‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 56 sur 59 · VINGT ET UNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LETTRE

A M. Henry Hutton, a Dublin

Paris, le lundi jour complémentaire de Tan 67 (3i décembre i855).

Monsieur et cher disciple,

La phrase de regrets et d'excuses qui termine votre lettre de mercredi se rapporte probablement à celle que vous m'écrivîtes en Septembre, pendant votre course en Touraine. En m'abstenant d'y rien répondre, je vous en ai suffisamment puni. C'est pourquoi je dois cordialement accepter votre retour spontané, mais en regrettant que les habitudes protestantes vous empêchent de sentir le profit moral, et même la vraie dignité, que procure l'aveu direct et complet d'un tort quelconque. Je ne puis mieux répon(]^re à vos vœux qu'en m'occupant de votre principal perfectionnement. Quoique votre nature ne soit pas, au fond, assez vénérante, votre imperfection à cet égard résulte surtout des lacunes de votre éducation et des vices de votre profession. Sans que vous soyez vraiment discipliné, je persiste à vous regarder comme disciplinable. Vous pouvez, à cet égard, vous améliorer beaucoup, si vous portez la sollicitude continue que mérite la principale condition d'un digne avenir.

Je vais maintenant écarter la pl\ipart des petites questions ou demandes dont votre lettre est remplie. Leur éclaircissement écrit exigerait des développements disproportionnés à leur importance, tandis que quelques

5gi LETTRES d'auguste COMTE

minutes de conversation leur suffiraient pleinement Comme elles n'ont rien d'urgent, réservez-les pour votre prochaine visite. Il faut ici m'arrêter seulement à deux considérations plus graves et plus difficiles, d'ailleurs connexes, sur le subside positiviste et la formation du noyau sacerdotal. Vous sentirez leur liaison si vous remarquez que la principale destination de l'un est de fournir la garantie matérielle de l'autre.

Cette connexité devient indirectement sensible d'après la coïncidence habituelle entre les deux sortes de répugnances. Parmi les adhérents incomplets au positivisme, la plupart de ceux qui repoussent le sacerdoce concourent très faiblement au subside. On le voit surtout dans le milieu britannique, d'où, même en comptant les américains, il vient à peine vingt livres sterling pour préserver annuellement de la misère le fondateur du positivisme, mieux assisté par la souscription posthume du noble Wallace que d'après l'ensemble de ses adhérents sur les deux bords de l'Atlantique, quoique sa doctrine ait plus retenti là que partout ailleurs. Un contraste décisif résulte, à cet égard, du zèle efficace et continu que développent les sept souscripteurs hollandais, qui fournissent seuls la sixième partie du subside actuel, outre les suppléments exceptionnels, principalement émanés de là, quoique aucun d'eux ne soit riche. Le plus aisé d'entre eux, M. de Constant, ne possède, y compris sa pension de retraite, qu'un revenu total de six cents livres sterling, et pourtant il a, cette année, fourni mille francs en tout au subside, dont l'insuffisance m'aurait, sans sa noble générosité, suscité de graves embarras en ce moment. En approfondissant ce contraste, on le voit résulter surtout de la diversité des deux sortes de conversions respectivement propres aux deux milieux, jusqu'à présent. Dans votre pays, les adhésions au positivisme viennent des théoriciens, ou soi-disant tels; tandis que, en Hollande, tous mes disciples sont des praticiens, purs de toute prétention doctorale.

De là résultent Tinertie et Tinsubordination des uns, le zèle et la soumission .des autres, qui pourtant l'emportent en dignité comme en énergie. Ce contraste cessera quand le positivisme pénétrera parmi les praticiens britanniques. Mais je crains que ce ne soit que lorsque vos prolétaires auront définitivement refusé de soutenir l'hypocrisie anglicane. Jusque là vos praticiens sont trop empiriques et trop égoïstes pour se dégager de la croyance officielle qui représente l'Angleterre comme étrangère à la révolutton du dix-neuvième siècle parce qu'elle a fait la sienne en 1688. Vos lettrés seuls sentent confusément <|ue l'anglicanisme ne saurait constituer une solution intellectuelle, ni par suite sociale, et c'est pourquoi le positivisme les a d'abord attirés. Mais leur répugnance nationale à la division des deux pouvoirs, et la perspective d'un discrédit prochain si la nouvelle doctrine vient à prévaloir socialement, les rendent maintenant hostiles à son ascendant décisif, elles disposent dès lors à s'abstenir de toute coopération au subside, quoique la plupart d'entre eux puissent y contribuer largement.

