‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 38 sur 59 · SOIXANTE-DIX-NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DIX-NEUVIEME LETTRE

Paris, le vendredi i6 Moïse 69.

Mon cher disciple,

Quatre réponses urgentes m'ont hier empêché de vous écrire, quoique votre lettre de lundi me fut arrivée avanthier. En y répondant aujourd'hui, j'en renverse l'ordre, et vous sentirez pourquoi lorsque vous m'aurez entièrement lu.

Votre appréhension des dangers que court maintenant l'Asie par suite de l'entraînement industriel est surtout émanée d'un sentiment généreux mais confus. D'abord le prochain percement de l'isthme égyptien serait plutôt contraire que favorable à la domination anglaise, en replaçant le commerce de l'Inde dans ses voies les plus naturelles qui feraient bientôt prévaloir les riverains de la Méditerrannée. En second lieu dans cette confuse irruption industrielle des divers occidentaux sur l'Asie, les populations théocra tiques ne courront réellement d'autre danger, et c'est bien assez, certes, que d'être rapidement corrompues; leur consistance sociale est trop grande pour qu'elles soient, comme vous le craignez, susceptibles d'une extermination comparable à celle des Américains par les Espagnols. Il faut d'ailleurs reconnaître que si ce dernier crime était à commettre, il serait certainement empoché par la police occidentale, qui n'existait pas au seizième siècle. Quant au récent attentat que vous m'apprenez sur Canton,

je pense qu'il excitera de sérieuses réclamations en Angle- , terre, ou qu'il y sera bientôt désavoué. Nous ne tarderons pas à trouver un appui spontané pour l'action morale du positivisme sur les relations extérieures, puisque des voix anglaises surgiront avec une énergie croissante, contre l'oppression de l'Inde.

Il faut seulement déplorer envers l'imminent progrès industriel que vous indiquez, que les forces pratiques s'y développent plus rapidement que les convictions qui doivent en régler l'emploi. Mais l'excès môme du mal ne tardera point à faire profondément désirer le remède, qui n'exige que l'application prépondérante d'une doctrine irrévocablement construite et déjà capable de guider le sacerdoce régénérateur ainsi que la chevalerie spontanée dont il a besoin pour agir avec fruit. Si nous sommes assez préservés des troubles intérieurs, les questions vraiment sociales auront bientôt absorbé l'attention occidentale, de manière à faire graduellement prévaloir la réorganisation morale sur le mouvement matériel. Cet essor organique commencera dans l'ordre international plus anciennement et plus profondément troublé.

Je vous félicite d'avoir assez surmonté les préjugés actuels pour sentir le mérite synthétique de l'école de Montpellier à travers ses formes ontologiques. Ces vitalistes sont au fond plus près du positivisme que les matérialistes d'ici, comme ayant toujours senti l'indivisibilité de la nature humaine, au nom de laquelle nous pourrons logiquement les conduire à notre point de vue. Blainville a judicieusement remarqué que Bichat et même Broussais appartenaient davantage à Montpellier qu'à Paris : quant à Cabanis cela n'est pas contesté.

Me voici maintenant parvenu au principal objet de cette réponse, l'explication spéciale que je vous dois d'après votre touchant récit sur votre récente visite à mon père. Votre lettre a d'abord ébranlé la résolution que j'avais déjà communiquée à M. Laflîtte, le dernier lundi de i856. Après une douloureuse fluctuation de vingt-qualre heures, je l'ai

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finalement confirmée, et même complétée, malgré la tentation naturellement résultée des intéressantes émotions que vous avez si bien décrites. Dès la première question qui me sera directement faite au nom de mon père, je retirerai ma promesse inconsidérée de i855, et je déclarerai ma résolution de ne point aller à Montpellier avant Tannée 1862, où votre rapport me donne lieu d'espérer que m>)n père n'aura pas cessé de vivre. Cette résolution sur laquelle je vous invite, quoi qu'elle soit maintenant arrêtée, à me dire librement votre opinion, résulte d'un concours de motifs spéciaux, simultanément émanés de ma vie privée et de ma vie politique, que vous seul pouvez assez apprécier.

