QUATRE-VINGT-DEUXIÈME LETTRE
Paris, le 37 Arislote 69.
Mon cher disciple,
Voli*e précieuse lettre d'avant-hier, est enfin venue ce matin dissiper Tinquiétude croissante que Tinsolite prolongation de votre silence m'avait involontairement inspirée. Cette épreuve spontanée m'a fait péniblement sentir la réalité de ma récente déclaration sur la composition affective de ma véritable famille objeclive, essentiellement formée, avec mon incomparable fille adoptive, de mes vrais disciples, parmi lesquels vous êtes l'un des plus chéris.
Depuis huit jours, j'étais de plus en plus préoccupé qu'une blessure anatomique, ou quelqu'un des accidents généraux toujours inhérents à notre existence, n'eût gravement altéré votre santé, sur laquelle j'avais spécialement témoigné mes alarmes à M. Laffitte.
La nature pleinement philosophique de votre lettre me rassure mieux à cet égard que ne l'aurait fait ime déclaration directe. Je vois que vous avez maintenant apprécié mon nouveau volume, de manière à l'utiliser plus que personne. Sa réaction générale sur votre finale émancipation scientifique m'est surtout précieuse comme garantissant l'intégrité de vos dispositions synthétiques et leur efficacité religieuse. Vous avez dignement senti que la science, loin de constituer l'état positif, se borne à lui fournir,
après la théologie et la métaphysique, une dernière préparation nécessaire, qui, comme les deux autres, a ses inconvénients autant que ses avantages, et devient profondément nuisible en se prolongeant outre mesure.
Pour caractériser Idi positivité de nos conceptions, il faut toujours que leur réalité se cotnbine avec leur ntilké, laquelle n'est vraiment jugeable que religieusement, d'après la relation de chaque partie avec l'ensemble. On sent que la science serait moins apte que la théologie à constituer un état fixe, puisque l'entendement ne saurait jamais prendre pour ime vraie résidence une simple échelle uniquement propre à monter ou à descendre entre le monde et Thomme, quand nos besoins l'exigent, et nullement capable de nous fournir un domicile permanent. • Il est temps que les véritables théoriciens s'affranchissent à cet égard d'une domination dégradante, afin de pour voir dignement installer les grandes notions religieuses, contre laquelle la science sera bientôt insurgée avec plus d'animosité que la théologie et la métaphysique, parce qu'elle aspire davantage à perpétuer l'interrègne spirituel.
Sans insister sur ma recommandation, que vous avez profondément sentie, je dois aujourd'hui borner ma lettre à deux explications essentielles, l'une privée et pénible, l'autre publique et satisfaisante. Mais auparavant je vous invite à garder la copie ci-jointe depuis longtemps préparée pour vous, du plan de ma morale positive.
Vous remarquerez, sur la seconde partie, que j'y fais remonter l'éducation jusqu'à la conception, de manière à renfermer l'état fœtal, en perfectionnant la présidence maternelle et l'influence sociale qu'elle transmet.
Il suffit de la copie ci-jointe du procès-verbal exceptionnellement propre au sixième mariage positiviste pour caractériser le triste cas domestique de M. X... Son dédaigneux rejet de tous les choix successivement proposés par son père, n'a finalement abouti qu'à lui faire irrévocablemejit adopter, contre l'avis de tous ses amis et de moi-
LETTRES d'auguste COMTE SjS
même une union plus regrettable. Nullement supérieure au vulgaire féminin pour l*esppît et le caractère, elle e^t surtout inférieure par le cœur, et n'a d'autre mérite réel qu'une gracieuseté banale, que possèdent, en France, preàque toutes les femmes qui ne sont pas jolies : Vôilâ mon opinion définitive, après avoir, suivant ma coutume, été favorablement disposé jusqu*à la première épreuve décisive. Emanée d'un père stupide et anarchique, cette jeune dame croit et dit que la vie n'a jamais besoin d'être systématiquement réglée et que le sentiment suffit pour nous conduire.
La réaction normale d'une telle éducation, et le dégoût inspiré par le spectacle domestique de l'état révolutionnaire, l'auraient spontanément poussée vers la mysticité catholique si sa nature était vraiment tendre. Après avoir, de concert avec sa famille, feint des tendances positivistes pour se faire épouser, elle a, depuis le mariage, développé, les répugnances insurmontables que la religion universelle doit de plus en plus inspirer aux négativistes, surtout chez le sexe où le scepticisme devient une monstruosité, même en France. Dédaignant de prolonger la comédie du préambule au delà de son propre intérêt, elle a finalement frustré son mari de la première preuve que tout le monde avait naturellement attendu d'elle.
