CONSEILS URGENTS
Adressés par le fondateur de la Religion de rHumanité à tous les vrais républicains français.
i^ Réduire leur devise à Liberté et Fraternité;
2° Consacrant, au nom de leur cause, et même complétant, la récente abolition du régime parlementaire en France :
Fonder leur gouvernement sur une dictature sagement énergique, mais purement pratique, dont le caractère toujours progressif soit garanti par ime pleine et inviolable liberté d'exposition et de discussion ;
3^ Exclure de tous les offices vraiment politiques, même gratuits, quiconque y participa depuis le 24 février 1848.
Paris, le 4 Aristote 65 (mardi x" mars i854).
Auguste Comte,
Auteur du Système de Philosophie positive^ du Système de Politique Positive et du Catéchisme positiviste,
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
TRENTE-DEUXIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 117 César G5.
Mon cher disciple,
Votre lettre, quoique trop tardive, m'a beaucoup satisfait. La manière dont votre jugement sur M. Hadery se consolide à mesure que vous le voyez davantage, me confirme dans la haute estime qu'il m'inspire, et me semble garantir l'éminente perspective que je persiste à lui déterminer. Ses inconvénients secondaires lui sont commu^ avec tous les praticiens, qui malgré la plus grande supé riorité, ne cessent jamais d'avoir besoin qu'on les rappelle spécialement aux vues d'ensemble, dont leurs fonctions habituelles tendent toujours à les écarter. Je regrette que vous l'ayez informé, comme M. Lucas, de mon projet de tournée en septembre, qui n'était pas assez mûr pour dépasser notre tête-à-tête. La situation qui me l'inspira* ne s'est point assez soutenue. Toutefois je dois vous annoncer l'acte imprévu de généreuse délicatesse qui m'a permis de terminer avril en payant un dernier loyer arriéré, d'après les cinquante francs reçus inopinément de Philadelphie du digne frère du malheureux Wallace; malgré ma déclaralion formelle sur la souscription de i853 remise p^r celui-ci dans sa visite finale, il a persisté pour exécuter yttéralement le legs dont il s'est chargé, de manière à ce que je n'aurais pu, sans affectation, refuser ce scrupuleux envoi. Quoique je me sois trouvé très heureux de pouvoir ainsi
me mettre enfin, après quatre ans d'arriéré, tout à fait en paix avec mon propriétaire plus tôt que je ne Tespérais, je ne sais si Técliéance du i5 juillet pourra s'acquitter régulièrement. La marche de mon subside n'est point, à beaucoup près, aussi satisfaisante pendant le second trimestre (à moitié passé déjà) que dans le premier, dont le succès m'inspira l'espoir que je m'empressai peut-être trop de communiquer. Je crains maintenant d'être forcé de retarder d'un an cette excursion qui me serait si salutaire à tous égards, quoique tout compensé, la recette accomplie jusqu'ici reste un peu supérieure, en moyenne, à ce qu'exigerait la réalisation du minimum de sept mille francs . En tout cas, je vous recommande, quand vous reparlerez de ce projet, de le représenter comme étant encore fort incertain, d'après l'éventualité qu'il suppose.
En répondant jeudi derniei' à M. Lefort, je l'ai formellement informé de la déclaration que j'avais accomplie la veille devant nos frères, que je regardais maintenant comme avorté mon espoir antérieur de trouver un jour un digue successeur en lui. Quoique d'après ses lettres il ait toujours compté que je renoncerais à cette espérance, je crains (jue la rétractation solennelle ne lui soit pénible, et je vous prierai de me faire savoir comment il l'a prise, puisqu'il ne me le dira pas. Cette réaction me fournit d'ailleurs im motif de plus d'apporter désormais une extrême circonspection dans mon troisième projet de ce genre, même après l'avoir mûri davantage avant de l'avoir communiqué. J'espère pourtant que M. Lefort ne sera pas ainsi découragé, quoique j'aie dû lui déclarer que ma conviction tinale résultait surtout de son insuffisance intellectuelle, constatée par le peu d'attrait que lui présente l'initiation mathématique après huit mois d'études sérieuses. Son mémorable essai sur mon tableau cérébral m'avait séduit comme épreuve synthétique, qui n'aurait pas dû me dispenser d'en attendre une seconde, et même une troi-^ sième, ainsi que je ferai dorénavant, en pensant à l'exemple décisif du début, bien autrement éminent, du bon Pro-
fîimo, suivi pourtant d'un avortement total que je n'attribue pas uniquement au défaut d'énergie. En tout cas, mes deux espoirs trompés auront au moins prouvé combien me préoccupe le noble devoir de me choisir, le plus tôt possible, un successeur réel, afin qu'on puisse le contrôler à temps. Il reste toujours à M. Lefortla possibilité d'obtenir dignement le sacerdoce positiviste, s'il a le courage et la force d'acliever son initiation encyclopédique, qui dépend tout entière de ses études mathématiques dont il ne parait point sentir assez la portée. S'il ne peut accomplir cette difficile entreprise, ce ne sera pas faute de caractère ni, je crois, de dévouement, mais par insuffisance mentale. Alors il devra rester apôtre, et pourra rendre encore de grands services au positivisme, si ses convictions résistent suffisamment à toutes ces secousses sans rechute révolutionnaire.
Quelques jours après votre dernière visite, je reçus de Montpellier une lettre de M. Randon, auquel je répondis brièvement dès le lendemain.
