SOIXANTE-TROISIÈME LETTRE
Paris, le mardi 2 Bichat 67.
Mon cher disciple,
Votre lettre datée du aS Frédéric m'est seulement parvenue hier. Quoiqu'elle m'ait trouvé réellement occupé, ce n'est point comme vous le supposez, de mon nouveau volume. Suivant le plan général de mes travaux, il ne commencera qu'avec l'année i856, et même seulement le vendredi i®*" février.
Alors va s'ouvrir une session continue de sept mois, ou plutôt de vingt-neuf semaines, composées chacune de cinq séances consécutives de travail, du vendredi matin au mardi soir, selon ma coutume, pour aboutir à la publication de ce volume en octobre, l'impression devant commencer en juin. Mais mon année de chômage ne sera vraiment achevée qu'à la fin du mois actuel.
Pour la terminer dignement, je suis maintenant occupé d'une opération exceptionnelle, qui dure depuis le commencement de la semaine dernière, et ne finira qu'avec celle-ci Vous en connaîtrez spécialement le résultat dans le précieux voyage que votre lettre m'annonce comme devant s'accomplir en avril, et que j'avais cessé d'espérer, le croyant peu conciliable avec votre situation actuelle. Mais je puis vous dire, dès aujourd'hui, que ce travail exceptionnel consiste à rédiger mon testament, qui sera publié par moi-même à la suite de ma biographie, en 1864,
3o4 LETTRES d'aUGUSTE COMTE
si je vis assez pour raceomplissement normal de la promesse qui termine mon principal ouvrage, de mettre alors au jour la sainte correspondance, avec les préambules, et peut-être le complément annoncé. Si je meurs avant, je confierai cette publication à mes treize exécuteurs testamentaires. Gomme vous êtes du nombre de ceux que j'ai choisis pour cette mission, je devais vous indiquer mon occupation actuelle, dont le résultat vous sera pleinement communiqué dans votre prochaine visite, afin que vous déclariez si vous acceptez cet office.
Une telle occupation ne pouvant aucunement fatiguer Tesprit et devant profondément remuer le cœur, elle comporte une réaction cérébrale dont je sens déjà les bienfaits ; en sorte que je la prolonge sans affectation, en n'évitant point les incidents d'entrevue ou de correspondance qui viennent Tinterrompre spontanément. De celte visite à la postérité plus réelle et plus efficace que ne pouvait l'être, pour Charles Quint, la noble contemplation de ses propres funérailles, je vais revenir au présent avec l'attitude et la confiance d'un homme de l'avenir, qui sent ainsi croître son unité, tant privée que publique, et dès lors sa dignité. Ce développement anticipé de l'existence purement subjective doit fournir à la dernière moitié de ma seconde vie une préparation générale essentiellement équivalente à celle qui résulta, neuf ans auparavant, de ma dédicace pour l'autre moitié : les deux cas sont d'ailleurs liés parce que mon testament, me rapprochant de l'état filial de ma sainte patronne, complète notre identification que ma dédicace ébaucha.
J'admire sans étonnement, à propos de mon perfectionnement définitif de la définition de la logique, avec quelle profondeur vous saisissez, d'après mes moindres indications, tous mes nouveaux aperçus, de manière à vous les rendre immédiatement propres. Ce résultat combiné de l'esprit synthétique et de l'instinct sympathique me garantit votre avenir sacerdotal. Vous avez dignement senti Textension systématique que doit finalement acquérir le
LETTBES d'auguste COMTE 3o5
domaine moral de la logique, d'où l'on avait jusqu'à présent exclu la poésie, comme si la fiction était de la folie. Mais je vous invite à ne plus vous préoccuper spécialement de l'institution générale des milieux subjectifs, que vous trouverez convenablement expliquée dans l'introduction de mon prochain volume. Des méditations trop peu déterminées à cet égard vous feront inutilement consumer un temps et des forces que vous pouvez mieux employer, et tendraient même à cultiver la disposition au vague, écueil ordinaire des têtes philosophiques qui s'exercent sur des questions prématurées quoique saines.
Hier soir, d'après votre lettre, j'ai chargé M. Laffitte de transmettre à l'ambassadeur turc un exemplaire de mon Appel aux conservateurs. J'ignorais, et M. Laffitte aussi, que cet employé fut le fils de Reschild-Pacha. C'est par lui que commencent mes distributions diplomatiques.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, Hue Monsieur-le-P rince).