‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 48 sur 59 · QUATRE-VINGT-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT-NEUVIÈME LETTRE

Paris (lo, rue Monsieur-le-Prince), le lundi 12 Charlemagne 69.

Malgré ma réponse de jeudi, je dois sommairement répondre à la digne lettre que vous m'écriviez spontanément, et que j'ai reçue avant-hier. Toutes mes prévisions se sont essentiellement vérifiées, à mesurç que je terminais vendredi Thorrible corvée de quinze heures, et que je formulais samedi la condamnation décisive qui sera lue à vos confrères après demain, suivant la copie que j'ai pu prendre le môme jour, sans retarder Tenvoi.

La douleur locale, l'accélération du pouls, la prostration musculaire, et surtout l'insuffisance de sommeil, ont presque cessé, quoique l'inappétence persiste assez pour que je doive, ce soir, et probablement demain, continuer à dîner avec un simple potage, mes digestions n'ayant d'ailleurs jamais été dérangées.

Plus grave que celle qu'occasionna la rédaction de mon testament en décembre i855, cette crise mieux caractérisée, a spécialement confirmé la théorie que je fis alors quant à la marche générale des réactions cérébrales, qui d'après le trouble spontané de la région altruiste, aflectent d'abord la région égoïste, et par suite la vie végétative, puis la région active, enfin la région spéculative. Ici le cas étant plus prononcé, j'ai mieux découvert, sur moi-même, la vraie distinction entre la simple indisposi-

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tion et la naissante maladie : celle-ci consiste en une spéciale dilatation de la phase égoïste et végétative de l'ensemble de la réaction, dilatation due à la prédisposition correspondanted'un viscère affecté, soit que cette prédisposition tienne à l'état propre du viscère, soit qu'elle résulte du milieu, comme, je crois, c'était alors le cas, vu l'anomalie atmosphérique de la seconde semaine de juin. Je sens la fin de ma petite crise en voyant la réaction générale reprendre son cours normal après la surphase spéciale; depuis hier les dispositions convulsives m'annoncent que je passe à la réaction active, que ne tardera point à suivre la réaction spéculative, de manière à me procurer, comme compensation finale, une notable amélioration de la grande préparation mentale qui fut gravement suspendue pendant cette perturbation imprévue.

La déplorable lecture a définitivement confirmé la judicieuse opinion d'abord émise par M. de Gapellen : « En tout ce quin'est pas textuellement pillé, ce livre est excessivement médiocre. » Cette prétendue Exposition abrégée et populaire, du positivisme n'est point une exposition, puisque les principales notions positivistes y sont écartées : elle n'est aucunement abrégée, puisqu'elle a près de six cents pages, dont deux cents remplies d'un étalage scientifique entièrement inutile : surtout elle n'est nullement populaire, soit par la lourdeur prétentieuse, soit davantage d'après l'absence totale de sympathie pour les douleurs et la situation des prolétaires occidentaux. Pas un mot d'hommage à M"^® de Vaux, pas la moindre indication de l'aptitudeet de l'avenir poétiques du positivisme, pas une seule mention de la domesticité. Sa moins mauvaise partie dans ce qui n'est pas pure compilation, consiste en une vulgaire tartine sur la division des deux puissances, fort inférieure sous tous les rapports, à quelques articles de revue, que je vis surgir, dès 1826, quelques semaines après mon opuscule initial sur le pouvoir spirituel, chez un de mes plus anciens adhérents, un jeune littérateur provençal, mort en Russie en 1860. Un écrit

pouvant souvent agir indépendamment de sa doctrine, en propageant les dispositions propres à Tauteur, quand elles sont assez prononcées en un sens quelconque, celui-ci possède cette influence au plus funeste mode et degré, par l'impulsion qu'il procure à Tétroitesse d'esprit et surtout à la sécheresse de cœur. J'avais peine moimême à me défaire de cette double réaction d'une lecture profondément dégradante, que pourtant je vous invite à faire, si vous l'osez, parce que ce livre va bientôt devenir celui d'une coterie où résident nos principaux ennemis.

Quand on s'établit au vrai point de vue social, sans donner trop d'importance aux dissidences intellectuelles, on reconnait qu'il n'existe au fond, aujourd'hui comme toujours, et même plus que jamais, que deux partis : celui de l'ordre et celui du désordre : les conservateurs et les révolutionnaires, ceux qui veulent sincèrement résoudre l'anarchie occidentale, et ceux dont le vœu secret consiste à perpétuer, sous prétexte de progrès, l'interrègne religieux, afin d'éviter la discipline spirituelle, à laquelle ils veulent indéfiniment soustraire leur existence personnelle domestique et civique. '

Les chefs de ces derniers sentent l'épuisement radical de la métaphysique sur laquelle ils ont systématiquement fondé leurs tendances subversives : ils commencent à soupçonner l'avenir du positivisme et reconnaissent le besoin d'emprunter sa couleur pour entraver avec succès la reconstruction qui les efl*raie en un siècle nécessairement organique.

En Angleterre, où l'opinion officielle représente le milieu britannique, comme préservé de la révolution actuelle par l'avènement antérieur de la dynastie anglicane. Ces roués ont ouvertement pris la qualité de positwistes intellectuels y en adoptant ma Philosophie positive pour mieux rejeter ma Politique positive: ce qui me fait davantage regretter d'avoir, non pas écrit, mais publié, mon ouvrage préparatoire, ainsi devenu le point d'appui systématique d'un coupable complot. Mais en France,

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quoique le fond des dispositions soit essentiellement semblable, la situation oblige à prendre en considération apparente la destination sociale du positivisme : alors les faux positivistes doivent désormais feindre d'adopter la religion de l'Humanité ; mais ils s'efforcent de prolonger l'interrègne spirituel en ajournant la formation du sacerdoce régénérateur, et le faisant même diriger par un comité, sans le reconnaitre chez un pontife : tel est le vrai but de la compilation B...., peut-être à Finsu du sot et fat auteur, qui n'a principalement pensé .qu'à satisfaire son inqualifiable vanité.

Tout cela vient trop tard, et nous pouvons laisser librement développer ces intrigues anarchiques, comme je le dis à la fin de ma lettre de flétrissure ; rien ne pourrait, sauf une mort immédiate, empêcher le Fondateur de la Religion universelle, de devenir aussitôt, et par cela même, sans aucune réclamation directe, le Grand-Prêtre de l'Humanité : pour mieux manifester cet avènement, mes circulaires annuelles seront dorénavant signées de ce double titre; et voilà tout ce qu'aura gagné la coterie Littré.

Je vous souhaite, mon cher disciple, vénération et dévouement.

Auguste Comte.

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