Votre plan d'études me parait toujours conduit sagement et les lectiu^es journalières que vous venez d'y introduire en faciliteront le succès. Mais je vous conseille de ne pas les rendre exclusivement théoriques, et d'y mêler une dose quotidienne de poésie, en ayant soin de ne jamais recourir qu'aux vrais chefs-d'œuvre. Puisque vous savez assez d'italien pour lire Dante couramment, je vous recommande l'initiation de mon exemple décisif, d'après le plaisir croissant que j'éprouve à la pratique journalière, malgré beaucoup d'années d'exercice, dont chacune me fait relire trois fois l'ensemble de cette incomparable épopée; rien ne peut mieux vous rappeler au vrai point de vue humain, tant social que moral, et chaque réitération vous suggérera spontanément des réflexions nouvelles. Je ne me lasse pas davantage, et presque depuis le môme temps, de lire chaque matin un chapitre de VJmitation, d'abord en original, puis dans les vers de Corneille, et je vous recommande encore cette pratique, non moins salutaire à l'esprit
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qu'au cœur. En tout cas, que le développement scientifique ne vous fasse jamais négliger la culture esthétique.
L'impression de mon troisième volume marclie bien, et j'ai déjà corrigé six feuilles, environ le sixième du tome entier. Néanmoins je ne compte pas qu'il puisse paraître avant le conmiencement d'août, quoique je l'aurai terminé dans la première moitié de juillet.
Je me suis décidé pour l'envoi russe à prendre la voie commune, d'après l'avortement de celle que j'ai trop attendue. Mais l'ambassade ne pouvant, selon les règles, se charger de cette entremise sans un ordre spécial et direct, j'ai, dès le 14 avril, écrit par la poste directement au Tsar afin d'obtenir une telle autorisation. Je n'ai reçu jusqu'à présent aucune réponse. Si ce silence persiste en juillet, je n'en imprimerai pas moins mon manifeste russe dans la préface du nouveau volume, sauf à le faire précéder de ce petit billet officiel, afin d'expliquer le cas au public, dont le blâme tomberait alors sur le tsar.
Toutefois je crains beaucoup que la fermeté républicaine de cette pièce décisive n'effraye M. Thunot, qui peut-être me demandera, dans le juste intérêt de son brevet, des suppressions inacceptables, auquel cas il faudrait renvoyer cette communication jusqu'à la préface du tome final l'an prochain, la compression devant alors avoir cessé, par un changement décisif de la situation officielle.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. — Je vous remercie de votre cordial souvenir pour mon excellente Sophie, qui me charge de vous témoigner combien elle en est touchée.
TRENTE-TROISIÈME LETTRE
Paris, le Jeudi ao Saint-Paul 65.
Mon cher disciple,
Vous avez justement regardé comme un signe d'affection ma cordiale remontrance sur le retard de votre précédente lettre. Plus je vis, en effet, mieux j'éprouve le besoin de ressentir et d'inspirer d'intimes symphaties à tous ceux que j'estime, et leurs sincères témoignages constituent ma principale récompense.
En écrivant à M. Lefort, jeudi dernier, je le priai de
vous annoncer la visite procliaine de M. L , âgé de
tentre-six ans et propriétaire à Bédarieux, l'unique positiviste surgi jusqu'à présent dans mon département natal. Quoique ma correspondance avec lui soit très récente, je crois déjà pouvoir garantir la réalité de sa conversion au positivisme, surtout par le cœur, comme l'indique sa participation spontanée au subside sacerdotal pour deux cents francs l'an, que j'ai reçus hier. Devant lui répondre tout à l'heure, je lui ferai connaître la recommandation directe que je vousfaisici, comme au chef des positivistes provençaux, de bien accueillir ce nouveau frère, dont la visite se trouvera, je crois, postérieure à l'arrivée de ces deux lettres, qui lui procureront surtout plus de confiance et d'abandon.
Je suis heureux d'apprendre que M. Lefort a subi dignement le coup nécessaire que je lui portai récemment. Ma
l82 LETTRES D*AUGU8TE COMTE
lettre de jeudi l'engagera, j'espère, à ne pas trop se hâter de se borner à l'apostolat, puisque le sacerdoce lui reste inaccessible tant que son initiation mathématique n'aura pas avorté réellement. Sa seconde rédaction est beaucoup moins imparfaite que la première, en sorte que s'il persévère dignement, il pourra, malgré ses funestes antécédents, imprimer à son esprit le caractère scientifique.
Un incident de votre lettre me détermine à vous indiquer, une fois pour toutes, une explication, sans laquelle j'ai lieu de craindre que vous m'accordiez ime confiance exagérée ou plutôt vicieuse;» aux dates que je crois devoir accompagner mes prévisions politiques, surtout prochaines. Nous ne faisons que commencer, envers les phénomènes sociaux, le régime de la prévoyance rationnelle, qui doit bientôt s'y développer beaucoup, en sorte qu'il importe de contracter les mœurs mentales qui conviennent à cet exercice, en substituant comme partout le relatif à l'absolu. De tels événements ne comportent jamais des prévisions précises, qu'on puisse comparer à celle des faits astronomiques. Mais de ce que les chiffres y sont toujours hasardés il ne s'en suit point qu'on doive les y bannir, puisqu'ils conservent, comme ailleurs, leiir aptitude naturelle à fixer les idées et même, sous l'aspect moral, à consolider les sentiments, ce qui n'importe pas moins. Or, empêcher les divagations et prévenir les découragements constituera toujours un oflice essentiel du sacerdoce, dans sa manière de formuler ses prévisions avec un degré de précision que leur nature ne rend jamais démontrable, pourvu qu'on forme cette conjecture numérique avec toute la sagesse convenable, en écartant les impulsions subjectives pour n'écouter que les indications objectives, quoi qu'elles soient insuffisantes. Si les médecins ont souvent besoin de marquer ainsi des nombres envers les cas qui ne les comportent guère mieux, les prêtres positivistes doivent le sentir davantage pour assurer l'eflet mental et moral de leurs annonces ou conseils. Je n'hésite jamais à remplir de mon mieux cette condition relative, mais en espérant que les
LETTRES d'auguste COMTE l83
bons esprits n'attacheront point à mes dates plus d'importance que je ne leur en attribue moi-môme, étant toujours prêt à les modifier d'après de meilleures données. Dans le cas qui provoque cette explication générale, je persiste encore à maintenir la date que j'assignai d'abord à la prochaine crise, quoi qu'il reste seulement six mois pour sa vérification. Mais si l'événement la contredit, ma vanité sociologique n'en souffrira point, et je formerai bientôt une nouvelle hypothèse pour le même but mental et moral. La situation officielle est devenue tellement anormale que nul ne serait surpris de la voir changer le lendemain, en sorte que ma date sera de mise tant que i853 ne sera pas fini.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
TRENTE-QUATRIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 37 Charlemagne 65.