Une telle disposition est surtout marquée chez mes anciens prôneurs britanniques, Mill et Lewes, principaux meneurs de la conspiration du silence contre ma Politique dans la presse périodique de l'Angleterre. Mais ce complot, quoique plus consistant que celui des lettrés français contre ma Philosophie, sera plus promptement surmonté. La traduction du Catéchisme positiviste par M. Fisher, pourra suffire pour rompre cette coupable tactique, qui serait surtout dissoute si M. Holyoake réalisait son projet de publier en anglais ma Philosophie de V Histoire, séparée des autres tomes de mon principal ouvrage.

Quiconque ne néglige pas le but pour les moyens doit reconnaître que l'avènement d'un nouveau pouvoir spirituel, c'est-à-dire d'un sacerdoce systématique, constitue la seule solution directement propre à la révolution occidentale. Dès mes opuscules primitifs, j'ai représenté cette réorganisation de l'autorité théorique comme le but géné-

rai de ma vie; et la formation d'une doctrine universelle, d'abord philosophique, puis religieuse, n'a jamais été qu'un moyen nécessaire. Ayant maintenant rempli celte condition fondamentale, je dois, assisté de tous les vrais positivistes, directement constituer un sacerdoce qui ne saurait se réduire toujours à moi seul, quelque antipathie que son avènement puisse inspirer aux lettrés incapables de s'y rattacher. Si la philosophie est stérile quand elle ne devient pas religieuse, la religion reste insufSsante sans un digne clergé. Le subside positiviste doit aujourd'hui prendre ouvertement cette large et permanente destination, au lieu de se borner à mon entretien personnel. J'espère que mon public aura d'ailleurs assez de conûance en moi pour être d'avance convaincu que je ne gaspillerai pas davantage son argent envers les autres qu'à mon égard, comme pourront toujours le constater mes comptes annuels, comparés aux résultats obtenus.

Tel est le point de vue où doivent maintenant s'installer tous les positivistes, sérieusement occupés de leur destination sociale, en surmontant les dissidences secondaires par la considération habituelle du but principal. Je ne puis reconnaître pour mes vrais disciples que ceux qui, renonçant à fonder eux-mêmeune synthèse, regardent celle que j'ai construite comme essentiellement suffisante et radicalement préférable à toute autre. Leur devoir est alors de la propager et de l'appliquer, sans prétendre la critiquer ou même la perfectionner.

N'ayant pas encore reçu l'opuscule de M. Edger sur le travail, je me félicite pourtant qu'il l'ait déjà publié d'après le bon effet que vous a produit sa lecture. L'auteur a bien fait d'en gratifier d'abord M. Fisher, pour commencer les relations mutuelles que je leur ai simultanément conseillées. D'après la nature également sympatliique et synthétique de ces deux précieux disciples, j'espère que leur contact sera salutaire au positivisme.

Malgré votre confirmation du périlleux état de Miss Martineau, je suis heureux d'apprendre qu'elle conserve

LETTRES d'auguste COMTE SgS

assez de force pour écrire sur le conflit industriel de Manchester. A cette occasion, je dois vous informer que sa noble résolution de me réserver le tiers du profit matériel de son éminente traduction n'a jusqu'ici reçu d'autre exécution que l'envoi de seize livres sterling en Septembre 1854. J'ai pourtant peine à croire que la vente n'ait pas produit la base d'un nouvel envoi, qui m'aurait servi, comme le premier, à rendre plus rapide le payement de mes frais typographiques. Si j'avais prévu cette interruption, je me serais dispensé d'annoncer à mon imprimeur cette assistance continue. Quoique ma digne auxiliaire soit, à cet égard, au dessus de tout soupçon, et même ignore cela probablement, je suis loin d'avoir la même confiance dans la bonne foi de son éditeur, seul chargé naturellement de tels envois. Il pourrait bien avoir, en vrai libraire, fait volontairement subir des ajournements indéterminés aux transmissions dont il est l'agent. En cas que vous soyez à portée de me renseigner sur ce cas, je vous en serai spécialement obligé.

