‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 52 sur 59 · TREIZE LETTRES A M. LAURENT · texte numérisé non relu

TREIZE LETTRES A M. LAURENT

PREMIÈRE LETTRE

A M. Laurent, ouvrier tisseur, a Tarare,

Chez M. Patin.

Paris, le mardi 21 Gutenberg C3.

Monsieur.

Je suis très touché de la nouvelle confiance que vous me témoignez au début de la seconde vie qui va résulter pour vous d'un ébranlement imprévu, dont Tinfluence finale sera, j'espère, profondément salutaire. L'ensemble de cette épreuve exceptionnelle confirmera, chez tous les juges compétents la haute estime que méritait déjà votre belle nature morale et intellectuelle. Elle m'a fait vivement sentir combien M. Lucas a servi l'humanité, en vous préservant dignement d'un égarement passager. Tout le reste de votre existence manifestera, j'en suis certain, la réalité et l'importance d'un tel service, le plus efficace qu'on puisse rendre au vrai Grand-Être, dont les pertes les plus graves consistent dans la privation précoce de ses dignes enfants.

Ne vous laissez point abattre par le souvenir exagère d'une aberration momentanée, si rarement évitable, chez les meilleurs types, en un temps d'intime anarchie, où les convictions morales les mieux établies ne peuvent guère obtenir la consistance inébranlable que procure seule une éducation commencée dès la naissance et jamais interrompue ensuite. Si tout cela se trouve divulgué, vous n'aurez vraiment à rougir de rien, puisque les motifs de cette dé-

viation étaient purs et respectables, quoique vicieux. La foi nouvelle ne pourrait d*ailleurs que retirer finalement un nouvel éclat de cette discussion involontaire, qui ferait mieux ressortir son efficacité pratique. Quelle autre doctrine pourrait aujourd'hui persuader à des hommes ardents et énergiques que l'individu ne s'appartient jamais, et que la vie, comme la puissance de chacun de nous, doit toujours rester à l'Humanité. Cependant quoique ce début ne soit pas dangereux, il ne faut pas le provoquer. Suivez, à cet égard, ainsi que pour les précautions, peut-être légales, qui conviendraient à votre sûreté personnelle en rentrant à Lyon, les précieux conseils de M. Lucas, que vous devez, en effet, d'après la connaissance que j'ai maintenant de son mérite moral et mental, regarder comme mon digne représentant, suivant votre juste qualification.

La lettre que je lui adressai, dans la triste conviction où je fus plongé pendant quelques jours, prouve que j'étais disposé à accepter votre legs touchant, puisque je le chargeai de s'assurer si personne n'y avait de meilleurs titres que moi, dans votre famille ou en dehors. Je vous en saurai toujours beaucoup de gré, quoique j'espère bien, d'après nos âges respectifs, qu'il ne se réalisera jamais. Contre l'attente de mes lâches ennemis, la spoliation accomplie envers moi a rendu ma situation matérielle, quoique encore insuffisante, plus conforme à ma haute mission sociale, en la faisant désormais reposer sur le libre zèle de mes adhérents. Aussi honorable pour moi que pour ceux d'où elle émane, cette protection volontaire n'aura môme son vrai caractère définitif» que lorsqu'elle dépendra surtout des purs prolétaires, annonçant ainsi l'état normal du saeetdoc0 positif. C'est pourquoi je n'hésitai point en 1849 à ienaiJU^ ma première circulaire de remerciement en déclaraot éix0U^lement que je désirais voir mon existence matérielle reposer principalement sur des souscriptions d'un centime par Jour. Si cette situation pouvait bientôt se réaliser, elle offrirait le meilleur signe du prochain triomphe xle la vraie religion.

Quant aux divers renseignements que je demandais à M. Lucas sur votre personne, its avaient alors pour but essentiel de mieux fixer le souvenir permanent que je vous réservais dans mon culte quotidien, d'après la douleureuse conviction où je me trouvais encore. Mais ils offriraient maintenant une plus douce utilité, pour préciser davantage mon action sur vous. Votre appréciation sur la confession est aussi juste que touchante. Le positivisme doit, en effet, la reconstruire plus solidement et la mieux uUliser que ne peut le faire le catholicisme, dirigé par une théorie trop imparfaite de la nature humaine. Je persiste donc à vous demander, outre le lieu et la date de votre naissance, l'époque où vous perdîtes vos parents, celle de votre entrée et de votre sortie du cloître où l'on vous éleva, le début, la nature, et l'intensité actuelle de votre infirmité nocturne, dont j'ai parlé à vos frères, médecins, etc. plus l'ensemble de vos principaux antécédents et la date de votre conversion au positivisme. Plusieurs de ces renseignements serviront à rendre plus précis les conseils médicaux qui vous concernent. Je puis cependant vous recommander déjà, outre les indications de ma seconde lettre, l'efficacité des bains de siège à froid, même des injections locales d'eau froide et des clystères analogues : les bains de mer pourraient aussi vous devenir très salutaires.

En supposant d'ailleurs, ce qui n'est pas raisonnable, que le concours des moyens physiques avec les influences morales fut finalement insuffisant pour surmonter cette infirmité, ma seconde lettre vous a, j'espère, convaincu qu'il n'en résulterait aucune obligation de renoncer «lu mariage positiviste, dont vous pourriez alors fournir, au contraire, un type plus parfait, d'après un choix convenable. Je dois aujourd'hui compléter mes indications générales à ce sujet en vous annonçant combien s'est réalisé le noble espoir que vous m'aviez d'abord exprimé de voir un tel cas personnel susciter un précieux développement de la religion positive.

Les méditations auxquelles m'a conduit votre commu-

nication ont bientôt acquis une extension systématique, en comprenant tous les couples physiquement impropres à une digne procréation et pourtant très aptes au vrai mariage, considéré surtout dans sa sainte destination positiviste, le perfectionnement moral des deux sexes Tun par Tautre. Depuis longtemps la médecine a fait des remontrances, fort justes, quoique trop étroites et matérialistes, contre les unions qui propagent des vices organiques ou des complexions chétives. Quand les véritables lois de rhérédité naturelle, favorable ou funeste, seront mieux connues, d'après une étude plus philosophique, on sentira combien il importerait pour améliorer la race humaine, d'y concentrer la procréation, aujourd'hui livrée à un dérèglement brutal et empirique. On l'a déjà mieux réglée chez les animaux domestiques, mais seulement par la force. Mais on peut obtenir des résultats beaucoup plus complets comme plus précieux dans notre propre espèce, comme étant la plus modifiable de toutes, en y déterminant dignement par la persuasion et la conviction fondées sur réducatton positive, une libre chasteté, chez tous les couples impropres à une saine procréation, sans priver personne des bienfaits uioraux de l'union conjugale, que le positivisme doit rendre universelle sous les divers modes qu'elle comporte. Ce serait certes un touchant office pour le sacerdoce régénéré que de sanctionner au nom de l'Humanité, les engagements volontaires, quand la sagesse en aurait été sincèrement appréciée. De pareils cas finiront par se multiplier beaucoup plus que ne l'indiquent aujourd'hui nos opinions grossières et superficielles. Je serais fort disposé à penser, par aperçu général, que chez les modernes, où l'on conserve heureusement tout ce qui nait, il y a au moins le quart de la population qu'on doit regarder, pour divers motifs corporels ou cérébraux, comme très peu propre à propager notre espèce. On vérifie nettement à cette occasion, la supériorité naturelle du positivisme, faisant toujours prévaloir les influences morales sur les prescriplîons politiques.

Cette abstinence de propagation, qu'il serait absurde autant que tyrannique d'instituer légalement dans des cas aussi nombreux, peut aisément résulter des mœurs positivistes, sans violenter personne, et même en rendant plus heureux ces couples exceptionnels, pendant que l'on concentrerait la propagation humaine chez ceux qui s'y trouvent dignement disposés. Les unions librement chastes, ne seraient d'ailleurs privées nullement des affections naturelles, d'après une suffisante extension de l'adoption, qui doit se développer beaucoup dans le régime positif. Cette paternité artificielle tendrait d'ailleurs à décharger les couples propagateurs d'une onéreuse fécondité. En réglant ainsi par les mœurs et non par les lois, on satisfait à ce qu'il y a de confusément juste au milieu des utopies subversives, anciennes ou modernes, au sujet des enfants. Loin d'altérer alors la constitution fondamentale de la famille humaine, on la développe heureusement, au profit commun de chacun et de tous. Vous voyez à quelle précieuse suite de réflexions générales m'a conduit votre communication particulière. J'en ferai directement profiter mon auditoire hebdomadaire, en prêchant, dimanche prochain, sur l'ensemble de la Religion et de l'Humanité.

