‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 51 sur 59 · PAR BE8SAY (ALLIER · texte numérisé non relu

PAR BE8SAY (ALLIER

Paris, le 17 César 63 (Vendredi 9 mai id5i).

Monsieur,

Notre confrère, M. Belpaume, mit avant-hier à ma disposition la mémorable lettre qu'il venait de recevoir de vous. Après l'avoir aussitôt lue intégralement avec toute l'attention convenable, j'en ai fait, le soir même, une lecture presque entière à nos confrères réunis, dont aucun ne l'a trouvée trop longue.

Cette précieuse communication m'impose, comme chef du Positivisme, un devoir bien doux, que je m'empresse de remplir aujourd'hui en vous adressant les félicitations spontanées tant méritées par votre admirable conduite. Je me sens pénétré d'un affectueux respect pour la sagesse profonde d'une telle résolution et pour la constante énergie qui en assure l'exécution. En même temps, j'y vois, avec un juste orgueil, une puissante manifestation de l'aptitude régénératrice d'une doctrine capable de guider un pareil dessein et d'obtenir un semblable adhérent. Cet exemple décisif doit nous rassurer tous sur le prochain ascendant du Positivisme qui, après avoir constaté sa supériorité théorique, vient aussi constater déjà sa pleine effi-

cacité pratique. Votre loyale modestie vous inspire une trop faible appréciation de la noble mission que vous avez ainsi assignée à votre existence. Sa réaction sociale ne serait inférieure à celle de l'apostolat direct et systématique, que si celui-ci était exercé par des types vraiment éminents. Or, jusqu'ici, M. Littré est le seul de mes disciples qui mérite une telle qualification, quoique j'espère qu'elle s'étendra bientôt à d'autres. Pendant qu'il développe dignement l'aptitude religieuse du Positivisme, vous la confirmez admirablement par une pratique décisive, dont l'influence est moins étendue mais pms profonde. La principale récompense de la grande fondation à laquelle je vouai toujours ma vie consiste à être dignement avoué pour chef spirituel par deux natures d'élite aussi différentes, et de pouvoir encore honorer et éclairer leur éminent essor avant d'atteindre Tàge normal de la retraite philosophique.

Je ne puis qu'approuver entièrement votre juste appréciation de la principale difficulté propre à l'immense problème social que nous a légué le moyen âge, l'incorporation du prolétariat à la société moderne. Vous avez admirablement senti que le plus puissant moyen consiste, à cet égard, dans l'amélioration morale des prolétaires euxmêmes. C'est auprès d'eux, en effet, qu'il faut d'abord et surtout réhabiliter le travail, en même temps que mora liser la richesse. Quand ils auront, sur ce double sujet, assez rectifié leurs opinions et leurs habitudes, il sera facile de corriger aussi les riches, dès lors poussés d'en bas par un concours irrésistible et d'en haut par les préceptes philosophiques. Notre voix systématique ne saurait, au contraire, comporter presque aucune efficacité pratique tant que les prolétaires aspireront secrètement à ces mêmes goftts d'oisiveté et de jouissance qu'ils reprochent ouvertement aux riches. Pendant que je démontre que la condition actuelle du prolétariat ne peut être améliorée radicalement qu'autant que les prolétaires voudront librement rester tels, vous développez en eux les sentiments

et les habitudes qui les détournent de rêver la bourgeoisie comme l'unique terme désirable de leur propre carrière. II est certainement impossible de mieux seconder, par une noble pratique spéciale, les impulsions générales d'une saine théorie sociale. Si notre Ra^ue occidentale était déjà fondée, ce ne serait pas dans une simple lettre privée, que je vous autorise d'ailleurs à répandre à votre gré, qu'il conviendrait d'honorer un tel dévouement d'une âme énergique qui, habituée aux satisfactions intellectuelles et aux commodités parisiennes, adopte volontairement, à trente-trois ans, une existence si digne et si pleine, mais si austère et si restreinte. Un article spécial me permettrait de proposer ce salutaire exemple à tous ces riches occidentaux que consume une insuffisante activité. Mais j'espère que ce plaisir ne me sera pas toujours interdit publiquement envers une entreprise de longue durée, qui ne fait aujourd'hui que commencer.