Suivant votre annonce, je présume que M. Congreve va bientôt m'envoyer sa traduction (i) de la Politique d'Aristole, que je lui promis de substituer à la traduction française qui se trouve dans la bibliothèque. J'espère (|u'il me fera simultanément parvenir la liste que je lui demandai des hommes d'état britanniques auxquels je puis utilement envover mon Appel aux conservateurs , déjà transmis à notre dictateur par M. Vieillard, sans que j'en connaisse encore le résultat.

Auguste GoMTK.

10, rue Monsteui'-le-Priiice.

P. 'S, — Vu les judicieuses explications de M. Fishcr sur les usages britanniques, j'affranchis, depuis quelques

(i) Le Df Congreve n'a pas traduit mais publié le texte de la « Politique d'Aristote », annoté en Anglais ; Londres, 187^. Deuxième édition.

mois, toutes mes lettres pour l'Angleterre, quoique je continue, autant que possible, à m'en dispenser envers tout le reste de rOceident.

Relativement à ma septième circulaire, que j'écrirai la semaine prochaine, je dois vous avertir que, pour diminuer les frais de transport, quoiqu'en le retardant un peu, j'enverrai, non par la poste, mais à l'aide de mon libraire, tous les exemplaires britanniques à M. Fisher, qui. de Manchester, les fera parvenir aux divers souscripteurs.

VINGT-TROISIÈME LETTRE

A M. H. HuTTON, A Dublin.

Paris, le jeudi 3 Aristote 68.

Mon cher disciple,

Ayant commencé, le i*^ février, le grand ouvrage dont ma récente circulaire promet le premier volume pour octobre, je ne puis, jusqu'à la fin d'août, consacrer que le jeudi tant à mes réponses qu'aux entrevues du jour. Jeudi prochain 6 mars sera pris par le mariage dont le préam» bule fut inauguré le 12 octobre. Le jeudi suivant j'aurai probablement une cérémonie secondaire. C'est pourquoi je dois aujourd'hui répondre à la lettre que je reçus hier de vous, afin d'éviter un ajournement inusité, qui pourrait vous inquiéter. Mais je vous répondrai très brièvement, étant fort pressé par quatre lettres, outre les visites.

Vos deux nouvelles objections n'étant qu'un vague et timide écho des précédentes, je vous renvoie à ma dernière lettre, en vous souhaitant la foi qui ne peut se donner, et sans laquelle l'amour avorte et l'espérance meurt.

Quant à votre projet de publication, il me parait utile et même opportun. Je crois M. Ingram et vous très capables de le bien exécuter. Mais je dois, à cet égard, vous laisser une spontanéité parfaite, et par suite une entière responsabilité. C'est pourquoi je ne puis aucunement vous guider, ni même vous contrôler là-dessus. Vous êtes d'ail-

6o4 LETTRES d'aUGUSTE COMTE

leurs plus compétent que moi pour sentir quels sont les extraits les mieux adaptés au public britannique. Déjà j'ai refusé de prendre ainsi connaissance du manuscrit que M. Edger voulait d'abord me soumettre envers son récent opuscule (i). Il doit maintenant se féliciter de ma réserxe, qui Ta laissé plus libre de donner à cet excellent essai le ton d'indépendante dignité qu'on y remarque, comme je le sais depuis l'envoi qu'il m'en lit le q8 Moïse, peu de temps après que MM. Fislier et Lonchampt eurent reçu leurs exemplaires.