Vos judicieuses demandes envers les lectures poétiques coïncident spontanément avec l'intention où j'étais déjà de vous recommander de telles pratiques. Elles sont spécialement propres à cultiver à la fois votre cœur et votre esprit, ce que ne peuvent guère produire les études scientifiques, malgré leur nécessité réelle. Mais il faut que vous concentriez vos lectures chez les grands poètes, sans jamais descendre aux médiocres. Or, cette condition ne doit pas répugner à un homme de goût, puisque chaque chef-d'œuvre poétique, peut être relu presque sans limites, et n'est même appréciable complètement qu'après une lecture très réitérée, réduite en pratique quotidienne^

Toutefois, nous n'avons, en français, qu'un bien petit nombre de grands poètes. J'oserais même les réduire à

trois, Corneille, Molière et La Fontaine, d'ailleurs fort inégaux entre eux. Mais ceux-là peuvent être relus éternellement, au moins dans leurs meilleures compositions. On trouve pourtant qu'ils sont impropres à satisfaire assez le cœur. Cela tient surtout à ce qu'ils ont surgi quand l'anarchie moderne était tellement développée que la culture morale avait déjà reçu de profondes atteintes. En Italie où l'essor poétique s'accomplit deux siècles plus tôt, et même en Espagne où il se trouva préservé de la réaction sceptique due au protestantisme, les compositions éminentes sont affectivement très supérieures aux nôtres, et à plus forte raison aux anglaises ou aux allemandes. Mais on ne peut les bien goûter que dans leur langue. C'est pourquoi je vous engage à apprendre d'abord Titalien, et ensuite l'espagnol. Un an d'étude suffit à tout homme raisonnable pour une langue quelconque, en n'y consacrant chaque jour que ses instants de loisir, deux ou trois heures au plus. Ce résultat ne s'obtient qu'à la condition de ne prendre aucun maître, et de s'abstenir de toute grammaire, en se bornant à déchiffrer, comme on peut, à Taide seulement d'un petit dictionnaire, un-livre qu'on désire vivement connaître. Prenez donc, pour commencer, la Gerusalem liberata de Tasse et I promessi sposi de Manzoni, et tentez de goûter ces deux charmants poèmes, l'un en vers, l'autre en prose, sans aucune traduction. Dans six mois, ils vous seront familiers ; et alors je vous indiquerai des lectures encore plus délicieuses, mais plus difficiles. Quelques années après, vous en ferez autant pour l'espagnol, en vous appropriant Cervantes et Calderon. Ne pensez aux traductions qu'envers les poètes anciens, surtout Homère, et même Eschyle, qu'il faut vous rendre familiers.

Outre son efficacité poétique, Tétude de l'italien vous offrira beaucoup d'attrait social, si vous considérez que le positivisme doit d'abord s'appuyer principalement sur les populations méridionales où le véritable esprit prolétaire et les vrais sentiments féminins sont moins altérés.

Avec ces lectures esthétiques, je vous recommande ime lecture journalière de l'admirable composition intitulée, si mal à propos, V Imitation de Jésus-Christ, en vous servant de la traduction en vers qu'en fit si heureusement notre grand Corneille. Vous êtes assez radicalement émancipé pour méditer, avec beaucoup de fruit, et sans aucun danger, cette suite^ jusqu'ici sans pareille, d'effusions touchantes et de profondes appréciations sur la vraie nature humaine. Un positiviste y peut trouver un charme inépuisable, qui nous est propre, en les lisant avec l'intention continue d'y substituer l'Humanité à Dieu. Cette substitution, presque toujours possible, rend évidente la supériorité morale du positivisme sur le catholicisme. Môme quand elle devient impossible, on reconnaît aisément que cela tient à la nature égoïste et chimérique des croyances chrétiennes. Tant que la poésie régénérée n'aura pas fait» surgir, d'après de meilleures bases, une équivalente production, je ne cesserai de recommander cette pieuse lecture à toute belle âme qui veut sérieusement s'améliorer. Mais chez des esprits incomplètement émancipés, elle pourrait exercer une fâcheuse réaction mentale, en les retenant dans un théologisme stérile et perturbateur.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte,

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

DEUXIÈME LETTRE

A. M. A. Laurent, ouvrier tisseur, a Tahare (Rhône)

Paris, le 227 Gatenberg63.

Monsieur,

J'éprouve le besoin de vous témoigner par une réponse immédiate, combien je suis satisfait de votre intéressante lettre d'avant-hier. Le calme et la raison que j'y remarque confirment entièrement mes dernières espérances sur la plénitude de votre prompt retour à l'état normal, après une crise, terrible mais passagère, qui bientôt ne laissera d'autre trace que de marquer le début d'une heureuse régénération morale.

Votre lumineux récit me rassure même essentiellement sur votre situation physique, qui a'après ces explications, comporte, à votre âge, une guérison totale, souvent obtenue déjà dans des cas beaucoup plus graves. Je vois aussi que votre sorte de désespoir antérieur tenait bien moins au danger réel d'un tel état, qu'à sa réaction directe sur vos dispositions morales. Les moyens physiques dont je vous ai récemment parlé, me paraissent devoir suffire, quand ils seront assez combinés, comme vous en sentez dignement le besoin avec le régime moral indiqué dans ma seconde lettre. Quoique vous ayez perdu vos parents de très bonne heure, vous me paraissez avoir conservé, de votre tendre mère, un souvenir qui, précieusement cultivé, pourra bientôt devenir la base de voire première adoration quotidienne des véritables anges gardiens. Ces saintes

pratiques comportent une salutaire réaction physique, directement appropriée à votre maladie, en prévenant ou en détournant les influences cérébrales qui provoquent vos pertes nocturnes. Vous ne tarderez donc pas à rétablir assez votre santé pour qu'elle puisse permettre le libre et complet développement de votre belle nature morale, activement vouée au service fondamental de THumanité.

La génération à laquelle votre âge vous incorpore se trouve spécialement appelée à de hautes destinées, qui n'auront jamais d'équivalent, comme elles furent sans pareilles. Elle ne jouira point sans doute du vrai régime final de l'Hmnanîté. Mais elle aura l'incomparable satisfaction de le fonder. Il faut que chacun de ses dignes membres conserve et développe soigneusement toutes les forces physiques, intellectuelles et morales pour s'élever et se maintenir au niveau de cette immense destination, aussi difficile que glorieuse, qui consiste surtout à organiser enfin la vraie providence.

En vous indiquant ; parmi les lectures poétiques habituelles, celle de notre La Fontaine, je pensais bien que» sans aucune explication spéciale, vous la réduiriez spontanément à celle de ses immortelles Fables. Ses Contes, outre leur ignoble tendance morale, ont, au fond, très peu de valeur esthétique, comme n'étant, la plupart, que de simples inventions, même très inférieures ordinairement à leurs originaux.

Aux indications littéraires de ma dernière lettre, j'aurais spécialement joint celle des principaux chefs-d'œuvre du grand Walter Scott (traduction Defaucompret), si je n'avais présumé que vous les connaissiez déjà. Mais pour ne rien omettre, je crois devoir vous recommander la lecture réitérée de Quentin Durward, surtout Içanhoë, et aussi les Puritains d'Ecosse, Idi Jolie fille de Perth, eiV Antiquaire. Ces compositions vous procureront une grande satisfaction d'esprit et luie salutaire impression morale.

Je me félicite de vous voir résolu à étudier économiquement l'Italien, par le procédé que je vous ai recommandé,

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aussitôt que vos diverses convenances vous le permettront. Quand vous serez en possession des principaux poètes, vous trouverez sans doute à Lyon des relations qui "VOUS procureront une facile connaissance de la prononciation. Cette agréable acquisition vous entraînera probablement vers la musique, dont cette belle langue forme la meilleure base, et qui pourrait autant seconder votre développement moral que faciliter votre juste félicité personnelle.

Outre mes diverses recommandations esthétiques, je dois aujourd'hui vous indiquer spécialement les études scientifiques, comme pouvant aussi concourir à votre essor et à votre bonheur, même à rétablir votre santé, en y consacrant la portion de loisir dont vous pouvez dignement disposer, sans négliger aucun devoir public ou privé. Avec la nature que je vous connais maintenant, et d'après le régime cérébral dont vous sentez Timportance, je n'ai pas peur que ce genre d'études abstraites produise chez vous la sécheresse et l'orgueil qu'il excite si souvent aujourd'hui. Dès lors sa réaction morale peut vous devenir très utile, en augmentant la gravité et la consistance de vos dispositions habituelles. Cette heureuse efficacité appartient surtout aux études mathématiques, sans lesquelles la raison surmonte difficilement les sophismes systématiques. Je dois donc vous engager à lire avec soin l'excellente géométrie de Clairant, petit traité qui vous plaira comme un roman, et dont la célèbre Mme Roland faisait, en effet, ses délices à Tàge de quinze ans. Quand vous vous le serez approprié, vous aurez non seulement acquis des notions utiles et applicables, mais surtout consolidé la rectitude de votre jugement, par le spectacle familier des démonstrations nettes et irrécusables. Après une telle initiation, je vous indiquerai, s'il y a lieu, d'autres études théoriques, propres à étendre et à raffermir vos vues.

Auguste Comte.

iio, rue Monsieur-le-Prince.)

TROISIÈME LETTRE

A. M. Laurent, a Tarare, café du Nord.

Paris, le 9 Shakespeare (53 (jeudi 18 septembre i85i).

Monsieur,

Avant de répondre à votre dernière lettre, j'ai voulu la communiquer à mon éminent disciple M. le docteur Robin, l'un 'des médecins positivistes que j'avais déjà consultés

sur votre état physique. Cette lumineuse exposition de vos principaux symptômes actuels a beaucoup augmenté rintérêt que je lui avais d'abord inspiré pour vous. Membre de notre société depuis plus de trois ans, M. Robin est du très petit nombre de ces médecins, destinés à devenir des philosophes, que le positivisme a pleinement régénérés. Son cœur vaut encore mieux que son esprit, qui a sagement accepté la juste et salutaire prépondérance de Talffection sur la spéculation.

