‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 41 sur 59 · QUATRE-VINGT-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT-TROISIÈME LETTRE

Paris, le 4 Archimède 69.

Mon cher disciple,

Votre prompte et touchante réponse que je reçus hier matin, à ma lettre exceptionnelle de mardi, constate une exacte harmonie entre votre digne disposition filiale et la jiiste tendance paternelle que. je me sens de plus en plus çnvers vous, comme l'un de mes meilleurs disciples, Ayant dii noblement compter sur la vie publique pour compenser les profondes insuffisances et les amères déceptions de ma vie privée, j'ai finalement obtenu plus que je n'avais d'abord espéré, puisque me voici d^jà pourvu dans ma soixantième année, d'un trésor d'aflection objective dont je puis maintenant garantir l'inaltérabilité. Quoique le nombre de mes disciples soit peu considérable, j'ai quelque peine à les compter distinctement quand je termine chaque matin ma prière principale, pour le tableau subjectif, où depuis plus d'un an, ils sont tous réunis à Montpellier au saint domicile (que vous n'avez pu connaître) qui relie mes seuls souvenirs au pays natal. Ce précieux groupe où ma véritable famille tant subjective qu'objective, est quotidiennement présente à mon cœqr, constitue la meilleure acquisition jusqu'ici résultée de l'ensemble de ma carrière. Si je vis autant que Fontenelle cette récompense sera beaucoup développée et me fer^i dignement pressentir la postérité pour laquelle j'ai tou-

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jours travaillé, d'abord spontanément, puis systématique ment. Elle peut seule balancer le mépris croissant que m'inspire la masse de mes contemporains. J'aime et je plains la foule que je sers sans Testimer, vu le déplorable appui que de mauvais motifs moraux, autant et plus que rincompétence mentale, lui font volontairement accorder à ses indignes guides.

En utilisant cette douce occasion imprévue de m*épancher une fois de plus, je dois d'abord vous adresser de profondes félicitations pour votre aptitude toujours nouvelle, et de plus en plus merveilleuse, à tirer immédiatement profit de mes moindres indications philosophiques. Votre lettre de jeudi l'a spécialement manifesté en saisissant dans la mienne de mardi, l'ouverture relative au vrai début systématique de l'éducation réelle, qui ne saurait jamais devenir pleinement normale, sans remonter jus- ({u à la conception, de manière à comprendre l'âge fœtal. Toutes les autres phases de la vie humaine ont plus ou moins suscité des soins spéciaux, tandis que celle-là ne fut jamais l'objet d'une sollicitude régulière, même de la part des mères, quoi qu'elle doive certainement influer plus qu'aucune autre sur l'ensemble de notre évolution, surtout jusqu'à la fin de la virilité, comme vous l'avez bien senti.

Je dois pleinement sanctionner les amères réflexions générales que vous inspire notre récent contact romain avec les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. D'après les renseignements émanés de M. Congreve et qui méritent toute ma confiance, il faut écarter pareillement l'espoir de régénération «spontanée que j'avais d'abord conçu pour les meneurs de laristocratie britannique. Mais si les chefs actuels de la temporalité sont autant au dessous de leur mission sociale que les prétendus directeurs spirituels, cela doit seulement accroître le zèle et la confiance des dignes positivistes, en leur faisant mieux sentir l'opportunité de leur intervention suprême, pour fournir, à l'ordre comme au progrès, les seuls organes vraiment

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efficaces, dont la destination sera partout respectée sous la pression croissaiite de la situation occidentale.

Pendant que la portion la moins arriérée du sacerdoce catholique se trouvait involontairement subjuguée à Rome, par le positivisme, il recevait à Paris, la sanction plus décisive de la partie la plus avancée des aventuriers politiques qui gouverneront le peuple régénérateur jusqu'à notre avènement temporel. Cela ressort d'une précieuse entrevue que j'eus, le a3 février, avec M. Vieillard, que j'allais voir, après deux ans d'interruption, pour réclamer contre l'étrange Interdit dont la douane française avait inopinément frappé la seconde édition française de l'opuscule de M. de Constant.

