‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 42 sur 59 · QUATRE-VINGT-QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT-QUATRIÈME LETTRE

Paris, le samedi 23 Archlmède 69.

Mon cher disciple,

Votre intéressante lettre de lundi que j'ai reçue avanthier, vient spontanément concourir avec d'autres manifestations récentes pour indiquer le prochain avènement de la phase poétique du Positivisme. De Londres, d'Edimbourg, de New- York, de Rome et de Marseille, des expansions décisives ont ainsi confirmé ma conviction déjà surgie des causeries parisiennes sur la pleine adoption de l'active efficacité de ma conception finale du triumvirat religieux.

Le succès prompt et complet d'une institution aussi fondamentale démontre, au-delà de mes espérances, sa parfaite opportunité pour les Ames d'élite, convenablement préparées. Si mon premier grand ouvrage manifeste la supériorité philosophique du positivisme, ma principale construction en établit la prééminence morale et sociale, tandis que ma composition finale en va maintenant dévoiler rexcellence poétique ; en sorte qu'un tel concours ne laisse aucune incertitude sur l'incomparable plénitude de la religion de l'Humanité. Quoiqu'il ne puisse jamais m'appartenir de développer d'une manière vraiment décisive cette dernière aptitude de la doctrine universelle, j'en aurai suffisamment posé toutes les bases systématiques, et je sens déjà d'éminents disciples disposés à

marcher dans cette direction, plus efficace qu aucune autre pour notre installation occidentale.

Je suis heureux de pouvoir aujourd'hui vous féliciter d'avoir su dignement mêler un précieux élan poétique à vos études et méditations théoriques, de manière à mieux garantir votre unité cérébrale des atteintes propres au travail scientifique. Il faut aussi que je vous remercie cordialement de la part directe que vous m'avez personnellement attribuée dans votre éminent tableau, mais surtout de la sanctification indirecte que j'y trouve par une noble glorification de mon angélique patronne. Quelles que soient les formes finales de notre culte public, j'ai maintenant lieu de compter que cette incomparable inspiratrice sera finalement choisie, comme dans mon culte privé, pour personnifier le Grand-Etre, et cette espérance constitue, comme vous me le dites, ma principale récompense.

Après un mùr examen de votre conception poétique, je ne crois pas encore modifier la construction que, depuis deux ans, je contemple chaque matin à la tin de ma prière, quant à l'autel de l'Humanité. Votre idéalisation de la philosophie de l'histoire est dignement fondée sur ma synthèse, pleinement admissible. Mais un tel tableau ne doit pas absorber notre culte public, dont le plan annuel n'accorde que trois mois à la préparation humaine : ce qui fournit seulement six semaines pour la grande transition occidentale entre la théocratie et la sociocralie, pendant les trente derniers siècles. En la qualifiant avec raison d'épisode nécessaire, comme doivent implicitement l'apprécier les sages théocrates actuels, vous auriez dil reconnaître qu'on ne pouvait lui consacrer la principale attention hebdomadaire dans l'adoration systématique de l'Humanité, qui déjà lui voue une suflisante glorification. C'est pourquoi votre tableau ne peut être convenablement développé que pendant la phase correspondante du culte annuel, et ne doit finalement influer que sur la construction de la partie analogue au Grand- Autel, dont l'ensemble

doit être essentiellement statique plutôt que dynamique.

D'après la consistance qu'acquiert en moi, sans les perfectionnements secondaires. Fimage que je vous décrivis Fan dernier, je suis maintenant conduit à m'élever du plan de Fautel à celui du temple lui-même, envers lequel on ne saurait normalement conserver aucun type théologique. Nos causeries d'automne me permettront, j'espère, de vous indiquer, à cet égard, ma conception générale, à moins qu'elle ne reste trop indéterminée alors (i).

Cest aussi pour cette heureuse expansion intime que je réserve la communication d'une conception poélique dont mon culte privé vient d'être irrévocablement enrichi pendant Fauguste aniversaire d'où je sors à peine. Il devrait cette année acquérir une puissance exceptionnelle en suspendant, pour la première fois après onze ans, la discordance chrétienne entre les dates hehdomadaires et mensuelles; même le jour fatal a coïncidé, comme en 1846, avec le dimanche des Rameaux. D'après ce concours que ma présente disponibilité rendait pleinement appréciable, vous ne serez pas surpris que ma commémoration annuelle y soit spontanément devenue plus décisive. L'institution 'dont elle a finalement doté mon culte intime, doit aussi fécondjer mon poème promis, que j'ai maintenant résolu d'exécuter, quoiqu'en prose seulement, en 1864. Pendant le solennel dimanche, je me suis définitivement fixé sur la nature et la destination de

(i) C'est d'après ces observations et celles de la lettre suivante, que j'ai modifié ma conception de Tautel de THumanité et que je suis arrivé à celle que j'ai fait imprimer dans mon opuscule du Temple de V Humanité.

L'aire elliptique sur laquelle s'élèvent tes treize grands types du calendrier concret, avec St Paul au milieu, représentant la religion, m'avait été indiquée dans ma visite à Paris. C'est par treize degrés consacrés aux treize mois du calendrier abstrait qu'on s'élevait de cette aire à la statue de FHumanité.

Dan$ ma communication, qui n'a pas été acceplée, je donnais évidemment trop d'importance à l'évolution historique. Le passé dans le culte doit de plus en plus s'efîacer sous la pression des siècles accumulés, de façon que Tordre, c'est-à-dire le calme, prévaille de plus en plus sur le mouvement, en d'autres termes, sur le progrès. (G. A.)

Sqo lettres d'auguste comte

chacun de ses treize chants, au point d'en pouvoir déjà formuler un pian aussi précis que celui des deux volumes de ma morale positwe.

L'admirable lettre nouvelle que j'ai récemment reçue de mon éminent disciple romain commence par une indication de Taccueil inespéré que le général ignacien a finalement fait à renvoi dont je vous parlai, quoique je craignisse même que la douane papale n'interceptât cette transmission postale. Ses remerciements écrits sont vrai ment convenables pour M. Sabatier et pour moi: ce qui me fait maintenant espérer que le Catéchisme positiviste et V Appel aux conservateurs, seront sérieusement lus au Jésus, Cette négociation naissante n'est donc pas encore ajournée indéfiniment comme je l'avais d'abord craint; el peut-être ces lectures frapperont assez les chefs actuels du catholicisme pour qu'ils utilisent le séjour à Rome de mon incompariible envoyé, sans attendre la publication, en i863, de mon Appel aux ignaciens, dont la préface reproduira l'admirable rapport initial de M. Sabatier.

Tout à vous.

Auguste Comte.

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