M. Robin est aussi disposé que moi à admettre l'heureuse hypothèse que vous avez judicieusement formée sur la nature essentiellement nerveuse de la série de perturbations, si bien décrite dans votre lettre. Cependant, pour dissiper toute incertitude à cet égard, il a besoin que vous répondiez, avec votre netteté ordinaire, à plusieurs questions spéciales. Elles constituent l'objet propre d'une lettre qu'il vous adresse directement, et que vous recevrez probablement en même temps que celle-ci. Son zèle Ta

même disposé .à y Jràidre une lettre d'introduction auprès d'iui de ses anciens c<mdisciples, actuellement médecin à l'Hôtel-Dieu de Lyon. Ce derader docteur est aussi chargé d'explorer directement votre poitrine, afin de transmettre à M. Robin des renseignements précis et complets, qui puissent fournir une base solide au trailement radical. Je me félicite d'ailleurs que cette digne solUmtttde vous procure, à Lyon même, une intervention consciencieuse et intelligente, qui augmentera notre sécurité, en complétant la providence spéciale dont vous méritez d'être entooré.

De telles démarches vous indiqueront à la fois le juste intérêt que vous inspirez et l'heureux espoir que suggère votre état présent. Vous avez fort bien agi en renonçant totalement aux saignées, qui ne pouvaient que vousaffaiblir sans vous guérir .(Mais nous comptons beaucoup surde meilleurs moyens physiques, résultés delà double exploration que vous allez subir, pour rétablir complètement votre jeune organisation. Rien ne troublera bientôt, [nous Tespérons, les services continus que THumanite doit attendre de vous et qui vous placeront parmi les dignes fondateurs de la craie providence, suivant l'honorable mais difficile mission qui échoit naturellement à la génération actuelle. Je ne crains pas d'insister sur cette éminente destination*, dont la perspective peut utilement concourir à dissiper un trouble probablement nerveux, auquel d'ailleurs conviennent aussi les pratiques morales habituelles que je vous avais d'abord conseillées pour les pertes nocturnes, dont la considération doit être provisoirement écartée, comme vous l'avez justement pensé.

Salut et Fraternité,

Auguste CiOBCTB, (lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P. 5. — La mémorable lucidité de vos explications écrites, et l'heureuse mesure instituée par M. Robin, vous permettront de vous fournir tous les renseignements con-

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venables, sans vous imposer aucun déplacementonéreux. Quoique vos lettres doiventinspîrer ua vrai désir de vous voir, il vaut mieux retarder cette satisfaction, et ne l'obtenir ensuite que pour un meilleur motif, quand lescirconstances l'amèneront spontanément.

QUATRIÈME LETTRE

À. M. Laurent, ouvrier tisseur» a La Croix-Rousse

(Rhône)

Paris, le a Frédéric 63 (jeadi 6 novembre iS5i).

Monsieur,

Votre excellente lettre de samedi m'est arrivée hier soir, une heure avant la séance hebdomadaire de la société positiviste. Elle m'a tellement satisfait que j'en ai aussitôt donné lecture à nos confrères réunis. L'admiration unanime qu'elle y a excitée, leur a fait apprécier la haute importance de notre église lyonnaise.

Je profite d'un loisir imprévu pour vous témoigner ma satisfaction en répondant immédiatement à toutes vos intéressantes questions, après vous avoir félicité deTheureux commencement d'amélioration physique dft à notre médication positiviste. Votre officieux médecin de Lyon, s'est ainsi montré le digne ami de M. Robin, de manière à * mériter déjà ma reconnaissance spéciale, et les remerciements de tous nos confrères.

La première et principale partie de votre lettre contient une appréciation vraiment admirable de la noble exception morale où vous place votre situation physique. Je suis heureux et fier de vous voir, sur des indications aussi sommaires, comprendre, avec tant de netteté et de profondeur, l'institution du mariage chaste, à laquelle la religion positive vient d'être conduite à votre égard. Vous en sentez si bien l'importance, la difficulté et les conditions, qu'il me reste peu de réflexions à vous signaler sur

ce noble perfectionnement du mariage positiviste, dont la di^e inauguration vous sera probablement due. Pour vous y préparer convenablement, il faut à la fois familiariser votre esprit avec la conviction de sa portée sociale et disposer votre cœur par une douce culture journalière des émotions pures. Sous ce dernier aspect, je me borne à vous rappeler la pratique assidue des prières positivistes, dont je vous ai déjà parlé, consistant en commémorations suivies d'effusions envers vos vrais anges-gardiens, et surtout pour votre digne mère, autant que vous pourrez ranimer son souvenir. Quant à l'autre condition, je dois ici l'expliquer davantage, quoiqu'elle soit déjà traitée dans une de mes lettres d'août.

Vous devez d'abord regarder votre cas comme étant beaucoup moins exceptionnel que vous ne le croyez maintenant. En méditant sur ce sujet, un vrai philosophe doit y réunir tous ceux qui, par une imperfection quelconque de leur organisation, sont impropres à procréer des enfants bien constitués. Or, quoique les lois vitales relatives à l'hérédité, soient encore très mal connues, tous'les penseurs médicaux sentent depuis longtemps que beaucoup de couples humains feraient mieux de s'abstenir de procréer. Chez les modernes où l'on conserve tout ce qui nait, je ne serais pas surpris que cette sage abstinence ne convint à plus du quart de la population. Il importe donc à l'amélioration de l'Humanité de régler convenablement la procréation de notre race, en la concentrant parmi ceux qui remplissent assez les conditions correspondantes. Cette discipline n'existe encore qu'envers nos animaux domestiques, où nous l'obtenons par la force. Elle ne peut s'étendre aux unions hiunaines que sous l'impulsion morale librement émanée de la religion positive, qui seule a rendu le mariage indépendant de la procréation. Quand le sacerdoce positiviste consacrera ces unions exceptionnelles, où, par des motifs démontrables et avouables, les deux époux renoncent volontairement à toute destination physique, il fera mieux ressortir la vraie nature morale du

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mariage humain, dont ces nobles types fourniront ainsi les meilleurs modèles. Les affections paternelles ne leur seront pas même interdites, grâce à l'adoption, que le positivisme doit beaucoup développer. Par là les couples procréateurs se trouveront heureusement débarrassés de l'excès de fécondité inhérente à leur aptitude naturelle. Ainsi, l'institution du mariage chaste, permet seule de compléter l'organisation de la famille humaine ; en servant de base à la discipline de la procréation, qui ne pouvait émaner que du positivisme. Vous devez donc vous regarder comme destiné à fournir le premier exemple caractéristique d'une grande et salutaire fondation, qui prendra plus tard une immense extension, où votre nom peut devenir dignement immortel, si vous parvenez à remplir toutes les conditions convenables, comme votre élévation morale et mentale me le fait espérer. Une telle conviction sociale doit vous faciliter beaucoup la diflicile purification dont vous avez besoin pour accomplir un tel projet. Elle est aussi propre à soutenir votre zèle dans la persévérante recherche d'une compagne vraiment digne de s'y associer complètement. Les dispositions qu'il exige sont naturellement moins rares, parmi les femmes, surtout prolétaires, comme vous paraissez le bien sentir. Vous pouvez donc convertir ainsi l'exception involontaire où vous ^ place voire constitution en une source spéciale de félicité privée et d'utilité sociale. Imprimé de bonne heure à l'ensemble de votre vie, un tel caractère doit y produire un degré d'harmonie et de dignité toujours fort rares, et devenu presqu'incompatible avec notre anarchie. Dans une autre lettre je pourrai compléter ce sujet, en le liant à la grande théorie des neuf sacrements sociaux qui embrasse toute l'économie de l'existence réelle, d'après la liaison solennelle de chaque phase normale de l'évolution privée à l'organisme collectif.

J'approuve entièrement vos réflexions sur Télémaque, qui est, au fond, un livre aussi nuisible qu'ennuyeux. Quant aux MartyrSy je conviens avec vous, que c'est uu

ouvrage estimable, qui fut pour moi le principal moUf de la glorification que j'accorde à Châteaubi iand, d'après la valeur historique d'un tel essai. Mais ce poème est trop faible pour mériter une place dans une Bibliothèque, où je ne devais admettre que des chefs-d'œuvre esthétiques. C'est le plus beau sujet d'épopée qu'on pût choisir jusqu'ici : probablement Dante et Tasse avaient reculé devant son immense difficulté, il a écrasé Chateaubriand, qui n'avait pas su le mesurer. Le dernier Abencérage^ vrai modèle de la nouvelle historique, est la seule composition que je devrais recommander de ce noble auteur.

Vos réflexions sur mes deux saints jésuites sont aussi justes que naturelles. Mais j'ai depuis longtemps dissipé ces objections dans mon cours hebdomadaire. L'explication historique consiste à reconnaître que ce couple initial fut essentiellement étranger au vaste système d'hypocrisie résulté de cette institution avortée, et qui ne commença que dans la génération suivante.

11 faut regarder cette tentative comme destinée d'abord, non seulement à contenir le protestantisme, mais surtout à reconstruire le pouvoir spirituel, déjà dégradé profondément. Elle ne pouvait réussir parceque la doctrine était épuisée et que la vraie religion n'était point encore mûre : son avortement la fit bientôt dégénérer en une tactique hypocrite. Mais l'effort n'en était pas moins pur et grand chez les premiers fondateurs comme envers les réformateurs du treizième siècle, St-François d'Assise et St-Domini(fue, quoique ceux-ci eussent pareillement échoué. Les missions admirables de François Xavier, malgré leur inévitable avortement, méritent d'être honorées, comme un noble elSbrt pour ramener toute la famille humaine à Tunitc de foi, par des moyens purement moraux, en un temps où l'on s'efforçait partout de convertir violemment.

Si ces courtes indications ne vous suffisent pas après les méditations convenables, je pourrai les développer davantage, afin de ne laisser aucun nuage sur un cas rendu très important par les antipathies respectables quoi.

qu'empiriques que le peuple y rattache aujourd'iiui.