Ayant d'abord obtenu pleine satisfaction sur le motif spécial de cette nouvelle visite, notre entretien fut bientôt concentré vers la situation actuelle, surtout française. Là, j'appris que le positivisme était déjà regardé, par tous les hommes sérieux de notre gouvernement, comme le seul guide possible du prochain avenir même politique. Notre dictateur a maintenant lu la proposition que je lui fais solennellement à la lin de V Appel aux conservateurs. Elle l'a beaucoup frappé, quoique j'aie lieu de craindre qu'il n'en profite pas, plus en vertu de son égoïsme que diaprés sa superfieialité. Toutefois, j'ai spécialement saisi cette occasion de lui faire indirectement savoir que cette mesure, quoi qu'on doive déjà regretter qu'elle ne soit pas réalisée, restera toujours opportune tant qu'elle ne sera pas devenue une concession forcée. On a tellement besoin de sécurité que cette adoption, pour qu'elle soit vraiment libre, sera partout bénie, quelque tard qu'on s'y décide.

Comme organe systématique de la Postérité, j'ai fait ainsi pressentir la grave réprobation dont elle frappera le dictateur actuel pour n'avoir aucunement assuré l'avenir quoiqu'il ait dignement garanti le présent. J'ai pu lu savoir qu'il n'existe chez lui, ni même chez sa femme, aucune illusion, sur la prétendue solution oflieieliement réservée à leur enfant

Sb LETTUTSS b'AUOtJSTE COMTE

Quéïc^es heures après m'avotr répondu mar^i déttnSfi je reçus de M. Ccwigreve une pi^écieuse lettre intégrale^ ment lue le lendemain à notre soirée hebdomadaire, et qui devient surtout précieuse par Tannonce décisive de la résolution formelle d*écrire le volmoM capital que je lùî proposai. Tan passé, sur Thistoire positiviste de la vràié révolution anglaise pour établir la filiation Merologiqiié entre Cromwell et Danton. La manière dont ce* aoblé disciple* a récemment réalisé mon invitation envers so«l éminent opuscule politique, me garantit son exécution de cet important ouvrage, non moins opportun en France qu'en Angleterre, comme devant spécialement lier les deux prolétariats dont Tunion importe le plus à la réorganisation occidentale. Mais outre Tefficacité d'un tel travail, que Fauteur espère accomplir en trois ou quatre ans, j*y vois la réaction nécessaire que ce projet exerce déjà sur la belle carrière, à la fois sociale et philosophique, maintenant ouverte a ce digne disciple.

L'indolence naturellement propre à son tempérament lymphatique m'avait d'abord trompé sur Tinsuffisante énergie de sa constitution cérébrale. Mais FAnglais qui, vivant à Londres, ose systématiquement proclaifaer la suprématie occidentale de la France, s'est certainement montré suffisamment énergique. Sa récente lecture de ma Logique posithe lui fait maintenant concevoir l'espérance de réparer à temps les principales lacunes de son éducation théorique, en sorte que ma réponse l'invite à prétendre au sacerdoce proprement dit, quoique je l'eusse d'abord cru, pour ce motif, restreint au simple apostolat dont il a déjà pris dignement possession.

Pendant notre visite d'automne, je vous ferai spécialement part des espérances, mieux appréciables alors, que m'inspireront, pour notre appui le plus décisif, deux nouvelles disciples méridionales, une noble veuve brésilieniie et surtout sa digne demoiselle, respectivement âgées de 47 et ^2 ans. Elles habitent Paris depuis sept mois et j'af lieu d'espérer qu'elles s'y fixeront, de manière à pouvoir

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y pre aider le vrai salon posîtiv^te qui nous serait si précîeiCi. Toutes deux éminentes de cœur et suffisantes pour Fesprit, la mère est tellement imbue des habitudes du dix4iuitième siècle, qu'il faut bien compter sur la plénitude de sa conversion, quoique ses sympathies remontent à. mon cours de i85i, quelle ne put cependant subir que d'après une seule séance; mais sa fille comporte une incorporation complète, que la mère secondera sans rivalité déguisée