En approuvant votre intention, je ne puis aucunement autoriser une publication anonyme, où se trouve directement violée la loi de responsabilité personnelle que le positivisme érige en unique police de la presse normale, et même actuelle. On pourrait faire une telle traduction à mon insu, sans y mettre aucun nom. Mais puisque mon aveu est spécialement demandé, je crois directement le refuser, comme contraire à des principes dont la violation serait plus nuisible qu'un tel travail ne peut être utile. Je regrette que votre milieu soit assez arriéré pour qu'on n'y puisse pas accomplir sans se compromettre un acte de digne adhésion à la philosophie du dix-neuvième siècle. Néanmoins si vous en êtes là, ce que je m'abstiens spécialement de juger, il m'est impossible d'approuver une telle concession, et le silence me semble préférable à la faiblesse.

Ma décision est d'autant plus irrévocable que déjà deux précédents positivistes l'ont confirmée. Vous savez, d'une part, que M. Fisher traduit mon Catéchisme, et qu'il signe sa traduction. D'une autre part, on imprime maintenant à Paris, sous le titre Réflexions synthétiques, une sorte de recueil positiviste analogue, quoique plus court et plus original, à celui que vous projetez. Son auteur M. le baron W. de Constant, l'un de mes éminent disci-

(i) Modem Times : La question du Travail et de la Fumille, par Henry Edger. H. D. H.

principal résultat de Féducation encyclopédique, disposant à se servir des doctrines pour la conduite et l'appréciation, au lieu de les contester. Il faut que la foi soit toujours démontrable et c'est en cela que consiste la régénération mentale. Mais elle ne peut ni ne doit être constamment démontréey puisque les conditions qu'exige la démonstration sont rarement remplies par chacun de ceux qui doivent appliquer les règles. Quant à comprendre, et même utiliser, ce qui ne nous est aucunement démontré, l'exemple de la doctrine du mouvement de la terre suffît, depuis deux siècles, pour vérifier que la soumission volontaire détermine des convictions plus complètes et plus actives que le raisonnement le mieux dirigé.

L'altération de la foi, d'où résulte la perturbation de l'amour et de l'espérance, constitue le mal moderne des occidentaux, d'après la nature instable des croyances sur lesquelles ont d'abord reposé les opinions humaines. Chacun se trouve ainsi dans un état voisin de la folie, par une surexcitation habituelle de l'orgueil et de la vanité ; toute secousse, physique ou morale, peut alors déterminer une véritable aliénation. Quoique presque tous les hommes aient surtout besoin d'être conduits, personne ne veut accepter cette condition, et chacun prétend conduire. Vu la décadence de l'ancienne synthèse et lé besoin de la remplacer, chacun s'érige'en rénovateur de l'entendement humain, à la manière de Bacon ou Descartes. Il faut pourtant que tous ces régénérateurs donnent leur démission, puisque la reconstruction spirituelle est maintenant accomplie. En persistant à chercher la synthèse quand elle est trouvée, on se rend aussi malheureux que perturbateur, la soumission à la nouvelle foi pouvant seule préserver de l'ennui, du doute, et de l'irrésolution qui résultent aujourd'hui du défaut de guide spirituel. Néanmoins, la très majeure partie de nos occidentaux est destinée à flotter jusqu'à la mort entre la rétrogradation et l'anarchie, d'oii pourront seules se dégager les âmes assez éminentes pour

accepter dignement la foi positive et seconder activement son installation.

D'après sa réalité constante et son utilité caractéristique, la nouvelle synthèse doit naturellement inspirer une soumission plus complète et plus durable que l'ancienne. Celle-ci, par le vague de ses préceptes, Tincertitude de ses motifs, et Tinanité de ses tendances, devait être souvent repoussée comme inapplicable à la vie réelle, même chez les plus croyants. Mais des règles toujours jugeables et directement conformes à leur destination détermineront une pleine confiance parmi des âmes préoccupées d'agir au lieu de disserter. J'ai même indiqué, dans mon dernier opuscule, que la soumission, surtout intellectuelle, constitue toujours un bien, dût-elle être forcée, comme envers les fatalités extérieures, en comprimant la personnalité. Quand elle devient volontaire, elle fournit la principale source du perfectionnement, en développant l'altruisme.