Mon cher disciple,
Voici le double reçu correspondant à votre mandat du 7 juillet. Pendant que vous le faisiez à Pertuis, ici je célébrais deux sacrements, un mariage et deux présentations. Le premier m'a donné lieu de proclamer deux perfectionnements secondaires, dont je dois vous faire part comme pouvant faciliter notre propagande, en dissipant quelques objections sur le veuvage éternel. D'abord j'ai fait remarquer que, d'après le caractère toujours relatif du positivisme, cet engagement d'ailleurs purement moral, qui ne doit jamais obtenir d'autorité légale, peut ùive exceptionnellement dissout, non par un prêtre quelconque, mais par le Grand-Prètre de l'Humanité, d'après une enquête décisive qui constaterait l'indignité du décédé. Ce premier amendement me parait avoir été généralement senti. Le second qui n'a pas trouvé la môme unanimité consiste à mettre assez d'intervalle entre la cérémonie municipale et la célébration religieuse pour que les deux époux, éprouvés par la vie commune, conti^actent avec plus de connaissance et moins de précipitation l'engagement de veuvage en un temps où le plus souvent on se marie sans se connaître suffisamment. D'ailleurs, cet intervalle doit
l86 LETTRES D*AUGUSTE COMTE
beaucoup varier, sous la responsabilité du prêtre, suivant les cas particuliers, et peut même se réduire fréquemment à quelques jours, entre les limites d'une semaine et d'un an; exceptionnellement, il pourrait disparaître, quoique il doive ordinairement durer cinq ou six mois, surtout pendant la transition. Cette institution me permettra dorénavant, envers les couples mariés théologiquement, de regarder la cérémonie ecclésiastique comme une queue de Tacte civil, qui se trouve d'ailleurs abjurée lors de la vraie consécration.
Je suis heureux d'apprendre l'arrivée de mon envoi turc, et je l'annoncerai comme tel en publiant ma lettre dans la préface qui paraîtra vers le milieu d'août. Mais je doute que ce petit manifeste ait eu déjà Tefûcacité que vous lui supposez, quoique je compte beaucoup sur mes relations avec les chefs osmanlis. Elles se trouveront facilitées par un de mes anciens élèves, Noureddin-Bey, maintenant âgé de trente-six ans qui, né Egyptien, s'établit à Gonstantinople avec son frère aîné, le fameux Osman Pacha, quittant, après la bataille de Navarin, le service d'Egypte comme Grand Amiral. Depuis plus de vingt ans que mes leçons mathématiques ont cessé pour ce jeune homme, je n'ai pas eu la moindre communication avec lui. Mais j'ai appris, il y a deux ans, par un de ses condisciples, qu'il conservait un vrai souvenir de nos contacts. Quoi qu'il ne soit pas fort intelligent, il est honnête et bon, d'ailleurs bien placé dans le grand monde ottoman, où je dois pourtant attendre que mon envoi retentisse jusqu'à lui, de manière à l'utiliser spontanément pour notre propagande occidentale, quand le temps sera venu.
^lon manifeste russe est encore chez moi, comme vous l'y vîtes, faute d'une occasion spéciale de transmission, d'après l'impolitesse ou la négligence du tsar qui n'a fait aucune réponse à la lettre officielle que je lui mandais par la poste, le 14 avril, suivant la marche indiquée à sa légation, afin d'obtenir de lui l'autorisation de lui transmettre
régulièrement mes volumes et l'épître explicative. J utiliserai ce silence pour me dispenser de parler de cet envoi xlans ma prochaine préface, en l'ajournant à Tan prochain, vu la vicieuse politique que suit maintenant le tsar, qui sera probablement oubliée. Qupiquejene le croie pas capable de vouloir sérieusement troubler la paix de FEurope, j'aurais, si je m'en expliquais là-dessus, à blâmer son insuffisante énergie contre les mauvaises impulsions de son peuple, qui seules inspirent celte aberration épisodîque : il vaut donc mieux me. taire jusqu'à la préface du quatrième volume, dans laquelle d'ailleurs je pourrai vraisemblablement parler de cet envoi comme accompli, sauf à reprendre alors, s'il le mérite, le reproche que j'ajourne maintenant, en regrettant toutefois de ne pouvoir publier aujourd'hui ce manifeste devenu très opportun.
Vos explications sur la bonne visite de M. Lapierre confirment les principales espérances que j'ai conçues de lui. Puisqu'il veut visiter nos divers foyers, il viendra sans doute me trouver bientôt, et je lui conseillerai d'accomplir cet heureux projet qui peut concourir à rallier directement les centres partiels, en l'invitant peut-être à pousser jusqu'au plus ancien de tous (celui de la Haye), si je le vois convenablement avancé.
