistes soient en mesure de gouverner. Pendant ce premier mode de la transition organique, ils doivent uniquement s'emparer du pouvoir spirituel, de manière à diriger l'opinion publique et préparer leurs hommes d'état. Alors nos praticiens sont seulement les auxiliaires de nos théoriciens, dont l'influence doit aboutir à l'avènement politique de ceux qui, maintenant, se borneront à seconder l'ascendant religieux. Nous devons aujourd'hui regarder l'institution, ou plutôt le

développement, du sacerdoce positif comme notre principale ressource. §ous cet aspect le subside positivisle acquiert une importance profondément sociale, que caractérisera, dans quatre mois, ma septième circulaire.

D'après la publication de mon opuscule, voici le moment de compléter Tenvoi que je commençai par votre entremise à Reschid-Pacha, dans l'hiver i853. Il me reste à lui faire parvenir les deux derniers tomes de la Politique positiçe avec mon Appel aux conservateurs. Je ne puis aussi m'adresser qu'à vous pour cela, si vous avez conservé les moyens de transmission employés en i853.

Votre nouvelle question sur l'innervation ne me semble point assez nettement posée pour que j'y puisse maintenant faire une réponse spéciale. Je vous invite seulement à vous efforcer directement de concevoir le dualisme général entre le corps et le . cerveau. Pour cela vous devez regarder le corps comme composé de trois parties, Tune végétative, les viscères, les . autres animales, actives et passives, les muscles (y compris les os) et les sens. Ces trois systèmes corporels sont respectivement subordonnés aux trois légions cérébrales. La liaison s'établit par les trois appareils nerveux, nutritif, moteur et sensitif, dont la moelle épinière et le grand sympathique, constituent seulement des moyens de perfectionnement et de connexité.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, Rue Monsieur-le-Prince).

P. S. — Je reçus hier, de Manchester, une excellente lettre de M. Fisher, qui me témoigne spécialement son profond souvenir de votre heureuse entrevue à Marseille. Il va décidément étudier la médecine dans sa ville natale, de manière à cultiver ses relations domestiques et préparer son milieu civique. Ce noble disciple me paraît propre à devenir le digne chef des vrais positivistes en Angleterre, d'après l'ensemble des qualités mentales et surtout morales, dont il ihe semble doué.

SOIXANTIÈME LETTRE

Paris, le vendredi 12 Des cartes 67.

Mon cher disciple,

Voici le reçu correspondant au petit mandat inclus dans votre lettre d'avant-hier qui vient de me parvenir.

J'attendrai tout le temps que vous jugerez convenable pour l'envoi complémentaire à Rescbid- Pacha. Quelle que soit l'opportunité de cette communication, il faut surtout qu'elle se trouve fidèlement accomplie. Ainsi je ne vous enverrai les exemplaires que lorsque vous jugerez venu le moment de les transmettre.

En avouant, avec une noble candeur, l'utilité que vous avez déjà tirée d'une confiante soumission pour accélérer et consolider notre évolution personnelle, vous constatez le symptôme le plus décisif, et môme le seul vraiment complet de l'avènement du nouveau pouvoir spirituel. On n'est pas réellement sorti de l'état révolutionnaire, tant qu'on se borne à reconnaître les principes personnellement démontrés (ce que font plus ou moins les anarchistes quelconques), tout en se réservant la construction individuelle de la synthèse universelle. La conversion n'est accomplie et l'autorité reconstruite que lorsqu'on adopte et pratique des notions purement admises de confiance, d'après leur liaison, même confusément senties avec les points /ondamentaiix qu'on a déjà reçus. C'est seulement ainsi que l'on peut utilement consacrer sa vie à

ago LETTRES D AUGUSTE COMTE

développer les conséquences au lieu de la perdre à discuter les principes sans pouvoir rien établir. Il faut, en un mot, concevoir la foi positive, comme étant toujours démontrable, et ne pas exiger qu'elle soit actuellement démontrée; ce qui ferait vraiment disparaître le plus grand mérite, et même la principale utilité, de la confiance.

Après avoir été longtemps contestées ou méconnues, ces conditions naturelles d'une vraie discipline sont maintenant acceptées et pratiquées par les dignes positivistes. M. Fisher m'en fournit dans sa première et mémorable lettre de Manchester, une touchante preuve, en citant l'admirable sentence de Saint-Paul, par laquelle il repousse ceux qui lui reprochent d'être soumis, en le qualifiant de servile . Etant lié je suis libre. Cette belle maxime caractérise la salutaire influence d'une digne discipline, qui semble, en efl'et, nous délivrer de l'ennui, du doute, et de l'irrésolution que subissent habituellement les âmes dépourvues de règles. Indispensable aux croyants quelconques, cette disposition convient surtout aux prêtres de l'Humanité, pour qu'ils soient suffisamment ralliés au pontife universel, dont ils doivent devenir de dignes appendices. Je ne confierai jamais le sacerdoce à quiconque ne remplirait pas une telle condition, quelque satisfaisantes que fussent ses épreuves encyclopédiques, et même les autres garanties morales.

Nous avons eu vendredi dernier, 12 octobre, une précieuse cérémonie religieuse, pour la première application de la règle établie dans mon volume final sur le préambule positiviste du lien conjugal. Elle se rapportait au mariage de M. Fili, qui, d'après ses mûres convictions et mes explications solennelles, a noblement signé, devant sa future et plusieurs spectateurs des deux sexes, l'engagement d'une cohabitation purement fraternelle pendant les trois mois qui suivront l'union civile, afin que la consécration religieuse soit dignement préparée. Ainsi se trouvent irrévocablement dissipées les frivoles objections que les vieilles habitudes révolutionnaires avaient d'abord suscitées sur la prétendue impossibilité de cette institution.

Un tel événement est devenu plus décisif par l'active participation de notre éminent Magnin, qui figura comme l'un des trois témoins sur l'acte sacerdotal : les deux autres signataires sont le docteur Foley dont vous connaissez Topposition initiale, et M. H..., digne prolétaire, dont notre société s'est récemment enrichie. Des spectatrices encore étrangères au positivisme ont profondément goûté cette cérémonie où Ton a généralement senti que l'institution introduite comme ime garantie de maturité pour l'engagement du veuvage, constitue directement la meilleure inauguration du mariage normal, de manière à rendre spécialement saillante la supériorité morale de la religion positive.

Recevez, mon cher disciple, mes Justes félicitations sur le noble enthousiasme que vous inspire la carrière que vous avez dignement embrassée, et conservez votre précieuse disposition à voir un jour s'éteindre la maladie autant que la guerre et la misère. Sans attendre votre heureux retour à Paris, ne craignez pas de me déranger en m'adressant sur l'ensemble des conceptions médicales, des questions analogues à celles par lesquelles vous m'avez déjà fourni l'occasion d'ébaucher des aperçus synthétiques, dont la communication, quoique prématurée, a fructifié de divers côtés, au-delà de mes espérances.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, pue Mousieur-le-Prince.)

P. S. — M. John Fisher avec lequel je vous félicite de vouloir directement fraterniser, demeure avec sa famille à Traflford Place, Streetford, New-Road, à Manchester.

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