J'ai appris avec satisfaction ainsi que tous nos confrères, les nouveaux progrès que vous m'indiquez dans votre précieuse église de Lyon, dont le digne chef acquiert tant de droits croissants à notre éternelle reconnaissance. Vos réflexions sur l'opportunité de la revue positive, sont parfaitement justes. Elles me font espérer que les difficultés purement matérielles qui retardent cette importante fondation seront bientôt levées par un digne concours des nobles prolétaires lyonnais avec les éminents conservaleurs américains qui, de leur côté, apprécient, à leur manière, une telle institution philosophique. Pour mieux fixer vos idées à cet égard, je joins ici un exemplaire du prospectus qui présida, il y a trois ans, à ma seconde tentative de ce genre. Les progrès croissants du positivisme permettront peut-être de faire prochainement un troisième effort décisif. J'ai terminé mon cours le 19 octobre, devant un nombreux auditoire, qui a suivi avec une religieuse persévérance, une séance de cinq heures, aboutissant à cette proclamation caractéristique, qu'il serait bon de propager : « Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs de « l'Humanité viennent s'emparer de la direction géné- « raie des affaires terrestres, pour construire la vraie « providence, en écartant irrévocablement tous les csclai< ves de Dieu, comme arriérés et perturbateurs. » Ce texte final servira de point de départ à l'ouverture de mon quatrième cours religieux, le premier dimanche d'avril prochain, où l'affluence assidue sera probablement augmentée beaucoup. Mon récent volume se propage avec plus de succès que ne devait le faire espérer le silence total des journaux. Le recueil des trois opuscules de M. Littré est sur le point de paraître. Quant au catéchisme positiviste que j'ai osé annoncer, je dois vous dire franchement qu'il n'est point encore écrit, et ne pourra l'être qu'après l'achèvement de mon second volume, dont je suis maintenant occupé, toutefois je compte le publier avant la fin de iSSa.

Le post-scriptum de votre précieuse lettre m'offre un

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intérêt spécial en confirmant mon heureuse confiance dans la noble sagesse des prolétaires, surtout Lyonnais, pour répousser spontanément les misérables agitateurs métaphysiques qui sentent leur décadem^ irrévocable attachée maintenant au développement des réflexions populaires d'après une constante tranquillité I On ne saurait terminer la révolution avec les doctrines qui Font commencée. Ce qui servait alors à détruire ne peut aujourd'hui servir a construire. Tous ceux qui participaient, d'une manière quelconque, aux intrigues parlementaires de la royauté constitutionnelle sont radicalement impropres àVilirige|ia république. Les hommes étrangers à la vie industrielle et à Fesprit scientifique, doivent être entièrement écartés des affaires publiques. Toutes ces indications démontrées par la saine théorie historique qui caractérise le positivisme, me paraissent ainsi senties instinctivement des principaux prolétaires. Il y a donc lieu de compter de plus en plus sur la conservation invariable d'une tranquillité matérielle déjà féconde en heureux progrès intellectuels, et qui fructifiera bien davantage après la prochaine dissolution inévitable du régime brutal d'une comtpression aveugle. Les deux grandes masses sociales, femmes et prolétaires, sont essentiellement saines : qu'importe alors que toutes les classes spéciales soient radicalement gangrenées? Un tel appui doit suffire aux dignes efforts des vrais philosophes pour diriger paisiblement et rapidement la régénération spirituelle, tout en facilitant les améliorations temporelles qui sont déjà réalisables.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P,S. — Je n*aipas besoin de vous autoriser spécialement à conimuniquer cette épitre au digne chef de notre église lyonnaise, et même à tous ceux de nos frères que vous jugeriez disposés à l'utiliser.

CINQUIÈME LETTRE

A. M. Laurent, ouvrier tisseur, a l'hôpital de Lyon

Paris, le jeudi i3 Bichat 63 (i5 décembre i85i)

Monsieur,

Aussitôt après avoir lu votre douloureuse lettre d'hier, je viens d'écrire à M. Vieillard un billet dont je vous envoie ci-joint la copie littérale. J'espère obtenir ainsi la cessation immédiate d'une double arrestation, qui ne peut provenir que de l'aveugle précipitation des autorités actuelles. Veuillez me tenir, autant que possible, exactement informé des suites quelconques de cette déplorable affaire, à laquelle je ne cesserai de prendre un vif intérêt, à la fois personnel et social.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince) .

P. S. — Le récent passage à Lyon d'un de mes jeunes amis m'avait appris déjà votre entrée à l'hôpital au commencement de Décembre. En regrettant que cette mesure vous soit devenue nécessaire, je me félicite du moins que son accomplissement vous assure mieux les excellents soins de M. Desgranges dont le zèle soutenu envers un de mes dignes frères, méritera toujours la reconnaissance

spéciale du fondateur du positivisme. Son entremise pourra d'ailleurs faciliter, j'espère, sans aucun risque pour lui, notre paisible correspondance, comme je le faisaujourd'iiuî en lui adressant ouverte cette double lettre.

A M. Vieillard, ME2tfBRE de la Commission consultative.

{Copie conforme.)

Monsieur,

Dans notre précieux entretien du liS novembre, votre civique sollicitude fut justement frappée de mon annonce relative aux salutaires conférences privées, par lesquelles un digne et zélé positiviste (M. Lucas, pharmacien, Grande Rue, à la Croix Rousse), s'efforçait depuis quelque temps, et avec beaucoup de succès, de ramener solidement aux vraies notions fondamentales de l'ordre les principaux prolétaires lyonnais enclins au communisme. Vous avez spécialement remarqué comment cette influence paisible et réfléchie avait récemment surmonté les tendances subversives invoquées par deux représentants en tournée anarchique, suivant l'heureuse expression de M. Lucas. Ce noble et sage citoyen avait d'ailleurs annoncé ces conférences périodiques aux autorités de la commune, qui voyaient avec plaisir un tel service. Je viens pourtant d'apprendre que M. Lucas a été dernièrement arrêté. Cette mesure inexplicable ne peut être due qu'à l'aveugle précipitation avec laquelle on procède trop souvent en ce moment. Je connais assez M. Lucas pour garantir complètement sa constante opposition à tous les meneurs démagogiques et sa ferme conviction de garder le maintien scrupuleux de la tranquillité publique comme la première condition du vrai progrès social. L'un de mes jeunes amis qui le vit à Lyon le 3 décembre en se rendant à Paris, le trouva spécialement occupée détourner de toute agitation politique les prolétaires dont il possède la confiance.

LETTRES d'aXJGUSTE COMTE 4^7

C'est pourquoi je n'hérite point à vous demander, non seulement comme un service personnel, mais surtout au nom de Fintérôt public, de vouloir bien employer immédiatement votre haute intervention pour faire cesser cette injuste arrestation, et rendre, le plus promptement possible, M. Lucas à sa respectable existence habituelle. Si vous croyez avoir besoin d'autres renseignements à ce siyet, je serai toujours prêt à vous les fournir, quand et comme vous le souhaiterez.

Salut et Fraternité.

Lundi i3 Bichat 63 (i5 décembre i85i)

Signé : Auguste Comte.

P. S. — Le correspondant lyonnais qui m^apprend cette arrestation (M. A. Laurent, jeune ouvrier tisseur à la Croix Rousse) est lui-même atteint d'un coup semblable, suspendu par sa présence actuelle à l'hôpital de Lyon pour une maladie chronique. Je sais depuis longtemps que M. Laurent est autant éloigné que M. Lucas de toute tendance subversive, et qu'il emploie à pacifier les esprits la grande considération dont il jouit si justement parmi ses camarades, d'après son éminente nature morale et mentale, convenablement cultivée par son éducation spontanée. Ainsi, j'espère que, en obtenant la libération de M. Lucas, celle de son digne ami en serala suite immédiate. J'attacherai le plus grand prix à ce double service envers de fervents apôtres de la vraie religion de l'ordre.

SIXIÈME LETTRE

A M. Laurent, ouvrier tisseur, a l'Hôtel-Dieu de Lyon.

Paris, le jeudi i6 Bichat 63 (i8 décembre i85i).

Monsieur et cher frère.

Craignant que M. Lucas ne puisse pas vous communiquer assez promptement ma lettre d'aujourd'hui, je vous envoie aussi la copie ci-jointe de la réponse très satisfaisante que fit avant hier M. Vieillard à ma juste demande de lundi. Vous y verrez la confirmation presque certaine de la prochaine libération que vous prévoyiez si sagement en écrivant dimanche à notre frère Robin. Elle achèvera aussi de dissiper implicitement toutes vos aimables inquiétudes sur ma propre sûreté, qui, je crois, sera toujours respectée, à moins que les anarchistes ne viennent à prévaloir momentanément. Au reste, je me sens autant disposé à cheminer paisiblement vers une prison passagère qu'à me rendre respectueusement à l'honorable invitation' du magistrat suprême, si la gravité croissante de la situation lui fesait sérieusement désirer d'entendre le digne langage d'un vrai philosophe. Ni l'une ni l'autre de ces deux suppositions extrêmes n*aura probablement aucune réalisation quoique la seconde me semble beaucoup plus possible que la première. Je ne vous indique une telle alternative qu'afin de vous mieux signaler combien je suis, depuis très longtemps, familier avec la disposition d'âme

46o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

qui convient à mon siècle orageux. Quoiqu'il en soit, j'espère apprendre bientôt que vous êtes à la fois libre et guéri, de manière à pouvoir utilement reprendre votre salutaire propagande envers la vraie religion de l'amour, de l'ordre, et du progrès.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

Copie de la réponse faite par M. Vieillard à la lettre que lui écrivit Auguste Comte le lundi i5 décembre i85i.

Paris, le i6 décembre i85i.

