‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 55 sur 59 · A M. HENRY DIX HUTT · texte numérisé non relu

A M. HENRY DIX HUTT

PREMIÈRE LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin.

Paris, le jeudi ao Descartes 65 (37 Octobre iS53.)

Monsieur,

Quoique vous ayez oublié de signer la lettre que je re- ^us hier (et qui renfermait un billet d'une livre de la banque d'Irlande), son début m'a conduit à découvrir le nom de son auteur, et j'espère que ma conjecture se trouvera justifiée. Voici le reçu correspondant à cet envoi.

Je vous remercie de m'avoir annoncé la prochaine apparition de l'ouvrage de Miss Martineau siu* ma philosophie. Une telle publication me parait, comme à vous, très propre à développer l'extension du positivisme en Angleterre, et même à le consolider en France, d'après le poids d'une adhésion aussi, recommandable. Si vous aviez quelques relations personnelles avec cette dame, je vous prierais de vouloir bien lui témoigner déjà ma gratitude pour ce travail, en attendant que je puisse moi-même honorer convenablement cette élaboration, laquelle, j'en ai d'avance la ferme confiance, doit être accomplie avec autant de sagacité que de conscience. L'acte décisif (i) que vous me faites connaître d'elle confirme l'opinion que j'avais conçue de

(i) U s^agît de la pension offerte par le gouvernement Anglais à Miss Martineau et qu'eUe refusa. H. D. H.

5l2 LETTRES d'aUGUSTE COMTE

sa dignité morale, dans un cas où Toffre et le refus me semblent également estimables.

Quand vous aurez attentivement lu le volume (i) que je viens de publier, vous reconnaîtrez que je ne puis aucune* ment accueillir la modification proposée si convenablement par votre lettre (2). Car j'ai pris maintenant un parti pleinement irrévocable sur l'appréciation historique du personnage que vous me recommandez, en bornant son utilité réelle, d'ailleurs involontaire, à dispenser spontanément Saint-Paul de se déifier, sans cesser pourtant de remplir la condition essentielle du monothéisme occidental. Dans ma première élaboration du Calendrier Positiviste, en 1848, je comptais d'abord en faire l'adjoint de St-Jean-Baptiste, seul vrai précurseur juif de saint-Paul. Mais je reconnus bientôt qu'il ne méritait pas même cet humble rang, et je maintiens son exclusion totale. J'en proclamai franchement les motifs essentiels dans mon cours oral de 1849 devant un nombreux auditoire. Ayant eu, quelques mois après, l'intéressante visite d'un éminent professeur d'Oxford (3), je lui fis connaître ce jugement, qu'il approuva complètement, en me déclarant que, depuis longtemps, il avait spontanément regardé ce divin personnage comme essentiellement charlatan (4). Le tome

(i) « Système de Politique Positive », tome lU.

(2) L'introduction du nom de Jésus-Christ dans le calendrier historique de Comte. On trouvera ce calendrier dans le a Système de Politique Positii'c *, tome IV , page 402 — Traduction anglaise, vol. IV, page 348, 40a. H. D. H.

(3) Dr. Richard Congreve. H. D. H.

(4» Le Dr. Congreve écrivant le 12 Juillet 1888, à H. D. Hutton, fit les remarques suivantes : a je me souviens d'un entretien déjà bien éloigné, dont mes souvenirs ne concordent pas avec la constatation de M. Comte. Je pense que mon attitude fut beaucoup plus passive. Je ne doute nullement que ce point fut bien éclairci et que je penchai vers le rejet des réclamations du Christianisme; mais d'habitude, je me suis abstenu, même depuis mon aveu du rejet, de tout jugement défini sur la personne par qui, ou en faveur de qui, ces réclamations sont faites, les documents nous laissant dans l'incertitude, en ce qui le concerne. Le texte va trop loin, je crois, et comporte un consentement plus actif que celui que j'étais alors disposé à donner. » Pour l'appréciation sur Je Christ, de Comte, et celle sur St-Paul comme le vrai fondateur du monothéisme occidental, voyez le « Système de Politique Positive », tome m, pages 408- 410. Traduction anglaise, vol. Hl. pages 345-346. H. D. H.

LETTRES d'auguste COMTE 5l3

troisième de ma Politique Positii^e vient de me conduire à publier définitivement mon opinion historique sur cet aventurier religieux, dont la longue apothéose suscite désormais un irrévocable silçnce.

J'accueille d'autant mieux votre disposition à m'écrire en anglais, que je suis moi-même dans un cas semblable, et probablement pire, puisque je ne puis, quoique lisant votre langue, l'entendre, faute de savoir la prononciation. Reccrmmandant comme philosophe à chaque nation l'obligation sociale de connaître suffisamment les langues limitrophes, je suis honteux de remplir aussi mal les conditions de mon précepte, d'après l'extrême imperfection de l'éducation française à cet égard. Mais, puisque vous êtes moins imparfait que moi sous ce rapport, j'espère que la visite dont vous comptez me gratifier ne sera point altérée essentiellement.

Salut et fraternité,

Auguste Comte.

10, pue Monsieuisle-Prince.

F, S, — Vous trouverez ci-adjoint un exemplaire de ma Circulaire nouvelle, d'ailleurs reproduite dans la préface de mon nouveau volume.

DEUXIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin

Paris, le dimanche 9 Frédéric 65 (i3 novembre i853).

Monsieur,

Je reconnais, d'après vous, que, si j'eusse mieux regardé le frontispice de votre première lettre, il m'aurait, comme celui de la seconde, indiqué, suivant la coutume anglaise, votre domicile. Dès lors votre défaut exceptionnel de signature ne m'aurait point empêché, puisque j'avais déterminé votre nom, de vous adresser exactement ma réponse, en évitant les détours et délais résultés de mon inattention. Toutefois, cet accident m'a procuré la rectification du titre scolastique que je vous avais attribué et la déclaration de votre vraie profession. Cette dernière explication augmente, à mes yeux, le prix de votre honorable adhésion au positivisme, et m'en fait mieux comprendre la mémorable plénitude. Quels que soient, en effet, les inconvénients, intellectuels et moraux, du barreau, sa pratique, quand elle est honnête, offre le grand avantage de familiariser spontanément avec une connaissance, réelle quoique empirique, de la nature humaine, qu'on n'y voit pas toujours du mauvais côté. Aucune autre profession ne peut aujourd'hui remplir autant cette précieuse condition, puisque la décadence effective du sacerdoce officiel le prive des relations, privées et publiques, qui jadis assuraient sa supériorité sous ce rapport. Je ne suis donc pas surpris que votre

5l6 LETTRBS d'auguste COMTE

tendance vers le positivisme vous ait laissé d'abord un profond désir de voir comblées ses lacunes morales, et que maintenant vous appréciez dignement raccomplissement décisif de ce complément nécessaire. Un simple théoricien peut se borner souvent à l'adoption intellectuelle de la nouvelle philosophie, comme on n'en voit que trop d'exemples. Mais le contact des affaires empêche un vrai praticien de rester longtemps dans cette situation incomplète et stérile, qui ne lui permet aucun repos jusqu'à ce qu'il monte, de la base philosophique à la construction religieuse, 'seule socialement décisive. C'est par de semblables motifs que, dans le passé, les légistes se montrèrent, en général, supérieurs aux métaphysiciens, malgré la communauté d'éducation.

Recevez, je vous prie, mes sincères remercîments pour les divers renseignements contenus dan» votre lettre, et dont j'aurai lieu probablement de faire usage. Peut-être auriez-vous aussi l'occasion, comme avocat et positiviste, de me procurer quelques nouvelles d'un légiste d' Aberdeen, M. John Milne(54, Union Street), qm s'est montré, pendant plusieurs années, un véritable et précieux adhérent au positivisme, quoique sa conversion fût moins complète que la vôtre, et par suite plus susceptible d'altération.

Je suis heureux d'apprendre qu'un écrivain aussi distingué que M. Carlyle s'occupe maintenant d'écrire la vie du grand Frédéric, qui manqua jusqu'ici d'un digne historien. Le volume que je viens de publier lui sera peut-être utile pour cet important travail, en lui signalant la vraie théorie du siècle dont ce dictateur fut le meilleur représentant. Quoique je n'aie jamais rien lu de M. Carlyle, je sais qu'il a déjà réhabilité noblement votre grand Cromwell, et que les préjugés parlementaires n'offusquent point ses vues sociales.

Dimanche dernier, j'ai reçu le nouveau livre (i) compilé

(i) « Philosophie des sciences » de Comte ; exposition des principes da Cours de philosophie positive, par G. H. Lewes, i853. H. D. H.

LETTRES d'auguste COMTE Sl^

par M. Lewes pour propager la philosophie positive. Après l'avoir assez parcouru, j'en suis fort mécontent, et j'en ai bientôt témoigné mon opinion en répondant à cet écrivain, dont l'exposition est très insuffisante, et même, comme vous le dites, souvent infidèle. Ce volume me semble rapidement composé pour prendre les devants sur la publication prochaine de Miss Martineau, qui, j'en réponds d'avance, sera beaucoup plus satisfaisante, et surtout plus consciencieuse. On doit regretter que le Catéchisme Positwiste ne soit pas traduit en anglais ; ce qui deviendrait le meilleur moyen de correspondre à l'empressement de votre public envers l'ensemble du positivisme, par une exposition complète quoique sommaire. J'ai spécialement blâmé M. Lewes de sa participation inattendue ausystème d'hypocrisie que les déistes s'efforcent de substituera ceux des divers chrétiens, et qui me parait plus méprisable qu'aucun autre.

En terminant cette réponse, je ne dois pas négliger de vous rassurer directement sur le dérangement que vous craignez de m'occasionner par vos lettres. D'après la distribution générale de mon temps, je réserve toujours une journée de chaque semaine pour les correspondances qui m'intéressent, même pendant mes principaux accès de travail. Un tel commerce m'a constamment para faire normalement partie de mon office public, en exerçant une action efficace, quoique circonscrite, qui seconde heureusement mon influence fondamentale.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

TROISIÈME LETTRE

A M. H. D. HuTTON, A Dublin

Paris, le jeudi 6 Bichat 65. (8 décembre i853.)

Monsieur,

Votre écriture difficile à lire, et d'ailleurs tracée sur un papier trop transparent, ne m'a pas permis de comprendre tous les mots de votre intéressante lettre de dimanche^ que je reçus hier. Mais j'espère que cet embarras secondaire ne rendra point incomplète ma réponse.

Je n'ai nullement reçu jusqu'ici l'ouvrage de Miss Maa*tineau, et j'ignorais même qu'il eût paru déjà. Cependant, puisque l'une de vos revues en a rendu compte, je présume qu'il parviendra bientôt ici, de manière à m'être promptement communiqué, suivant un mode quelconque.

Le déisme de M. Lewes ne mérite point l'honneiu» que vous lui faites d'une sérieuse réfutation. Cet écrivain, dépourvu de toutes convictions solides, ne prend actuellement ce ton étrange que comme un costume qu'il croit convenable aux succès immédiats de son exploitation littéraire.

En critiquant dignement une expression propre au début du Catéchisme Positiçiste vous confirmez, à mes yeux, le noble intérêt que vous inspire la propagation d'un livre qui vous suscite un soin si scrupuleux d'en écarter toute source de dissentiment. Mais vous avez oublié que l'unique phrase, où se trouve ce terme, constitue

5aO LETTRES d'aUGUSTE COMTE

une simple citation, que je devais rendre textuellement fidèle. Quant aux motifs qui m'inspirèrent primitivement une telle qualification^ j'espère que Texplication suivante vous les fera mieux apprécier.

Contrastant avec le titre de serviteurs de l'Humanité, la dénomination à! esclaves de Dieu (i) fut alors destinée à caractériser une opposition décisive entre les vrais positivistes et les théologistes quelconques, d'après la nature fondamentale de leurs doctrines respectives. L'Être relatif auquel se consacrent les premiers n'a qu'une puissance limitée, quoique toujours supérieure à nos forces, individuelles ou collectives : ses impulsions sont constamment réglées par des lois pleinement appréciables. Au contraire, les seconds adorent un Être absolu, dont le pouvoir est sans bornes, en sorte que ses volontés restent nécessairement.arbitraires. S'ils étaient réellement conséquents, ils devraient donc se regarder comme de véritables esclaves, soumis aux caprices d'une puissance impénétrable. Le positivisme peut seul nous rendre systématiquement /Î6r^«, c'est à dire subordonnés à des lois immuables et connues, qui nous aflrancliissent de tout empire personnel. Tel est le contraste décisif que caractérisent les expressions dont je me suis servi de part et d'autre, et qui ne s'appliquent d'ailleurs qu'à la prétention de gouverner les affaires terrestres, désormais incompatible avec toute préoccupation théologique. Les théologistes sincères, qui bornent aujourd'hui leurs croyances à diriger la recherche de leur salut céleste ne se trouvent aucunement atteints par ces termes, que je n'ai pas appliqués non plus au passé, pendant lequel les doctrines surnaturelles furent indispensables pour guider provisoirement la société.