Ne regrettez pas d'avoir réjoui mon père en lui faisant immédiatement connaître l'heureux accroissement du subside, qu'il va bientôt savoir en recevant ma nouvelle circulaire, maintenant sous presse. Je vous remercie autant que lui de cçlte cordiale communication quoiqu'elle ait spécialement ranime des espérances qui ne se réaliseront pas. Soyez également certain que je suis très touché de la noble disposition qui vous a fait spontanément devenir mon digne représentant auprès de l'excellente prolétaire à laquelle j'avais déjà chargé ma sœur de déclarer, le i®"^ janvier, qu'elle fait à mes yeux partie de notre famille.

Toujours je regretterai que l'état du subside de i855 ne m'ait pas permis d'aller à Montpellier au moment de la réconciliation dont je pris alors l'heureuse initiative. Je venais .d'achever ma principale construction sans êtie déjà préoccupé de son complément final. C'est dans une telle situation que je fis spontanément la promesse irréfléchie qu'il faut aujourd'hui rétracter.

Les motifs qui me firent récemment écarter l'opuscule d'abord projeté pour iSSj, ne tardèrent pas à produire une équivalente résolution envers ce voyage. Je dois scrupuleusement compte à l'Humanité de mon temps et de mes forces, tant que je n'aurai pas terminé ma grande trilogie fondamentale. Depuis que j'ai pleinement publié le pre-

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mier volume de ma construction finale, j'ai senti que toute diversion m'était interdite, tant qu'elle ne serait point achevée. Ajournée d'abord à mon nouveau chômage de 1860 (entre la morale et l'industrie) ma visite filiale est définitivement remise à 1862, après l'entière public^ion de ma synthèse subjective. Si mon père vit encore, je ferai sans scrupule cette excursion, au début de ma retraite, dans ime année où je n'écrirai que V Appel aux médecins, en renvoyant à 1862, V Appel aux igaciens, la Correspondance étant toujours pour 1864» selon ma promesse finale.

Pendant la présente année mon chômage n*est qu'apparent, et consiste, sans rien écrire, dans l'élaboration méditative des deux volumes de la Morale positive. Car vous sentez que quand j'aurai, l'an prochain, achevé l'un, je n'aurai qu'un pur repos à prendre, pendant quelques mois, avant d'aborder l'autre, que je dois donc préparer dès 1857. Il s'agit ici de mon œuvre finale, qui ne comportera plus de réparation essentielle, et sur laquelle je dois aujourd'hui concentrer tous les efforts qu'exige sa haute difficulté, surtout quant au volume de i858, où déjà j'élabore la grande doctrine de l'harmonie vitale entre le corps et le cerveau.

Aussi, malgré les facilités matérielles que va probablement me procurer l'état du subside en 1867, je n'irai point à Montpellier, ni, par suite, chez M.Hadery, ni même en Hollande, où tant de motifs m'appelleraient. Tout cela doit inflexiblement s'ajourner à 1862, car les motifs actuels auront un poids analogue lors du chômage final de 1860, où je devrai préparer le dernier et le plus original de tous mes volumes, celui que j'ai le plus anciennement promis (conçu dès 1822). C'est dans cette dernière extension, seule pleinement logique, que consiste le pas fait hier matin, après l'accès d'irrésolution suscité la veille par votre affectueux récit.

Outre ces motifs complètement avouables, qui seront, j'espère, sentis chez mon père quand il aura d'abord déploré cet ajournement, j'en ai que je dois lui taire,

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mais que je puis vous confier. Déjà vous savez que c'est uniquement pour lui que je projetai cette visite, puisque je préfère, en ce qui me concerne, rester sur sa dernière image objective de 1837, plutôt que d'avoir subjectivement perpétué sa décadence actuelle. Mais j'ose d'ailleurs avouer nia profonde répugnance, après avoir été plus de treize ans (depuis ma tournée finale de i843) sans découcher jamais, de quitter, même trois semaines, le saint domicile où je fus angéliquement régénéré. Tout mon culte quotidien serait difficilement praticable ailleurs, et le culte hebdomadaire entièrement suspendu. Leur concours continu depuis onze ans, m'a vraiment rapproché des moines fétichiques, quant à l'involontaire attachement aux résidences sacrées. Je puis aussi noter accessoirement les nécessités corporelles, qui me prescrivent un régime peu compatible avec un déplacement quelconque. Cest au point que j'ai maintenant résolu de n'aller jamais diner en ville, et de ne cesser de manger seul que quand l'état du subside me permettra de recevoir, une fois par mois, de dignes convives positivistes, les uns mariés, les autres célibataires.