Monsieur,

Je viens d'écrire à l'instant à M. le Général Castellane, à Lyon. J'espère que mon témoignage ne sera pas sans quelque poids auprès de lui, et que MM. Lucas et Laurent seront rendus à la liberté. Je l'espère, dis-je, mais sans pouvoir l'affirmer, étant trop loin des lieux. S'ils eussent été ici, j'aurais pu répondre avec plus d'assurance du résultat de mon intervention. Car, j'ai eu le bonheur de l'exercer avec succès, en faveur de sept ou huit de mes collègues de la gauche. Mais pour Lyon c'est différent.

Toutefois, si dans quelques jours, je recevais une réponse défavorable, je ne me rebuterais pas pour cela. Ce que vous m'avez dit de ces deux Messieurs me donnerait la confiance et la force d'insister.

Salut et Fraternité.

Signé : N. Vieillard

SEPTIÈME LETTRE

A M. Laurent, ouvrier tisseur, a la Croix-Rousse,

ACTUELLEMENT A l'HÔTEL-DiEU DE LyON, Sq SALLE St-LoUIS.

Paris, le rendredi a Moïse 64 (a Janvier i859).

Monsieur,

Je viens d'écrire à M. Lucas une longue lettre, que je le prie de vous communiquer le plus tôt possible. Elle contient des indications générales pour le cas, peu probable cependant, où il devrait présenter dignement le positivisme à des juges parmi lesquels il faudrait espérer de trouver alors des adeptes prochains. D'ailleurs elle se termine par une première appréciation positiviste de la phase dictatoriale qui vient de modifier notre situation républicaine. Cette prochaine communication me dispense de revenir envers vous aujourd'hui sur un sujet qui se placera du reste, si naturellement, en tant d'autres occasions peu éloignées. J'y ajouterai seulement une réflexion que j'ai omise dans ma lettre si pleine et si rapide à M. Lucas, auquel vous pourrez à votre tour la transmettre. Elle concerne l'heureuse innovation, que personne, ce me semble, n'aperçoit convenablement, du pouvoir pleinement concentré enfin chez un seul homme, pour la première fois depuis le début de la révolution française.

Quel que puisse être le prochain résultat d'un tel mode, son introduction solennelle constituera toujours un précé-

462 LETTRES d'aUGUSTB COMTE

dent très favorable à la saine méthode politiqae. C'est revenir à la marche indiquée à cet égard par la raison, et que les anciens pratiquèrent si souvent quand ils voulurent construire des constitutions systématiques* La supériorité d'un tel mode sur l'élaboration par uneimmease cohue n'a pas besoin d'être prouvée. Mais son application doit être surtout salutaire, en provoquant à la séparation fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Car, une telle concentration rend évidente l'incompétence naturelle des praticiens envers toute construction semblable qui, destinée à régulariser le présent, exige que l'on comprenne le passé et que l'on ait déterminé l'avenir. Intellectuellement, cette fonction re. viei)t donc à un Vrai philosophe, qui moralement n'y est pas moins privilégié, comme seul assez désintéressé dans une organisation où il ne gouvernera pas. Or, en fait, il se trouve que déjà la. république française possède, à son insu, un pareil projet de constitution, conçu et élaboré suivant un tel mode, de manière à remplir toutes les conditions convenables. C'est le plan que je proposai en 1848, pour le gouvernement destiné à diriger la transition actuelle. Voilà comment la nouvelle dictature pousse involontairement les esprits vers le positivisme d'une manière toute spéciale, tandis que son influence générale y dispose nécessairement, comme je l'indique à M. Lucas.

Heureux d'apprendre que votre liberté se trouve assurée et que votre santé s'améliore beaucoup, j'espère que votre noble retour à votre digne office habituel me fournira bientôt l'occasion de nouveaux éclaircissements sur une situation qui de plus en plus favorise l'ascendant universel de la religion positive.

Salut et Fraternité.

Auguste Co»fTE.

(10, Rue Monsieur-le-P rince).

P. S. — Le dernier jeudi de l'année qui vient de finir

a VU s'accomplir une double célébration décisive, dans mon salon, converti, pour la quatrième fois, en chapelle positiviste. Un jeune couple, légalement marié depuis trois ans, y est venu recevoir de moi, comme prêtre de l'Humanité, la vraie consécration religieuse de sa touchante union, afin de contracter surtout, devant une trentaine de positivistes des deux sexes, rengagement solennel du veuvage éternel , qui, caractérisant le mariage por sitiviste, deviendra Tun de ses meilleurs signes pratiques de notre religion. A la suite de cette solennité, la petite fille qui forme le dernier fruit de ce digne mariage a reçu de moi le premier sacrement social ; en sorte que chaque sexe compte maintenant un positiviste de naissance, qui sera pur de tout alliage avec les religions antérieures. Vous comprenez surtout l'importance de cette nouvelle confirmation expérimentale de la loi du veuvage. Cette règle, qu'on proclamait d'abord inacceptable, la voilà maintenant invoquée, après trois années d'expérience conjugale^ par de jeunes et ardents époux, qui, ne se sentant point assez unis d'après les modes usités, viennent demander à la religion nouvelle de les lier autant qu'ils puissent l'être. Devant cette troisième application, toutes les objections avouables vont, j'espère, s'évanouir spontanément. M. Lucas sera bien aise d'apprendre que nous avons aussi saintement terminé l'année, malgré l'agitation et la torpeur du milieu actuel, où le positivisme a seul le privilège de faire ainsi surgir l'heureux contraste résulté de l'essor paisible et régulier des meilleurs sentiments humains.

HUITIÈME LETTRE

A M. A. Laurent, ouvrier [tisseur, a Lyon.

Paris, le Jeudi i** Archimède 64.

Monsieur,

Votre bonne lettre du ai Aristote m'a beaucoup touché. Mais j'ai regretté d'y voir annoncée la cessation du mieux physique que vous aviez récemment obtenu, en vertu, comme vous le présumez, d'un repos complet, bien davantage que d'aucune intervention médicale. J'approuve pleinement votre digne projet d'habiter une ville moins humide et moins froide, sauf à changer courageusement de métier, suivant le privilège normal de votre âge. Cette énergique sagesse suffira, j'espère pour vous rétablir graduellement.

Je suis peu surpris de ce que vous me mandez à mon égard du médecin lyonnais. Nous devons y voir moins un symptôme d'antipathie philosophique ou scientifique qu'un résultat de la triste lâcheté si commune aiyourd'hui dans cette classe, et même chez la plupart des lettrés quelconques. Au surplus, comme vous le dites si bien, que m'importe l'animosité secrète ou patente, de tous ces gens là, pourvu que le peuple se rallie à moi, ainsi qu'il y tend graduellement ?

Moins que jamais, je m'enquiers de toutes ces tracasseries. Depuis ma dernière spoliation, je jouis enfin à cin-

quante-quatre ans, d'une pleine disponibilité de temps et d'efforts, que je n'avais jamais obtenue. Quelque pénible ou inquiétante que reste ma position matérielle, c'est au public d'y pourvoir dignement, et je compte que ce devoir sera bientôt accompli suftisammenti Ma seule sollicitude consiste donc à poursuivre noblement ma grande construction, qui avance paisiblement et rapidement, avec une santé raisonnable. Je ne sors que le mercredi pour le pèlerinage hebdomadaire à la tomte chérie où je vais mieux fortifier mes meilleures inspirations. Le lendemain, je me repose encore, mais chez moi, afin d'y recevoir les visites qui ne s'arrangent pas de la soirée, ou d'écrire cordialement en divers lieux, comme je le fais en ce moment. Tous les cinq autres jours de chaque semaine sont exclusivement consacrés à une composition. Si le public me soutient assez, je puis ainsi lui livrer un volume chaque année, de manière àréalisrer dignement, et sané fatigue, toutes mes anciennes promesses, pendant les dix années de pleine Vigueur cérébrale, qui me restent encore. Mon second volume de la Politique positive est assez avancé pour paraître au commencement de juillet, si l'impression marche bien. Les deux autres paraîtront, j'espère, aux mêmes dates des deux années suivantes. En outre celle-ci ne s'achèvera point sans que je publie, à moins d'accident, le Cathéchisme positiviste que j'ai promis. De plus j'y compte commencer enfin la Revue oceideniale que la situation dictatoriale me décide heureusement à rendre trimestrielle, ce qui me diminuera beaucoup les frais. Vous en recevrez bientôt le petit prospectus spécial.

Le troisième dimanche d'avril, je vais, j'espère, reprendre solennellement mes libres prédications hebdomadaires, destinées désormais à convertir au positivisme les conservateurs sincères, après y avoir conduit jusqu'ici les révolutionnaires honnêtes. J'ai directement expliqué cette intention générale dans une lettre systématique à M. Vieillard, destinée à paraître à la fin de la préface de mon prochain volume. Cette piècie décisive a pleinement obtenu l'appro-

XETT'ItES Dt'ATJGUaTE COMTE 4^7

batton du civique- sénateur qui, t depuis ^tren te anîs, â'intëressé de plus en plus au positivisme; dont il est à vrai dit^, le plus ancien adiiérent. J'ai récemment envoyé la copié à M. AudifTrent, qui Va. transcrite sur mon invitation ^ duquel vous pourrez en obtenir bonnaissance, si vous ne voulez pas ajourner jusqu'à sa publication prochaine cette communication de mon manifeste positiviste envers la situation xlictatoriale où nous sommes enfin placés irrévocablement^ sauf le changement du dictateur, s'il le fallait. Le gouvernement, au reste, n'a rien décidé jusqu'ici sur mon cours. Mais j'ai eu, depuis cette grande lettre, une heureuse entrevue spéciale avec M. Vieillard, qui ne compte éprouver aucune difficulté nouvelle à ce sujet.