Quoique ces motifs doivent me déterminera conserver scrupuleusement mon langage, je ne serais nullement mécontent de voir un traducteur anglais substituer au

(i) Cette phrase : « esclaves de Dieu » a été traduite < serviteurs de Dieu » dans la traduction anglaise du Catéchisme Positiviste, par le D' Richard Congreve. H. D. H.

LETTRES D*AUGU8TE COMTE 5ai

mot que vous me signalez le nom à' adorateurs , ou tout autre titre qui, sans altérer le sens essentiel de ma proclamation, semblerait propre à ménager des susceptibilités respectables.

Ma réponse resterait fort incomplète si je n'y mentionnais pas les hautes félicitations que mérite votre profonde et consciencieuse appréciation du rang que je dus assigner à l'Angleterre, parmi les cinq éléments de la république occidentale, quant à Tavénement décisif de la régénération positiviste. Des iiabitudes trop pratiques et des dispositions trop égoïstes constituent, en effet, le double motif qui me détermina, depuis longtemps, à regarder la population anglaise comme devant embrasser le positivisme plus tard que les quatre autres (i). Mais, en confirmant ma décision, votre noble conviction témoigne combien ce classement diffère quand on n'y considère que les classes cultivées, qui sont, en Angleterre, plus rapprochées qu'ailleurs de l'état vraiment positif, sans excepter la France, où le positivisme est aujourd'hui moins apprécié que parmi vous, et même aux États-Unis. Ce contraste est surtout sensible envers l'Allemagne, où les métaphysiciens montent assidûment la garde contre l'introduction de la philosophie positive, qui jusqu'à présent ne semble point y trouver le moindre accueil, sauf en Hollande, avant-garde générale de la population germanique. Néanmoins, malgré leurs nébuleuses doctrines, les germains me paraissent devoir adopter le positivisme avant les bretons, comme ayant, en vertu même de leur infériorité pratique, mieux conservé la tendance aux conceptions générales et l'aptitude aux sentiments désintéressés.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

10, rue Moiisleur-le-Princc.

(i) Comte a modifié pins tard cette manière de voir, en mettant F Allemagne au dernier rang des adhérents du Positivisme. Voyez le Système de Politique Positive, tome IV, pages 48o-5oo. Traduction anglaise, vol. IV, pages 4i8-436.

QUATRIÈME LETTRE

A M. H. D. HuTTON, A Dublin

Paris, le mardi, 25Bichat 65.

Monsieur,

J'ai retardé jusqu'à ce jour ma réponse à votre bonne lettre du 9 Bichat afin de pouvoir vous parler du livre de Miss Martineau. Mais ne l'ayant pas encore pu voir, et nul positiviste de Paris ne le connaissant jusqu'ici, je me décide à vous répondre sans cela. Nos frères de Hollande lisent pourtant cet ouvrage depuis plusieurs semaines et nous écrivent comme si nous l'avions sous les yeux, en se félicitant beaucoup d'une telle publication.

Malgré votre attente; et quoique votre papier soit meilleur, votre dernière lettre ne m'a pas coûté moins de peine à lire que la précédente, et j'en ai dû même négliger plusieurs phrases, faute de pouvoir les déchiffrer suffisamment. Je suis certain que cet embarras ne tient pas à mon peu d'habitude de votre langue ; car je lis couramment Shakespeare, et d'ailleurs mes autres correspondances britanniques ne me suscitent point de pareils embarras que je dois attribuer seulement à votre écriture.

Votre soigneuse appréciation des entraves que la propagande positiviste éprouvera longtemps chez vous m'a: paru très satisfaisante. Cependant, je crois que le système

d'hypocrisie, principale source de ces obstacles, est déjà regardé comme essentiellement épuisé par les plus avancés de vos hommes d'état. Une visite décisive, que je reçus rhiver dernier d'un éminent baronnet devenu l'un de mes plus forts souscripteurs, m'a prouvé que les conservateurs britanniques commencent à sentir la nécessité de régénérer leur politique stationnaire. Après avoir fait la guerre à la France, il y a soixante ans, pour empêcher la propagation du jacobinisme en Angleterre, votre aristocratie regarde maintenant la paix comme la condition fondamentale de son gouvernement. Elle s'est donc résignée implicitement à l'infiltration du socialisme, ou communisme, quoiqu'elle emploie de puissantes ressources matérielles pour retarder la contagion occidentale. Dès lors, elle ne doit pas tarder à reconnaître que le positivisme constitue désormais l'unique doctrine qui puisse surmonter les utopies subversives, tandis que l'anglicanisme est devenu non moins incapable que le catholicisme de leur tenir tête. Le personnage politique ci-dessus indiqué m'a même informé que cette conviction, dont il est personnellement pénétré, s'introduit déjà dans le cabinet britannique, où figure d'ailleurs un positiviste incomplet. — (Sir W. Molesworth.)

L'habileté politique de votre aristocratie me fait espérer qu elle saura modifier à temps sa conduite, pour éviter une commotion populaire, qui serait là plus orageuse qu'ailleurs. Comme cette crise ne peut guère éclater spontanément chez vous avant dix ou douze ans, une telle transformation peut aujourd'hui s'opérer avec une maturité suffisante. Vos lords pourraient ainsi rester à la tète de la société britannique^ en renonçant à l'hypocrisie anglicane, et devenant des patriciens industriels. Dans tout le reste de l'occident, le nouveau pouvoir temporel ne saurait aucunement émaner des anciennes classes dirigeantes. Néanmoins, l'Espagne me semble comporter une exception équivalente, quoique moins vraisemblable, sous l'aspect spirituel. C'est le seul pays où le sacerdoce catho-

lique me paraisse susceptible d'être assez régénéré pour se transformer graduellement en sacerdoce positiviste. Toutefois, mes relations personnelles ne sont point suffisantes jusqu'ici, pour me permettre de compter autant siu» cette grande rénovation que sur celle de votre aristocratie. Quant à la traduction anglaise du Catéchisme Positiviste, je reconnais le puissant obstacle qu'elle éprouverait du régime hypocrite que vous déplorez. Mais, à vrai dire, une telle opération ne me semble pas fort urgente. Car, la propagation du positivisme doit encore rester concentrée, en Angleterre, parmi les classes cultivées, qui n'ont guère besoin que ce résumé soit traduit pour le lire convenablement. Quand le moment sera venu d'étendre ces communications jusqu'aux rangs inférieurs, le système d'hypocrisie anglicane se. trouvera naturellement assez modifié pour ne plus entraver une telle traduction. 11 faut donc s'inquiéter peu des difficultés qu'elle éprouverait maintenant.

La lenteur que vous déplorez avec surprise dans la propagation du positivisme en France tient surtout à ce qu'il n'a pu jusqu'à présent y pénétrer assez son milieu normal. Nos contacts ont dû d'abord s'y développer parmi les révolutionnaires, qui, sauf d'éminentes exceptions, doivent repousser la philosophie et la religion positives, comme autant contraires à leur anarchique ambition qu'à leur métaphysique arriérée. C'est chez les conservateurs qu'elles doivent surtout fructifier, d'après leur aptitude exclusive à garantir l'ordre social, tant domestique que politique, contre son imminente subversion par la démagogie. Or, jusqu'ici les conservateurs répugnent au positivisme vu qu'ils nous regardent, d'après nos premiers contacts, comme une nouvelle secte de révolutionnaires. Mais cette grossière méprise ne peut manquer de se dissiper, à mesure que la religion positive se trouvera plus développée et mieux connue. Les attaques dont les révolutionnaires nous honorent de plus en plus hâteront d'ailleurs cet éclaircissement décisif, d'après lequel l'ascen-

dant du positivisme croîtra rapidement. Quand le prochain retour de la liberté d'exposition et de discussion aura laissé surgir le débordement anarchique, tous les partisans éclairés et sincères de Tordre se rallieront autour du noyau positiviste, qui doit, dans dix ans, devenir le maître de la situation s'il développe assez de zèle et de talent.

D'après la demande qui termine votre lettre, je dois déjà vous féliciter de la sage résolution que vous avez probablement prise envers l'initiation mathématique, base nécessaire de l'éducation encyclopédique. Sans connaître votre âge, je vous présume assez jeune pour accomplir avec une suffisante opportunité, la régénération théorique qu'exige le plein développement de la rare aptitude mentale que vos lettres m'indiquent. Tous les livres indispensables à ce cours d'études scientifiques, et spécialement en mathématique, sont mentionnés dans la. Bibliothèque PosiVwiste que j'ai annexée à la préface de mon Catéchisme. En ce qui concerne particulièrement la trigonométrie, les livres usuels que possède l'Angleterre doivent valoir au moins autant que ceux dont j'ai fait mention. Mais je dois insister poiu» les autres ouvrages de mathématique élémentaire, surtout l'Algèbre et la Géométrie de Clairaut, dont les équivalents n'existent pas comme préparation à ma Géométrie Analytique .

Pour diriger l'ensemble de vos études scientifiques, je puis vous indiquer trois ouvrages incomparables d'après lesquels vous pourrez le résumer et même apprécier son efficacité, la Théorie des Fonctions de Lagrange, la Statique Chimique de BerthoUet, et VAnatomie Générale de Bichat. Quiconque s'est vraiment assimilé ces trois chefsd'œuvre du génie théorique peut se regarder comme ayant profondément compris la philosophie naturelle, afin d'aborder dignement la philosophie morale et sociale. Mais telle est aujourd'hui la dégradation de l'esprit scientifique que je suis encore le seul probablement qui puisse se glorifier d'avoir convenablement rempli cette condition

LETTRES d'auguste COMTE 5fÀJ

fondamentale, qui doit désormais devenir familière à tous les véritables philosophes.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — Pendant que je terminais cette réponse, je viens de recevoir Fouvrage de Miss Martineau(i), sans aucune lettre d'envoi, mais avec une suscription qui me prouve que ce noble cadeau me vient de cette éminente dame, que j'en remercierai directement aussitôt que j'aurai lu le livre ; ce qui ne doit pas vous empêcher de lui témoigner d'avance ma gratitude, si vous en avez l'occasion.

(i) La Philosophie Positiçe d'Auguste Comte, traduction libre et condensée, par Uarriet Mariineau, i853. ^H. D. H.

CINQUIÈME LETTRE

A M. Henry Dix Hutton, a Dublin.

Paris, le samedi 7 Moïse 66.

Mon cher Monsieur,

Je vous remercie et vous félicite de vos heureux efforts pour diminuer les difficultés de votre écriture. Si toute votre lettre de dimanche était aussi nettement tracée que ses deux premières pages, sa lecture ne m'aurait produit aucun embarras. Je puis donc espérer de voir bientôt dissiper sufflsamment ces entraves secondaires d'une précieuse correspondance.

Vous savez que Touvrage de Miss Martineau me parvint, le 25 Bichat, pendant que j'achevais ma dernière réponse. Dès le surlendemain, j'écrivis à cette éminente coopératrice pour lui témoigner la gratitude et la satisfaction que m'inspire ce travail sans exemple, où l'on sent toujours une admirable harmonie entre la conscience et le talent. Je n'avais pourtant lu que sa noble préface et son excellente table, plus quelques articles décisifs; et je ne compte pas en lire davantage. Mais cela me suffit pour apprécier pleinement cette incomparable publication, où j'ai déjà recommandé que la plupart des lecteurs étudiassent, de préférence, mon traité fondamental, dont la lecture originale ne devient désormais indispensable qu'aux théoriciens proprement dits. Je présume comme

53o LETTRES D*AUGUSTE COMTE

VOUS, que cette condejisation sera bientôt traduite dans le» autres langues occidentales, et peut-être même en français, afin de compléter l'immense service qu'une telle opération doit rendre à la digne propagation du positivisme. En me plaçant, autant que possible, au point de vue de la postérité, je n'ai pas craint d'annoncer à Miss Martineau que son nom accompagnerait ainsi le mien, parce que ce travail conservera toujours, quoiqu'à de moindres degrés, l'utilité qu'il offre aujourd'hui. De tout ce qu'on a jusqu'à présent écrit sur le positivisme, c'est certainement la seule production qui subsistera.

En m'indiquant votre âge actuel, vous m'inspirez une pleine sécurité sur le digne succès des études mathématiques que vous allez commencer, et dont l'eflîcacité se vérifie, sous mes yeux, chez des positivistes moins jeunes. Pour mieux accomplir votre noble résolution, je vous invite à vous y proposer de mériter ainsi l'agrégation au sacerdoce de l'Humanité, si, comme j'ai lieu de le présimier, vous en pouvez déjà remplir les conditions de cœur et de caractère. Quand même vous n'atteindriez point ce but difficile, vos efforts auraient toujours amélioré beaucoup votre apostolat. Votre résolution m'inspire tant d'espérance que je vous offre de la seconder en vous proposant, trois ou quatre fois par an, quelques exercices mathématiques, aussi propres à consolider vos progrès qu'à les mesurer. C'est ce que je fais déjà pour un littérateur de votre âge, que ses convictions positivistes avaient conduit spontanément à l'initiation encyclopédique, en aspirant au nouveau sacerdoce, où j'ai tant besoin de dignes auxiliaires.

Le projet de publication anglaise (i) que vous avez conçu comporte une véritable utilité de propagande. Un positiviste espagnol Tébaucha, Tan dernier, en insérant, dans des mélanges heureusement introduits, quelquesunes de mes sentences, sagement jointes à celles de plu-

(i) Extraits du « Système de Politique Positive » à traduire en Anglais. H. D H.