La meilleure information que je puisse vous donner sur l'adhésion de Douai, que j'annonçai récemmentà M. Lefort, consiste dans la copie ci-jointe de cette mémorable lettre, que je vous autorise à communiquer suivant votre propre choix. Vous devriez surtout la transmettre à M, Lucas, qui me paraît très affaissé, d'après une lettre à laquelle je viens de répondre, et dont une telle manifestation relèverait peut-être l'énergie, fort atténuée depuis son usurpation avortée. Quand j'ai préparé cette copie, je ne m'attendais pas à pouvoir vous annoncer la visite personnelle de l'auteur, avec lequel je sors d'avoir un entretien de deux heures, unique but de sa courte absence de Douai, où, dès ce soir, il retournera. 11 me paraît un prosélyte fort
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intéressant, surtout de cœur, quoique son esprit soit encore dans un état trop vague, d'où je le crois très propre à se dégager bientôt, avec Taide de M. de Blignières, qu'il connaît à Douai depuis quelques mois. Son étude du positivisme se borne encore au catéchisme, qui pourtant aurait dû lui faire sentir la nécessité de convertir sa femme avant de présenter ses enfants, comme il Ta reconnu tout à l'heure d'après mes explications; mais c'est un homme de trente-huit ans auquel jusqu'ici manquait une direction arrêtée, qu'il possède enfin.
D'après la suave fraîcheur qu'exhale la dernière partie de votre bonne lettre, je me trouve conduit à vous témoigner une espérance dont j'ai gratifié nos confrères en leur lisant hier cette heureuse expansion. Je me sens ainsi poussé vers la conclusion que me prépara spontanément l'ensemble de vos lettres, où brille directement un vrai talent d'exposition. Elle consiste à vous proposer la carrière poétique, comme le but spécial du sacerdoce que vous mériterez certainement. L'opportunité me semble arrivée déjà pour la poésie positiviste, à laquelle manque seulement un digne organe que je serais heureux d'avoir su deviner en vous (i)
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieup-le-Prince.)
{Copie conformé),
A Monsieur Auguste Comte,
Grand Prêtre de la Religion de THamanité.
Père,
Je vous remercie au nom de l'Humanité pour la publication de votre catéchisme positiviste.
(i) M. Comte, dans son enthousiasme de novateur, a pu se méprendre sur mes aptitudes (G. A.)*
Mon esprit admettait votre exposition scientifique, mais ne sentait pas comment elle pomrait être admise par les femmes et les prolétaires. Votre sixième entretien a dissipé mes doutes : votre création de nos trois bons anges m'a donné la Foi, je suis à vous.
Léonce Clark.
Lorsque vous m'aurez jugé digne d'être incorporé nominativement à la société positiviste, je vous prierai, mon père, d'admettre au sacrement de la présentation mes deux enfants: Douglas et Henri, âgés respectivement de 6 ans et de 4 ans, et deux de mes neveux : Léonce Maillard, 3 ans et Jules Maillard, ii mois.
Si vous avez un jour de réception, je ferai, avant mon départ de France, le voyage de Paris, pour vous voir, Père, et vous demander vos conseils.
Le 17 Charlemafme, 65.
Douai, rue de la Magdelaine, 32.
TRENTE-CINQUIÈME LETTRE
Paris, le jeudi i3 Dante 65.
Mon cher disciple,
Vous avez répondu trop tôt à la proposition exceptiontionnelle que je vous fis, il y a trois semaines et dont je n'attendais pas la réponse avant quelques mois. Je dois donc regarder comme non avenue cette expansion précipitée et contradictoire, sauf quant aux renseignements indirects qu'elle me fournit envers vous. Lorsque vous aurez mieux réfléchi sur cette question importante et difficile, qui n'est pour moi qu'à l'étude, quoique vous sembliez croire que je la suppose résolue, alors je vous donnerai les nouvelles explications que pourra susciter votre scrupuleuse appréciation de la direction propre à votre carrière sacerdotale, pour satisfaire dignement mon juste désir de faire succéder l'office poétique, dont le temps est venu maintenant, à l'office philosophique, assez accompli désormais.
Quant à votre objection principale sur mon second amendement à la loi du veuvage, .voici la solution que d'autres réclamations de même nature m'avaient conduit à construire quelques jours avant l'arrivée de votre lettre et que j'exposai hier à nos confrères afin de dissiper les justes scrupules manifestés à cet égard. Elle est fondée
iga LETTRES D AUGUSTE COMTE
sur un usage temporaire de Tinstitution du mariage chaste que vous avez certainement remarquée dans le catéchisme positiviste. Voici donc ma résolution finale envers l'intervalle des deux célébrations civile et religieuse. Un mois avant le mariage municipal, les futurs époux s'engageront solennellement dans la chapelle de l'Humanité, par écrit, et devant leurs coreligionnaires (en les supposant tous deux positivistes, comme cas normal) à vivre ensemble en état de mariage chaste, mais dans la plus complète intimité pendant le^trois mois au moins qui suivrontracte légal, avant d'être admis au mariage religieux. Cette consécration finale ne leur sera conférée qu'après que chacun d'eux sera venu séparément déclarer, suivant cette épreuve: i° qu'il se sent prêt à contracter avec pleine connaissance, l'engagement du veuvage éternel; 2^ qu'il croit son conjoint dans les mêmes dispositions envers lui. Les mêmes règles conviennent aux mariages déjà complets qui désireraient acquérir la sanction religieuse en contractant cette obligation, ce qui devra souvent arriver pendant la transition. Vous voyez que Tesprit de cette épreuve est conforme à celui de la loi correspondante. Car le mariage volontaire constituant un mariage chaste subjectif, son engagement doit être précisé par un trimestre de continence objective, qui, gardée au moment le plus décisif, garantira l'aptitude à réaliser un tel engagement. Le mariage positiviste n'étant point destiné surtout à procréer, il importe d'ailleurs que sa célébration soit précédée pa? une période chaste, qui dispose mieux à sa digne appréciation .