Plus que personne vous savez que ma vraie famille objective se compose, au fond, de ma fille adoptive et de mes meilleurs disciples. Quoique je sache aisément pardonner, je puis difficilement oublier ; en sorte que mes longs griefs envers ma sœur, qui réagissent sur mon père, empêcheraient tout abandon vraiment cordial dans la visite projetée. Vous sentez même qu'une réconciliation essentiellement factice où j'ai sciemment facilité ma spoliation pour me purger de sentiments pénibles, mais légitimes, serait probablement compromise par une cohabitation de quelques semaines ; tandis que je puis à distance éviter dans mes lettres les conflits imminents. L'indigne mot que vous m'avez spécialement rapporté de ma sœur (sur ma maladie cérébrale de 1826) indique sa profonde antipathie, journellement vérifiable encore, pour ma mission sociale. Je ne dois pas compromettre ma dignité religieuse

par une attitude équivoque envers des personnes aussi vulgaires que ma sœur et même mon père, ni souffrir rinconveuant contrôle de juges tant incompétents. Ils ne peuvent assez respecter mon œuvre que d'après ses résultats sociaux, qui pourront, dans cinq ans, être empiriquement appréciables. Nous devons sagement attendre cette influence du temps, qui fera graduellement retentir mon nom à travers tout TOccident jusque chez mon père, que je ne reverrais jamais s'il ne finissait par subir mon ascendant à force de m'entendre vanter dignement. Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsicur-Ie-Prince.)

QUATRE-VINGTIÈME LETTRE

Paris, le jeudi i*' Homère 69.

Mon cher disciple,

En lisant avant hier votre lettre de dimanche j'ai beaucoup goûté votre libre adhésion à l'importante résolution sur laquelle, quoique arrêtée, j'avais spécialement demandé votre propre opinion. Ne regrettez pas de m'avoir jadis rapporté l'indigne mot de ma sœur. Il a moins contribué que vous le croyez à me décider, n'ayant guère fait que mieux préciser une indiscrétion déjà résultée du concours spontané de nombreux symptômes, dont les plus tacites n'ont pas été les moins expressifs. Vous étiez d'ailleurs obligé, par devoir social, de me faire cette déclaration; car je risquerais de commettre de graves méprises si mes meilleurs disciples me cachaient toutes les infok'mations importantes sur les personnes avec lesquelles je suis en contact. Je puis, à cet égard, vous citer un exemple récent, où vous approuverez, dans autrui, la conduite que vous vous reprochez. Un nouveau positiviste, sur lequel je compte beaucoup, M. Foucart, principal avocat à Valenciennes, m'a dernièrement rapporté de M. de Blîgnières ce mot caractéristique : Mon père spirituel, c'est M. Littré. Pensez-vous qu'il ait eu tort de me fournir un renseignement décisif, qui m'explique l'étrange attitude finalement prise envers moi par le jeune capitaine d'artillerie?

Ma dernière expansion avec vous a bientôt réagi sur moi

de manière à développer ma résolution d'après ces deux modifications : 1° prendre immédiatement l'initiative à cet égard, sans attendre aucune occasion extérieure ; n^ étendre l'explication jusqu'aux motifs de conflit, que j'avais d'abord cru devoir faire par un ménagement déplacé. C'est pourquoi, lundi, j'ai diversement écrit à mon père ma longue lettre décisive, qu'il a dû recevoir hier. J'en joins ici l'unique copie, que je vous prie de me renvoyer quand vous l'aurez attentivement lue. Si, toutefois vous désirez d'abord perdre trois heures à la recopier, je vous en donne ma pleine autorisation. Dans ce cas prenez le temps que vous jugerez convenable, pour que cette transcription ne trouble pas vos occupations habituelles.

Je lus hier cette copie à notre réunion hebdomadaire, et je fis ensuite ressortir, de cet acte spécial, une instruction générale, qui va bientôt devenir de plus en plus nécessaire aux vrais positivistes, sur l'obligation pratique de subordonner la vie privée à la vie pratique ; aucun de nos dignes disciples ne méconnaît, en principe, une telle subordination. Mais aucun, peut-être, ne sait l'appliquer convenablement, d'après l'altération profonde des mœurs romaines et féodales par l'anarchie moderne qui laisse la plupart des hommes, comme toutes les femmes, essentiellement dépourvues de vie publique, et par suite exposées sans contrôle aux impulsions privées. Il appartient aux vrais positivistes de rétablir, à cet égard, les saines habitudes sociales, seules réellement conformes à la théorie de l'unité, qui toujours subordonne les relations les plus particulières aux plus générales. Tous mes dignes disciples étant spontanément associés à la réorganisation spirituelle de l'Occident, chacun d'eux aura bientôt, comme moi-môme, quoique à de moindres degrés, une véritable vie publique, à laquelle il devra constamment subordonner sa double vie privée, même quand les meilleures aflections domestiques en pourront momentanément souffrir.