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sieurs autres penseurs, anciens et modernes. Mais votre projet serait plus complet et plus décisif. En y comprenant mon manifeste au Tzar, vous y réaliseriez Fespoir que j'avais de le publier séparément, à trois cents exemplaires; ce qui n'a manqué que d'après les craintes inspirées à mon honorable imprimeur par l'aveugle compression dont la France n'est pas encore dégagée. Néanmoins, je vous conseille d'ajourner cette heureuse opération jusqu'à ce que vous y puissiez faire participer mon quatrième et dernier volume, dont je vais commencer la rédaction, et qui paraîtra vers le milieu de la présente année. Toutes les publications anticipées (i) que je fis faire, d'après mes expositions orales, par la Société Positiviste, y trouveront leur place et leur caractère dogmatiques, outre beaucoup de conceptions nouvelles. En correspondant à l'ensemble de mon second grand ouvrage, vous pourriez ainsi faire, par extrait, l'équivalent de ce que Miss Martineau vient d'accomplir envers le premier, par une condensation que ma Politique Positive ne comporte point, sauf celle que j'ai d'avance opérée dans mon Catéchisme, dont la lecture ne saurait dispenser de celle de ce traité, qu'elle doit seulement préparer.

D'après les motifs que vous m'exposez, je n'hésite point à vous confier, ainsi qu'à vos dignes amis, un nom pour lequel, quoique le secret ne m'ait pas été demandé, je crois devoir recommander une grande réserve. Le baronnet mentionné dans ma dernière lettre est Sir Erskine Perry (a), qui, lors de notre entrevue, venait d'achever son temps de service dans l'Inde, comme membre de la cour suprême de l'audience de Bombay. Ayant acquis ainsi sa digne

/i) « Rapport sur la nature et le plan du nouveau gouvernement transitoire de la France » ; « Rapport sur la question du Travail > ; « Rapport sur la nature et le plan de l'École Positive ». H. D. H.

(2) Sir Erskine Perry écrivit à M. H. D.Hutton, le 8 octobre 1881, ce qui suit : «( Le récit de ma conversation avec Comte a paru dans le numéro de novembre du Nineteenth Century 1877. Naturellement, je ne vois pas d'objection à ce qu'il soit fait mention de moi dans les lettres que vous possédez de lui ; tout ce qu'un tel homme a dit de favorable ou de défavorable, intéressera le public. 9 H. D. H.

retraite spéciale, suivant l'heureux usage de votre administration, sans avoir plus de quarante-cinq ans, il va commencer sa participation directe à votre politique générale, soit d'après la chambre des communes, ou suivant une autre voie équivalente. Ses convictions me semblent complètes sur le positivisme, sauf un faible reste de scrupules négativistes envers la face religieuse, que son cœur lui rendra bientôt chère. C'est essentiellement à litre de conservateur qu'il vint me témoigner ses sympathies décisives, comme Téminent américain dont j'ai récemment déploré la perte prématurée.

On doit, en général, désirer que tous les vrais positivistes se connaissent et se fréquentent mutuellement autant que possible Je compte bientôt préparer ces rapprochements fraternels en dressant, mais sans le publier, un registre universel, d'après lequel chaque inscrit recevrait une médaille caractéristique, où son nom serait gravé. Toutefois, les obstacles résultés du milieu général doivent entraver longtemps nos fraternisations écrites ou verbales. Quand vous recevrez ma cinquième circulaire, que j'écrirai la semaine prochaine, vous verrez que le notable accroissement du nombre des souscripteurs en i853 est dû surtout aux anonymes, dont la plupart me sont autant inconnus qu'à vous. Leur zèle est pourtant aussi sincère, quoique moins vif, que celui des co-religionnaires qui recevront la médaille projetée.

Relativement à M. Grote, je puis, sans aucune indiscrétion, vous apprendre que je le connais depuis l'année 1840, et surtout par suite d'un plus long séjour qu'il fit à Paris avec sa femme en 1844» où j'eus peut-être le malheur de choquer involontairement ses prétentions d'écrivain. Malgré son généreux caractère, ses scrupules d'athée l'ont empêché de faire l'évolution positiviste au delà de sa base philosophique, au point de ne pas concourir à mon subside annuel, d'après ses antipathies envers ma construction religieuse. Néanmoins, je dois compléter ce renseignement en vous informant que M. Grote fut Tune des trois

nobles âmes que j'ai signalées, dans la préface de mon premier volume, en 1 85 1, comme ayant, en 1844» noblement comblé le déficit de six mille francs que je venais d'éprouver subitement d'après une infâme spoliation. Ses deux coopérateurs furent Sir W. Molesworth et le banquier Raikes Currie, membre de la chambre des communes, que je n^ai jamais vus. Dans cet admirable élan, dont j'aurais nommé les trois auteurs s'ils me l'eussent permis, M. Grote, quoique le moins riche, fournit seul la moitié de ce subside exceptionnel, qui ne fut nullement renouvelé.

Cette réponse a déjà pris une telle extension que je ne peux guère y placer convenablement la grave consultation que vous me demandez, et qui m'inspire tant d'estime pour le noyau positiviste de Dublin, auquel vous avez sagement communiqué mes lettres. Heureusement, cette question n'étant pas passagère, j'aurai naturellement lieu d'y revenir dans la suite de notre correspondance. Ma prochaine circulaire doit même contenir, à cet égard, quelques indications spéciales quoique indirectes.

Au milieu des entraves suscitées par le système d'hypocrisie, les penseurs britanniques peuvent difficilement pratiquer aujourd'hui la religion qui condense la morale publique dans la prescription de Vwre au grand Jour. Cependant le noble exemple laissé par Hume prouve déjà que, même en Angleterre, les concessions cessent de devenir indispensables, chez ceux qui sont vraiment irréprochables. Rien n'excuse, à mes yeux, ni le lâche silence de John Mill, ni surtout l'active hypocrisie de Mt Lewes, auquel j'adressai récemment les remontrances qu'il mérite. Quand on n'écrit point, on peut mieux éviter à la fois de se compromettre et de mentir. Mais l'indépendance et la dignité doivent surtout s'acquérir d'après la supériorité de la conduite, tant privée que publique. Loin que les positivistes dédaignent jamais leurs professions spéciales, je leur recommande toujours de s'efforcer de les mieux remplir que leurs adversaires. Chez les avocats, par

exemple, ils doivent s'imposer la règle de ne soutenir que des causes qui leur semblent bonnes après un miir et consciencieux examen, de manière à prévenir la seule dégradation, mentale et morale, dont leur profession soit habituellement souillée. Parmi les professeurs oflicîels, ils doivent, comme je le fis toujours à l'École Polytechnique, se borner à perfectionner, d'après leurs principes encyclopédiques, l'enseignement qu'on leur confie, sans y mêler aucune propagande déplacée. C'est donc à notre conduite, personnelle, domestique et civique, qu'il faut réserver la principale apologie de nos convictions.

Transportée de l'action à la spéculation, une telle règle lie votre question à la digne transformation que l'aristocratie anglaise saura, j'espère, accomplir bientôt dans son système d'hypocrisie, en le réduisant aux justes ménagements que le positivisme comporte ou plutôt prescrit, envers les anciennes croyances. Le public actuel nous accorde, en général, que toutes les opinions doivent être respectées d'après leur efficacité morale et sociale. Dès lors, nous pouvons soutenir avantageusement, dans nos discours, et d'après nos actes, la concurrence envers les théologistes quelconques. Mais il faut aussi que les vrais positivistes sentent, malgré leurs préjugés révolutionnaires, combien nous devons préférer, chez nos adversaires, des croyances sincères quoique arriérées, au scepticisme vol tairien, môme comme préparation à notre doctrine. En combinant dignement ces deux tendances, je crois que nos frères britanniques pourront se faire ménager, ou plutôt respecter, sans jamais désavouer leurs principes. Il leur suffira d'être toujours justes envers les religions antérieures, dont la nôtre doit accepter la succession générale, en réservant leur active réprobation contre les dispositions purement révolutionnaires. Car celles-ci ne conservent plus leur destination passagère, tandis que les autres, outre leur longue nécessité, offrent encore une certaine aptitude à discipliner ceux qui ne peuvent s'élever suffisamment à de meilleures doctrines.

Quant à vos réclamations contre ma qualification d'esclaves de Dieu, vous avez oublie que, d'après ma précédente explication, je borne ce titre à la présente lutte. Or, ainsi restreint, vous le trouverez incontestable en reconnaissant que les monothéistes actuels sont plus absolus et moins conciliants que leurs prédécesseurs. Car, ils traitent d'impie toute tentative d'assujélip les phénomènes sociaux à des lois naturelles.

Ma réponse ne doit pas (inir sans remercier votre zèle à perfectionner accessoirement l'institution du Calendrier Positiviste. D'apW-s les réflexions suscitées par votre demande envers Rpenser, j'ai donné place à ce gracieux poète, dans la semaine de Tasse, comme adjoint B Camoens. V

Tout à vous. V

Auguste Comte.

lo, rue Monsieur-le-Prinec.

SIXIÈME LETTRE

A Monsieur H. D. Hutton, a Dublin.

Paris, le jeudi i3 Homère 66.

Monsieur,

Ayant, depuis la fin de janvier, commencé mon quatrième volume, qui paraîtra, j'espère, en juillet, je suis, pour toute cette session, à mon régime de travail, ne sortant que le mercredi, et ne pouvant librement répondre que le jeudi; car, quoique je ne travaille jamais le soir, je me couche de si bonne heure, quand je n'ai pas de visites, que je ne puis guère trouver alors le temps d'écrire une lettre importante. C'est pourquoi j'ai retardé jusqu'à ce jour ma réponse à votre lettre du V^ Homère. Mais déjà je vous avais, jeudi dernier, envoyé ma cinquième circulaire, ainsi qu à nos co-religîonnaires de Dublin, en regrettant que l'imperfection spéciale du transport des imprimés entre la France et l'Angleterre m'obligeât d'employer un mode dispendieux.

Cette circulaire a dû vous indiquer une noble résolution de Miss Martineau, que cette digne collègue m'a fait connaître dans la précieuse lettre que j'ai reçue d'elle le i8 Moïse. Elle avait résolu de me réserver le tiers des bénéfices de son livre, en consacrant un autre tiers à M. Chapman, et le reste pour elle. Mais j'espère que ma réponse aura suffisamment expliqué les motifs de mon refus, quoi-

qu'elle ne sache pas encore ma renonciation antérieure aux profits quelconques de mes ouvrages. Elle doit d'ailleurs avoir maintenant reçu mon envoi des trois volumes publiés de ma Politique Positive, dont les préfaces la renseigneront à cet égard, ainsi que mon Catéchisme, Je conjecture que ce dernier opuscule sera bientôt traduit par

elle, en utilisant la noble indépendance qu elle a su conquérir.

Vos explications sur l'impossibilité probable de vous destiner jamais au sacerdoce positif me font attacher moins d'importance à votre initiation mathématique. En même temps, le peu de loisir qui vous reste pour ces éludes les rendra trop lentes pour comporter une suffisante efficacité. Deux indications décisives à la fin de votre lettre me font d'ailleurs craindre que cette tentative ne vous devînt plus funeste que salutaire, en altérant la disposition synthétique quoique vague qui vous est maintenant familière, sans y substituer une connaissance assez approfondie du véritable esprit théorique. Votre naïve demande sur un charlatan académique, dont la sottise est maintenant aussi constatée ici que sa servilité, vous montre trop enclin à la confiance envers* les savants et même les sciences, malgré leur état actuel d'anarchie rétrograde, que mon jugement philosophique n'a nullement exagéré. Mais je regrette surtout que vous sentiez assez peu la supériorité du seul penseur que possède la chimie et du plus éminent des penseurs biologiques pour en écarter la lecture, sous prétexte de n'être point au courant de la science présente. La Théorie des fonctions de Lagrange, la Statique chimique de BerthoUet, et VAnatomie générale de Bichât forment un résumé désisif de la philosophie naturelle, que doit aujourd'hui s'assimiler quiconque aspire dignement à la philosophie sociale. Or, en revenant à votre cas, je craindrais que des demi-connaissances scientifiques ne développassent votre tendance à trop apprécier les détails théoriques et pas assez les conceptions générales ; ce qui, comparativement à votre présente situation, serait reculer

LETTRES d'auguste COMTE 53g

au lieu d'avancer. Mais je conserve une assez bonne opinion de votre valeur cérébrale pour penser, au contraire, que des études vraiment sérieuses, si vous aviez décidément le temps suffisant, fortifieraient vos dispositions noblement synthétiques, en vous permettant de yttg'er réellenient les sciences et les savants d'aujourd'hui, sans vous laisser éblouir par aucun prestige ou préjugé.

Quant à votre projet de traduire séparément mon troisième volume, sous son titre spécial de Philosophie de V histoire, je vous en félicite comme comportant une utilité véritable. Mais, en Faccomplissant, je vous inviterais à moins insister dans votre Préface sur l'appréciation de mes divers prédécesseurs, devenus désormais presque superflue ; tandis que vous devriez, ce me semble, y tendre surtout à réparer, autant que possible, l'inconvénient d'isoler un volume qui dépend essentiellement des deux précédents, dont il fera probablement répandre la lecture.