Envers le mariage mixte, votre répugnance indique un reste d'influence du vieux régime. Le théologisme ne peut pas être vraiment tolérant sans inconséquence. Mais le positivisme comporte pleinement un tel privilège, d'après son caractère toujours relatif et sa connaissance réelle de la nature humaine. Toutes les religions provisoires sont à nos yeux autant de préparations à la religion positive et nous savons que Tintelligence ne dirige pas essentielle-
LETTRES d'auguste COMTE ig3
ment la conduite, en sorte qu'on peut mériter beaucoup d'estime avec des opinions très vicieuses. A ce double titre un positiviste peut, sans aucime inconséquence, être admis au mariage avec une théologiste, si celle-ci consent, après répreuve ordinaire, à continuer librement l'engagement du veuvage éternel. Ce sera son commencement de positivisme, et quand même elle n'irait jamais plus loin, l'efficacité s'en développera puisque cette obligation peut être dignement réalisée sans qu'on soit positiviste, comme cela se fait spontanément en tous temps. Quand aux femmes assez inconséquentes pour aller, quoique non croyantes, demander la bénédiction catholique, par cela seul qu'on leur refuse la concession immédiate du mariage positiviste, je ne tiens nullement à les satisfaire, et je serais même fort aise de n'en jamais embarrasser le positivisme, qui ne convient aujourd'hui qu'aux âmes d'élite, en sorte qu'il ne doit pas attacher beaucoup d'importance à l'augmentation de sa clientèle^ où la qualité vaut mieux que la quantité.
Le premier engagement du veuvage éternel va maintenant être soumis à l'épreuve expérimentale. Car notre malheureux confrère F..., a reçu, sous ma présidence, le samedi i^ Dante, l'inhumation pleinement positiviste au cimetière Montparnasse. Sa veuve, âgée seulement de vingt-cinq ans, belle et spirituelle, et n'ayant qu'un ftls âgé de quatre ans, va peut-être désirer une autre union, auquel cas je la dégagerais sans flétrir le mari, d'après la précipitation exceptionnelle de son engagement initial, quoique j'espère encore qu'elle observera son serment, comme le prescrit d'ailleurs une sage appréciation de l'ensemble de sa position.
Mon chapitre final ayant acquis un peu plus d'extension que je ne comptais, je le terminerai seulement demain, et je n'écrirai la préface qu'à la fin de la semaine prochaine, en m' abstenant, suivant ma résolution finale, récemment annoncée à nos confrères, d'y parler aucunement de M. Littré, dont les hérésies ne sont point encore
publiques, sauf à le retrouver dans la préface du tome quatrième, s'il abusait aujourd'hui de mon généreux silence. Quant à M. Étex, l'ayant malheureusement nommé l'an dernier, je me vois forcé de le dénoncer cette année, mais le plus simplement.possible et sans la moindre irritation.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, pue Monsieur-le -Prince).
TRENTE-SIXIÈME LETTRE
Paris, le jeudi i3 Gutenberg 65.
Mon cher disciple,
Je si^s bien aise que vous ayez personnellement reconnu la nécessité de mieux réfléchir sur Touverture éventuelle que je vous fis récemment avant de me donner là-dessus votre opinion définitive. Une contradiction frappante pourra voua indiquer combien votre appréciation initiale fut précipitée* Car vous présentiez votre profonde admiration pour les grandes conceptions de la science, comme un signe de disposition anti-esthétique. Or, d'un autre côté vous y reconnaissîei que, si les lois naturelles m'avaient permis nhe troisième vie, elle aurait été vraisemblablement consacrée à la poésie, quoique personne n'ait mieux senti que moi les constructions scientifiques. Au fond il n'existe entre ces deux aspects généraux aucune incompatibilité. Tous les enthousiasmes sont même solidaires; et quiconque n'admire point la science n'est pas digne de sentir l'art.
Envers les mariages mixtes, je savais bien qu'un avis motivé rectifierait aussitôt vos tendances trop absolues. Une telle pratique constitue l'un des privilèges du positivisme, dont la relativité lui permet de tout concevoir et de tout consacrer sans inconséquence. Elle acquerrera beaucoup d'importance pendant la durée totale de la grande transition, quand les positivistes épouseront des poly-
théistes, et même des fétichistes pour hâter la fasion humaine.
Vous ne tarderez pas, j'espère, à voir spontanément surgir en vous une équivalente rectification de vos dispositions actuelles contre mon dernier amendement sur le mariage. Outre que mes réflexions journalières m*ont irrévocablement confirmé dans le mode indiqué par ma dernière lettre, il a reçu l'entière approbation de M"™® de G. . . , à laquelle je vous annonçais que je le commimiquerais; et cette sanction féminine achève de dissiper toute hésitation envers une institution que le sexe aflectif doit mieux apprécier, surtout ^quand on le consulte suivant la règle d'Arioste :
Molti consigli délie donne sono Meglio improçisi che a pensarçi usciti.
Indépendamment des garanties spéciales que je devais y chercher pour la solidité des engagements relatifs au veuvage, ce prélude chaste améliore l'ensemble de l'Institution du mariage positiviste. Vous qui fûtes tant frappe de ce qu'offre de tranchant, dans nos rites, l'invocation sacerdotale de la femme qui vient de contracter l'engagement sacré, vous sentirez mieux que personne combien cet hommage devient plus décisif envers une épouse dont la promesse se trouve ainsi consolidée par trois mois de libre pureté. Je suis certain môme que ce retard introduit dans la réalisation des premières voluptés conjugales (les seules qui soient vraiment pures) doit en augmenter le prix comme la sainteté.