11 ne faut pas terminer ce paternel épanchement sans vous annoncer Fespoir que m'inspire la mémorable visite inopinément reçue, avant-hier vendredi, d'un vieux marin britannique, M. CuntifTe, capitaine de vaisseau en retraite de 'la marine royale d'Angleterre. L'entretien me fut d'autant plus précieux qu'il repose sur ma seule réputation, né connaissant encore le* positivisme que d'après des comptes rendus de revues. Mais ce noble adhérent ne m'a pas quitté sans emporter le catéchisme positiviste et V Appel aux conserçàtèurs qui l'initieront à notre religion, d'après une lecture qu'il n'est point efi'rayé de devoir, sur mon avis, accomplir trois fois, étant bien décidé, se disaitil, à décupler ce nombre s'il le sent nécessaire. Je n'ai jamais éprouvé d'émotion comparable à celle qui résulte du contraste de sa vénérable figure à cheveux blancs, ou l'habitude du commandement a profondément empreint une dignité spontanée avec la noble humilité que ma vue lui suscitait, et qu'aucun amiral ne pourrait sincèrement lui inèpîrer.

Rien ne peut aujourd'hui mieux faire sentir l'avènement décisif du vrai pouvoir spirituel: un tel respect est supérieur à la cordialité protectrice que me témoigna le baronnet de i853, ultérieurement frappé d'un avortement que je né puis ici craindre. En le rassurant sur Les scrupules de dérangement, j'ai finalement obtenu qu'il viendrait' souvent me revoir pendant son séjour à Paris; ce qui me ^ permettra d'appréciei^ l'accomplissement de mes conjectures. Outre l'acquisition personnelle d'un précieux pro*v

sélyte, ce cas m'offre le type d'une assistance collective qui nous sera fort salutaire, celle des praticiens retirés, que M. de Constant représenterait dignement s'il était plus âgé, parmi lesquels nous verrons probablement surgir la nouvelle chevalerie dans son élément sénilc, tandis que son élément juvénile ne *3e trouve maintenant qu'ébauché chez mon éminent disciple Lonchampt.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieaivle-Prince.)

P. S. — Ma lettre fut inopinément interrompue, dès son début, par les courts mais touchants adieux du malheureux et noble docteur X • , venant, accompagné de sa fatale poupée, m'annoncer son départ immédiat pour aller s'installer à Mantes, l'un des cinq chefs-lieux du département que renferme celui de la Seine, à la même distance de Paris vers TOuest que la résidence du doeteur Robinet vers l'Est. D'après ses explications antérieures, le poste médical est parfaitement convenable, et nous ne pouvons rien souhaiter de mieux, une fois l'exil étant reconnu nécessaire. Je n'y vois d'autre inconvénient personnel que d'être seulementséparéde Paris, par cinqquarls d'iieure du chemin de fer de Rouen, ce qui rendra fort difticiie, à moins d'une fermeté soutenue, l'écartement du père anarchique auquel il faut, par dessus tout, soustraire la funeste malade, si la guérison reste d'ailleurs possible: ce qui me semble de plus en plus douteux, même en cas de maternité prochaine, où l'éducation de l'enfant suscitera davantage des conflits que des rapprochements.

Suivant un heureux contraste, je suis ainsi conduit à compléter mon annonce sur le bel avenir de M. Congreve, en vous informant que sa femme est spontanément devenue convenablement positiviste. Nous voilà donc certains de son digne essor naturellement secondé par une puis*

santé influence continue où notre malheureux X... trouve une charge, peut-être insurmontable, quand il y cherchait un soutien.

Toutefois, quoique la faute de mon digne disciple soit encore supérieure à celle que je commis ayant dix ans de moins et totalement dépourvu de guide, il lui restera, comme à moi, dans le cas le plus défavorable, les ressources et compensations propres au large et noble développement de la vie publique. Je crains que les meilleurs positivistes actuels ne soient souvent forcés de se contenter d'un tel bonheur, soit par impuissance, soit d'après un désappointement également probable dans le fatal milieu que nous ne pouvons assez modifier.

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