‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 54 sur 59 · STATUAIRE- PEINTRE · texte numérisé non relu

STATUAIRE- PEINTRE

PREMIÈRE LETTRE

A M. Étex, 8o, rue de l'Ouest

Monsieur,

Je regrette beaucoup de n'avoir pu vous recevoir hier soir. Depuis quelques semaines, je consacre mes soirées du Vendredi et du Dimanche à un éminent positiviste provençal, qui a grand besoin de ces entrevues spéciales. Son prochain retour à Marseille va faire cesser ce régime exceptionnel, et alors je retrouverai la pleine disponibilité de toutes mes soirées, sauf celle du mercredi, toujours absorbée par la, Société Positiviste.

Dès à présent, quoique je travaille beaucoup pendant le jour, j'ai spécialement réservé la journée entière du jeudi, surtout de midi à quatre heures, pour recevoir les personnes qui ne peuvent guère venir le soir. J'espère donc obtenir bientôt, sous un mode quelconque, la précieuse visite nouvelle que vous avez daigné faire espérer hier à ma bonne Sophie.

Notre heureuse entrevue initiale du 28 octobre 1801 m'a laissé le plus vif désir de nouveaux entretiens, surtout depuis que vous avez pu suffisamment apprécier le positivisme par une digne lecture du volume que j'eus alors le plaisir de vous ofl'rir. La cordiale simplicité de vos manières m'a d'autant plus touché que c'est la première fois que je la trouvais chez un artiste aussi éminent, quoique ce soit, à mes yeux, le signe ordinaire de la vraie grandeur.

aujourd'hui si rare en tous genres. Elle ne m'a pas moins séduit que les nobles tendances synthétiques qui distinguent si profondément votre génie esthétique. Si donc je puis avoir le bonheur de vous convertir pleinement à la religion positive, je regarderai cette conquête comme Tune des plus décisives pour le prochain avènement de la grande régénération humaine, tant secondé, à mes yeux, par la phase dictatoriale où vient d'entrer notre république, quoique d'une manière trop brusque et surtout trop empirique. Votre âge et votre verve me promettraient alors de vous voir ouvrir, par de hautes productions, la nouvelle voie que le dogme de l'Humanité vient fonder pour l'art moderne, ainsi parvenu finalement à sa sainte mission sociale.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.) Samedi matin, 18 Moïse 6{.

DEUXIEME LETTRE

A M. Etex, statuaire, 8o, rue de l'Ouest

Monsieur,

J'ai conservé presque jusqu'au bout l'espoir de profiter à temps de votre intéressante invitation. Mais je reconnais aujourd'iiui que ma crise actuelle de travail, pendant laquelle je ne sors qu'un jour par semaine pour un motif sacré, ne me permettra point une si précieuse distraction. Cette nécessité m'inspire des regrets dautant plus vifs que je connais depuis hier le mérite spécial de votre présente exhibition^ d'après la visite que vous fit avant-hier, sur mon indication, mon jeune ami M. Laffitte. Il est revenu tout aussi ravi de votre nouveau groupe que de vousmême, dont il a su profondément saisir la valeur morale comme la portée intellectuelle. Quant à moi, je me trouve ainsi privé d'une telle satisfaction jusqu'au moment où je pourrai faire une excursion exceptionnelle pour ce motif spécial, à la prochaine exposition officielle.

En revanche, j'aurai dès aujourd'hui le plaisir de vous remercier d'une autre communication, qui n'exigeait aucune sortie. J'ai déjà lu complètement, avec toute Tattenlion qu'il mérite, votre excellent Cours de dessin^ en profitant heureusement d'un loisir imprévu ; vous pourriez donc faire reprendre immédiatement ce précieux exemplaire. Cette lecture exceptionnelle m'a de nouveau permis de bien apprécier les deux grands caractères qui dis-

tinguent votre nature esthétique, la tendance dignement synthétique envers les diverses branches de Fart humain, et le noble sentiment historique de notre vraie continuité. Quand même votre cours, d'ailleurs si directement utile pour sa destination propre, n'aurait d'autre influence que d'initier indirectement la jeunesse actuelle à cette double disposition, il rendrait déjà le plus grand service en un temps où l'anarchie décompose de plus en plus les pensées et les aflections.