Mon troisième volume ne paraîtra que la semaine prochaine, quoique j'^ie remis les dernières portions du manuscrit, y compris la préface, depuis dix-huit jours. Vous pouvez compter que je vous en expédierai, par la poste, l'un des premiers exemplaires, dont le prix se trouve d'avance compris dans le mandat de trente-cinq francs qui me fut payé hier. Comme membre de la société positiviste.
LETTRES d'auguste COMTE I97
VOUS aurez, pour votre exemplaire personnel, la remise d'un tiers que je fais au libraire, en sorte que l'envoi vous coûtera 7 fr. 5o, vu le port de 2 fr. 10.
A regard des pièces qui devaient figurer dans l'appendice de la préface, M. Thunot a finalement refusé celles relatives à Barbes, même sa lettre, quoique jugée très digne, mais vu le nom, qui lui semble im épouvantail capable de compromettre l'imprimeur et l'auteur. Mais il a complètement imprimé ma lettre au tsar, sauf une suppression secondaire que j'avais spontanément accomplie dans mon tableau des crises. Je ferai tirer séparément trois cents exemplaires de ce manifeste suivi du manifeste turc, pour initier au positivisme les vrais conservateurs dont la plupart ne liront pas mon volume.
La fin de votre lettre de samedi m'apprend une heureuse nouvelle, que je me suis hier empressé de communiquer à nos confrères. Pendant les quatre mois de votre séjour ici^ vous pouvez compter sur tous mes secours fraternels relativement à vos consciencieuses études. Quoique je regrette que M. L... ne reste plus avec vous jusqu'à la terminaison de son initiation mathématique, je comprends le motif de délicatesse qui le dispose à profiter déjà des modestes ressources qu'il pourra trouver chez sa sœur, si, comme je l'espère, il le mérite suffisamment.
Tout à vous.
Auguste CoMïE.
(10, rue Monsieur^le-Princc.)
P. S. — J'oubliais de vous répondre envers mes portraits. Le hollandais est admirable, surtout émanant d'un artiste qui ne me vit jamais. Mais je regrette, comme vous, qu'il n'existe point encore une bonne reproduction de M. Etex. C'est seulement là que je suis complet, suivant la doctrine positiviste : « l'homme pensant sous l'inspiration spontanée delà femme ». Toutefois, ma sainte mère se trouve essentiellement sacrifiée. Mais M^^ de Vaux est heureusement
saisie, et Sophie passablement. Une bouderie puérile a seule empêché Fauteur d'envoyer cette production à la présente exposition.
M. Segond vient d'être nommé professeur agrégé, près la Faculté de médecine de Paris, après avoir glorieusement subi le concours correspondant.
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TRENTE-SEPTIEME LETTRE
Paris, le mardi lo César 66.
Mon cher disciple,
Comme vous Tavez présumé, je lisais avant-hier votre lettre de jeudi, quelques heures après avoir achevé mon chapitre du dogme, que j'ai, hier, relu dans son ensemble, de manière à ne plus m'en occuper, jusqu'à ce qu'il me revienne imprimé. Son exécution a pleinement confirmé, même au-delà de mes espérances, ma résolution de placer le culte avant le dogme ; puisque celui-ci, loin d'y perdre, y gagne beaucoup, en acquérant une dignité que je n'aurais pu lui procurer autrement faute d'une disposition assez synhétique. Vendredi je commencerai le régime, qui me tiendra tout le mois de mai. Juin sera rempli par la transition, et j'achèverai vers la mi-juillet, y compris la préface, très importante envers le travail. La marche de l'impression est assez rapide et soutenue pour me permettre d'espérer la publication au commencement d'août.
Pendant que vous m'écriviez, j'envoyais à M. Lapierre la lettre ci-jointe, adoptée la veille par notre société. Quoique le délai marqué par le P. S. ne soit pas expiré, je vous invite à faire circuler cette copie, surtout à Lyon, et môme chez M. Hadery, que je regrette d'avoir momentanément grevé d'un tel hôte. Il convient de le faire assez connaître pour qu'il ne puisse pas compromettre le positivisme en se présentant comme organe.
30O LETTRES d'aUGUSTE COMTE
La visite, dont vous fûtes témoin, de la mère de M. Blanqui, fut suivie, le jeudi 20 avril, d'une autre, que cette dame m'avait prié d'autoriser, de la part d'un ami de son fils. Cette entrevue, qui doit se renouveler, avait pour objet de m'annoncer la pleine adhésion de ce noble prisonnier, disposé maintenant à me reconnaître comme chef spirituel. J'ai tout lieu de croire à la sincérité de ses déclarations, dont l'intermédiaire m'a paru très satisfaisant, et devenu déjà positiviste, depuis plusieurs années, quoi qu'il n'osât pas, par discrétion , venir me trouver. Il m'a semblé s'occuper dignement de notre propagande, tant à Paris qu'à Lyon, et surtout à St-Etienne. En accueillant son annonce, conrnie elle le méritait, je dus {insister pour une déclaration publique, qui put rassurer les vrais amis de l'ordre, et je recommandai la réconciliation avec Barbes, comme un signe de conversion. Tout cela me fut promis, au nom même des deux chefs, dont la subordination mutuelle, peut seule garantir leur digne adhésion au principe d'une dictature largement progressive, par laquelle doit se préparer l'avènement du triumvirat positiviste, qui ne saurait être mûr avant sept ou huit ans. Si cette visite décisive se trouve convenablement complétée, le posi * tivisme aura certainement fait un grand pas vers la terminaison de la grande crise ; puisque les personnages sont tout à fait distincts des chefs révolutionnaires, et possèdent, sur une notable partie du peuple français, surtout parisien, une autorité réelle, ainsi dirigée désormais^ sous l'impulsion positiviste, vers l'ascendant de la doctrine organique et l'élimination des utopies anarchiques.