Le roman italien que vous m'indiquez m'est entièrement inconnu. Si je le rencontre, après avoir achevé mon volume final, j'attache assez de prix à votre opinion pour lui consacrer une exception spéciale à mon régime d'abstinence de lectures, quoique j'aie beaucoup de peine à croire qu'il puisse rivaliser avec le chef-d'œuvre de Manzoni.

Je ne dois pas finir sans vous remercier de vos soins graphiques, grâces auxquels votre longue lettre ne m'a suscité cette fois aucun embarras de lecture.

Salut et fraternité,

Auguste Comte.

lo, rue Monsieur-le-Prince.

SEPTIÈME LETTRE

A M. H. D. HuTTON, A Dublin

PariS; le jeudi 36 Homère 66.

Monsieur,

Je vous remercie de vos diverses réflexions envers ma dernière circulaire. DèsTan prochain, j'aurai probablement égard à votre représentation sur le titre, en y remplaçant peut-être les mots exceptionnellement institué pour lui par institué pour le sacerdoce de VHumanité. Quant à l'extension du subside au delà de mes besoins personnels, elle se trouve déjà proclamée. Lorsqu'elle se réalisera, mon résumé numérique devra contenir, outre le compte des recettes, celui des dépenses, où figureront toutes les destinations eflectives. Dès lors, j'accepterai sans scrupules les donations, de source quelconque, qui seraient envoyées pour les divers services positivistes; pourvu que mon budget personnel reste pur de tout profit, indirect ou direct, de mes différents travaux, suivant le principe sacerdotal que je me félicite d'avoir établi.

Vos explications du i5 Homère envers BerthoUet et Bichat me rassurent un peu sur votre tendance à trop apprécier le courant scientifique et pas assez l'impulsion philosophique. Mais j'espère que vous sentirez mieux l'état, à la fois anarchlque et rétrograde, où se trouve aujourd'hui

la science, même en mathématiqne, où le prétendu calcul des chances forme, entre autres, une souillure décisive, dont aucun théoricien, hors du positivisme, n'est maintenant exempt. Aucune unité partielle n'étant possible, les constructions purement scientifiques ne sauraient durer au milieu du désordre général. Elles ne surgirent et persistèrent auparavant que sous la protection indirectement résultée de la discipline théologique, même pendant sa décadence. On espérerait vainement maintenir la foi positive en biologie, en chimie, etc., quand le doute universel et l'insubordination complète prévalent dans le domaine moral et social. BerthoUet et Bichat tentèrent d'instituer une synthèse propre à leur science, sans attendre l'avènement de l'unité générale. Quoiqu'elles dussent avorter, leurs immortelles tentatives n'en restent pas moins nécessaires, surtout aujourd'hui, pour développer l'instinct philosophique, au milieu de contemplations indigestes, qui s'annulent mutuellement.

Envers l'illusion astronomique qui vous a séduit, j'avais cru suffisant de vous signaler Tinfériorité, non moins mentale que morale, de l'auteur d'une prétendue découverte, où vous deviez dès lors présumer que manquait surtout le mérite philosophique auquel vous accordez une juste préférence. Mais puisque vous désirez une indication plus directe, je dois vous déclarer que tout le mérite philosophique que comportait ime telle recherche consistait précisément.à l'exclure comme autant irrationnelle qu'oiseuse. Car la mécanique céleste ne comportera jamais l'inversion où l'on devinerait un astre d'après ses influences perturbatrices envers d'autres. Aussi la première idée d'une telle tentative remonte-t-elle à l'un des astronomes les plus stupides (un nommé Bouvard, qui proposa cette explication vers i83o). L'accord des deux calculateurs de Paris et Cambridge pVouve seulement l'identité de leur hypothèse et de leur marche, où n'intervint d'ailleurs aucun perfecitionnement spécial ; leur prétendue confirmation par l'observatoire de Berlin résulte d'une coïncidence purement

LETTUES d'auguste COMTE 543

fortuite, et d'ailleurs plus apparente que réelle, ou du moins fort grossière.

Quant à vos remarques finales sur le principe de la réprobation positiviste, elles semblent indiquer un reste de fatalisme métaphysique, aujourd'hui fréquent chez les meilleurs esprits qui n'ont pas encore contracté suffisamment l'habitude des lois naturelles, surtout envers les phénomènes supérieurs. On est alors enclin à négliger la part notable de l'influence propre à chaque homme pour modifier sa conduite, que l'on croit assez expliquée par sa situation et son organisation, en y joignant son éducation. Mais vous ne tarderez pas à sentir que le positivisme exclut le fatalisme absolu, quoiqu'il consacre le fatalisme modifiable. Chacun reste responsable de sa conduite ordinaire, après qu'on a défalqué toutes les influences supérieures à la sienne. Ainsi la réprobation est aussi motivée que l'approbation, quoiqu'elle doive être moins cultivée, <îomme tendant à gâter nos sentiments. J'en ai fait un usage extrêmement sobre dans le Calendrier Positiviste y, où je l'ai réduite à deux cas décisifs, qui ne seront môme développés solennellement que pendant une faible partie de la transition à laquelle j'ai destiné cette institution (i). Envers Bonaparte, la plus stricte justice motive une flétrissure, d'après l'abominable abus qu'il fit de sa puissance exceptionnelle; quoique ma philosophie de l'histoire ait dû finalement imputer au public français, plutôt qu'à ce personnage, la principale responsabilité de ses premières aberrations.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Priuce.

(i) Dans la suite Comte abandonna cette recommandation de la réprobation publique dont il est question ici, en ce qui concerne TEmpereur Julien et Napoléon Bonaparte, pour les raisons développées dans son «Système de Politique positive », tome IV, page 404. Traduction anglaise, vol. IV, page 35i. H. Dix H.

HUITIÈME LETTRE

A M. Henry Dix Hutton, a Dublin

Paris, le jeudi 19 Archimède 66. (i 3 avril i854.)

Mon cher Monsieur,

Votre zèle scrupuleux pour le digne ascendant du positivisme se manifeste spécialement dans les renseignements sur Miss Martineau que contient votre lettre du 25 mars, à laquelle je regrette de n'avoir pu répondre plus tôt. Mais, sans avoir aucun motif particulier d*espérer que cette éminente collègue traduira spontanément le Catéchisme positiviste, je persiste à présumer en général, qu'elle ne mérite pas d'être reléguée parmi les positivistes intellectuels ; ce qui ne convient guère à son sexe, quoique je ne la croie pas fort tendre, ni, surtout à sa noble énergie. Elle insiste trop, dans sa .traduction, sur tout ce qui concerne la moralité, publique et privée, pour rester à cette phrase équivoque, où cristallisent seulement les écrivains de profession, journalistes ou reviewers dont elle fait très peu de cas. Une seconde lettre que j'ai reçue d'elle après la vôtre, confirme spécialement l'espoir que son àme sera touchée par les volumes qu'elle a reçus enfin et qui lui demeuraient inconnus, quoiqu'elle ait d'ailleurs peu de temps pour leur étude. Sa digne persistance m'a finalement inspiré la résolution d'accepter sa scrupuleuse proposition sur le partage des bénéfices de sa

version. Comme elle a modifié son premier projet en destinant ce tiers, non à mon service personnel, mais au budget général du positivisme, j*ai pu la satisfaire sans altérer aucunement ma renonciation systématique, et je réserverai les seize livres sterling qu*elle m'annonce à Mid-summer pour accélérer le payement des frais typographiques de la Politique Positive, Voilà naturellement le digne début du fonds distinct dont je vous remercie de m'avoir spécialement suggéré l'institution, destinée à beaucoup s'étendre.

Je suis peu surpris que vous n'ayez pas trouvé d'éditeur pour votre projet de traduction isolée de mon S^c volume, sous son titre propre de,Philosophie de V histoire. Comme vous ne pouvez, évidemment, l'entreprendre à vos frais, il faut l'ajourner à de meilleurs temps, que doit peut-être hâter mon volume final, dont l'impression vient de commencer avant-hier afin qu'il paraisse en juillet ou dans les premiers jours d'août.

Quoique votre théorie de la culpabilité me semble suscitée par un reste inaperçu d'influence métaphysique, j'ai reconnu pourtant, après l'avoir écartée, la valeur réelle du conseil qu'elle enveloppait sur la fête des réprom^s. Afin d'éviter toute stimulation, môme la plus légitime, des mauvais sentiments, j'écarterai cette institution en expliquant finalement le calendrier positiviste dans le dernier chapitre du volume qui m'absorbe. Les quatre éditions spéciales et les trois expositions orales dans mon cours publique peuvent être regardées comme un équivalent suffisant des gaa^r^ célébrations exceptionnelles auxquelles j'avais toujours borné cette réprobation.

Une telle décision se trouve fortifiée par l'explication spéciale de ma prochaîne préface sur la perturbation où le Tzar se montre indigne de la lettre dont je l'honorai. Car la réprobation du premier Bonaparte était surtout destinée à flétrir une anomalie guerrière que le second répudie spontanément en combattant dignement sa vaine imitation. Dans cette noble guerre destinée à tuer la guerre (et par occasion enterrer le christianisme), toutes les prévi-

sions générales du positivisme se trouvent vérifiées. L*héritier de celui qui voulut détruire, par le fer et la faim, Vêlement britannique, dirige dignement Talliance décisive de la France avec T Angleterre pour maintenir la paix luiiverselle. Désormais, la guerre et le théologisme deviennent le double signe de la dégradation propre aux peuples arriérés. Ma république occidentale acquiert une existence officielle, par ce libre concours de tous les éléments occidentaux contre les perturbateurs orientaux. Une telle situation, où la transformation des armées en gendarmerie européenne ou nationale, se trouve consacrée, me dispense d'insister sur la réprobation spéciale du rétrogradateur militaire.

Clairaut n'ayant pas composé à' Arithmétique, et Condorcct ayai)t, dans la sienne, négligé la théorie des décimales, je ne puis rien vous indiquer à cet égard, sauf Bezout ou Lacroix, dont vos classiques doivent oflrir l'équivalent.

Avec les ménagements convenables, veuillez, je vous prie, prendre quelques informations sur Sir Erskine Perry (g Lower Belgrave-street, London), qui, depuis notre admirable entrevue du 24 Février i853, garde un silence complet envers moi. Je crains d'autant plus qu'il ait éprouvé quelque accident, ou qu'il se soit refroidi pour le positivisme, que je n'ai pas reçu, pour i854, sa participation annuelle de dix livres sterling au subside sacerdotal, quoiqu'il me l'eût indiquée au !«»• janvier de chaque année quand il versa celle de l'an dernier. Veuillez aussi, je vous prie, si vous le pouvez sans indiscrétion, vous informer de M. Richard Gongreve (professeur d'histoire, je crois) à Wadham Collège, Oxford; positiviste distingué, dont j'eus plusieurs fois l'intéressante visite, et qui ne m'a donné non plus aucun signe de vie depuis plus d'un an.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-lc-r rince.

l'ii

NEUVIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin.

Paris, le jeudi 12 César C6. (4]Mai;i854.)

Monsieur,

Je suis malheureusement obligé de vous renouveler mes remarques sur voire écriture. En lisant avant-hier votre intéressante lettre du 24 avril, trois quarts d'heure d'efforts m'ont été nécessaires pour la déchiffrer, et j'ai même dû renoncer à plusieurs phrases dans la principale partie. Le soin que vous prenez d'écarter vos lignes ne suffit aucunement, et se trouve plutôt contraire à mon excessive myopie à laquelle convient la condensation, pourvu qu'elle soit nette. Sans que je puisse savoir comment vous rendriez votre écriture assez distincte pour moi, je présume que vous y parviendriez en écrivant avec moins de rapidité. Quoiqu'il en soit je vous invite à prendre ces remarques en considération, afin que cet obstacle matériel n'altère pas une correspondance à laquelle j'attache un véritable prix.

Vous avez sagement fait de ne tenter aucxme démarche personnelle et directe envers les deux Anglais dont le silence m'étonne . En regrettant que vos relations ne vous fournissent à leur égard aucune voie convenable, j'attendrai les informations venues d'une source quel, conque. Je suis convaincu, comme vous, qu'on doit aujourd'hui s'attendre quelquefois à des fluctuations ou refroidissements de la part de ceux dont la conversion au

55o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

positivisme n'est pas poussée jusqu'à la conclusion religieuse. Ces adhésions incomplètes peuvent toujours être compromises d'après la moindre divergence, qui suffit pour neutraliser de grandes convergences, quand la vénération ne vient paà instituer une véritable discipline. Le nombre de ceux qui doivent aujourd'hui devenir sérieusement positivistes est tellement petit, quoique leur ascendant sufiise pour conduire une société décomposée, que l'on peut toujours craindre d'avoir mal rencontré, tant que la plénitude et la stabilité des convictions ne sont pas éprouvées.

Les précautions personnelles que vous regardez comme nécessaires maintenant envers vous et vos amis me paraissent très convenables. Je suis accoutumé depuis longtemps à de tels ménagements, pour le noble noyau qui surgit le premier en faveur du positivisme. Les disciples de La Haye sont presque tous attachés au gouvernement hollandais, comme officiers de terre ou de mer, et le besoin de taire leurs noms m'est devenu justement habituel afin que leur digne persévérance ne puisse jamais troubler leur situation.