Après vous avoir cordialement fourni les éclaircissements que vous m'avez cony en ablement demandés, je vous dois des remercîments pour votre utile sollicitude envers la suspension des rentrées qui m'étaient promises d'après la noble résolution de mon éminente traductrice. Il ne me reste que le regret d'avoir trop disposé mon imprimeur à compter sur la périodicité d'une source de remboursement qui n'a pu jusqu'ici fructifier qu'au début. Je suis d'ailleurs heureux d'être spécialement rassuré quant à la pleine intégrité de l'éditeur de Londres. Mais, en dissipant tout soupçon envers lui, l'exiguité des ventes accomplies depuis un an devient un fâcheux symptôme contre le public anglais. Le nôtre, qu'on accuse de frivolité, ne s'est pas laissé préoccuper de l'épisode militaire au point de négliger ses sollicitudes sociales, et la vente de ma Politique n'a pas cessé de croître en France dans le même temps où celle de ma Philosophie diminuait si notablement en Angleterre.

Il ne faut pas que ma soumission pratique aux usages

LETTRES d'auguste COMTE 6oi

britanniques sur l'afFranchissement des lettres vous fasse croire que j'approuve des mœurs qui, comme la plupart des vôtres, sont instituées pour les riches sans se soucier des pauvres, qu'une telle coutume.doit souvent empêcher d'écrire. Quoique le port soit encore plus cher en France quand on n'a pas affranchi, je continue de m'abstenir de timbrer, et c'est à la demande spéciale de la plupart de me» nombreux correspondants. Si j'ai fini, pour mes lettres britanniques, par adopter votre usage, ce n'est pas d'après les motifs d'économie, ou même de prétenduepolitesse, que vous indiquez. Je ne me suis décidé que sur l'explication de M. Fisherqui m'a fait savoir que le défaut de timbre exposait les lettres à ne point atteindre leur destination, par suite du dédain qu'inspire aux domestiques une lettre non-affranchie, qu'ils regardent sans doute comme venant d'un pauvre. Loin que les français me paraissent devoir tendre vers les usages anglais, je crois que, sous cet aspect, de même qu'en des cas plus importants, la fraternisation croissante des deux peuples développera des réactions inverses, à mesure qu'ils se régénéreront simultanément.

Suivant l'annonce de ma dernière lettre, j'ai fait hier partir, sous l'adresse de M. Fisher, tous les exemplaires britanniques de ma septième circulaire. Mais, ayant appris qu'une convention postale venait enfin de réaliser les vœux que je forme depuis quinze ans, je me suis servi de la poste, au lieu de mon libraire, pour cet envoi, qui vous parviendra donc presque au même instant que la présente réponse. L'heureuse diminution de frais que produit cette, convention au delà de mes espérances me déterminera désormais à faire directement chaque expédition, sans recourir à l'entremise de mon éminent disciple de Manchester, M. John Fisher, quoique je le regarde de plus en plus comme devant bientôt devenir le chef spécial des positivistes britanniques.

Je vais commencer, vendredi i®^ Février, le volume (i) annoncé pour Octobre dans ma nouvelle circulaire. Il

(I) " Synthèse Subjective ", tom. 1.

exigera, de ma part, une session de sept mois eonsécutifs à cinq jours de travail par semaine, du vendredi matin au mardi soir. Alors je ne sortirai que le mercredi pour la sainte course hebdomadaire (i) que je pratique depuis dix ans, et le jeudi restera seul disponible envers mes entrevues et mes réponses, sauf Fimmuable liberté de mes soirées, où, quoique me couchant de bonne heure, je puis recevoir des visiteurs, et même, en cas d'urgence, écrire de courtes lettres.

Tout à vous.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

(i) Visite hebdomadaire de Comte à la tombe de Mme de Vaux, an cimetière du Père- La chaise, et à TÉgUse Saint-Paul, rue Saint-Antoine» Paris. Voir le ** Testament d'Auguste Comte " (Page ro).

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin

Paris, le mardi i*' Homère 68.