J'ai vu sans surprise, mais avec joie, votre profonde appréciation du poème de V Imitation, plus vous le goûterez, et mieux vous en sentirez la portée. Aucun philosophe n'a si bien connu ni décrit la vraie nature humaine, jusqu'à l'avènement du positivisme. Gomme l'esprit s'y trouve dignement soumis au cœur, sa marche y est mieux appréciée que dans tous les vains traités qui prétendent expliquer la vie intellectuelle en l'isolant de tout le reste delà vie cérébrale. Depuis la décadence du catholicisme, cette intime connexité n'est plus sentie, et l'étude de l'esprit devient aussi fausse que frivole. Quant à la substitution de l'Humanité au lieu de Dieu, vous en sentez dignement l'efficacité décisive d'après cette admirable composition. Si mon cours se fait, j'y ferai souvent ressortir un tel contraste, en développant la concurrence noble etpa. tente du positivisme envers le catholicisme pour la vraie reconstruction de l'ordre intellectuel et moral.

Je regrette que, par une méprise involontaire, M. Audiffrent vous ait fait espérer mon prochain voyage à Lyon, ma ville chérie après Paris. C'est certainement la première où j'étendrai mon cours, quand je pourrai le faire sortir enfin de Paris, en y faisant deux séances par semaine au lieu d'une, afin de ne m' absenter que trois mois. Mais, en informant M. AudifTrent de cette résolution, je ne l'ai nul-

468 LETTRES d'aUGU8T£ COMTE

lement autorisé, ce me semble, à la croire prochaine. A moins d'éventualités imprévues, je ne puis ni ne dois l'exécuter avant d'être quitte de ma Politique posUiçe, dont j'écris un volume dans Tintervalle d'un cours au suivant. Ce serait donc, au plus tôt en i855, sauf accident. Salut et fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieor-le-Prinee.)

NEUVIÈME LETTRE

A M. L. Laurent, a Lyon

Paris, le vendredi aS Saint-Paul 64.

Monsieur,

Je suis charmé d'apprendre que vous avez décidément changé de profession, d'après les exigences de votre santé. Votre nouveau choix me semble très heureux sous tous les rapports s'il vous permet de compter sur une santé suffisante et durable. D'ailleurs je ne doute pas que vos excellentes qualités, de cœur, d'esprit, et de caractère, ne vous procurent là comme ailleurs, un juste succès. Le prochain séjour à Marseille achèvera de compléter les garanties physiques d'un bon emploi de votre nature.

Mon cours n'est pas encore commencé. Toutefois la principale difficulté se trouve levée depuis trois semaines, puisque la police, après mûr examen, m'a donné l'autorisation écrite. L'ouverture de ce quatrième cours religieux n'est entravée que par les tracasseries des protégés qui sont logés gratuitement auprès de ma salle accoutumée, et dont on écoute trop les réclamations contre les prétendus dérangements privés que mes séances leur occasionnent. Néanmoins en un temps où manque réellement toute volonté forte et durable, sauf quand il s'agit de sauver l'ordre matériel, ces misérables résistances suffiront peut-être pour me faire refuser cette fois une salle qui ne sert vrai-

ment à rien. On leur a déjà trop cédé en me cherchant un autre local, qui sera peut-être difficile à trouver. Mais M. Vieillard apporte un zèle infatigable pour réaliser l'autorisation qu'il m'a procurée, et qui est, en elle-même un pas notable pour le positivisme, dans la situation actuelle. J'attends aVec d'autant plus de patience l'issue de ses civiques démarches, que le retard ainsi produit dans ma nouvelle campagne -sacerdotale se trouvera pleinement réparé, si j'obtiens une salle, par ma résolution de faire cette année deux séances par semaines au lieu d'une. De cette manière, mes çingt-neuf leçons auraient lieu comme Tan dernier, sans pourtant se prolonger au-delà d'octobre, ce qui troublerait trop tous mes autres travaux. Quand mon cours aura ainsi repris sa paisible activité, j'espère qu'il réagira sur les précieuses prédications de M. Lucas, dès lors autorisées plus facilement d'après cette sage tolérance directement émanée du pouvoir central.. Cette réaction se trouverait d'autant plus utile qu'elle s'étendrait bientôt aux conférences analogues projetées récemment par un autre positiviste éminent, M. le docteur Cousin, médecin à la Ferté-Gaucher (Seinejet-Marne). . De tous côtés, il y aurait lieu maintenant de développer le salutaire ascendant du positivisme, d'après la physionomie décisive que la phase dictatoriale procure à notre situation républicaine, en y faisant profondément ressortir le besoin universel d'une foi nouvelle. Les gouvernants et les gouvernés sentent également les uns pour l'ordre, les autres pour le progrès, l'insuffisance radicale des expédients matériels, et l'impuissance irrévocable de toutes les doctrines usitées. Un exorbitant emploi de la force aboutit à constater qu'elle ne peut rien fonder. Partout la sécurité manque aux uns, et l'espérance aux autres, parce que le présent ne se trouve lié ni au passé ni à l'avenir. La religion positive peut seule instituer cette double connexité, autant nécessaire à l'ordre qu'au progrès. Bien loin de pouvoir rien soutenir, Dieu se trouve, depuis longtemps^ avoir luirmême besoin d'appuis, qu'il ne peut désormais

LETTRES d'auguste COMTE /\Jl

obtenir nulle part. Il n'y a plus que rHumanité qui puisse maintenant consacrer les dignes, autorités et sanctifier lés justes vœux. Or, tout cela se sent de plus en plus depuis que nous ne sommes pas assourdis par de misérables parleurs, aussi rétrogrades qu'anarchiques. Au milieu d'un silence d'ailleurs exagéré, on a pensé daventage en six mois qu'on ne l'avait fait pendant les quatre années antérieures.

Je compte commencer dans un mois le Cathéchisme Posiiwiste, que j'achèverai probablement en six semaines. L'impression pourra donc s'accomplir en septembre, et la jmblication au début d'octobre, môme si mon cours se fait. Depuis que j'ai terminé mon second volume de la. politique positiçe, je m'occupe à préparer cet épisode décisif, dont l'importance augmente toujours. Votre belle nature comprendra facilement quel prix il acquiert pour mon cours, en apprenant que j'ai résolu d'y prendre comme interlocuteur Madame de Vaux, qui m'offre en effet le meil" leur type d'un digne cathéchumêne. Ce choix garantit la juste prépondérance des dispositions sympathiques et des tendances synthétiques qui caractérisent à la fois les femmes et les prolétaires, double appui normal de la religion positive. Je compte beaucoup sur cet opuscule capital, qui ne fournira qu'un mince in- m, pour procurer à notre propagande la consistance et l'activité qui lui manquent encore.

Vos cordiales dispositions pour fraterniser dignement avec M. Lefort dans son prochain passage à Lyon me touchent extrêmement. De telles tendances deviennent maintenant le seul signe décisif des vraies convictions positivistes, qui sans cela dégénèrent en vain étalage académique. Mais je présume que la noble modestie de M. Audiffrent l'a détourné de vous faire connaître son admirable conduite envers un tel frère. En compensation de cette touchante réserve, je dois donc vous apprendre que M. Audiffcent, instruit par moi, dans son précieux voyage à Paris, de la désastreuse position matérielle de M. Lefort, m'a spontanément offert de réparer sa détresse, en lui

proposant de venir vivre auprès de lui. J'ai convenablement transmis cette généreuse ouverture qui, dignement acceptée, a bientôt produit une heureuse correspondance entre ces deux nobles frères, dont Fâge est le même que le vôtre. Mon estime pour M. Lefort s'étend jusqu'à l'espoir de trouver en lui un digne successeur sacerdotal, s'il peut assez accomplir la difficile initiation scientifique qui seule manque à sa puissante organisation cérébrale, où les trois conditions essentielles, du cœur, de l'esprit, et du caractère, se trouvent heureusement combinées, à un degré que je n'ai pas encore rencontré ailleurs. Outre sa garantie matérielle, la prochaine cohabitation avec M. Audiffrent lui fournira d'utiles secours pour cette indispensable préparation encyclopédique. Si donc il avortait un jour, ce serait essentiellement par sa faute, mais j'espère que cela n'arrivera point.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prinoe).

DIXIÈME LETTRE

A M. Laurent, 62, cours Vitton, a Lyon

Paris» le mardi 6 Shakespeare ^4.

Monsieur,

J'approuve beaucoup votre résolution d'aller à Marseille plus prochainement que vous le comptiez d'abord. Cette transplantation étant décidée maintenant, et d'ailleurs fort sage, vous faites mieux, sous tous les rapports, en l'exécutant le plus tôt possible. Mais une fois accomplie, je vous recommande de vous y tenir, et de ne quitter cette nouvelle résidence que d'après des motifs graves et bien éprouvés, qui, j'espère, n'auront pas lieu. Il faut ici vous prémunir contre une aveugle tendance au déplacement, trop naturelle en certains cas, quoique presque toujours funeste, à tous égards et surtout moralement. Tout en regrettant que vous n'ayez pu rester à Lyon, j'espère que les honorables antécédents que vous y possédiez vous faciliteront à Marseille les moyens d'être bientôt apprécié, et vous pourrez alors y faire beaucoup de bien, en fondant chez ses prolétaires, un vrai foyer positiviste, auquel MM. Audiffrent et Lefort, procureraient une consistance systématique.