Ce que vous m'indiquez sur la non émancipation du public britannique ne m'étonne point, et ne m'inquiète nullement comme obstacle à l'ascendant du positivisme, puisque les classes dirigeantes sont suffisamment affranchies. L'état sceptique chez les masses est loin de constituer une condition favorable à leur régénération. Un tel préambule ne convenait qu'envers la nation centrale, chargée de l'initiative occidentale, que les libres penseurs ne pouvaient développer sans cela. Partout ailleurs, la rupture de l'ancienne discipline est contraire à la reconstruction, en laissant prévaloir des tendances anarchiques, non moins hostiles au nouvel ordre qu'à l'ancien ; comme le montre, môme en France, l'aversion croissante que le positivisme inspire aux révolutionnaires, quoiqu'il n'eût pu surgir sans l'ébranlement. Mais, par cela même, je crois les masses catholiques de l'Espagne et de l'Italie encore mieux disposées à subir l'ascendant positiviste

LETTRES d'auguste COMTE 55l

que votre population protestante, où le principe anarchique, quoique contenu par le système de transition, se trouve partout infiltré, d'après Texamen individuel des croyances bibliques.

Quant à la question qui remplit la majeure partie de votre lettre, je dois d'abord vous témoigner ma satisfaction d'une objection propre à manifester votre sérieuse et constante sollicitude envers la religion de THumanité. Vous trouverez, à cet égard, des éclaircissements décisifs dans mon nouveau volume, que j'achèverai vers la mi- Juillet, et dont l'impression vient de commencer, de manière à me faire présumer que vous l'aurez au commencement d'Août. En attendant, je dois vous avertir que vos difficultés résultent d'une double confusion, très naturelle d'ailleurs envers un domaine aussi neuf.

D'abord, vous tenez trop peu de compte de la principale transformation qui caractérise le positivisme, où le relatif remplace toujours l'absolu. Le théologisme, surtout monothéique, a fait contracter des habitudes qu'il faut changer pour instituer le culte final ; parce qu'il a développé le goût id'une perfection absolue, qui dispose à dédaigner les affections réelles, comme indignes d'un tel contraste. Mais à l'état positif, il suffit que l'être adoré, sans que nous le jugions parfait, nous soit vraiment supérieur, même quand cette prééminence serait purement partielle, surtout si le cœur la motive, suivant le cas ordinaire envers les types féminins, principaux objets du culte intime.

En second lieu, vous n'avez pas assez senti qu'il ne s'agit ici d'aucune adoration publique, mais seulement d'hommages privés. Ceux-ci concernent des types parfaitement connus de celui qui les vénère, quoique mal appréciés au dehors. Dès lors, la mort n'est point indispensable pour permettre une suffisante idéalisation, envers laquelle les types objectifs, quoique moins purs et moins fixes, offrent l'avantage d'impressions plus vives etmieux variées. Puisque l'adoration est surtout destinée à développer

nos instincts sympathiques, il importe de lui procurer toute l'extension dont elle est susceptible, au lieu de la restreindre aux cas les plus prononcés. En nous améliorant, elle perfectionne les êtres qu'elle concerne, ce qui fournit un nouveau motif de retendre aux vivants, quand les conditions s'y trouvent assez remplies. Dans la vie publique, on est rarement jugeable avant la mort, parce que le reste de Texistence pourrait devenir plus blâmable que la précédente partie ne fût méritante : les théoriciens sont presque les seuls qui comportent la glorification objective, vu retendue de leurs services. Mais la vie privée permet une autre appréciation après une suffisante durée des relations intimes, plutôt relative aux sentiments qu'aux actes ; tandis que ceux-ci sont les seuls que le public puisse ordinairement juger. On n'empêchera jamais un fils d'adorer sa mère, un amant sa dame, parce qu'ils y reconnaissent des qualités méconnues par les indifférents, et qui d'ailleurs ne se développent que dans l'iiïtimité.

Le positivisme consacre et cultive ces dispositions naturellesi repoussées dans le théologisme. Mon prochain volume vous montrera systématiquement réalisée la disposition, annoncée dans le précédent, envers l'incorporation finale du fétichisme. Notre maturité, sanctionnant les tendances de notre enfance, doit sympathiser même envers le monde inorganique, en vénérant les matériaux pendant l'adoration des produits. A plus forte raison devons-nous pousser jusqu'à l'adoration notre respect et notre reconnaissance à l'égard des êtres vivants, pour peu qu'ils nous ofl^rent une vraie supériorité, sans attendre que la mort les ait idéalisés. En un mot, l'adoration, qui, chez les théologistes, était une obligation, devient, dans le culte positif, un moyen de perfectionnement moral, audevant duquel nous devons aller autant que possible.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, pue Monsieur-le-Prince.

DIXIÈME LETTRE

A. M. H. D. HuTTON, A Dublin.

Paris, le jeudi 12 Saint-Paul 66. (Vr Juin i854.)

Monsieur,

Je vous remercie de vos nouveaux efforts pour rendre votre écriture plus lisible. Dans votre lettre du 20 Mai j'ai perdu seulement quelques mots, sans qu'aucune phrase m*ait entièrement échappé. L'essentiel me semble consister à m'écrire plus lentement.

Vos renseignements sur Sir Perry et M. Congreve me paraissent assez expliquer leur silence aussi prolongé qu'inattendu. Ce changement notable de situation a dû les s^bsorber depuis quelque temps, sans indiquer aucun refroidissement. Maintenant que ce motif a cessé, j'espère que ma conjecture se trouvera prochainement vérifiée par leur conduite.

La visite que vous m'annoncez pour Août ou Septembre me sera très agréable, d'après votre sérieuse incorporation au positivisme. Quoique la plupart de mes disciples doivent alors se trouver absents^ par suite des vacances, j'espère que je pourrai vous en faire connaître quelques uns si votre séjour se prolonge un peu. Je sais que vous attachez une juste importance aux relations mutuelles des positivistes, surtout entre ceux de votre âge.

Quant au vœu touchant que vous exprimez si bien sur

des prières domestiques, je saisis cette occasion de vous informer que vous pouvez le regarder comme essentiellement satisfait, parla publication de celles que j'annonçai dans la préface du premier volume du grand traité que je terminerai vers la mi-Juillet. U Essai sur la Prière de M. Lonchampt, publié d'abord à Lyon, en i852, eut une seconde édition en i853, à Paris. C'est celle-là que vous devez demander, vu l'importante addition qu'elle contient, à la librairie Carilian (/{g, quai des Augustins), qui vend mon ouvrage actuel.

Envers la question très opportune qui remplit la majeure partie de votre dernière lettre, je puis vous indiquer déjà la solution que contiendra mon nouveau volume. Les mariages mixtes sont un des privilèges essentiels du positivisme. Incompatibles avec des religions absolues, mutuellement exclusives entre les croyants sincères, ils conviennent à la religion relative, aboutissant normal de toutes les autres.

Un prochain avenir devra les appliquer beaucoup, afin de faciliter l'avènement imiversel de la foi finale. Quand les positivistes seront seulement au nombre de mille dans tout l'Occident, ils pourront déjà ne se marier qu'entre eux, vu la nature des conditions conjugales qu'ils établissent, facilitées par l'essor général des contacts humains. Mais, même alors, ils seront souvent conduits à chercher des épouses hors de leur sein.

Dans ce cas qui maintenant prévaut, la règle consiste à demander une pleine réciprocité. Pourvu que l'épouse consente à la cérémonie positiviste, l'époux peut et doit accepter d'abord' la célébration catholique, protestante, musulmane, etc. On sent d'ailleurs que personne ne doit mentir, et que, par conséquent, cette concession reste une simple condescendance, soit envers la femme, soit en signe de respect pour l'une des religions préliminaires^ sans exiger aucune adhésion active. Si la future épouse accepte un tel pacte, le mari peut raisonnablement espérer de la convertir ultérieurement, surtout d'après l'intime

spectacle de la supériorité morale qui doit devenir bientôt le caractère essentiel de la religion positive. Mais un refus de la femme à cet égard rendrait Tunion très iiasardeuse, en indiquant ou Tinsuflisante confiance dans la compétence supérieure de l'époux, ou le projet de le ramener à l'ancienne foi. Le christianisme et l'islamisme ayant prévalu par une véritable révolution, le reproclie banal de renoncer à la foi de nos pères n'y saurait être sérieusement invoqué par personne, puisque c'est là ce que firent jadis ceux que les croyants respectifs vénèrent le plus. Toute prétention semblable ne sert réellement qu'à couvrir l'espoir ou le projet de ramener à la religion antérieure sans pouvoir cependant la justifier directement.

Cette règle se trouve déjà confirmée par nos antécédents, quelque restreints qu'ils soient encore. Le premier mariage que je célébrai, dans la chapelle privée de l'Humanité (i), le i3 juillet 1848, s'accomplit entre un positiviste et une catholique très sincère, ultérieurement convertie à notre foi. Par la mort du mari, survenue le i4 juillet i853, la jeune dame, mère d'un seul fils, a donné jusqu'ici l'exemple de son respect pour le veuvage promis, qu'elle persistera, j'espère, à maintenir.

Avant de terminer cette réponse, je dois vous annoncer ma résolution sur les additions secondaires que je remercie les positivistes de Dublin de m'scvoir proposées, pour notre calendrier, dont l'édition la plus décisive va pe trouver annexée au volume que j'achève. Je viens d'inscrire Bunyan et Robert Burns comme adjoints respectifs de Pétrarque et La Fontaine, dans les semaines présidées par Arioste et Milton. Quant à Jenner, son invention, malgré son utilité réelle, n'a pas assez de valeur scientifique ni de mérite moral pour mériter une telle adjonction, que je refusai lors de la seconde édition (en i85o). Je ne rejette pas l'évêque Butler, qu'un jeune positiviste

(i) Chambre de rhabilation de Comte, 10, rue Monsieur-le-Prince, Paris.

de Cambridge (M. Bendyshi) m'avait déjà recommandé. Mais j'aurais besoin de le juger directement, et je ne puis remplir cette condition à temps

Recevez enfin mes intimes remerciements pour votre digne appréciation de « la noble dame (i), dont tous mes vrais disciples chérissent et vénèrent la mémoire ». Cette touchante anticipation de réternelle solidarité que la postérité nous accordera constitue maintenant ma meilleure récompense. Je suis heureux et fier d'avoir obtenu déjà que des âmes d'élite sympathisent à ce point avec mon culte personnel, à travers la Manche, et même l'Atlantique.

Tout à vous.

Auguste Comte.

lo, rue Monsieup-le-Prince.

P.-5. — Quand on m'enverra le subside irlandais, j'invite à marquer l'adresse du banquier correspondant.

(i) Madame Clolilde de Vaux. — H. D. H.

ONZIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin

Paris, le jeudi 19 Charlemagne 00.

Monsieur,

Cette réponse concerne également la lettre que je reçus jeudi dernier et celle que la petite poste me transmit hier.

Je suis très touché des nouveaux témoignages que la première me fournit du sage zèle des positivistes irlandais pour la propagation et le perfectionnement de la religion universelle. Des observations aussi dignement présentées que conçues caractérisent la vénération qui convient au chef de l'Humanité, que les vrais croyants doivent aimer, comme on aime sa dame, afin d'améliorer son office, au lieu de prolonger ses imperfections. C'est pourquoi je prendrai toujours en sérieuse considération les objections ou remontrances d'une telle nature, quand même je ne les consacrerais point ; ce qui n'est pas le cas pour la plupart des vôtres d'aujourd'hui.

Envers celle qui concerne Bunyan je dois vous remercier spécialement d'une insistance d'après laquelle j'évite une disposition défectueuse. Quoique j'eusse d'abord senti qu'il figurait mal sous Pétrarque, j'aurais fini peut-être par l'y placer faute d'aucun autre poste d'adjoint dans la seule semaine qui pût le caser. Mais vous avez dénoué la

difficulté d'après votre insutlisante appréciation des motifs qui m'avaient, en général, prescrit Tunité d'adjonction. Car. en persistant à respecter cette règle, sans laquelle on altérerait le tableau concret faute d'une suflisante homogénéité, j'admets l'exception que vous rae demandez aujourd'hui. Je viens d'inscrire Louis de Grenade et Buuyan comme adjoint d'A-Kempis. Un tel accouplement perfectionne l'idéalisation au lieu de la troubler; car il indique le prolongement du livre incomparable qui résulta du moyen-âge, sous les deux formes opposées du monothéisme déclm; le dominicain et l'anabaptiste étant, en effet, également dérivés du sublime mystique. D'après une telle explication de cette apparente anomalie, je ne crois pas qu'elle puisse comporter de reproduction, qui devrait, en tout cas, rester infiniment rare, sous peine de manquer le but d'ensemble.

Vous avez toute raison envers les dénominations des trois classes de types (i). La petite note qui s'y rapporte sera supprimée en cas d'une cinquième édition du Calendrier Positiviste, désormais absorbé dans mon volume final que vous aurez probablement avant la fln d'août. Je n'avais réellement fait aucun usage d'une telle nomenclature, contraire à l'esprit historique d'une institution destinée à glorifier le passé sans^y pouvoir puiser des modèles de conduite, môme intellectuelle.