Mon cher disciple,

Je dois vous féliciter d'avoir à Toccasion d'un écart passager dignement senti que notre propre perfectionnement moral constitue normalement la principale affaire de chacun de nous. Ceci convient surtout aux positivistes qui, venant aujourd'hui régler la vie humaine, doivent d'abord régler la leur. Il est vrai que chacun saisit premièrement les règles envers les autres, ce qui lui constitue un point plus général et moins troublé par les impulsions personnelles. Mais il faut toujours finir par appliquer à soimême la conduite qu'on a reconnue convenable chez autrui. Là commencent l'application la plus décisive du plan d'amélioration puisqu'on peut davantage se modifier, et la plus puissante influence pour convaincre les autres de la supériorité du régime qu'on veut faire partout prévaloir.

Cela me conduit à la principale question de votre lettre, où je vois à la fois combien vous êtes encore loin d'une vraie régénération et pourtant avec quelle sincérité vous y tendez. La triple sentence que vous citez de Saint Augustin (i) constitue, comme la plupart des maximes

(i) « In necessariis nnitas ; in dubiis libertas ; in omnibus charitas ».

catholiqttes, un programme qu'on est souvent tenté de prendre pour une solution. Il n'appartient qu'au positivisme de réaliser le vœu, vainement formé jusqpi'icâ, d'obtenir l'unité nécessaire, la liberté permise, et la charité continue, que ne pouvait comporter une synthèse absolue et fictive.

Quant à votre demande directe sur la foi, vous n'êtes pas encore au point de vue convenable, puisque vous semblez envisager comme une charge, qu'il faut restreindre autant que possible, ce qui réellement constitue un bien, qu'il importe de développer. En relisant mon chapitre sur la théorie positive de la religion, il vous montrera que la foi forme, entre l'amour et l'espérance, l'une des trois conditions essentielles du bonheur humain. Dans mon opuscule relatif au pouvoir spirituel, j'ai spécialement établi, depuis trente ans, que Tétat normal de notre intelligence consiste à décider et non à discuter, ou, sous un autre aspect, à développer les conséquences au lieu d'examiner les principes. Malheureusement la foi perdue n'est pas facile à reconstruire: sa dissolution chronique constitue la maladie occidentale, commencée par le protestantisme, développée par le déisme, et complétée par le scepticisme. Le mal est d'autant plus grave que, lorsqu'il a surgi, sa guérison ne devient possible qu'après qu'il a suivi tout son cours, en parcourant ces trois degrés successifs d'anarchie qui séparent l'harmonie provisoire du catholicisme de l'ordre final du positivisme.

Vous auriez une fausse idée de l'état normal de l'humanité si vous pensiez que la foi doit, en devenant positive, se restreindre, tandis que l'avenir la développera, comme l'amour et l'espérance, d'après une telle transformation. Tous les préceptes du catholicisme sur la soumission de la raison à la foi sont des programmes à réaliser, qui ne furent finalement oppressifs qu'en se rapportant à des croyances chimériques. Le positivisme consacre et développe cette soumission, qu'il réduit à subordonner l'homme à l'humanité, le présent au passé. Ce sera le

LETTRES d'auguste COMTE 6o5

pies hollandais, et d'où provient le généreux patronage mentionné dès le début de ma septième circulaire, voulait d'abord garder l'anonyme. Néanmoins, comme il tenait à placer cet opuscule sous mon approbation spéciale il a dignement accepté la loi de la signature, sans laquelle il n'eût point obtenu ma sanction ; ce qui doit achever de vous convaincre que je ne saurais autrement agir envers vous.

Tout à vous.

10, rue Monsicup-le-Prince .

VINGT-QUATRIÈME LETTRE

A M. HuTTON. A Dublin.

Paris, le jeudi 24 Archimcde 68.

Mon cher disciple,

Un mot (parcel) dont je n'ai pas compris Tofflce dans votre lettre de dimanche, que je viens de recevoir, m'empêche de bien apprécier votre intention sur l'usage immédiat de celle qui s'y trouve incluse pour M. de Constant, qui, depuis vendredi dernier, a quitté t*aris, où son séjour ne s'était prolongé qu'afin d'accomplir sa publication. Cette incertitude, et le désir d'éviter des frais superflus, me font provisoirement garder celte petite lettre jusqu'à ce que vous m'ayez déclaré si je dois l'envoyer à La Haye ou vous la renvoyer.

