‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 4 sur 59 · TRENTE-ET-UNIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-ET-UNIEME LETTRE

Paris, le jeudi 5 Arislole 65.

Mon cher disciple,

Sans examiner les détails indiqués dans votre lettre du q4 Homère, je suis persuadé que vous avez choisi les meilleurs moyens pour transmettre promptement à Reschid- Pacha mon dernier envoi, et j'attends paisiblement le résultat quelconque de cette importante communication. Celle avec le tsar n'est point encore accomplie, d'après l'absence prolongée du positiviste polonais qui doit m'y servir d'intermédiaire spécial, afin d'être certain que mon envoi parviendra jusqu'à la personne de l'autorité, sans être absorbé par aucun subalterne. Si, comme vous m'en donnez l'heureuse assurance, vous êtes ici vers la fin de mars, vous pourrez peut-être lire mon manifeste dans la lettre même destinée au tsar, au lieu d'un brouillon que je garde pour l'imprimer, ce qui vous serait plus commode, quoique je désirasse bien que la lettre fût alors partie.

Quant à la recopier pour les cours de Vienne ou de Berlin, vous sentirez, lorsque vous connaîtrez cette pièce, qu'elle ne leur est point destinée et que sa communication y pourrait même être taxée d'ironie. Car toute cette exposition est fondée sur le caractère sagement progressif du gouvernement russe, et ne peut aucunement convenir à des puissances rétrogrades. Si elles pouvaient réellement

1^4 lâRXTRES d'auguste COMTE

en profiter, elles la coiutùlraient assez tôt, d'après son adjonction à mon tome troisièsie» dont l'élaboration est maintenant très active, et qui paraîtra vers juillet. L'oppression des Germains envers l'Italie se trouvera directement appréciée dans le dernier chapitre de ce même volume, et les moyens de la terminer appartienne^ au tome suivant, qui sera publié l'an prochain. Hors ^e l'Orient seul ouvertement progressif aujourd'hui, du moins en intention, je ne dois encore, comme chef spirituel de l'occident, avoir des relations directes et continues qu'avec une seule autorité, parce qu'elle remplit, ou peut bientôt remplir, la même condition essentielle, c'est l'aristocratie anglaise. Elle n'est nullement rétrograde, et ne reste stationnaire que faute de mieux, par la crainte de l'anarchie. Mais ses chefs réels, sans rien dire des officiels ni des apparents, commencent à sentir la fragilité du statu quo britannique et l'importance de trouver ailleurs une autre garantie contre les tendances subversives, dont ils ne se dissimulent pas le progrès spontané. Le positivisme commence à prendre chez eux beaucoup, de crédit^ comme seul préservatif d'un imminent communisme. J'eus, à cet égard jeudi dernier, une entrevue décisive avec un des hommes d Etat pleinement imbu du positivisme, pendant sa résidence dans rinde, comme membre de la Cour Suprême de Bombay. Son adhésion est complète et décisive, comme plus sociale qu'intellectuelle, et poussée même jusqu'à la religion ; je la regarde comme le début de beaucoup de hautes sympathies analogues que manifesteront prochainement les principaux conservateurs d'Angleterre, suivant l'annonce formelle de cet éminent baronnet. Elle compensa sans la remplacer, la perte irréparable que le positivisme vient de faire dans la personne du noble citoyen de Philadelphie, Horace Wallace, mort ici récemment à la fleur de l âge, après avoir inséré dans son digne testament une clause spéciale pour rester mon souscripteur subjectif, à son taux ordinaire de cinq cents francs par an, pendant toute ma vie. Au reste mon disciple anglais de jeudi s'est

empressé de remplir noblement cette condition naturelle, en s'engageant pour deux cent cinquante francs par an, et payant aussitôt la première année. En général attendonsnous bientôt à cheminer sous les dignes auspices des vrais conservateurs britanniques qui reconnaissent la nécessité que j'ai proclamée de transformer pour conserver. L'Angleterre arrivera pourtant la dernière au régime positiviste de l'occident, comme je Tai démontré, vu l'état mental et moral d'une population arriérée: mais ses chefs sont très supérieurs à tous ceux du reste de l'occident. Or c'est parmi les gens d'élite que le positivisme doit fructifier maintenant. Il n'y a qu'en France, dans le pays de l'initiative, que je sois obligé déparier en bas, faute de pouvoir être goûté en haut.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S. — Veuillez faire convenablement circuler la petite pièce ci-jointe, qu'on refuse ici d'imprimer. Les copies que vous en feriez ou autoriseriez doivent être complètes et textuelles, y compris ma signature, quoique sans paraphe et précédées du mot : signé. Sa lecture vous indiquera sa destination et son opportunité, pour améliorer avant la crise prochaine l'empirisme des républicains sincères, qui ne peuvent encore être convertis au Positivisme et qui deviendront les agents naturels d'une secousse à laquelle les positivistes ne doivent naturellement participer, sauf par de tels conseils. C'est le premier acte formel de mon intervention directe dans la politique actuelle, comme chef spirituel de l'occident. S'il offre quelques dangers personnels, ils doivent se concentrer sur moi, qui d'ailleurs jouis, depuis longtemps, d'une liberté privilégiée, à laquelle ne peut encore aspirer aucun de mes adhérents ou disciples, faute d'en avoir assez rempli déjà les conditions spéciales.

RErCBllQOE OCCIDENTALE

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