Quant à votre insistance contre le mode pompeux du culte funèbre (2), je ne puis la ratilier, n'y voyant qu'un reflet involontaire du milieu protestant. Mais l'ensemble de mon prochain volume vous fera, j'espère, sentir qu'une digne pompe convient autant au positivisme qu'au catholicisme, mal apprécié, surtout à cet égard, chez les réformés.

L'objection principale de votre première lettre mérite

(i) Dieux, héros, saints. — H. D. H.

{'2) Le passage auquel il est fait allusion ici se trouve à la fin du chapitre sur le culte privé dans le Catéchisme Posiviste ou dans la traduc tion anglaise du Ù' Congre ve. H. D. H.

LETTRES D*AUGUSTE COMTE 56g

plus d'attention, quoique je pense aussi que la môme lecture va bientôt la dissiper. Elle me déterminera peut-être à placer une explication spéciale sur ce passage, en cas de nouvelle édition du Catéchisme Positiviste. 11 importe que le positivisme relève les animaux associables du dédain inspiré par le monothéisme, surtout occidental, car l'islamisme est, à cet égard, comme à bien d'autres, beaucoup plus près de l'état normal. Mais je ne pense pas que cela puisse jamais faire craindre à personne aucune assimilation dégradante des serviteurs directs du Grand- Être à ses auxiliaires indirects. Tous les honneurs mérités par ceuxci restent ordinairement privés, comme leurs services. Néanmoins, ils peuvent exceptionnellement obtenir une glorification publique, en cas de dévouement très efficace envers un digne serviteur. Votre respectueuse remontrance me fait sentir le besoin de ne pas laisser implicite un tel éclaircissement, dans un opuscule destiné naturellement à des lecteurs qui, pour la plupart, ne connaîtront pas le principal traité.

A la fin de votre seconde lettre je suis heureux de trouver une confirmation décisive de mon appréciation envers la digne et malheureuse Élisa Mercœur, morte, à vingt-six ans, dans la misère avec tpus les signes d'un admirable talent. Je dois vous avouer que je n'ai jamais lu ses poésies, qui me sont seulement connues par une quarantaine de vers inscrits sur sa tombe. Mais ce touchant manuscrit ne m'aurait pas déterminé probablement à l'adjoindre à Byron sans la profonde admiration que la muse virginale avait inspirée auparavant à Mme de Vaux, dont je suis heureux de voir compléter le suffrage par un juge britannique.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

p. S, — Je serai fort satisfait de vous voir,.en septembre. Mais je crains de ne pouvoir pas vous procurer, à cette

56o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

époque, autant de contacts que je le désirerais avec les dignes positivistes qui m'entourent habituellement, puisque la plupart se trouveront alors absents, comme vous, d'après les vacances. Néanmoins, il en restera, j'espère, quelques-uns, qui pourront vous donner une idée des autres, quoique je doive renoncer à vous faire aussi connaître un ménage modèle (i), où déjeunes époux et leurs charmants enfants sont tous incorporés à la religion positive, dont le foyer en est actuellement privé par leur séjour en Provence pour le rétablissement d'une santé compromise.

2ni« P. S. — Au moment de sceller cette réponse, je m'aperçois qu'elle omet une de vos meilleures remarques, quant à la réaction des mariages mixtes sur l'éducation des enfants. Quoique mon opiniim confirme pleinement la vôtre, j'ai, sans doute, été détourné de vous le dire par la certitude que vous allez bientôt la connaître d'après un passage spécial de mon nouveau volume. Cependant, je ne dois pas négliger ici de vous féliciter d'avoir spontanément senti que la surintendance féminine de l'éducation des enfants quelconques prévaudra malgré l'insuffisance de conversion, ou même l'opposition irrévocable; '\ti la supériorité morale du sexe aimant, toujours efficace à travers ses plus grandes imperfections mentales, dont la réaction envers les enfants sera bientôt compensée d'après les influences contraires du père ou du milieu.

(i) Celui de Monsieur et Madame Robinet. — H. D. H.

DOUZIÈME LETTRE

A M. H. HtjTTON, A Dublin,

Paris, le Jeudi 5 Dante 66.

Monsieur,

Les nouvelles réflexions que me soumet votre lettre du 24 Charlemagne (qui m'est parvenue samedi) confirment mon estime pour le zèle et la sagesse du foyer irlandais envers le perfectionnement du culte de l'Humanité, mais j'espère que. mon prochain volume dissipera toute inquiétude sur le jugement posthume (i). Outre que Tarrêt ne sera proclamé que sept ans après la mort, il sera précédé, dans la quatrième année qui suivra le décès, d'une décision provisoire, susceptible de réformation, suivant les impressions résultées du contrôle public. Toutefois, la meilleure garantie doit consister en ce que nul ne sera soumis au jugement posthume sans son assentiment formel, ultérieurement confirmé par sa famille. Cette condition est nécessaire pour maintenir la pleine liberté qu'exigent tous nos sacrements, et qui convient davantage à celuilà, dès lors préservé de la plupart des cas embarrassants, et toujours capable de surmonter ou de prévenir les récla • mations.

(1) Ceci a trait au Sacrement de Tlncorporation expliqué dans le «Catéchisme Positiviste » et dans le c Système de Politique Positive v, tomelY, page i3o. Traduction anglaise, vol. IV, page ii5. H. D.

Quant à vos remarques sur la glorification féminine» elles trouveront aussi leur suffisante satisfaction dans mon volume final, mais elles me décideraient à quelques explications spéciales en cas de seconde édition de mon Catéchisme. Destinées à former des hommes, les femmes doivent être, comme tous les auteurs, jugées d'après leurs ouvrages. Cependant il serait injuste de les rendre responsables des avortements, et même de ne pas honorer Tarbre indépendamment du fruit, si sa propre vertu peut se constater assez sans cela. Le culte public pourra donc glorifier des femmes dont les époux ou les fils ne mériteraient auciui éloge, quand elles auront certainement développé de grandes qualités pour une culture qui pourtant n'aura pas réussi, quoique le cas présente de graves difficultés pour l'appréciation de tels titres, toujours exceptionnels.

J'ai récemment remis à l'imprimerie le manuscrit de mon chapitre final, en sorte qu'il me reste seulement les conclusions et la Préface, de manière à me trouver entièrement libre à la fin de Juillet, mon volume devant paraître vers le milieu d'Août. D'après cette disponibilité, je pourrai bientôt faire une exception à mon abstinence habituelle de toutes lectures, en faveur des deux envois poétiques, l'un italien, l'autre anglais, que vous m'avez annoncés, mais je dois vous avertir que mon régime quotidien me rend très difficile à cet égard, puisque je lis chaque matin un chapitre de V Imitation, et chaque soir un chant de la Divina Commedia, cela depuis plus de sept ans, sans m'en jamais lasser.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

TREIZIÈME LETTRE

A M. H. HuTTON, A Dublin.

Paris, le vendredi soir, i3 Dante 66 (7 h.)

Monsieur,

C'est seulement tout à l'heure que j'ai reçu votre lettre de Dublin du 8 Dante (dimanche dernier). Je m'empresse de satisfaire à sa demande finale en vous informant que je suis visible chaque soir entre 7 h. et 8 h., sauf le mercredi, plus toute la journée du jeudi. Quoique je sois souvent seul, je ne pourrais rien garantir à cet égard sans convention spéciale. Me levant chaque matin à 5 h., je me couche ordinairement à 9 h. du soir. Depuis beaucoup d'années, je ne travaille jamais après mon dîner, fixé régulièrement à 6 heures.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

QUATORZIÈME LETTRE

A M. H. HuTTON, A Paris

Paris, le jeudi la Guttenberg 66 (34 août z854.)

Monsieur et cher disciple,

La Société Positiviste se félicitera d'acquérir un membre remplissant aussi bien que vous les conditions, intellectuelles et morales, d'une association qui tend à devenir une famille régénérée. Mais deux motifs, Tun général, l'autre spécial, empêchent que votre admission y puisse être immédiate.

Quoique tout nouveau membre doive d'abord se trouver proposé par moi, je me suis toujours regardé comme obligé de soomettre cette initiative à la libre approbation de la Société dans la séance qui suit cette proposition. L'admission ainsi prononcée n'est encore que provisoire, et permet seulement d'assister aux soirées. Elle ne devient définitive que quand ce contact se trouve assez prolongé pour permettre d'apprécier personnellement le nouveau confrère ; ce qui demande au moins trois séances.

Malgré que nos réunions n'aient jamais été suspendues depuis notre début (en mars, 1848), le nombre des assistants s'y trouve notablement diminué pendant les vacances. Pour que la ratification collective ne devienne point illusoire, il faut donc, à moins d'urgence exce{>tionnelle, suspendre toute admission en Août et Septembre.

c'est pourquoi je ne pourrai proposer la vôtre que le premier mercredi d'Octobre, et je vous informerai du résultat, qui pourra, cette fois, être aussitôt définitif, puisque vos rapports personnels avec divers membres et votre fraternelle assistance à nos réunions actuelles tiendront lieu des séances d'épreuves ordinaires.

Nos dépenses collectives se rapportent habituellement aux frais d'impression des opuscules publiés ou réimprimés. Elles n'ont jamais exigé jusqu'ici, chaque année, qu'une seule cotisation, où chaque membre figure, à son choix, pour cinq francs, dix francs, ou quinze francs. La présente année sera même exempte probablement de toute levée semblable, parce que nous n'aurons rien à publier.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

QUINZIEME LETTRE

A M. H. HuTTON, A Dublin.

Paris, le samedi 7 Descaries 66 (14 octobre i854.)

Monsieur,

Je ne croîs pas devoir attendre aucune occasion pour vous informer que, suivant la demande exposée dans votre lettre spéciale du 28 Août i854, vous avez été, mercredi dernier 11 Octobre, unanimement admis, d'après ma proposition, comme membre de la Société Positiviste. Votre nom est inscrit sur notre liste, sauf la lacune relative à la date avec le lieu de votre naissance, que je vous prie de m'indiquer exactement quand vous m'écrirez à d'autres fins.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

SEIZIÈME LETTRE

A M. H. Htttton, a Dublin.

Paris, le vendredi 07 Frédéric 66 (i décembre 1804.)

Mon cher disciple,

Voici le reçu correspondant au billet inclus dans la lettre qui m'est parvenue hier. Quelque minime que soit cette souscription, je dois toujours attacher beaucoup de prix à l'acquisition d'un nouveau coopéraleur, surtout en Angleterre,

Les réflexions contenues dans votre lettre me prouvent que vous avez dignement senti les indications de ma Conclusion totale snv l'attitude qui convient aux positivistes. Destinés à diriger le monde actuel, les uns par le conseil, les autres par le commandement, ils ne sauraient assez remplir leur mission sans un sentiment continu de leur supériorité mentale et morale. Mais, en même temps, cette conviction nécessaire ne doit jamais altérer leur bienveillante appréciation des individus et des classes qui maintenant oscillent empiriquement entre la rétrogradation et l'anarchie. Quelque difficile que soit une telle conciliation, elle est pleinement praticable chez quiconque se trouve assez pénétré de l'esprit relatif et du carac* tère sympathique propres au positivisme. Nous devons utiliser toutes les dispositions actuelles sans les mépriser, en concevant la nouvelle religion comme venant satisfaire

et rallier les diverses aspirations qui luttent maintenant.

J'ai résolu d'écrire, en Mai prochain, et de publier le mois suivant, un opuscule, d'une centaine de pages in-8*>, où se trouveront développées ces indications, sous le titre de Appel à tous Ins serais conservateurs.. Il a surtout pour but de permettre aux hommes d'état occidentaux d'apprécier la régénération que la religion positive vient opérer dans la politique pratique. Préparé par mes deux lettres à M. Vieillard et surtout au Tzar, ce résumé politique du positivisme dispensera les praticiens de lire les volumes théoriques dont ils doivent appliquer, de confiance, les principaux résultats actuels.

Il serait superflu, de m'arrôter spécialement aux objections qui remplissent la majeure partie de votre lettre envers les modifications secondaires que j'ai définitivement introduites dans la célébration du mariage positiviste. Plusieurs autres de mes disciples ont d'abord éprouvé des difficultés analogues, qui se sont bientôt dissipées spontanément. Je dois d'autant plus espérer qu'il en sera de môme chez vous, que vos objections, malgré leur caractère vague, me semblent plutôt tendre à fortifier qu'à combattre ce double perfectionnement.

£n général, la terminaison de ma construction religieuse va maintenant modifier Taccueil que je dois toujours faire aux dignes communications. Ne pouvant plus servir à perfectionner des règles désormais établies irrévocablement, je devrai les traiter comme de simples demandes d'éclaircissements spéciaux, auxquelles je satisferai cordialement quand le cas le comportera. Mais je dois dorénavant réserver à mes successeurs tout ce qui tendrait à modifier mes opinions établies.

Auguste COMTB.

10, rue Monsieur-ie*Prince.

