SOIXANTE-ET-UNIÈME LETTRE
Pnris, le jeudi a5 Descartes 6j.
Mon cher disciple,
Voici le reçu correspondant au billet inclus dans votre lettre de samedi, qui m'est parvenue hier matin.
Dès le soir même j'ai pu faire à notre digne confrère M. Ptli, les justes félicitations que vous m'avez spéciale* ment chargé de lui transmettre. Plus on apprécie le noble exemple qu'il vient de donner, mieux on reconnaît sa hante importance, dans la situation que le positivisme a maintenant atteinte.
Mon second grand ouvrage a démontré la supériorité morale de la doctrine positiviste, autant que le premier avait constaté sa prééhiinence intellectuelle. Pour faire irrévocablement prévaloir la vraie religion, il ne reste donc qu'à manifester, par expérience, son aptitude à régénérer ses vrais adeptes. C'est le seul mode suivant lequel peuvent l'apprécier tous les spectateurs honnêtes qui, sans pouvoir juger les principes, ne doivent examiner que les résultats. Or, des effets semblables à celui que nous venons d'obtenir sont éminemment propres à caractériser la puissance morale du positivisme ; il ne leur manque que d'être plus connus. Toutes les dignes âmes, surtout féminines, seraient autant touchées que moi de la visite décisive, où M. et Mme Fili, civilement mariés le i8 octobre, vinrent ces jours-ci me témoigner, avec une
sainte naïveté le bonheur quïls éprouvaient de l'obligation sacrée qu'ils accomplissent maintenant, et qui constitue avec plus d'extension et de consistance, la véritable lune de miel.
Ma dernière réponse n'a pu vous témoigner assez le prix que j'attache à votre noble utopie sur la triple extinction normale de la guerre, de la misère et de la maladie. Pour la bien apprécier, il faut la systématiser au point de vue positif. On sent alors que ce triple progrès constitue une série normale, suivant la généralité décroissante et la difficulté croissante des améliorations successives. La première, concernant les plus vastes relations sociales est essentiellement réalisée maintenant, puisque la guerre ne constitue désormais qu'un accident passager dont l'élimination totale se trouve universellement pressentie. Relative à l'organisation intérieure de chaque peuple, la seconde offre à la fois plus d'importance et d'obstacles ; pourtant un tel progrès suscite des aspirations aussi persistantes qu'unanimes, qui doivent annoncer sa prochaine réalisation. Concernant les phénomènes purement individuels, les plus particuliers et les plus compliqués de tous, la troisième amélioration en eslla plus précieuse, mais aussi la plus difficile, de manière à ne pouvoir être maintenant saisie que par des âmes d'élite, quoique son enchaînement envers les deux autres doive garantir sa réalisation seulement plus tardive. Dans ce triple perfectionnement le premier terme a dft précéder, et même préparer, le positivisme, qui doit, au contraire, devenir l'unique source des deux suivants.
Je me félicite de vous avoir encouragé récemment à me soumettre sans scrupule vos réflexions médicales, quoique je doive commencer bientôt une éminente élaboration. Les épanchements de votre lettre de samedi me procurent une douce et profonde satisfaction, en me prouvant combien vous êtes apte à régénérer la noble profession que vous avez dignement embrassée. Mes prévisions sur la manière dont les médecins positivistes doivent bientôt se
LETTRES d'aU<;USTE COMTE a()5
^MlÎBguer des autres, se trouveront ainsi vérifiées déjà. Par la plénitude décisive de leurs vues habituellement synthétiques, ils seront nécessairement conduits à transformer leur office en sacerdoce, en y comprenant le moral autant, et même plus, que le physique. Envisageant toujours la maladie comme ayant un siège essentiellement cérébral, quoique les symptômes en soient le plus souvent corporels, ils se trouveront bientôt entraînés à fixer leur principale attention, d'abord pathologique puis thérapeutique, sur une foule de changements intellectuels et moraux, qui restent maintenant inaperçus, jusqu'à ce qu'ils produisent la folie proprement dite. Dès lors leurs prescriptions feront habituellement figurer les émotions et les études parmi les moyens de traitement; ce qui leur procurera l'intime et complète confiance des familles, quand ils seront vraiment au niveau de leur mission, tant de cœur que d'esprit. Notre éminent confrère le docteur Foley vient d'être spontanément conduit à prendre un tel caractère dans le mémorable début de son office médical, en guérissant son vieux père par une médication autant morale que physique.
Une longue et précieuse visite que me fit dimanche mon noble et tendre docteur Robinet, me confirme l'universalité d'une telle disposition parmi les médecins positivistes. Cette entrevue m'a pareillement confirmé leur tendance à se caractériser par une digne appréciation du grand Broussais, qui n'est maintenant jugé que chez eux, quoique tous les autres l'exploitent ou le dénigrent. M. Robinet est déjà conduit dans son action pratique à se rapprocher de plus en plus des principes, ou plutôt des aperçus pathologiques, et même thérapeutiques, émanés du seul homme de génie dont la médecine puisse réellement s'honorer depuis Hippocrate (Gall et Cabanis, étant plutôt des philosophes que des médecins, tandis que Boerhaave et Barthez furent seulement des professeurs).
