‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 53 sur 59 · UNE LETTRE A M. LE GÉNÉRAL BONNET · texte numérisé non relu

UNE LETTRE A M. LE GÉNÉRAL BONNET

A Monsieur lé Général Bonnet Commandant de l'Ecole Polytechnique

Paris, le lundi i" décembre i85i.

Général,

Pendant les dix-neuf années de mon service polytechnique, je n'eus jamais à m*y plaindre que de la pédantocratîe. Je conservai toujours d'excellents rapports avec tous mes chefs militaires, et même avec les divers directeurs des études, sauf la secrète inimitié personnelle de celui qu'on vient d'écarter. Mais le meilleur témoignage de cette harmonie spontanée consistera désormais dans la précieuse estime si dignement exprimée par votre noble lettre d'hier.

Votre loyale sollicitude envers moi me touche profon. dément, et j'accueille avec une respectueuse gratitude vos bienveillants conseils, dont je m'eiTorcerai de profiter autant que le permettent mes convictions et mes sentiments. Mais je n'hésite point à refuser au pouvoir que l'on qualifie encore de Gouçernement la faculté d'ordonner ou d'interdire aux fonctionnaires scientifiques des opinions et des formules étrangères à leur office spécial.

Depuis que le moyen âge fit irrévocablement cesser le régime où les deux puissances théorique et politique se trouvaient légitimement confondues, une telle usurpation

est aassi contraire à Tordre qu'au progrès, surtout en on temps où manque toute vraie communauté de principes. Elle devient aujourd'hui inconciliable avec la durée légalement restreinte des suprêmes magistratures, et avec leur source scientifiquement incompétente. Maintenir avec énergie l'ordre matériel, seconder sagement l'essor industriel, et respecter toujours le mouvement spirituel : tel est le seul programme politique qui convienne à notre anarchie mentale et morale. Quant à la discipline intellectuelle, sa vraie reconstruction constitue le principal problème moderne; dès ma jeunesse, j'ai toujours voué ma vie à la résoudre dignement. Si dans la présente situation le commandement de la pensée et du langage étaient possibles, j'y devrais prétendre plus que personne comme ayant mieux rempli les conditions logiques et scientifiques qu'exige la saine élaboration des conceptions sociales, objectivement subordonnées à toutes les autres. Mais j'ai trop étudié ce grand sujet pour oublier jamais qu'un tel ascendant résulte uniquement du libre assentiment des^ esprits et des cœurs.

Aucune prescription semblable ne me fut jamais objectée jusqu'ici. Par exemple, depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et régalité comme un ignoble mensonge. Cependant personne n'a prétendu que le rejet de ces dogmes métaphysiques, quoique devenus officiels, dût m'interdire d'enseigner le calcul infinitésimal à l'Ecole polytechnique ou ailleurs. La même indépendance de pensée et de langage me fut toujours permise aussi envers les dogmes théologiques.

Une seule restriction raisonnable peut, à cet égard, émaner du Gouvernement, quand il exige que les opinions propres à un professeur ne troublent jamais ses fonctions didactiques, soit par négligence, soit par déviation. Mais ma conduite spontanée fut toujours conforme à cette règle, pendant trente-cinq dus d'enseignement mathématique.

tant privé que public. Je puis citer comme exemple mes leçons à TEcole polytechnique en i836, par intérim, après la mort de Navier, qui furent assidûment honorées de la présence officielle de Tillustre Dulong, dont Téclatante approbation donna tant de poids à ma candidature de 1840 pour une chaire qui dès lors m'était due. Dans cet enseignement caractéristique, je ne laissai pénétrer de ma propre philosophie que ce qui devait spécialement améliorer mon service scientifique, ainsi qu'on [le reconnut généralement. Mais hors de l'Ecole j'ai toujdhrs regardé mon langage, oral ou écrit, comme devant rester aussi libre que ma pensée, sous ma seule responsabilité civique. Quand cette juste indépendance ne sera plus respectée, je saurai quitter sans hésitations tout poste qui m'imposerait un tel esclavage.

Le Gouvernement doit prescrire davantage envers les conditions scientifiques susceptibles d'affecter réellement le service qu'il institue. Aucun professeur ne peut raisonnablement éluder des règles nettement définies, qu'il connaissait en acceptant son office. C'est ainsi, par exemple, qu'on prescrit très légitimement à l'Ecole polytechnique, l'enseignement de la méthode infinitésimale proprement dite, que j'ai, du reste, toujours préférée spontanément. Les préjugés académiques qui la feraient repousser devraient inspirer aussi le courage d'abdiquer des fonctions que l'on savait d'avance assujetties à cette condition spéciale.

Je vous demande, à mon tour, sincèrement pardon, Général, pour ces longues explications qui ne font peutêtre que mieux préciser votre propre opinion sur ce point fondamental de discipline polytechnique. Quant aux dangers de mes ouvrages pour les lecteurs mal préparés, l'expérience ne confirme point ces inquiétudes, et en effet, j'écris de manière à repousser au lieu d'attirer les esprits qui ne sont pas convenablement disposés. J'ai souvent eu, au contraire, l'incomparable satisfaction de ramener sincèrement à l'ordre des âmes partout réputées indis2iplinables.

L'étendue même de ces divers éclaipcissements vous prouvera, j'espère, Général, combien je tiens à conserver la haute estime que vous voulez bien témoigner à un philosophe qui n'eut jamais l'honneur de vous voir.

Salut et fraternité,

Auguste Comte.

(10, rue Monsieor-le-Prince.)

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