En attendant cette pleine satisfaction philosophique, je me suis avant-hier servi de cet exemple décisif pour rappeler à nos confrères une importante mesure de régénération industrielle que j'introduisis dans mon cours de i85o» comme éminemment applicable au régime normal, et pouvant même utilement améliorer la transition finale. J'ai proposé de créer systématiquement des riches, soit par de larges prêts du gouvernement, soit même par des dons publics. Leur destination consisterait à servir de types artificiels pour améliorer les riches naturels. Cet office comporterait une haute efficacité, même dans notre prochain gouvernement révolutionnaire, s'il était confié à des hommes dont la vie pratique offi[*irait déjà, quoique avec de faibles capitaux, de suffisantes garanties d'une profonde moralité unie à une vraie capacité. Or, votre exemple est heureusement venu donner la confirmation la plus irrécusable et la moins attendue de l'intime réalité d'une telle conception, qui ne choque aujourd'hui que des révolutionnaires routiniers ou plutôt d'envieux anarchistes. Tous nos confrères furent frappés avant-hier de

ropportunité d'un tel rapprochement. Aussi, compt6je m'autoriser dignement de votre exemple décisif pour motiver mieux cette importante mesure générale, quand je la reproduirai publiquement à la fin de mon cours actuel. Ce sera d'ailleurs une heureuse occasion de vous rendre déjà verbalement l'hommage solennel que je ne puis encore consigner par écrit.

Après des éloges aussi mérités, je vous dots un conseil essentiel, également propre à perfectionner votre noble opération et à charmer votre existence privée. Il consiste à vous marier dignement. C'est le complément indispensable de votre installation pratique. Sa réaction mentale achèvera de vous placer au point de vue concret. Mais vous y trouverez surtout une puissante ressource morale, aussi utile à votre colonie qu'à vous-même. Dans votre petit monde agricole, il y a des femmes et des enfants ; il y a aussi, ou il y aura bientôt, des vieillards, des malades, des affligés. A tout cela, vous devez une vraie providence féminine, digne complément de votre noble patronage. Vos propres enfants achèveraient d'ailleurs d'instituer le type de la véritable famille positiviste, même avant de pouvoir continuer ou seconder votre œuvre, ne fût-ce que par leur fraternelle éducation au milieu de vos vassaux industriels. Je ne crois pas avoir besoin d'insister davantage sur ce sujet inépuisable, auprès d'un excellent esprit bien cultivé et qu'anime un digne cœur. Quant à la difficulté de trouver un type féminin capable de bien apprécier votre nature et votre œuvre, de manière à s'y associer pleinement, je conviens qu'elle est fort grande ; mais je ne la crois pas insurmontable, et d'ailleurs le célibat doit déjà vous peser beaucoup, surtout aux champs. Toutefois, je pense que vous devez surtout chercher parmi les femmes prolétaires. J'en ai sous les yeux un admirable modèle journalier dans l'éminente mère de famille qui, depuis dix ans, s'est noblement vouée à mon ser\ice matériel, tout en m'offrant, sans le savoir, un précieux type moral. Quoiqu'elle ne sache pas même lire, son esprit est

vraiment au niveau de son cœur. Mais je sais combien sont rares, dans toutes les classes, des natures aussi éminentes que celle de mon incomparable Sophie, où je vois plutôt xLne véritable fille qu'une excellente domestique. Néanmoins, cet exemple me confirme dans la possibilité d'en trouver d'autres, surtout en province, quoique davantage au midi qu'eau nord. Si je vous croyais capable de céder à de simples impulsions sexuelles, je me serais abstenu d'un tel conseil, comme pouvant vous engager dans une fâcheuse déviation. Mais, comptant bien que votre tendresse se développera dignement, je vous engage sans hésitation à tenter cette importante fondation, après y avoir apporté toute la maturité convenable. Un digne mariage avec une jeune paysanne, même pauvre, mais distinguée par le cœur et par l'esprit, fut-elle d'ailleurs illettrée, compléterait le type du positiviste pratique, dont vous avez si noblement posé les premières bases, et votre intime bonheur en serait aussitôt la récompense certaine, promptement suivie d'une digne approbation populaire. Quoique vous soyez encore dépourvu d'ambition politique, songez que l'âge vous y conduira ; et croyez surtout que les praticiens éminents doivent aujourd'hui s'y livrer, afin de débarrasser l'Occident, et principalement notre chère France, des chefs indignes et incapables auxquels il semble exclusivement abandonné. Or, un tel mariage constituerait une condition essentielle de cette précieuse élévation.

