SOIXANTE-HUITIEME LETTRE
Paris, le jeudi 24 Homère 68.
Mon cher disciple,
Votre lettre de lundi que j*ai reçue hier, contient de nobles réflexions sur Tensemble de la situation occidentale et les graves déviations qui pourraient bientôt surgir d'après la tendance croissante à tout matérialiser. Rien ne peut mieux manifester le besoin de faire convenablement intervenir, au milieu d'une telle anarchie, la religion qui doit la surmonter, et dont la doctrine, actuellement complète, exige seulement un digne sacerdoce. Il faut espérer que les vrais croyants seront ainsi conduits à sentir combien il importe de consolider et développer le subside positiviste, d'où dépend l'essor du noyau sacerdotal.
Depuis l'invasion de la France au xiv® siècle jusqu'à la honteuse guerre de l'opium contre la Chine en 1841, la puissance britannique est devenue de plus en plus perturbatrice envers l'ensemble des aflaires terrestres. Mais le sacerdoce humain, quelque concentré qu'il soit encore, est maintenant en mesure de signaler, et même de flétrir, toutes les déviations que le défaut de discipline spirituelle a jusqu'ici laissé positivement surgir par l'abus effréné du pouvoir matériel appuyé des sophistes gagés ou séduits. Nous devons nous préparer à remplir dignement, dans toutes les éventualités que vous avez justement redoutées, l'office normal de ceux auxquels leur doctrine et la situa-
tion prescrivent de régler la vie humaine, partout indivisible et continue.
Quand nous serons prochainement rapprochés, suivant votre heureuse annonce, je pourrai déjà causer avec vous des difficultés qui vous préoccupent sur Tincorporation du fétichisme au positivisme et Finstitution correspondante des milieux subjectifs. Cette double explication, quoique normalement destinée à mon traité de morale, devait être sommairement abordée dans Fintroduction que j'achève à ma logique, et j'en causai récemment avec M. Laffitte. D'après le point où je suis parvenu depuis trois semaines qu'à commencé ma troisième et dernière grande construction, je puis déjà vous annoncer que la systématisation logique se résume en supprimant le nom Ae mathématique, pour nommer logique la science fondamentale qui doit élaborer la méthode positive, en étudiant l'existence universelle, réduite à ses trois attributs nécessaires : nombre, étendue, mouvement. La hiérarchie encyclopédique se condense désormais en une progression normale de trois sciences : fondamentale, préparatoire et finale. En y consacrant les noms les mieux conformes aux usages spontanés, ce sont : la logique (ci-devant mathématique) : la Physique (Astronomie, Physique proprement diteetChimie) et la Morale (Biologie, Sociologie et Morale proprement dite).
Une réaction générale de cette introduction, principalement du présent volume, doit vous être déjà signalée, comme tendant à perfectionner la théorie cérébrale. D'après l'ensemble de mes réflexions sur la suprématie intellectuelle du sentiment, la région spéculative du cerveau, comme la région active ne doit être finalement qu'un appendice de la masse affective, (tant altruiste qu'égoïste), où consiste essentiellement l'organisme cérébral. L'appareil mental exerce à son égard, pour l'élaboration des pensées, un office analogue à celui que remplissent envers lui-même, les ganglions sensitifs, sauf la différence du général au spécial; mais au titre commun d'assistance
nécessaire d'une fonction dont la source essentielle réside ailleurs.
Tout à vous.
; Auguste Comte.
(lOy rue Monsieor-le-Prince.)
P. S. — Je vous félicite d'avoir le courage de supporter les tracasseries universitaires, en vue de la noble profession que vous avez dignement embrassée.
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