P, S. — C'est avec' regret que je me vois encore forcé de réclamer contre votre écriture qui m'a suscité beaucoup

LETTRES d'auguste COMTE Sjl

d'embarras envers la majeure partie de votre lettre.

Mercredi prochain, je ferai connaître à nos confrères les dignes sentiments que vous inspire votre admission dans ane Société vraiment fraternelle, qui, malgré ses imperfections, contient une meilleure proportion de membres recommandables qu'aucune des compagnies existantes.

Dans votre prochaine lettre, je vous prie de vous expliquer sur les trois exemplaires que vous aviez bien voulu vous chai^r de remettre en mon nom.

DIX-SEPTIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin.

Paris, le vendredi za Moïse ^.

Mon cher disciple,

Je suis peu surpris de la confusion que votre lettre du 6 m'a judicieusement signalée dans les vues et les desseins de vos chefs et de votre public envers Fmcident russe. Le protestantisme officiel, le régime parlementaire,, et régoïsme national ont singulièrement troublé les âmes britanniques, au milieu desquelles les hommes éminents ne surgissent, depuis deux siècles, qu'avec beaucoup d'entraves et de profondes altérations. On sentira de plus en plus que le scepticisme et l'hypocrisie ne sauraient jamais fournir d'heureuses inspirations, et laissent flotter les événements à la merci d'une situation anarchique sans pouvoir diriger leur cours. Une prétendue opinion publique, plus factice que celle qui poussa le tzar à la guerre, vous fait dégénérer la défense en attaque, et vos lâches gouvernants n'osent résister à cet entraînement, quoiqu'ils en sentent peut-être le danger. Ici la guerre n'est aucunement populaire, on l'a seulement tolérée, et l'on attend la paix avec, une impatience qui pourrait devenir hostile si la raison ne fait bientôt cesser une invasion aussi blâmable que celle qu'on a voulu réprimer, mais où notre gouvernement ne s'est lancé que sous l'im-

pulsion du vôtre, étourdi lui même par les vaines et coupables criailleries d'une presse mensongère.

Votre appréciation spontanée de cette déviation me semble essentiellement judicieuse, sauf trop d'hésitation à blâmer l'entraînement où l'empirisme diplomatique s'est trouvé jeté par la routine militaire. En préférant une guerre décisive à la paix armée, vous oubliez que rien de décisif n'est possible en un temps où les principes sont flottants, et qui prescrit de n'intervenir activement que le moins possible, puisqu'on ignore les lois des phénomènes qu'on prétend modifier. Les positivistes, qui connaissent ces lois mieux que les hommes d'état, doivent aujourd'hui conseiller surtout le statu quo dans les relations inter-nationales. Puisque le tzar l'avait . violé, les occidentaux ont dû protéger énergiquement l'indépendance turque. Mais il fallait se borner à la défense, et regarder l'expédition collective comme achevée quand le territoire ottoman fut évacué, sauf le blocus de la mer Noire et l'hivernement de précaution en Bulgarie jusqu'à ce que les inquiétudes fussent assez dissipées. Par la dégénération de la défense en attaque, on a mis la raison et la morale du côté du tzar, en oubliant la loi très rassurante, qui désormais ne permet de succès , qu'aux guerres purement défensives, depuis qu'il n'existe plus, sur le globe, une seule grande population restée vraiment militaire.. Tel est le sens des sommaires indications de ma dernière préface envers l'incident russe, quand j'exprimai mes craintes sous forme d'espérances afin d'encourager ou de guider la sagesse diplomatique.

11 vous est ainsi facile de concevoir l'opinion spéciale que vous me demandez. Elle consiste à lever immédiatement le siège qu'on n'eut jamais dû tenter, et rentrer dans l'attitude d'observation ci-dessus indiquée, mais sans s'occuper de la Baltique, qui se trouve réellement hors de la question, à moins qu'on n'ait la folle et coupable prétention de démembrer violemment l'empire russe, qu'il faut laisser à sa dislocation spontanée. Le résultat essen-

tîel que Ton avait en vue se trouve déjà réalisé complètement; en outre, le prestige russe est à jamais éteint, et la fraternité britanno-française irrévocablement consolidée. Ce sont là d'assez beaux fruits pour n'en pas chercher d'autres, qui pourraient les compromettre. Quant à la honte résultée d'une telle retraite, il faut savoir subir la loi générale qui, lorsqu ona fait une faute, y rattache toujours une punition quelconque, qu'une vaine obstination aggrave sans Téluder.

La seconde partie de votre longue lettre est loin de me satisfaire autant que la première. Votre persistance aggrave la tendance à l'indiscipline que je me bornais à vous signaler indirectement. Je dois donc réprimer directement une disposition qui compromet tout votre avenir, tant mental que moral.

Mon aptitude à profiter des dignes remontrances est assez constatée pour que je ne craigne jamais d'être taxé d'oppressif quand j'empêche le progrès d'altérer Tordre. C'est à moi qu'il appartient, comme chef spirituel, de juger si la discussion doit être fermée, et si je dois attendre l'essor de mes disciples de leurs propres méditations sans leur fournir de nouvelles explications. L'influence que je vous ai laissé prendre envers la Fête des réprouvés vous a, je crois, suscité de vicieuses espérances, parce que vous l'avez mal appréciée. Vous n'avez réellement fait qu'éveiller mon attention là dessus un peu plus tôt que je ne l'eusse fait de moi-môme. Aucune des indications par lesquelles j'ai motivé ma résolution n'offre de ressemblances avec les vôtres, toutes tirées d'une théorie métaphysique de V inculpabilité , trop commune chez les avocats actuels, auxquels elle fournit des moyens de tout excuser.

Dans lintérôt de votre régénération, je dois vous signaler deux graves inconvénients qui tendent spécialement , à vous empêcher de devenir, en fait, sinon en projet, assez disciplinable. Vous manquez d'habitudes scientifiques, seules propres à bien faire sentir que la vérité résulte de la méditation solitaire, sans que la controverse y serve

jamais même envers les plus simples questions. En second lieu, le barreau vous dispose à délibérer au lieu de conclure, et surtout à vous révolter au lieu de vous soumettre. Si vous n'êtes pas suffisamment en garde contre ces dangers, vous risquez de rester pratiquement révolutionnaire quoique étant devenu théoriquement positiviste. Je pourrais ajouter le milieu britannique, où Tinconséquence protestante dispose à sympathiser avec des révolutionnaires dont les anglais seraient les premiers à déplorer le triomphe si jamais il redevenait possible momentanément. On ne comprend plus la France chez vous depuis que nous sommes délivrés du régime parlementaire. Parmi les cinq dictateurs qui jusqu'ici nous ont régis après Danton, l'admiration britannique est tombée sur le plus inférieur et le plus nuisible de tous, le méprisable Louis-Philippe.

En revenant à ce qui vous concerne, je vous invite à sentir que si l'état révolutionnaire consiste, chez les praticiens, en ce que tout le monde prétend commander tandis que personne ne veut obéir, il prend, chez les théoriciens, une autre forme non moins désastreuse et plus universelle, où chacun prétend enseigner et personne ne veut apprendre. Le désir d'atteindre à des convictions fixes par la seule puissance de l'esprit sans aucune participation du cœur, constitue une pure chimère de l'orgueil métaphysique. Si vous faisiez une lecture journalière de l'Imitation, vous reconnaîtriez cela, qui vous servirait mieux que les résultats, intellectuels ou moraux, d'une avide lecture de journaux, revues ou pamphlets. On ne peut, sans la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du cœur, non seulement en morale ou sociologie, mais aussi dans la géométrie ou l'arithmétique.

On dirait que vous vous croyez assez discipliné quand vous avez admis ime notion d'après une démonstration comprise. Mais vous n'avez pas là le moindre mérite de soumission, puisque vous ne pourriez vous en abstenir, d'après les lois intellectuelles qui vous dominent. La foi

LETTRES d'auguste COMTE O'JJ

ne commence qu'envers les notions qui vous semblent douteuses, et que vous admettez de confiance, en leur accordant autant d'influence qu'à celles qui vous sont démontrées; suivant l'usage spontané de quiconque n'est pas actuellement en proie à la maladie révolutionnaire. Quant aux notions qui vous paraissent inadmissibles, vous ne pouvez les utiliser tant qu'elles choquent l'ensemble de votre économie théorique; mais vous leur devez un respectueux silence, fondé sur la juste supériorité de votre chef spirituel, qui, probablement, a su voir autant que vous, et même longtemps avant vous, les objections dont vous vous êtes effrayé. Telles sont les conditions élémentaires de la discipline spirituelle, vulgaires au moyen âge, mais profondément altérées par le protestantisme, et sans lesquelles aucune harmonie n'est possible, puisque nul, même parmi les théoriciens ne peut jamais s'approprier les démonstrations de toutes les notions qu'il doit employer. Tout à vous.

Auguste Comte.

lo, rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — D'après les instances réitérées de mes disciples, j'ai, depuis plusieurs années, cessé, quand la poste me laisse libre, d'affranchir mes réponses quelconques. Je dois donc refuser la proposition que vous me faites personnellement à cet égard.

Ma circulaire s'imprime, et je vous en expédierai, la semaine prochaine, deux exemplaires, dont l'un sera pour M. Hancock, dont j'ignore le domicile. J'enverrai directement ceux qui concernent MM. Allman et Ingram.

Veuillez témoigner à M. Allman la part que je prends à la douleureuse perte qu'il vient d'éprouver.

J'aî récemment reçu l'intéressante visite de M. Congreve, dont les convictions positivistes n'ont jamais subi la moindre altération. Votre écriture plus lisible m'a permis

de lire sans fatigue votre dernière lettre. Mais je vous engage à mieux cacheter : car cette lettre m'est arrivée avec un cachet officiel, suivi de l'inscription : Lettre arrivée déoocAetée. Je suis seulement surpris que cet accident ne soit pas arrivé plus tôt.

DIX-HUITIÈME LETTRE

A M. H. D. HuTTON, A Dublin.

Paris, le dimanche ai Moïse 67.

Mon cher disciple^

Votre lettre de dimanche dernier, qui ne m'est parvenue qu'avant-hier, m'a beaucoup touché parla prompte manifestation d'un digne accueil envers mes cordiales remontrances du vendredi précédent. J'espère que la réflexion viendra de plus en plus confirmer cette heureuse spontanéité, pour vous faire à temps sentir profondément l'importance de la vénération, et le besoin de la culture morale, si négligée aujourd'hui, surtout dans le milieu britannique. Le positivisme a pleinement systématisé la tendance du moyen âge à rendre le cœur responsable des chutes comme des succès de l'esprit. Mais cette conviction n'a pas jusqu'ici pénétré dans les habitudes de mes meilleurs disciples, qui souvent procèdent en accordant trop à rintelligence. De frappants exemples leur montrent pourtant que les plus complètes démonstrations ne sauraient procurer une suffisante fixité, du moins envers les opinions philosophiques et sociales, si le cœur n'assiste pas l'esprit. Un des positivistes avortés dont M. Littré s'entoure s'est trouvé conduit, par de mauvais sentiments, à rejeter la loi la mieux établie de la philosophie positive, celle du classement encyclopédique. Cette chute est d'autant plus décisive que ce jeune homme se livre à l'enseignement mathématique et parait avoir sérieusement étudié les autres sciences préliminaires.

58o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

La vénération vous permettra seule de vous approprier promptement et pleinement des notions qu'une vaine discussion rendrait obscures et douteuses. C'est réellement à un reste inaperçu des habitudes contractées au moyen âge que les occidentaux doivent l'heureuse assimilation des doctrines scientifiques qui n'auraient jamais passé dans la circulation universelle si l'insubordination actuelle avait toujours existé. Vous devez d'autant plus développer à cet égard une active et constante sollicitude que votre milieu tend à susciter un empirisme sceptique, qui ne préserve nullement de la crédulité ni de l'illusion, d'après son triple caractère habituel, le protestantisme officiel, le régime parlementaire, et Tégoïsme national.

Cette triple influence, déjà prononcée dans le milieu vénitien, mais surtout développée en Angleterre, constitue aussi la source essentielle des difficultés que vous offre encore la saine appréciation de Louis XI, et du grand Frédéric, envers lesquels les documents vous manquent moins que le point de vue. La réhabilitation du premier à travers les préjugés et les rancunes de notre aristocratie, date déjà de près d'un siècle, puisqu'elle commença par l'ouvrage de Duclos. Mais c'est surtout à l'impulsion historique résultée de la révolution française que l'on doit la rectification de l'empirisme antérieur, la dictature de Danton ayant fait comprendre celle de Louis XI. Sans les préjugés britanniques, vous n'éprouveriez aucun embarras à bien apprécier, d'après des sources quelconques, un type aussi pleinement caractérisé que celui de Frédéric, offrant la meilleure réalisation du vœu confus de Hobbes sur l'alliance delà dictature avec la liberté. Puisque M. Carlyle a su dignement sentir Cromwell, j'espère qu'il saura se dégager assez des influences locales pour comprendre la plus parfaite personnification de la politique moderne.

Tout à vous.

Auguste Comte,

10, rue Monsieur-le-Princc.

DIX-NEUVIEME LETTRE

A M. H. D. HuTTON, A Dublin.

Paris, le dimanche 7 Archimède 67.