Tout à vous.
Auguste CoMTjs.
(10, rue Monsieur-le-Prinoe.)
P, S. — Mon excellente Sophie me charge de vous témoigner combien elle est touchée de votre souvenir spécial. Je dois moi-même vous remercier de cette disposition à la
regarder comme inséparable de moi, puisqu'elle le mérite pleinement. La principale mission du sacerdoce consistant à toujours apprécier dignement la vraie valeur despersonnes à travers les accidents de situation et même d'éducation, vous confirmez directement votre vocation sacerdotale en jugeant sainement Tune des meilleures manifestations du type féminin.
Vous savez déjà, peut-être, que le fâcheux incident de notre éminent confrère, vient d'aboutir à sa condamnation correctionnelle en un mois de prison sans amende. Mais je crois qu'il appellera de ce jugement, qui parait avoir été légèrement rendu ; quoique son exécution puisse nons procurer d'excellentes information^ sur un régime mal étudié, je regretterai que la sentence fût confirmée.
iN
TRENTE-HUITIEME LETTRE
Paris, le jeudi 12 Charlemagne 66.
Mon cher disciple,
Votre lettre du 2 Charlemagne m'est arrivée jeudi dernier au milieu d'intéressantes visites et de réponses urgentes, qui m'ont forcé de ne vous témoigner qu'aujourd'hui combien je suis touché des nobles sentiments que vous me témoignez à l'occasion d'une séparation devenue nécessaire, et j'espère qu'elle vous permettra de mieux développer votre influence. Quoique les positivistes puissent seuls, d'après leur relativisme, concilier une foi profonde avec une pleine tolérance, ils ne peuvent cependant accepter la dénomination spirituelle des âmes arriérées. Le reproche banal de déserter la croyance de nos pères est sans valeur chez les monothéistes quelconques, qui tous seraient encore polythéistes, si leurs ancêtres n'avaient jamais fait ce qu'ils réprouvent chez leurs enfants. Mais en subissant la triste nécessité d'une situation anarchique, les positivistes doivent toujours faire apprécier la supériorité de leurs sentiments parmi ceux qui repoussent leurs croyances. C'est pourquoi j'espère que la douloureuse séparation dont vous m'annoncez l'accomplissement ne conduira jamais votre digne mère à se plaindre d'aucune diminution dans votre respectueuse tendresse. Il faut me laisser la triste anomalie
de passer dans ma ville natale sans y voir mon vieux père.
Mon chapitre final a pris une extension qui ne me permet pas de terminer la transition avec juin, quoique mon volume actuel, et par suite Fensemble du traité, se trouve y gag-ner beaucoup, envers le point de contact précis entre la théorie et la pratique. Sa publication sera retardée d'une quinzaine de jours, néanmoins, j'espère que vous aurez ce volume avant la fin d'août, l'impression marchant très bien.
Je dois vous informer que M. Etex s'est enfin exécuté dignement envers moi, par suite peut-être de sa reconnaissance pour le patronage de M. Vieillard, que je n'hésitai point à lui procurer convenablement. Depuis un mois il m'a successivement envoyé mon portrait, mon buste, et sa précieuse copie de M°»® de Vaux. Son silence m'indiquaut assez la récompense qu'il espère, ma prochaine préface le délivrera convenablement du souci de rester affublé de la qualification de révolutionnaire, dont il semble maintenant sentir l'inconvénient, et peut-être cette indulgence le déterminera-t-il à terminer ses oscillations dans le positivisme.
Auguste COBiTE.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
TRENTE-NEUVIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 12 Dante 66
Mon cher disciple,
Voici les trois reçus propres au mandat de 72 fr. 5o inclus dans votre lettre de vendredi dernier, arrivée lundi.
Les dignes explications qu'elle contient envers la sage résolution qu'elle m'annonce, vont spontanément au devant des remontrances paternelles que je comptais vous adresser sur les dangers de l'existence indéterminée, qui me semble avoir assez duré pour vous. Tout positiviste, même théorique, doit aujourd'hui se ranger dans quelques-unes des professions reçues, et s'efforcer de s'y distinguer autant par son aptitude et son activité spéciales que d'après sa valeur générale de cœur, d'esprit et de caractère. J'ai vécu trente ans d'une laborieuse carrière, qui n'a nullement empêché mon essor philosophique. Quoique votre patrimoine vous dispense matériellement du travail professionnel, il ne saurait vous préserver des inconvénients, intellectuels et moraux, attachés à l'existence vague. Jusqu'à ce que votre carrière théorique ait trouvé son caractère propre et fixe, votre préparation sera plus aidée qu'entravée par une occupation spéciale et forcée, qui d'ailleurs facilitera votre action régénératrice sur le milieu déréglé.
Quant au choix que vous avez fait, je l'approuve complètement, surtout, si, comme je le présume, vous avez plus
2o6 hETrmMA d'auguste comte
en vue les chaires médicales qve la clientèle, qui d'ailleurs ne tardera pas à prendre le caraclèfe officiel, vu la tendance déjà sensible vers l'institution des médwuxs publics à domicile. La fausse position qu'offre une telte ettcière se retrouve dans la plupart de celles de notre anarchifNK société, sauf les prolétaires, qui ne sentent pas, ordinairement, la dignité de leur poste. Ma juste aversion pour les dissections, surtout humaines, et principalement populaires, ne m'a empêché, comme vous savez, d'approuver la résolution de M. Foley, qui pourtant quittait une carrière honorable.