L'opinion que vous me soumettez mérite entièrement mon approbation, comme étant aussi juste que noble, quoiqu'elle reste trop vague. Vous devez à la fois la généraliser et la préciser. Puisque le bien est heureusement

plus contagieux que le mal, on peut dire que si Tune quelconque des quatre grandes classes sociales, femmes, sacerdoce, patriciat et prolétariat, était ce qu'elle doit être, les autres ne tarderaient pas à se mettre à son niveau. Mais cela se trouve encore plus vrai des prolétaires, surtout aujourd'hui, où, contre la règle ordinaire, les bons exemples viennent plutôt d'en bas que d'en haut. Or, cela revient à dire partout que les prolétaires doivent, avec les vertus personnelles et domestiques, acquérir le sentiment de leur dignité civique, apprécier leurs fonctions, et ne pas tenter d'en sortir. Au contraire, ils pensent le plus souvent, surtout dans les campagnes, et même un peu dans les villes, que le bonheur consiste à ne rien faire que contenter ses appétits personnels, et le travail leur semble encore imposé comme une peine. Dès lors, ils ont les mêmes opinions que les riches dont ils blâment le plus la conduite. Tant que le prolétariat ne se réformera pas à cet égard, il ne méritera point, et n'obtiendra pas, en effet, un grand ascendant, sauf pendant les crises exceptionnelles. Mais aussitôt qu'il sentira sa vraie valeur et saura se conduire en conséquence il entraînera les autres classes, parcequ'il aura pour lui la morale. Néanmoins je vous recommande encore davantage, surtout à Marseille, les femmes, qui sont réellement plus près du positivisme que les hommes quand on les prend bien, parce qu'elles n'ont pas encore été corrompues d'esprit et de cœur, par l'agitation politique. C'est à elles que j'adresse essentiellement mon Cathémisme positiçiste, qui s'imprime assez activement pour être publié avant le milieu d'Octobre.

En appendice à sa préface, j'ai placé une seconde édition, de la Bibliothèque du prolétaire, améliorée par additioUj par transposition, et même par soustraction. J'en ai fait tirer à part cinq cents exemplaires en plus du volume. Comme ils viennent de m'être apportés, j'en enverrai dix à la poste dimanche pour M. Lucas. Ayant à lui répondre après demain jeudi, sur im sujet très grave qui naturellement absorbera ma lettre, je vous prie de lui annoncer '<^et

LETTRES D'AUGUÔTË COMTE 4^5

«nvoi, et jele prie camineTous-ïnème, <ie traiter dés lors en non avenue L'édition de l'an deraiep, qui, rédigée en quelques heures, contient quelques imperfections regrettables, surtout de vicieux accouplertients.

Mais, je dois, à ce sujet, vous confier une mission spé- <^iale, dont je suis certain que vous vous acquitterez convenablement. Elle consiste à expliquer dignement la suppression que vous y remarquerez dans le travail de M. Liltré. On ne manquera pas de Fattribuer surtout à ma rééente mais irrévocable rupture avec cet habile écrivain: C'est pourquoi je dois, à cet égard, les informations que je vous charge de propager, en attendant la préface de mon troisième volume qui, vers le milieu de Tan prochain éclairera publiquement tous mes rapports antérieurs avec ce personnage déchu.

Quand j'écrivis ce catalogue au commencement d'Octobre i85i, la collection de M. Littré n'avait pas paru. Je ' ne connaissais que ses deux premiers opuscules, dont le plus ancien est seul vraiment éminent, et le suivant très estimable encore, quoique fort au-dessous du premier. Le troisième, qui forme la moitié de tout le volume publié, et qui certainement est fort mauvais, sauf quelques pages et imejpréface excellente, ne m'était connu que parles éloges emphatiques que j'entendis faire autour de moi des divers articles incohérents qui le composent, pendant les dixhuit mois que dura, je crois, leur apparition successive. J'aurais dût me méfier de ces impressions passagères, dues surtout à la détestable nature habituelle des journaux, où dès lors la moindre production passable forme un contraste fallacieux. Au lieu de cela je jugeai le troisième opuscule au moins équivalent au second et cela suffît pour me faire inscrire ce livre dans mon catalogue, quoique cette proposition n'eût pas dû me conduire à l'accoupler au Cathéchisme futur. Je ne lus ce volume que six semaines après cette annonce trop bénévole, que je déplorai dès lors amèrement, en me réservant de me corriger à la nouvelle édition.

Tout cela, comme voas voyez, n'a pas le moindre rapport avec la rupture. Mais afin de convaincre les plus mal disposés, pourvu qu'ils soient de bonne foi, je vous prie de demander à M. Audiffrent (car vous serez probablement à Marseille, lorsque le CathéchUme viendra), une copie textuelle avec la date précise d'un passage où je lui témoigne formellement mon intention de supprimer ce livre de mon catalogue, dans une lettre écrite, si je ne me trompe, il y a six mois, et en tous cas, fort antérieure à cette rupture. Si même vous écrivez spécialement pour cela dès à présent, sans attendre votre arrivée à Marseille, ce serait peut-être préférable, puisque le nouveau catalogue va circuler à part dans quelques jours ; ce qui conduira M. Littré et sa clique à faire là-dessus de fausses imputations.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieor-Ie-Prince.)

ONZIÈME LETTRE

A. M. Laurent, a Marseille.

Paris, le dimanche 4 Frédéiric 64.

Monsieur,

Je suis touché de votre empressement à m'annoncer votre heureuse transplantation à Marseille, où vous serez, j'espère acclimaté bientôt et dignement installé. Les difficultés que vous m'y signalez judicieusement pour votre apostolat positiviste sont de nature à s'aplanir avec le temps, à mesure que vous pourrez y être mieux apprécié et que l'idiome provençal vous deviendra familier.

Vos utiles renseignements et réflexions sur notre précieux foyer lyonnais rectifient les exagérations de M. Lucas. Si les positivistes s'y trouvent en eflPet, au nombre de cent cinquante, c'est un résultat capital, quoique très inférieur à ce qu'on m'annonça Tan dernier. Mais, je crains que parmi ceux-là, figurent encore beaucoup de communistes mal convertis. Quand M. Audiffrent viendra cet hiver à Paris, je le prierai de séjourner une semaine à Lyon, afin d'examiner par lui-même, l'état réel de la plupart d'entre eux.

En ce qui concerne la souscription sacerdotale, la marche que vous m'indiquez avoir été suivie par M. Lucas me semble radicalement vicieuse. Une telle participation n'exige pas plus à Lyon qu'ailleurs aucune réunion, ni,

par conséquent, nulle convocation, précédée d'autorisation. Là, comme partout, ce devoir, dont un vrai positiviste ne peut jamais être dispensé que par une impossibilité totale, s'accomplit aisément d'après la remise directe de chaque cotisation p'et'sonneïlé au collecteur de la souscription locale, à moins que chacun ne préfère me l'envoyer immédiatement. Malgré vos explications, je persiste donc suivant ma récente déclaration à M. Lucas, à rapporter surtout l'exiguité de la récolte lyonnaise en i85i au peu de zèle de la plupart des prétendus convertis, qui, sans doute étaient moins tièdes envers leur* communisme antérieur. En admettant jusqu'à des cotisations d'un centime quoitidien (3 fr. 65 par au), il me semble que l'impossibilité réelle de la coopération doit être extrêmement rare. Cette participation, sauf excuse exceptionnelle et motivée, constituera donc une condition aussi nécessaire que la croyance pour être admis sur le prochain registre des positivistes, et recevoir la médaille personnelle que chacun obtiendra en échange de sa signature définitive, suivant le projet disciplinaire que vous indique ma dernière lettre. Quelque funeste et honteux que soit l'épisode impérial auquel la France semble maintenant toucher, il doit fournir au positivisme de nouveaux moyens d'avènement, si le zèle et la dignité de nos croyants s'élèvent au niveau de leurs convictions. En effet, tous les autres républicains vont alors se trouver paralysés d'après l'inconséquence évidente qui leur fera repousser, hautement ou secrètement, l'application de la souveraineté populaire, quoiqu'ils persistent à fonder leur politique sur ce dogme métaphysique. L'intime alliance entre l'anarchie et la rétrogradation, ne serait jamais plus prononcée que sous un prétendu empereur qui trônerait officiellement par la grâce de Dieu et la volonté du Peuple^ suivant la ridicule formule de Mazzini, dès lors discréditée parmi tous les vrais révolutionnaires. Malgré la durée nécessairement très courte de cette mascai^ade déplorable, elle permettra de sentir partout, que les positivistes sont désormais les seuls ré-

publicains véritables, qui, fondés sur Tinébranlable autorité de rhistoire, proclameront que la royauté française, abolie le lo août 1792 après un siècle de putréfaction, ne fut réellement jamais rétablie depuis; et qui, par suite, ii*hésiteront pas à traiter dUlusoire cette nouvelle apparence monarchique, en persistant à soutenir que la république continue de subsister au fond, comme seule possible aujourd'hui, quoique voilée momentanément sous une forme^ purement théâtrale. Tel est le point de vue que vous devez, dès à présent, vous rendre familier à cet égard, afin de le propager convenablement pour fixer Tattitude des positivistes dans cette phase très passagère, où seuls nous pourrons être conséquents, d'après Tintime réalité de nos doctrines sociales.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(10, Rue Monsieur-le-Prince).

DOUZIÈME LETTRE

A M. A. Laurent, a Lyon.

Paris, le jeudi 8 Descartes 64.