La situation générale ne tardera pas a solliciter vivement une telle intervention. Tous les partis actuels sont épuisés, et même discrédités, comme également anarchiques et rétrogrades ; ils ne conservent des adhérents honnêtes et clairvoyants que faute de mieux, et au milieu d'un vif désir presque universel de voir bientôt surgir un nouveau parti, capable de terminer enfin la grande révolution par une conciliation fondamentale entre l'ordre et le progrès. C'est l'attitude décisive que j'ai solennellement donnée au parti positiçiste, en rompant ouvertement avec les rouges

comme avec les blancs, dans la séance initiale démon cours actuel. Le succès soutenu d'une telle démonstration auprès d'un auditoire notablement accru, nous débarrasse enfin d'une sorte de fausse position, qui semblait nous ériger en auxiliaires politiques de ces mêmes métaphysiciens dont nous sommes les principaux adversaires philosophiques. Nous pourrons ainsi seconder directement la tendance générale de la situation actuelle vers le Positivisme, comme seule issue normale, encore plus nécessaire à Tordre qu'au progrès, et bientôt désirée davantage par les riches clairvoyants que par les dignes pauvres. Cependant, il reste encore à subir un dernier intermède métaphysique, dans ec qu'on appelle d'avance la crise de i85q.

On s'y attend à l'anarchie aiguë ; maison aura seulement un surcroît d'anarchie chronique. 11 consistera surtout à déprimer encore davantage le pouvoir central, déjà si dégradé, et à développer l'omnipotence parlementaire, en gouvernant tout par des commissions législatives. L«e mauvais état de l'esprit public ne permet d éviter aujourd'hui cette dernière aberration métaphysique, trop désirée par tous les partis existants et que personne ne contrarie fortement^ sauf les positivistes encore impuissants. Mais cette extrême queue de la première révolution ne me semble pas comporter un prolongement durable, ni, j'espère, trop dangereux. Tout cela est trop contraire au fond de la situation pour persister même pendant une législature officielle. Au bout d'un an ou deux, cette triste expérience aura assez désabusé les prolétaires parisiens de leur dernière illusion métaphysique pour qu'ils congédient brusquement l'assemblée avec l'assentiment tacite des provinces. Si le Positivisme a pris alors un ascendant suffisant, notre gouvernement révolutionnaire pourra être essentiellement installé. Préparez-vous donc, ainsi que tous nos dignes praticiens, à y figurer convenablement. Cette issue me semble assez mûre pour que je croie devoir, cette année, proclamer, à la fin de mon cours, les trois

chefs suprêmes que j'eus toujours en vue dès ma proposition initiale du régime de transition.

Salut et fraternité.

Auguste Comte

(lo, rue Monftieur-le-Prince.)

P.-5. — Je saisis cette occasion de vous signaler une faute typographique aperçue trop tard dans mon récent Tableau cérébral. Pour décomposer l'activité, mon manuscrit portait <c courage, prudence x», l'imprimeur m'a fait dire : « prudence, courage ». Cette transposition est d'autant plus grave qu'elle n'offre rien d'absurde. Elle conviendrait, en effet, à l'activité réfléchie. Mais je voulais et devais caractériser l'activité spontanée, où la force qui pousse précède certainement celle qui retient. L'heureuse application que vous faites de ce tableau me détermine à vous indiquer cette correction, sans attendre mon prochain volume.

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