Je dois répondre à votre cordiale sollicitude envers le subside sacerdotal, en vous informant que, dans le premier semestre de cette année, il a produit 8900 francs, quoique ce chiffre excède la moitié d,e la recette totale de i853, je crains que le résultat définitif ne soit moindre, le second trimestre devant ordinairement rester au-dessous du premier. Déjà j'ai dû soumettre mon projet de tournée positî- ' viste en septembre au même ajournement que l'an dernier. C'est seulement hier 26 juillet que j'ai pu payer mon loyer échu le i5, tandis que les deux trimestres précédents avaient été scrupuleusement acquittés le jour officiel. Pour qu'un tel mode d'existence fut exempt de perturbations, il faudrait que j'eusse une année d'avance, du moins tant que le subside ne sera pas plus abondant.
Quoiqu'il en soit, après avoir remis, depuis le 17 juillet à M. Thunot l'ensemble de mon chapitre finale plus long qu'aucun autre, je viens de terminer les deux conclusions et même l'invocation. Il me reste seulement la Préface, que je commencerai demain, et qui me prendra trois séances, vu l'incident russe. Je serai donc quitte lundi de la grande élaboration destinée à compléter ma construction religieuse, et le volume final, dont l'impression marche comme moi, sera publié dans la seconde moitié d'août.
En cas que vous ne l'ayez pas appris, je dois vous informer que M. Robinet est revenu, le 16 juillet avec toute sa famille, ne pouvant plus tenir en Provence. Il est
déjà casé dans le bourg de Jouarre ('Seine-et-Marne) à six myriamètres de Paris, et j'espère que ce poste médical lui siéra bien^ sa santé paraissant d'ailleurs s'être beaucoup améliorée.
11 convient aussi que vous sachiez l'arrivée de M. Y... le i5 juillet, débarrassé, malgré lui, du docteur révolutionnaire qui l'exploite. Le voilà déjà placé dans 1 institution où notre excellent confrère M. Yundzille est à la fois professeur et co-di recteur.
Dès mardi i«r août, M. Y..., doit entrer comme inspecteur avec un traitement de 800 francs, qui commencera le 1^^ octobre, mais en ayant immédiatement la nourriture et le logement dus à son office.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
QUARANTIÈME LETTRE
Paris, le Jeudi 5 Gutenberg 66.
Mon cher disciple,
Votre lettre de dimanche m'a fait éprouver un douloureux désappointement. En vous apprenant, comme je le devais, la nouvelle situation de celui qui fut longtemps votre commensal, j'espérais, que malgré vos griefs, vous alliez me témoigner votre satisfaction de le savoir modestement abrité contre la misère. Au lieu de cela, cette communication ne vous a fourni qu'une occasion de nouvelles récriminations, invraisemblables ou vagues, dans lesquelles votre haine s'efforce d'influencer ma justice par une allusion déplacée au service que vous venez de rendre au positivisme.
Outre que je ne veux pas renouveler les pénibles émotions qui, l'an dernier me troublèrent pendant deux mois, je dois empêcher que mes rares disciples perdent, à se déchirer mutuellement, des forces, et du temps, que réclame exclusivement leur haute et difficile mission. C'est pourquoi je refuse complètement l'enquête que vous me demandez, et qui ne me semble motivée que par la déplorable persistance d'une aveugle animosité. Je surveille soigneusement M. L... qui, comme vous l'avez présumé, m'offre maintenant un vrai problème, dont la solution m'est exclusivement réservée. Il se trouve désormais placé dans la situation la plus propre à le faire bien juger. S'il mérite réellement la mauvaise opinion que vous
2IO LETTRES d'AUGUSTE COMTE
avez de lui, sa conduite ici ne tardera pas à le prouver directement soit à moi-même, soit aux divers disciples qui m'entourent et dont le jugement ne sera faussé par aucune passion personnelle. Jusqu'ici leur opinion est redevenue favorable à ce jeune homme, comme me disait M. Laffltteen partant à la fin de juillet. En tout cas, les vices et les imperfections ne pourront longtemps se dissimuler ici, sans que je doive plus devancer envers lui^ qu'à l'égard de tout autre, les résultats d'une appréciation normale par une enquête injurieuse, qui rendrait impossible toute régénération.
Depuis la fin de juillet, j'ai complètement achevé mon voliune final, y compris la préface, où j'ai sommairement traité l'incident russe. Ce tome décisif paraîtra, j'espère, dans une dizaine de jours, sî^uf la lenteur trop ordinaire du brochage, chez M. Thunot. L'honorable imprimeur n'a pas soulevé le moindre conflit envers le seul passage qui put alarmer sa prudence, quoi que j'aie pour la transition sagement indiqué toutes les mesures annoncées dans mon cours oral.
Je regrette que vous ne soyez pas ici pour compléter lea satisfactions mutuellement résultées de l'Iieureuse visite des deux dignes membres du précieux foyer que le positivisme possède maintenant en Irlande, et dont je puis ainsi mieux mesurer l'importance. Mais, quoique MM. Hutton et Allman doivent après demain, sous la conduite de M. Foiey, aller fraterniser avec M. Robinet, ils ne sauraient prolonger leur excursion jusque dans la Provence ou la Guyenne, quel que soit leur désir de connaitre MM. Audifl*rent et Laffitte. Ils se proposent pourtant de pousser leurs cordiales relations jusqu'en Hollande quand ils pourront entreprendre une plus longue visite, ce qui permet d'espérer qu'ils vous feraient alors profiter de la mobilité britannique.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
Note. — M. Comte dans les reproches qu'il m'adresse avait évidemment raison. C'était à moi de me soumettre, après lui avoir signalé tout au long les faits et gestes de celui sur qui il avait fondé les plus hautes espérances. M. L..., s'est chargé lui-même d'éclairer M. Comte, et la lettre d'exclusion de la société positiviste, annexée à cette correspondance, montre jusqu'à quel point il est revenu sur le compte d'un faux disciple (G, A.).
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