Mon cher disciple,

Au milieu d'un douloureux anniversaire (i), je vais sommairement répondre à vos intéressantes questions et communications de dimanche dernier, en suivant le même ordre que vous. Quand même les tracasseries théologiques auraient réellement forcé mon excellent disciple, le jeune docteur Robinet, à quitter Jouarre après quatre mois de résidence pour aller s'établir une demi lieue plus loin (à la Ferté-sous-Jouarre), il n'en faudrait induire aucune répugnance générale de nos provinces envers le positivisme. Car, la première localité présente un caractère exceptionnel d'après les antécédents qui lui sont propres, quoique la population y sojt.au fond, exempte, comme ailleurs, du fanatisme chrétien. Mais, à vrai dire, ce déplacement préeoce a plus dépendu des dispositions intérieures que des influences extérieures. En tout cas, notre jeune confrère est maintenant le plus occupé des cinq ou six médecins établis dans la petite ville qu'il a flnalement adoptée pour siège jusqu'à ce qu'il puisse résider à Paris, seul séjour définitif qui lui convienne. Il a si peu trouvé d'animosités

(i) L'anniversaire de la mort de Mme de Vaux qui mourut le 5 avril i846* Voir la Dédicace qui lui a été faite dans le a Système de Politique Positive » tome I, page 5i ; traduction anglaise : vol. I, page 3o.

sérieuses à Jouarre, que, vu le voisinage de La Ferté, tous ses premiers clients de Jouarre lui sont demeurés fidèles; ce qui doit achever de vous rassurer à cet égard.

Votre triste annonce suffît pour expliquer envers moi le silence de Miss Martineau. Si le positivisme doit encore perdre la seconde femme vraiment éminente par laquelle son essor ait été dignement secondé, ce sera Tune des plus cruelles preuves de la terrible destinée qui domine l'Humanité. Mais la maladie que vous m'indiquez permet quelquefois une assVz longue carrière, quoique l'existence y soit habituellement menacée, et souvent assujettie à de graves douleurs.

Dès le commencement de février, j'ai rédigé le programme spécial du cours projeté (i), de manière à caractériser l'objet de chaque séance, et j'ai fait immédiatement les démarches convenables à son accomplissement. Mais j'ignore encore si le gouvernement veut accorder à ma parole autant de respect et de liberté qu'à mes écrits, et je crains que la prolongation exagérée d'une compression empirique ne m'oblige d'ajourner cet office jusqu'à ma prochaine année de chômage. Si ce cours a lieu, je le commencerai le dimanche 29 avril, de manière à le terminer le dimanche 22 juillet, l'ayant définitivement composé de trente-sept séances. Dans ce cas, mon Appel aux conservateurs ne serait écrit qu'en Septembre et paraîtrait en Octobre. Cet important opuscule doit être, au contraire, écrit en Juin pour paraître en Juillet, si le cours n'a pas lieu cette année. La lettre imprimée que je vous remercie de m'avoir envoyée, m'a prouvé que votre opinion est maintenant devenue satisfaisante envers le funeste épisode (2) qui vous inspire de sages réflexions. J'espère toutefois que les gouvernements occidentaux seront assez raisonnables,

(i) Conférences sur le Positivisme, comprenant la Philosophie Première, THistoire et la Religion. H. D. H.

(a) La guerre de Grimée, mais spécialement Tlnvasion du territoire Russe par TAngleterre et la France, suivie du siège de Sébastopol.

dans les négociations actuelles, pour faire au nouveau tz^ des concessions qui, quoique justes au fond, auraient choqué leur puérile vanité s'il eût fallu les accorder à son prédécesseur. Si le sacerdoce positif était consulté là dessus, il approuverait les russes de n'autoriser aucune altération de leur territoire, et disposerait les occidentaux à maintenir le statu quo de l'Europe par une attitude pacifique mais énergique, en instituant, contre toute oppression maritime, la garantie permanente résultée de la Marine occidentale, indiquée à la fin de mon discours préliminaire, d'après un concours pleinement volontaire de tous les états de l'Occident, organisant la police des mers sur toute la planète humaine.

Quand ce désastreux incident sera terminé, son ensemble pourra longtemps fournir une mesure frappante de l'étendue des malheurs matériels qui résultent de l'anarchie spirituelle. Car, l'origine d'un tel épisode, et surtout la dégénération offensive de l'expédition défensive ne proviennent, d'aucun côté, d'un véritable enthousiasme guerrier, incompatible avec l'état présent des grandes populations, même orientales. Si la déviation russe fut d'abord due à des impulsions purement accessoires, qu'un digne tzar pouvait aisément surmonter, il est encore plus clair que l'aberration occidentale ne résulte d'aucune tendance vraiment belliqueuse, soit chez les peuples, soit parmi les chefs. Tout le trouble provient de l'absence de principes, qui laisse l'opinion du public et du gouvernement à la merci des sophismes plausibles que comporte, quoique déchu^ le système non remplacé des anciennes habitudes, quand une occasion opportune vient seconder des brouillons ordinairement impuissants. Dans ce déplorable conflit, tout l'Occident se trouve bouleversé par un très petit nombre de gazetiers anglais, auxquels il faudrait exclusivement laisser le soin de prendre Sébastopol. Votre public les suit sans passion, faute d'aucune conviction contraire à leur vaine dislocation de l'agrégation russe, et votre gouvernement n'ose résister à cette opinion pré-

tendue, tandis que le nôtre se trouve entraîné par le besoin de ne pas se séparer de l'Angleterre, quoique celle guerre ne soit aucunement populaire en France, et puisse même y susciter bientôt de dangereuses répugnances, que préviendra, j'espère, l'heureuse issue des négociations actuelles. Nulle autre situation mentale et morale n'avait pu jusqu'ici procurer autant d'efficacité matérielle à l'influence perturbatrice de quelques déclamateurs, dépourvus eux-mêmes de toute vraie conviction et de tout sérieux entraînement.

Je dois approuver vos deux observations connexes sur l'administration intérieure de l'Angleterre. Mais il faut compléter la première en y voyant la conséquence naturelle du régime parlementaire, qui, dans le seul pays propre à son plein développement, a dû partout conduire au système de défiance et d'irresponsabilité, qui place toute action sous un comité. Quoique l'ensemble du passé français nous ait radicalement préservés d'une telle tendance, elle aurait peut-être prévalu en France, du moins officiellement, pendant quelques années, si la crise dictatoriale de i85i n'avait heureusement prévenu le désordre systématique auquel nos docteurs révolutionnaires aspiraient pour i852, et par lequel ils avaient déjà bouleversé l'École Polytechnique, dont la décomposition n'est toutefois nullement regrettable.

Quant à , votre seconde observation, l'absence de véritables hommes d'état est seulement plus complète en Angleterre, où le protestantisme et le nationalisme ont davantage rétréci les vues et les sentiments. Mais la même lacune se trouve plus ou moins commune atout l'Occident, comme l'anarchie mentale et morale, partout favorable aijx médiocrités et contraire aux supériorités quelconques.

Dans le mémorable vote que vous m'annoncez, je vois un indice de la prochaine irruption de vos prolétaires, dont les contacts français, désormais secondés officiellement, faciliteront l'essor politique. Mais je regrette que ces dispositions restent purement négatives en se bornant

à critiquer rinsufQsanee des entrepreneurs, sans marquer la tendance des travailleurs à prendre exceptionnellement les rênes de la transition finale, au nom d'une doctrine capable de garantir l'ordre autant que le progrès. Néanmoins, si l'aristocratie britannique reste finalement indigne de l'espoir que je persiste à concevoir sur sa transformation, l'état-major inaperçu qui se forme spontanément parmi vos ouvriers, d'après la mémorable préface de Miss Martineau, pourra, je présume, faire à temps surgir un Cromwell décisif, sous l'impulsion, latente ou patente, de la religion positive, de manière à préserver votre régénération des orages propres à l'initiative française.

En recevant l'envoi que vous m'annoncez, je me chargerai volontiers de transmettre à M. Florez le prélèvement indiqué dans votre lettre. Quoique je n'eusse aucune connaissance des articles dont vous me parlez, je ne suis pas surpris qu'ils vous aient pleinement satisfait, car je connais, depuis longtemps, le zèle et la portée de ce modeste disciple.

Notre société (i) vient de faire une précieuse acquisition dans M. John Fisher, jeune chimiste de Manchester, maintenant à Paris pour quelques mois. Vous aurez, j'espère, l'occasion de fraterniser avec ce digne confrère, non moins estimable de cœur que d'esprit.

Un nouveau foyer se forme maintenant aux État-Unis, sous l'impulsion centrale d'un éminent positiviste anglais, M. Henry Edger, établi récemment à Long Island. Il a déjà traduit mon Catéchisme et va publier un opuscule spécialement propre à faire apprécier l'application industrielle du positivisme.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

P.-5. — Je continue à me porter parfaitement.

(i) Cela s'applique à la Société Positiviste de Paris, fondée par Comte.

VINGTIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin.

Paris, le samedi i3 Charlemagne 67.

Mon cher disciple,

La lettre que j'ai reçue hier de vous m'a beaucoup satisfait en m'annonçant une publication (i) qui, j'espère, va témoigner l'efficacité de votre foi positiviste, en concourant à rectifier dignement l'opinion britannique, égarée, en ce moment, par quelques déclamateurs qui, dans une situation profondément agi table, troublent indirectement l'Occident tout entier. Vous pouvez compter que je recevrai cordialement ce premier essai de vos forces pour propager le positivisme d'après des applications vraiment opportunes, ce qui constitue un mode plus décisif que l'exposition directe, naturellement réservée au fondateur. Je me chargerai volontiers de transmettre les trois exemplaires que vous m'annoncez à MM. de Capellen, Florez, et Lonchampt. Mais, en regardant ces trois positivistes comme seuls, à votre connaissance, habitués à lire l'anglais, vous oubliez M. Foley, qui certainement remplit assez cette condition pour profiter de votre opuscule. Quoique M* de Capellen ait maintenant' abandonné son domicile à la Ferté-sous-Jouarre auprès de la famille Ro-

(i) « Modem Warfare %, par H. D. Hutton.

binet, cet éloignement ne m*empéchera point de lui faire parvenir votre envoi.

Je suis occupé, depuis le 3 Juin, de mon Appel aux conservateurs, qui sera fini vers la mi-Juillet, pour être aussitôt imprimé, de manière à paraître au milieu d'Août. Dans la préface de cet opuscule je m'expliquerai sur Taberration militaire où l'Occident se laisse entraîner par quelques brouillons, faute de principes politiques, qui manquent autant aux gouvernants qu'aux gouvernés.

Quoique la France n'ait point encore une suflisante liberté d'exposition et de discussion, je pense que, au fond, nous sommes, à cet égard, les plus avancés de tous les occidentaux. Vous en pouvez juger par mes livres qui ne pourraient maintenant être publiés ailleurs qu'à Paris, où leur essor n'éprouve aucune entrave; tandis qu'on n'ose pas même les traduire en Angleterre. Le] contact des deux populations constitue la meilleure compensation du déplorable incident qui se développe en Crimée, Sans attendre que nous soyons plus libres, ces communications, surtout entre les soldats, tendent directement à discréditer les deux bases du régime britannique, l'hypocrisie anglicane et la domination aristocratique. Nous avons ainsi poussé davantage les anglais, depuis trois ans, vers le régime dictatorial, qu'ils ne nous ont ramenés vers le régime parlementaire, malgré la prétendue oppression que nous subissons.

M. Congreve, dont j'eus avant-hier une bonne visite, m'a lui-même annoncé ses deux publications indiquées dans votre lettre. A son prochain retour à Londres, ou plutôt à Windsor, qu'il habite maintenant, il m'enverra les écrits qu'il m'a vu cordialement accepter.

Les nouvelles que vous m'annoncez sur ma noble traductrice sont pénibles, quoique trop laconiques. Je ne sais si le changement que vous m'annoncez de Miss en Mistress indique un mariage objectif ou simplement une consécration subjective au service exclusif de l'Humanité;

LETTRES d'auguste COMTE 5Sg

ce qui me paraîtrait fort convenable au cas exceptionnel de cette éminente femme.

Suivant votre annonce, j'espère avoir, dans deux mois, votre visite nouvelle, et faire aussi connaissance avec votre ami M. Ingram, dont je fus privé Tan dernier.

Auguste Comte.

lo, rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — Parmi mes diverses relations aux Etats-Unis, je ne puis, en ce moment vous indiquer d'autre positiviste pouvant utiliser votre prochain écrit, que le digne fondateur de notre foyer américain. C'est un anglais, transplanté depuis trois ans en Amérique; après avoir été longtemps attorney à Londres, il s'est fait agriculteur avec sa famille à Long-lsland, près de New- York. Voici son adresse : M. Henry Edger, Modem Times, Thompson's Station, Long-lsland, Etat de New- York.

L'oubli spontané des indications sur ma santé doit vous annoncer qu'elle n'a pas cessé d'être excellente.

Au sujet des informations que vous me demandez sur rétablissement provisoire d'une famille anglaise en France, je ne puis que vous déclarer mon impuissance et mon incompétence.

Dès que j'ai vu votre lettre, j'ai fait porter à la poste celle qui s'y trouvait incluse.

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