Monsieur,

Comme on ne peut réellement poser une question importante qu'en la résolvant bien ou mal, il n'est pas étonnant que votre bonne lettre d'avant-hier m'offre une solution inadmissible de la question très essentielle et fort opportune que je vous remercie d'avoir convenablement soulevée. Quand vous comprendrez mieux la théorie des neuf sacrements sociaux, d'après la prochaine publication de mon Catéchisme positwiste (qui paraîtra dans quelques jours), vous sentirez que chacun d'eux a nécessairement son âge propre, qui ne peut jamais varier que peu et par exception. Tel est surtout le second, V initiation, qui, marquant le passage de l'éducation domestique à l'éducation publique, se place toujours à la puberté, vers quatorze ans, sauf retard anormal.

Or, le premier devant le précéder, il s'ensuit que la présentation, ne saurait convenir qu'à l'enfance, et peut tout au plus s'ajourner jusqu'à la quatorzième année, sans qu'elle devienne jamais applicable aux adultes, puisqu'elle ne s'adresse réellement qu'aux parents naturels et artificiels, le présenté y restant passif. Vous avez été trompé par le baptême chrétien, qui destiné surtout à laver du

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péché originel, ne laissait à son aspect social qu'une part très secondaire, que le positivisme rend principale, ou plutôt unique, en éliminant la souillure théologique, d'après l'admission des penchants bienveillants. Mais quoique votre proposition soit vicieuse, elle ne m'en a pas moins rendu le service de fixer spécialement mon attention sur le besoin déjà naissant de mesures générales qui puissent nous préserver, le plus possible, des positivistes vagues ou insuffisants, sinon simulés, dont nous allons être cernés aussitôt que notre religion percera dignement, <5e qui pourrait arriver avec le succès du Catéchisme. Toutefois, cet opuscule décisif va lui-même fournir spontanément le vrai remède, en déterminant sans incertitude la foi positiviste, dont tous les articles essentiels s'y trouvent traités, sauf envers la politique de transition, qui n'y pouvait trouver aucune place. Chacun pouvant ainsi connaître assez le dogme, le culte, et le régime propres à la Religion de l'Humanité, sans recourir à des livres longs et difficiles, réservés pour ceux qui prétendent au sacerdoce, on ne •devra reconnaître comme positivistes que ceux qui auront adhéré par leur signature, à l'ensemble Hu Catéchisme, si •d'ailleurs les réserves qu'ils pourront y faire sont jugées, par moi ou mes délégués, compatibles avec une telle adhé- :sion.

Mais cette épreuve, que doivent subir, sans aucune exception, tous les positivistes, purement provisoirs, qui surgirent jusqu'ici, ne saurait devenir vraiment praticable avant trois mois, afin que tous aient pu lire et digérer le •catéchisme. C'est pourquoi je ne me hâte point de déterminer la forme de l'épreuve, quoique je penche, comme vous, à lui donner une certaine solennité. Au mois de Février prochain, j'écrirai là-dessus uhe circulaire spéciale où je fixerai ce mode : elle sera reproduite ensuite et conservée dans la préface, écrite en Mai prochain, du tome troisième de ma Politique positive.

Cette épreuve universelle de nos vrais croyants peut -être accessoirement fortifiée par leur unanime participa-

lion au subside sacerdotal, limité maintenant à moi, mais destiné bientôt à s'appliquer à d'autres membres du clergé positiviste^ que la classe active doit entretenir collectivement, d'après des cotisations purement privées, au moins pendant la première génération. On ne saurait regarder comme positiviste quiconque reste étranger à ce devoir social et religieux, où les plus modiques coopérations sont admissibles. Je ne manquerai pas d'insister làdessus dans ma circulaire de Janvier prochain, d'après laquelle on sentira, j'espère, que cette pratique, outre sa propre urgence, offre le double avantage d'appuyer la foi par les œuvres, et de rattacher chaque positiviste au sacerdoce central.

Après avoir ainsi défini la masse des fidèles positivistes; nous y pouvons distinguer, à part, deux sortes de laïques, plus avancés dans leur religion, quoique cette séparation purement transitoire, concerne seulement la première génération. Il faut, d'abord, parmi nos croyants, séparer ceux qui pratiquent le culte, soit d'après l'adoration journalière de leurs anges propres, soit en recevant l'un quelconque de nos sacrements sociaux, dont chacun a le remarquable privilège d'absorber spontanément les précédents. Ensuite, viennent les fidèles, encore plus dévoués, qui prennent une part active à la propagation du positivisme, suivant l'exercice assez fréquent de l'apostolat proprement dit, fonction accessible à tous les croyants zélés et capables, quoiqu'ils n'aspirent nullement au sacerdoce.

Telles sont donc les trois classes naturelles qu'offrira surtout aujourd'hui, l'ensemble de nos laïques : d'abord les simples croyants, principale majorité , puis les pratiquants ; et enfin les convertissants. Vous voyez que chacun se placera dans l'un de ces degrés d'après des conditions toujours appréciables nettement.

Salut et Fraternité.

Auguste CoMTi:.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S, — Je présume que la lettre à laquelle je viens de répondre vous fut spécialement inspirée par la grave irrégularité récemment commise à Lyon, quoique vous ayez dignement écarté toute allusion à cet incident inattendu. Votre devoir strict aurait peut-être exigé que vous m'en donniez avis aussitôt que vous en avez eu connaissance: tandis que je n'ai rien su de. cela que deux mois après l'événement. Mais j'excuse aisément votre silence, d'après les motifs de reconnaissance et de vénération qui vous lient personnellement à M. Lucas, dont la digne rétractation vient d'ailleurs de réparer suffisamment cette dangereuse anomalie, qui finalement augmente la consistance du positivisme, en constatant la réalité de notre hiérarcliie spirituelle.

TREIZIÈME LETTRE

A M. A. Laurent, a Marseille.

Paris, le lundi 19 Homère 6g.

Mon cher disciple,

La lettre que j'ai reçue de vous avant-hier m'a beau coup satisfait par la rupture spontanée du long silence o vous étiez graduellement tombé sous le poids d'une situs lion oppressive. M. Audiffrent, m'ayant, l'an dernier, in Tormc que votre existence matérielle est devene mainte nant moins affaissante, j'espèreque vous reprendrez bier tôt l'habitude normale d'une culture morale et mentale oii je serai spécialement heureux de vous seconder. Vou êtes, à mes yeux, le seul véritable positiviste qui soit jus qu'à présent émané de Lyon, malgré les illusions, depui longtemps dissipées, que cette ville m'avait inspirée sou l'impulsion d'un chef radicalement incapable, et peut-âtr indigne, sur lequel je suis maintenant désabusé.

Une longue désuétude des contacts positivistes a mo mentanément rétréci votre point de vue habituel. Quani il aura suffisamment repris sa première élévation, vou sentirez que votre lettre apprécie mal la torpeur social que vous déplorez, en supposant des motifs purement la eaux à des résultats essentiellement universels d'une si tuation aisément explicable. Vous prenez pour une indil férence radicale l'hésitation passagère que produit le die crédit nécessaire des doctrines métaphysiques.

Depuis que le vote universel aboutit à Fempire, on devait naturellement s'attendre que les dogmes révolutionnaires seraient bientôt dépopularisés, malgré les efforts autant rétrogrades qu anarchiques, des meneurs intéresses à les perpétuer. Cet abandon final des principes qui jusqu'ici dirigèrent l'essor populaire semble d'abord produire l'indifférence sociale, jusqu'à ce que la doctrine vraiment organique ait assez prévalu. Mais cette doctrine entièrement instituée depuis plusieurs années, est maintenant capable de fournir, sur toutes les questions importantes» tant du présent que de l'avenir, des solutions complètes et précises, toujours concordantes entre elles. En même temps, la situation occidentale fait de plus en plus sentir le besoin continu de régler la vie humaine, tant privée que publique, d'après des convictions fixes et communes, que la religion positive peut seule rétablir. Si la tranquillité n'est pas troublée, rien ne peut donc empêcher notre foi de présider à la prochaine élaboration des questions sociales, dans tout l'Occident, par l'ensemble du passé depuis le Moyen-âge, et surtout relatives aux contacts journaliers entre les entrepreneurs et les travailleurs. Or, j'espère que. après le dictateur actuel, la dictature ne fera que changer de mains, en nous préservant de tout entr'acte parlementaire. Au cas contraire, les nouvelles extravagances des révolutionnaires pendant l'interrègne dictatorial, pousseraient davantage les vrais amis de l'ordre et du progrès vers la doctrine régénératrice, comme seule capable de surmonter les tendances subversives.

Par suite de l'apparente indifférence sociale dont vous vous plaignez, toutes les parties, non seulement de la France, mais de l'Occident, sont de plus en plus conduites à laisser l'initiative à Paris, où surgit et grandit la religion destinée à terminer la grande crise. Là n'existe aucune torpeur populaire, mais seulement une réserve croissante, due au sentiment graduel d'une immense responsabilité. Vis-à-vis de ce centre occidental, Londres, Madrid, etc., sont autant province que Marseille, Lyon, Bordeaux, etc.

C'est uniquement ici que peut et doit se développer sous riknpulsiou croissante de la religion universelle, la généralité de pensées et la générosité de sentiments sans lesquelles la révolution occidentale se perpétuerait. Je crois la population centrale assez avancée pour être maintenant honteuse de sa croyance à Fégalité, comme de sa disposition contradictoire à vouloir des réformes à la fois immédiates et radicales. Malgré les coupables efforts de la presse métaphysique pour lui cacher la doctrine régénératrice, le positivisme y fait spontanément des progrès continus^ que ses vrais adeptes peuvent partout seconder. Aucun lien n'empêche de manifester sous les divers aspects journaliers, l'aptitude universelle de la religion rationnelle et sociale, à régler la vie humaine, surtout quand ce privilège se trouve habituellement confirmé par la conduite, privée et publique, des propagateurs.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince).

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