Telle est l'énorme faute irrévocablement commise par mon éminent et malheureux disciple, sans aucun entraînement amoureux, sous l'unique impulsion d'une délicatesse exagérée, qui l'a fait se croire engagé quand il né l'était nullement. Le voilà réduit à trouver un fardeau peut-être insupportable, dans le lien qui devait lui fournir un soutien pour son développement affectif. Il faut qu'il prenne désormais l'office féminin, afin d'exciter la tendresse chez une àme sèche et froide, d'ailleurs dépourvue de force et de raison. Mais il a noblement accepte cette fatalité, parla résolution qu'il est sur le point d'exécuter, de s'établir en province, afin de soustraire sa déplorable malade au contact continu d'une famille radicalement
révolutionnaire. Quel que soit son regret de quitter Paris, où son petit capital lui permettait d'attendre quelques années une clientèle médicale qui probablement ne viendrait pas, il va la semaine prochaine s'installer à Mantes, en utilisant une occasion favorable. Son départ me fait de nouveau sentir, quoique pleinement motivé, Tintime solidarité témoignée au début de cette lettre. Outre mes regrets privés, je dois ici déplorer comme envers M. Robinet la funeste dispersion de notre centre positiviste, où nous aurions tant besoin de condensation.
Un tel événement m*a déjà conduit à deux perfectionnements connexes, dans la pratique de notre cinquième sacrement. En premier lieu, je ferai déclarer la religion dès le préambule, au lieu d'attendre la célébration. Dès lors je refuserai le mariage quand la future n'aura pas de religion avouée, catholique, protestante, musulmane ou juive, sauf les cas ultérieurs de polythéisme ou fétichisme.
Le scandale récemment survenu ne pourra plus se reproduire, et nous aurons donné, même aux catholiques^ l'exemple de mettre hors la loi du mariage religieux, les familles radicalement révolutionnaires, qui ne doivent s's^lier qu'entre elles et municipalement. Il est vraiment remarquable que, dès son début, la religion positive se montre plus scrupuleuse qu'aucune autre, suivant notre maxime fondamentale : L'homme devient de pUis en plus religieux.
Cette douloureuse explication m'interdit de m'étendre autant que je le voudrais aujourd'hui sur ma seconde communication, relative à la mémorable ambassade de M. Sabatier auprès du chef ignacien, accomplie à Rome le i«r Aristote.
Mon éminent envoyé m'a récemment transmis, à cet égard, une admirable relation, intégralement lue à la société positiviste le ii mars, et publiable ultérieurement dans la préface de mon appel aux ignaciens.
Agissant plutôt en missionnaire qu'en ambassadeur, comme le doivent les organes, même temporels, du.posi-
LETTRES d'auguste COMTE SjJ
tivisme, il a noblement préparé sa mission spéciale par une incomparable lettre générale, dont il m'a transmis une copie littérale, sur la doctrine au nom de laquelle il parle au chef des jésuites. Il Ta surtout caractérisée comme plaçant la digniié dans la soumission, le bonheur dans Vobéissance, et la liberté dans le dévouement. Mais tout cela n'a nullement frappé, du moins en apparence, son interlocuteur, qui n'était pas le Général lui-même, mais son chargé des affaires françaises, le père R... chargé par M. B..., pour cette conférence exceptionnelle, ainsi restée jusqu'à présent préliminaire.
Encore incapable de devenir un véritable ignacien, ce que le positivisme pourra seul leur inspirer sous la pression des événements, le chef jésuite a naïvement abdiqué toute vraie prétention au pouvoir spirituel par cette déclaration réitérée :
a Nous sommes de pauvres religieux, étrangers à la « politique. Nous ne pouvons accepter aucune ligue qui a n'aurait pas pour objet direct le triomphe du nom de « Jésus. Nous savons que l'ordre européen peut être grâce vement troublé : nous n'y pouvons rien, que de nous « faire massacrer au nom de Jésus. Soyons amis, mais en « agissant chacun de notre côté, d
Vous voyez que le positivisme est désormais dépourvu de toute concurrence réelle dans la réorganisation intellectuelle et morale de l'occident. Mon éminent organe a fait involontairement sentir aux jésuites, d'après ce premier contact officiel des deux seules églises organiques, la supériorité, non seulement intellectuelle, mais surtout morale de la nouvelle foi, quant à la générosité des sen- Uments, l'abnégation de la conduite et même la politesse des manières. En même temps rien n'est plus propre qu'une telle épreuve à manifester l'admirable plénitude de la conversion positiviste d'un jeune apôtre, qui, trois ans auparavant, était dans l'état le plus révolutionnaire.
' Une réponse immédiate, en félicitant M. SabaUer, Fa spécialement détourné de toute nouvelle tentative actuelle, à moins que le chef jésuite ne fasse quelque démarche envers lui ; ce qui semble peu probable, quoique la proposition formelle n*ait pu même être encore énoncée. J'ai seulement envoyé par la poste, à M. Sabatier, pour M. Y... le Catéchisme positiviste et Y Appel aux conservateurs, avec ma huitième circulaire. Nous verrons si cet envoi suscite de nouveaux contacts.
Tout à vous.
Auguste Comte.
P, S. — Quand vous écrirez à M. Hadery, je vous prie de lui communiquer les deux nouvelles, privée et publique, expliquées dans cette lettre.