‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 24 sur 59 · SOIXANTE-QUATRIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-QUATRIEME LETTRE

Paris, le mardi 23 Bichat 67.

Mon cher disciple,

L'occupation exceptionnelle, que vous indiquait ma dernière lettre, est maintenant terminée. J'ai remis hier à M. Laffitte le duplicata de mon Testament. Vu les inter ruptions spontanées auxquelles j'ai laissé leur libre cours, cette opération, y compris les transcriptions, m'a pris un mois entier. Après l'avoir finie Je sens mieux son aptitude à fournir la meilleure préparation de mon cerveau pour le grand ouvrage dont je vais, le i^^ février, commencer le premier volume. En outre, son développement m'a permis la vérification spéciale de ma conception générale sur la source essentiellement cérébrale de la maladie, au moins dans l'homme, surtout civilisé. Car elle a suscité, comme tous les préambules de mes grands travaux, une crise physique, principalement relative à l'appareil digestif, dont la surexcitation m'a contraint à m'abstenir de dîner pendant trois jours. De végétative la réaction cérébrale est devenue aujourd'hui animale, et consiste dans une agitation convulsîve qui, bientôt dissipée, va me ramener un état pleinement normal, sauf la stimulation durable de la région spéculative, succédant à celle de la région active, d'après une influence primitivement atrectivc : ce qui me représente, en petit, la marche essentielle de nos perlurbations; en sorte que comme médecin, vous pourrez uti-

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lîser rincident que je me plais à vous décrire à celte fin.

Je ne suis plus maintenant séparé de mon nouveau volume que par ma circulaire, que j'écrirai dans quinze jours et qui prendra cette année une importance spéciale, en tant que directement relative à la question du subside, que je n'ai qu'indirectement abordée jusqu'à présent. A cette occasion, je dois vous témoigner combien je suis touché de l'intime sollicitude exprimée dans votre lettre de jeudi dernier sur ma situation personnelle. Ce défaut de zèle que vous reprochez avec raison à la plupart des positivistes fait mieux ressortirle dévouement de quelques-uns, comme j'en ai récemment vu la preuve décisive dans la généreuse intervention par laquelle M. Constant a dissipé les déplorables embarras qui sans lui terminaient tristement mon année de chômage. Mais je dois encore rectifier votre appréciation de l'insuffisante publicité de mes circulaires. En exprimant cette crainte, vous avez oublié qu'elles sont toujours reproduites dans mes volumes, dont la vente croissante forme un heureux contraste avec le fâcheux état du subside. Depuis quatre ans cette vente m'a réellement permis de payer huit mille francs à M. Thunot, outre les quatre mille francs environ généreusement avancés par M. Lonchampt et vous. On doit, d'après les comptes trimestriels de mon libraire, estimer h cinq cents au moins le nombre de mes lecteurs habituels, qui, par conséquent, connaissent mes circulaires, et que nous pouvons, ien général, regarder comme plus ou moins adhérents, car les adversaires ne me lisent guère, et surtout n'achètent pas.

Vous avez pourtant raison de regarderies anglais comme spécialement blâmables dans l'insuffisance du subside. Mais leur inertie résulte surtout de la mauvaise volonté de quelques meneurs, à la tète desquels je place mes anciens prôneurs Mil! et Lewes, qui ne veulent pas que le positivisme s'élève de la philosophie à la religion, parce que sa tendance à régler la vie humaine menace un statu quo qu'ils exploitent et qu'ils désirent prolonger, au moins

LETTRES d'auguste COMTE SoQ

jusqu'à leur mort. La conspiration du silence organisée par les lettrés anglais contre ma Politique est plus intense que ne le fut celle des lettrés français contre ma Philosophie, parce qu'ils s'entendent mieux et dominent davantage les lecteurs, dans un milieu qui n'est pas préoccupé des besoins sociaux. Je croispourtant que le nouveau complot sera plus tôt déjoué que l'ancien, quand les aspirations sociales se trouveront plus développées. Il suffira peut-être de la traduction du Catéchisme positiviste par M. Fisher, pour éclairer les nombreux adhérents du positivisme philosophique sur l'existence et l'importance du positivisme religieux, que leurs menaces leur ont soigneusement caché jusqu'ici. Si M. Holyoack, réalise, comme je l'espère, son projet de traduire à part mon troisième volume, pour le publier sous son titre propre de Philosophie de rhistoire, je ne doute pas que toute la rouerie des revues britanniques ne soit bientôt impuissante. On pourra facilement montrer, aux socialistes anglais comme à tous les autres, que la révolution occidentale, ne peut se terminer que par un changement de religion accompli dans le positivisme.

Tout à vous.

Auguste Comte.

\ (lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P, S. — Sans vous donn-er aucune commission spéciale pour votre prochain voyage à Montpellier, je serais bien aise que vous y vissiez mon père dans son nouveau domicile, 2, rue Fornarié. Vous pourriez aussi me mieux renseigner sur son état actuel, et comparativement à votre ancienne visite, me décrire le véritable effet de la réconciliation dont je me félicite de plus en plus d'avoir pris l'initiative.

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