SOIXANTE-NEUVIEME LETTRE
Paris, le jeudi 17 Aristole 68.
Mon cher disciple,
Votre lettre de samedi m'a de nouveau prouvé votre admirable.aptitude à bien saisir mes moindres indications, quand elles sont assez opportunes. En condensant la hiérarchie encyclopédique dans la progression des trois sciences que M. Jourdain refuse d'apprendre, j'ai directement senti que je lui donnais sa constitution la plus usuelle tant pour le public que pour le sacerdoce, et tant aujourd'hui qu'à l'avenir. J'espère que son admission doit devenir aussi rapide, et vous avez dignement reconnu combien les noms choisis la faciliteront. C'est seulement pour la nomenclature qu'elle diffère du classement principal que j'adoptai dès 1826, dans mon exposition initiale de la philosophie positive, conmie le prouve le petit tableau manuscrit que j'ai fait récemment imprimer à la fin de la préface propre à V appendice général, qui réunit mes opuscules primitifs. Un tel retour au plan surgi trente ans auparavant, confirme à la fois la réalité de cette disposition et son opportunité.
Les deux parties extrêmes de la philosophie naturelle s'y trouvent également consacrées et disciplinées, en devenant la logique ei commençant la morale. Vous avez, comme médecin, dû bien sentir combien la médecine est ainsi relevée et poussée vers des conceptions plus larges. unies à de plus nobles sentiments. Suivant votre juste
appréciation» tout cela ne peut assez ressortir que dans mon Traité de Morale, quoique j'aie dû l'ébaucher au début de ma philosophie mathématique.
Pendant votre prochain séjour à Paris, je lirai l'introduction maintenant terminée de ce volume promis pour octobre, en consacrant à cette lecture une heure environ de trois mercredis consécutifs. J'en ai fait hier l'annonce à la société positiviste, en exposant que l'exécution serait ajournée jusqu'à votre arrivée. Quoique ce soit seulement une anticipation de six mois sur la publication, cette lecture sera précieuse pour mieux préparer l'accueil et la propagation delà synthèse subjective, surtout quant à l'incorporation finale du fétichisme au positivisme.
J'ai directement adopté votre heureuse application de ma nouvelle progression encyclopédique à la condensation des thèses sacerdotales, désormais logique, physique et morale, avec un intervalle fixe de trois mois de l'une à l'autre, l'examen oral qui vient sept jours après chaque thèse, permettant de réparer tous les inconvénients d'une telle contraction. En lisant votre lettre à nos confrères, je leur ai déclaré cette résolution que j'avais, lundi, communiquée à M. LafBtte, quelques heures après avoir reçu la lettre.
Cette conséquence me serait spontanément venue quand j'aurais directement ramené mon esprit sur les épreuves sacerdotales, c'est-à-dire, au plus tard, en écrivant la préface du volume actuel quand je l'aurai terminé, mais cela n'altère point le mérite de votre antériorité, ni la gratitude que je dois à votre communication.
Nous avons eu, jçudi, la plus décisive de nos réunions religieuses pour consacrer le mariage de M. Fili qui, rapproché du touchant préambule du 12 octobre i855, constitue le seul type vraiment complet du mariage positiviste. Mes trente sept chaises n'ont pas suffi pour l'auditoire des deux sexes, et chacun a montré beaucoup de sympathies envers la religion qui s'est réellement montrée déjà, quoique sur un petit théâtre, pleinement en posses-
sion de sa missiou normale : régler la vie humaine en y faisant toujours prévaloir le perfectionnement moral. Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. — Suivant votre annonce, j'enverrai mon volume à voire domicile de Marseille (3, rue Sénac).
M. Congreve m'a récemment, écrit que « Gibraltar » est décidément commencé.
J'ai dernièrement reçu plusieurs visites intéressantes d'un nouveau positiviste, M. Foucart, principal avocat de Valenciennes, qui me paraît devoir bientôt devenir un précieux auxiliaire pratique.