Je regarde l'opuscule de M. de Constant comme éminemment propre à seconder la propagande religieuse par le spectacle, aussi contagieux que salutaire, des convictions profondes et complètes d'un esprit très synthétique animé d'un cœur fort sympathique. Il me fournit un digne rtype des précieux secours que le positivisme peut désormais recevoir des vrais praticiens, plus capables que les ^.héoricienô d'agir sur les autres, sans aucune démonstration, d'après la seule expansion de leur foi plus pleine et plus ferme. Un pareil livre, écrit par une femme profon- •dément convertie en Espagne ou bien en Italie, suflirair

6o8 LETTRES d'aUGUSTE COMTE

pour y transplanter notre ascendant, qui doit surtout aspirer à reconstruire la foi, seule issue d'une révolution commencée en la dissolvant.

Envers les populations protestantes et spécialement chez vous, de tels exemples ne suffisent pas, quoique ils y puissent être fort efficaces. Il y faut des livres particulièrement adaptés à l'ensemble d'un passé qu'on y croit avoir déjà conduit la révolution occidentale vers son terme normal. Telle serait une Histoire de la réçolution an^ glaise au point de çue positiviste, que j'ai déjà proposée à M. Congreve, mais que sa fausse position l'empêchera probablement d'entreprendre, quoique son talent y convient beuooup. On y représenterait Cromwell et les siens sous leur vrai jour, comme les précurseurs de la révolution française, et celle-ci comme le prolongement de leurs aspirations à la régénération universelle. Un seul volume, de même étendue que chacun de ceux de la Politique positive, suffirait pour cette composition, également utile aux âmes avancées de France et d'Angleterre.

Votre liberté légale suscitant des entraves supérieures à celles de notre esclavage officiel,\e comprends que le Professeur Ingram s'impose une réserve qui serait ici de la faiblesse, au sujet de la signature d'une publication positiviste. Je vous félicite d'avoir dignement pris la résolution de* pratiquer, à cet égard, une règle inaltérable, pleinement compatible avec votre situation personnelle. Votre nom suffira dans cette utile publication, et même il y sera préférable ; car je n'aime pas les /livres attribués à deux auteurs, entre lesquels flotte la responsabilité.

Quant à votre question féminine, je crois qu'il vaut mieux laisser le mal se développer de manière à faire davantage souhaiter la solution réelle que d'y porter un palliatif apparent qui détournerait du vrai remède. Le temps est venu de mettre directement à l'ordre du jour occidental la réorganisation spirituelle, dont les conditions philosophiques et religieuses sont maintenant remplies, ce qui réduit la question à faire dignement préva-

loir la doctrine universelle. II faut donc utiliser toutes les occasions d'en manifester l'urgence, au lieu d'entretenir les illusions empiriques et métaphysiques par la vaine recherche de procédés légaux envers des maladies seulement susceptibles d'un traitement moral.

Auguste Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — J'oubliais de vous informer que j'ai récemment donné votre adressée M. Alexander EUis, digne positiviste d'Edinburgh (a, Church Hill, Momingside), en l'invitant de se mettre en contact avec vous. Dans une courte lettre que je viens d'en recevoir en même temps que la vôtre, il m'annonce que, à son retour d'un prochain voyage, il ouvrira cette relation, qui sera, j'espère, agréable et salutaire des deux parts.

VINGT-CINQUIÈME LETTRE

A M. HuTTON, A Dublin.

Paris, le Jeudi 3 César 68.

Mon cher disciple,

Voici le reçu correspondant aux billets inclus dans votre lettre de dimanche, qui m'est parvenue hier. Une heure après, j*ai mis à la poste, avec les précautions indiquées, votre petite lettre pour la Hollande. J'avais, jeudi dernier, reçu les deux exemplaires de votre opuscule (i) ultérieurement réservés au môme envoi quand Foccasion surgira.

Quant à M. Ellis, j'ignore sa position et sa profession, quoique je présume qu'il est entièrement libre. Je sais seulement qu'il a quarante-deux ans, et qu'il est fort occupé de spéculations mathématiques.

Tout à vous.

Auguste Comte.

ii>, pue .Monsieur-!c-l*rince.

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