Ces cordiales indications doivent vous montrer que je ne suis point absorbé par l'approche de mon nouveau
volume, dont, il est vrai, les principales conceptions sont irrévocablement élaborées. L'effort le plus difficile y va pourtant concerner le chapitre préliminaire. Dans cette longue et décisive introduction, je dois, en effet, caractériser d'abord la conception de la synthèse universelle; puis Vinstitution de la logique positiviste; enfin la coordination de la philosophie mathématique. Je puis déjà vous indiquer l'esprit général de ce grand traité, pai* le contraste direct entre ma définition finale de la logique et celle qu'ébaucha le tome premier de ma Politique positive. En effet j'avais là défini la vraie logique comme l'ensemble des moyens propres à nous dévoiler les vérités qui nous conviennent. Ici je la définirai : l'ensemble des moyens propres à nous inspirer les conceptions qui nous conviennent. Outre le changement du passif en actif dans le caractère général des efforts intellectuels, il faut surtout noter le contraste qui doit systématiquement procurer à la logique positive toute son extension normale, en y comprenant le domaine de la fiction, autant que celui de la vérité, de manière à la rendre autant esthétique que théorique.
Par une telle plénitude d'institution, je me trouve nécessairement conduit à constituer, dans ce traité, l'incorporation du fétichisme au positivisme et le développement connexe des milieux subjectifs, que j'avais d'abord réservé pour l'ouvrage suivant, qui devra seulement compléter cette double explication. Vous pourrez ainsi concevoir le caractère radicalement original et profondément décisif que présentera la philosophie mathématique en commençant de cette manière ; en sorte que les géomètres de profession, ou plutôt les algébristes, seuls mathéma. ticiens actuellement usités, seront naturellement hostiles à ce traité, qui ne pourra trouver d'application que dans le public universel.
Avant-hier j'ai reçu de New- York, ou pour mieux dire, de Long-Island une nouvelle lettre du digne fondateur de notre foyer américain. Elle est, comme les précédentes,
remarquable par une alliance intime et continue entre l'enthousiasme et la réflexion. Cette combinaison, aus^i rare que décisive me parait devoir bientôt constituer le caractère normal des convictions positivistes, quand le cœur prendra sur Tesprit l'empire qui lui convient. Une telle allure ne nous étonne que par suite de l'origine, fatalement révolutionnaire de la plupart des conversions actuelles, où l'on monte de la philosophie à la religion, si toutefois l'évolution n'avorte pas. Mais depuis que le positivisme est complet, les convictions peuvent, et même doivent être d'abord surtout religieuses. Dans ce mode final, seul vraiment normal, on développe directement un enthousiasme qui semble maintenant étrange, et peut-être factice, à des âmes trop livrées à la réflexion. Il faut pourtant s'habituer à regarder V enthousiasme comme propre au positivisme, d'après son caractère toujours relatif et sa tendance essentiellement altruiste ; tandis que le théologisme vu son égoïsme et son absolutisme, ne pouvait inspirer que \q fanatisme, où le dévouement et la vénération se souillent d'orgueil et de vanité pour des croyances indémontrables.
Outre cette remarque générale, la mémorable lettre de M. Edger mérite de vous être spécialement signalée, par la manifestation décisive des tendances habituelles à la digne discipline chez des âmes profondément énergiques. Je vous faisais dernièrement observer la précieuse conformité de vos nobles dispositions à cet égard avec celle de M. Fisher, repoussant de vains reproches de servilité d'après l'admirable sentence de Saint Paul {Etant lié je suis libre) qui caractéris«, en effet, le résultat naturel de la subordination volontaire. M. Fisher complète, à sii manière, cette tendance décisive, en déclarant que le besoin de loi se fait partout sentir, et que nos principaux embarras proviennent de l'exercice de la volonté. « Toute digne indication de mon chef spirituel, dit-il, dissipe aus sitôt mon hésitation sur un point quelconque ». Nous devons nous féliciter, comme principal symptôme de pro-
chain avènement, que les seules âmes pleinement éman-^ cipées soient aussi les seules maintenant qui puissent réellement subir une active discipline. Depuis que le positivisme est irrévocablement constitué, son ascendant doit surtout dépendre de Tunion permanente et complète des vrais adeptes. Cette union décisive ne peut résulter que de leur commun dévouement, habituellement impossible sans la subordination volontaire, qui bientôt formera le principal caractère propre à nous distinguer des révolutionnaires et même des rétrogrades, chez lesquels la discipline est plus apparente que réelle.
En terminant la longue réponse, où je me suis laissé graduellement entraîner, je dois déjà vous annoncer que mon récent opuscule commence à produire ses principaux résultats, non seulement envers les positivistes^ dont il détermine l'attitude politique; mais aussi parmi les conservateurs honnêtes et sages. Une visite décisive de l'un de ceux-ci, l'un des principaux ingénieurs en chef des ponts-et-chaussées, m'a permis de constater lundi dernier la pleine opportunité de cette publication, sous tous les rapports, au delà même de mes premières espérances. J'ai pu spécialement reconnaître ainsi combien était convenable le juste éloge que j'y fais de la restauration, et d'après lequel un magistrat distingué, l'un des présidents de la Cour de Nimes, s'est trouvé conduit à lire utilement ce manifeste.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, Rue Monsieur-le-Priiice).