Depuis que je suis irrévocablement revenu de Mont-

pellier, je sens combien raecomplissement de celte décision importait au libre cours de la grande préparation méditative à laquelle cette année est exclusivement vouée. Je suis définitivement attelé, pour cinq ans, à la Synthèse subjective, que je vais continuellement élaborer, sous divers modes, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement achevée. Tant que ma résolution, quoique arrêtée, n'était point exécutée, mes méditations n'avaient pu trouver l'aisance et l'activité qu'elles ont maintenant acquises, surtout envers les deux tomes de la Morale positive, et spécialement quant au premier, où je suis spécialement occupé de systématiser l'harmonie vitale d'après les relations fondamentales entre le corps et le cerveau.

Votre seconde lecture de mon récent volume me parait sagement conçue, et j'approuve votre explication de la direction qu'avait involontairement prise la première. La suspension de trois jours, que vous comptiez faire succéder à l'introduction me semble aussi convenable avant la conclusion, sans aucune discontinuité dans les sept chapitres spéciaux. Ce double intervalle vous fera mieux apprécier l'ensemble du volume.

A cet égard, je dois directement rappeler votre attention générale sur la réaction indiquée dans ma circulaire. Déjà spontanément désillusionné, quant aux savants, il faut aussi que vous soyez systématiquement émancipé de la science comme de la métaphysique et de la théologie. Le point de vue principal qui naturellement domine vos études médicales vous fait involontairement sentir l'inanité des spéculations biologiques. En relisant mon volume, vous étendrez cette appréciation à l'autre extrémité, plus spécieuse, de la philosophie naturelle, en reconnaissant l'impuissance des conceptions mathématiques. Sans être ainsi dégagé de tout prestige scientifique, vous ne pourriez assez conserver la pleine liberté d'esprit qu'exige la régénération finale. Toutes les sciences n'ont de valeur que comme préparant l'étude de la nature humaine. Même celle-ci n'est vraiment systématisable qu'en la rattachant

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à sa destination pratique^ pour le perfectionnement de rtiomme : tout le reste est vanité.

Le positivisme a fait récemment ni^ précieuse acquisition dans la personne d'un jeune médeeia» maintenant interne à Ttiôpital des aliénés de Charentoii^ et devant devenir docteur cette année. Cette âme de vingi^inq ans me semble, après deux entre liens décisifs et divers reaseignements, susceptible d'un véritable avenir sacerdotal , auquel j'ai directement conseillé d'aspirer, sauf à se restreindre à l'apostolat théorique si l'effort avortait. Je crois d'autant plus devoir vous signaler ce jeune homme, nommé Sémerîe, qu'il est d'Aix, en sorte que vous aurez peut-être connaissance de sa famille. D'après ce nouvel exemple d'afTmité que le positivisme trouve dans le milieu médical, je suis d'autant plus convaincu que, quand je ferai mon Appel aux médecins , en 1862, il sera pleinement opportun et comportera bientôt une affinité spéciale, que n'a point obtenu mon Appel aux conservateurs. Il faut regarder les médecins, surtout français, comme la seule classe où le positivisme comporte des succès vraiment collectifs, quoiqu'il puisse individuellement fructifier parmi toutes les autres corporations actuelles, en attendant qu'il s'installe dans la double masse, prolétaire et féminine, d'où dépend son principal ascendant, mais qu'il a peu touchée jusqu'ici.

Pendant le cour^ de cette année, je ferai définitivement subir à la Société positiviste une épuration depuis longtemps urgente, en écartant Imit ou dix noms essentiellement déplacés sur notre liste, entre autres votre ami X... Cette exclusion, quoique indispensable, n'étant point émanée d'indignes motifs^ elle comportera la réadmission, si les conditions essentielles étaient ultérieurement remplies. Il serait donc préférable que chaque exclu, d'après ime officieuse injonction, prévînt la décision officielle, par une démission opportune.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

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