Sans insister davantage sur la double communication -qui m'inspire ce billet, j'y vois de nouveaux motifs de prévoir le puissant intérêt que m'offriront nos fréquentes -entrevues esthétiques du prochain printemps, par suite de votre noble proposition spontanée (i).

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieup-le-Princc.^ Jeudi r' Aristote 64 (a6 février iSSa).

(i) M. Étex s'était offert à Auguste Comte, depuis sa première entrevue avec le philosophe, à faire à la fois son buste en marbre et bon portrait à Thuile. (Note de M. Monténégro Cordeiro, premier éditeur de •ces lettres.)

TROISIÈME LETTRE

A M. Etex, 8o, rue de l'Ouest.

Monsieur,

Au mois de septembre dernier, vous ayant vu le désir d'apprendre l'espagnol, je vous offris et prêtai mon Don Quichotte en un seul volume, que j'avais acheté, dix ans auparavant, pour le même but. C'est un tome in-8°, entièrement espagnol, imprimé à Barcelone (en 1840 je crois), à demi^reliure. Le volume se compose d'environ 800 pages très pressées, quoique à une seule colonne. Il commence par une longue biographie de Cervantes, à pagination romaine, de plus de cent pages, due à Navarette. C'est pour cette biographie que je préfère une telle édition à celle plus commode pourtant, que j'achetai plus tard, en quatre petits volumes in-i8.

L'ensemble de ces renseignements vous rappellera, j'espère, ce volume espagnol, que je vous fis redemander verbalement, dimanche dernier par M. Martin, auquel le titre du livre avait même échappé, ce qui vous empêcha, sans doute, de comprendre le message que je renouvelle aujourd'hui.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.) Dimanche a Archimède 65 (97 Mars i853).

QUATRIÈME LETTRE

A M. ËTEx, Membre de la « Société Positiviste ». Monsieur et cher Ck>ofrère,

Je m'empresse de vous annoncer que, sur ma proposition, vous avez été hier admis, à l'unanimité, comme 43° membre de la Société Positiviste, qui se réunit fraternellement chez moi, chaque mercredi soir, de ^ heures à lo heures. Votre nom se trouve inscrit déjà sur notre liste, sauf la lacune, envers laquelle j'attendrai votre indication, relative au lieu et i la date de votre naissance.

Auguste Coûte.

(lo, rue MoDSieur-le-Prince.)

CINQUIÈME LETTRE

A M. A. Etex, Membre delà « Société Positiviste ».

Monsieur,

Seul organe de la Société Positiviste, je dois répondre, en son nom, à votre lettre d'avant-hier, que, malgré Tirrégularité de sa forme, je lus hier intégralement à nos confrères réunis.

Nous n'avons point à nous occuper de votre préambule, qui concerne une déclaration personnelle que chacun jugera d'après ses propres observations.

Quant à votre principal objet, nous sommes étonnés de voir reproduire une prétention envers laquelle M. Signol avait déjà reçu des explications suffisantes, qu'il s'était chargé de vous transmettre. .

Mais, puisque vous y revenez, je dois vous déclarer que jamais la Société Positiviste ne s'est collectivement occupée d'un tel projet, dont je n'ai moi-même entendu parler qu'après son exécution. Si, d'une manière quelconque, il nous avait été soumis en temps opportun, nous l'aurions certainement repoussé, pensant tous qu'une gravure pouvait seule convenir, et qu'il faudrait ajourner toute reproduction tant que celle-là resterait impraticable. Dans le cas même où ce mode aurait pu se réaliser, nous ne serions d'ailleurs jamais devenus ses éditeurs, toute opération de ce genre étant radicalement contraire à la nature de notre association, assez caractérisée pendant cinq ans.

Pour les membres que vous nommez, je réponds que, non seulement ils n'ont pu rien promettre au nom de la Société qui n'était nullement consultée, mais qu'aucun d'eux n'a pris le moindre engagement personnel, indirect ou direct. En déplorant le petit nombre des exemplaires vendus jusqu'ici, vous devez l'attribuer à ce que cette lithographie est complètement manquée, au point de donner une fausse idée du mémorable tableau qu'elle devait propager (i).

