‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 39 sur 59 · QUATRE-VINGT-UNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT-UNIÈME LETTRE

Paris, le Jeudi i5 Homère 69.

Mon cher disciple,

Votre excellente lettre de dimanche, arrivée avantliîer, m'a tellement satisfait que je Tai complètement lue hier à notre soirée hebdomadaire, en y joignant les explications naturellement suscitées par vos éminentes réflexions sur la philosophie médicale.

Puisque vous avez, suivant ma cordiale invitation, copié la pièce que vous m*avez ainsi renvoyée, elle a dû pleinement dissiper vos nobles scrupules antérieurs, relativement à votre digne confidence du mot décisifde ma sœur. Mais, en revenant sur la règle générale de conduite qui se lie a <;e cas particulier, je crois ici devoir un moment attirer votre attention, comme je le fis hier dans notre réunion, sur rimportance j)ratique de la subordination habituelle des actes privés aux besoins publics^ très méconnue en un temps où l'anarchie fait ordinairement prévaloir les impulsions les plus vulgaires, quoique personne n'ose, en principe, contester la prépondérance normale des motifs les plus sociaux. Les vrais croyants se sentiront bientôt tenus de fournir au sacerdoce les informations personnelles, sans lesquelles son influence resterait trop incertaine. Vous savez combien le régime catholique fut jadis secondé par les dignes renseignements émanés des domestiques sur les maîtres, et même des explications

mutuelles des amis ou parents. Jamais la police politique ne fut aussi bien faite, sans presque aucun frais, qu'en 1793, quand, sous l'irrésistible impulsion des nécessités publiques, tous les vrais patriotes se faisaient un devoir de déclarer aux chefs les informations quelconques qui pouvaient utilement éclairer leur conduite Quoiqu'il faille toujours se prémunir contre les abus que comporte une telle habitude, il faut pourtant la regarder comme éminemment sociale, sa désuétude n'étant due qu'à l'indijOTérence pour l'intérêt général par suite du défaut total de convictions réelles. Il est d'ailleurs facile aux chefs, spirituels ou temporels, de bien distinguer, à cet égard, les motifs essentiellement personnels des impulsions vraiment sociales.

J'adopte vos réflexions sur la communication incidente envers M. de Blignières, qui me paraît, comme à vous, comme définitivement perdu pour le Positivisme, où M. Foucart l'a déjà remplacé très avantageusement. Le jeune capitaine d'artillerie et son nouveau chef, M. Littré, seront également embarrassés d'invoquer ou d'accepter une paternité qui n'a jamais pu rien engendrer. Mais je crois que le vrai motif des nouvelles prédilections de M. de Blignières, résulte de son entraînement spontané vers les âmes dépourvues d'énergie, où son ambition espère obteiir un facile ascendant et son insubordination une suffisante satisfaction, qu'il sentait incompatible avec mon autorité spirituelle.

Envers la principale partie de votre mémorable lettre, je (lois surtout ébaucher la systématisation directe des réflexions générales que je vous ai précédemment indîquéessur l'émancipation scientifique spécialement instituée, d'après le cas le plus décisif, quoique sous un mode spontanément latent dans le volume que vous relisez maintenant. Il faut directement regarder un tel aflranchissement, comme le complément normal de l'évolution fondamentale que caractérise la loi des trois états. Le dernier état doit être, à cet eflet, décomposé dans ses deux modes

successifs, Tun scientifique l'autre philosophique, respectivement analytique et synthétique. C'est seulement au second qu'appartient la qualification de définitif, d'abord appliquée confusément à leur ensemble. Au fond, la science proprement dite est aussi préliminaire que la théologie et la métaphysique, et doit être finalement autant éliminée par la religion universelle, envers laquelle ces trois préambules sont l'un provisoire, l'autre transitoire et le dernier préparatoire. J'ose même refuser aux sciences l'attribut de pleine positivité, qui ne consiste pas seulement dans la réalité des spéculations, mais dans sa com binaison continue avec Vutilité, toujours rapportée au Grand-Etre et dès lors ne pouvant jamais être dignement appréciée que d'après la synthèse totale, c'est-à-dire subjective et relative. Dans la construction finale, le début théologique de la préparation humaine n'a pas moins d'efficacité que sa terminaison scientifique. Si celle-ci fournit les matériaux extérieurs, l'autre ébauche les dispositions intérieures, en compensant l'imaginarité par la généralité, dont l'absence interdit toute vraie rationalité théorique.