Salut et Fraternité.

Le Préaident de la Société Positiçiste^

Auguste Comte.

(lo, pue Monsienr-le-Prince.) Jeudi 6 Saint-Paul 65 (26 mai i853.)

(i) U s'agit d*une lithographie faite d'après le tableau Auguste Comte et ses trois anges. Ce travail avait été si mal exécuté que l'image se présentait renversée. Malgré cela, M. Etex insistait pour en vendre des exemplaires parmi les positivistes. (M. C.)

SIXIÈME LETTRE

A M. A. Étex, statuaire-peintre, a Paris.

Paria, le jeudi 19 Saint-PanlK (8 juin 18J4.)

Monsieur,

J'éprouve le besoin de vous renouveler spécialement l'expreBsion de ma juste ^atitude pour le digne complé' ment (i) que vous venez d'apporter au précieux monument dont vous m'avez spontanément honoré. Vous avez consolidé vos propres titres à l'immortalité par une œuvre qui vous associe noblement à la fondation de la Religion de l'Humanité. La postérité vous saura surtout gré d'avoir dignement transmis l'image angélique sous laqut " complït la construction décisive d'une foi non moi tée au cœur qu'à l'esprit.

Salut et Fraternité.

Auguste Cour (10, Fue Monsiear-le>P

P. S. — Quoique j'aie cordialement accepté comparable cadeau, j'espère que vous me permet payer le cadre, afin de m'Ôter le regret qu'une te rosité vous soit aucunement onéreuse.

(■) Le portrait de Clotilde llBant les letlres d'Auguste ComI

f De l'avis de mon très cher confrère. Mister Thomas !

portrait a été exécuté par M. Léonard et non pas par M. Et

je Tas porté à le croire d'après l'allusion d'Auguste Cc^te. >

SEPTIÈME LETTRE

A M. A. Etex, statuaire-peintre, a Paris.

Monsieur,

Sans une indisposition passagère, j'aurais répondu plus tôt à la lettre que vous m'avez envoyée mardi soir. Elle me fournit une nouvelle occasion de vous assurer que je serai toujours reconnaissant de Téminent tableau dont vous m'avez dignement gratifié, du moins pour la postérité, près de laquelle j'espère que mon nom consolidera le vôtre, d'après cette noble composition. Quoique les sentiments qui vous l'ont inspirée n'aient pu vous rendre vraiment positiviste, j'éprouverai sans cesse une satisfaction réelle à recevoir leur expression sincère, écrite ou verbale.

Je ne suis pas surpris qu'un tel avortement vous rejette maintenant dans la religion où vous fûtes élevé, et qui, malgré son irréparable épuisement, reste moralement supérieure à toutes les doctrines actuellement accréditées. Tous ceux qui se reconnaissent incapables de figurer dans le très petit nombre des vrais régénérateurs devraient ainsi terminer leurs fluctuations. Mais je désire que vous redeveniez sincèrement catholique plus que je ne l'espère. De fréquents accès de voltairianisme vont troubler, je le crains, le calme que vous cherchez ; chaque fois votre raison s'insurgera contre les dogmes partiels d'une croyance indivisible, dont l'économie générale est universellement méconnue depuis longtemps, même chez ses meilleurs

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partisans. Nul n'a la faculté de rétrograder à volonté, guère plus que d'avancer, La plupart de ceux qui maintenant traitent, sans compétence, les questions sociales, ne cessent d'être purement révolutionnaires qu en tombant irrévocablement dans Tétat parlementaire, où Ton combine Tanarchie et la rétragradation, afin d'obtenir la vérité, suivant la méthode éclectique, par la neutralisation des erreurs.

Il n'existe plus de calme ni de dignité possibles pour le cœur et l'esprit des occidentaux actuels, qu'au sein du positivisme, qui, tout en nous vouant à l'Humanité, nous prescrit d'honorer convenablement votre Dieu, comme les Divinités qui le précédèrent, à titre d'institutions spontanées qu'elle développa pour guider son enfance, quoiqu'elles soient devenues antipathiques à sa maturité.

Salut et Fraternité.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

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