Sous un aspect plus systématique, la première vie est surtout distinguée chez l'individu comme envers l'espèce, par la vaine recherche continue d'une synthèse essentiellement objectwe, tandis que la seconde contient et développe la synthèse purement subjectis?e, dont l'autre a spontanément fourni les matériaux nécessaires. Même quand la science a déjà senti l'inanité des causes et fait graduellement prévaloir les Zow, elle aspire autant que la théologie et la métaphysique à l'objectivité complète, rêvant l'universalité d'explication extérieure d'après une seule loi, non moins absolue que les dieux et les entités, suivant l'utopie académique. A cet égard je dois naïvement étendre un mot de ma dernière circulaire 'qui prolonge ce reproche jusqu'à moi, d'après mon ouvrage fondamental, où, ne fut-ce qu'à ce titre, la postérité ne verra, comme je sais déjà le dire noblement, qu'une construction de début.

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3jO LETTRES d'aUGU&TE COMTE

un travail de première vie, ne tendant vers la seconde que dans le tome final, tous les autres restant plus: ou moins soumis au prestige scientifique, dont l'état pleinement religieux m*a seul aflranchi*

,Cela me conduit à vous faire mieux préciser la vraie distinction normale entre la théorie et la pratique, d'après la meilleure appréciation sociale de la division fondamentale , des deux puissances, surtout rapportée au mode spontanément entrevu par M. Dunoyer. Au fond, la théorie et la pratique ne sont nettement séparables qu'envers le doms^ine inorganique ; au delà de la cosmologie, elle» re.çtent nécessairement mêlées quoique toujours distinctes, conime l'algèbre et l'arithmétique.

Le pouvoir dit théorique agit sur l'homme, tandis que le pQuvoir purement pratique modifie l'ordre matériel : telle est leur seule différence sociale. Dans l'action indus^ trielle, le sacerdoce n'influe que spéculativemeut, d'après les lois générales dont il reste normalement interprète. Mais pour le perfectionnement humain, il est éminemment actif. Ses études sont alors subordonnées à sa destination, suivant l'axiome : connaître pour améliorer^ qui sera la seconde épigraphe de mon prochain volume, la première étant le fameux vers de Pope : The proper studx ofmankind ùi nian, déjà choisi par Cabanis. Parvenue à la morale, môme à son début biologique, la conception positive devient à la fois théorique et pratique.

On peut ainsi concevoir historiquement la restriction spontanée du régime purement scientifique à l'enceinte mathématique et cosmologique, hors de laquelle les médecins ont, de tout temps, développé des dispositions essentiellement synthétiques, qui doivent aujourd'hui fournir le meilleur appui théorique de la régénération universelle. Cette concurrence croissante entre les médecins et les savants doit bientôt aboutir à rendre les uns grf^duellement incorporables au sacerdoce positif, d'où les autres seront autant exclus que les théologiens et les métaphysiciens. Pour se transformer ainsi les médecins li'ont

besoin maintenant que de devenir pleinement conséquents à leur impulsion synthétique, en cessant d'aspirer à la synthèse corporelle, indépendamment de la synthèse cérébrale, et reconnaissant l'entière indivisibilité de la vraie systématisation subjective. Nous devons prochainement attendre ce dernier progrès du digne essor des médecins complètement positivistes. La lettre décisive à laquelle j'achève de répondre me confirme, après tant d'autres également précieuses, dans l'espoir que vous figurerez au premier rang, parmi les dignes inaugurateurs de cette nouvelle médecine, immédiatement incorporable au sacerdoce de l'Humanité .

Tout 4 vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

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