rue Monsieup-le-Prince
VINGT-NEUVIÈME LETTRE
A M. H. HuTTON, A Dublin.
Paris, le jeudi 17 Descartes 68.
Mon cher disciple,
Dans votre lettre de dimanche, que j'ai seulement reçue hier, la transparence de votre papier a spécialement augmenté les difficultés que la grosseur de votre écriture et récaftement de vos lignes me font ordinairement trouver à vous lire; en sorte que, cette fois, je ne suis pas certaûpL d'avoir tout compris. Je ne puis rien répondre de précis à la question vague qui termine cette lettre, et pour laquelle je vous renvoie à la Politique Positive, où j'ai suffisamment éliminé les conceptions intermédiaires entre la théorie et la pratique, ainsi qu'assez expliqué l'existence transitoire des légistes pendant l'interrègne spirituel qui caractérise la révolution occidentale. Sous chacun de ces deux aspects, dont vous avez judicieusement senti la liaison, il n'est pas en mon pouvoir de suppléer à l'efficacité du temps dans un éclaircissement qui doit désormais résulter de vos propres méditations, puisque je vous en ai déjà fourni toutes les bases normales.
Une bonne lettre de M, Congreye m'a rçcemmei^l; appris votre heureuse entrevue avec lui. Mais je vous remercie de m avoir spécialement renseigné sur sa femme, que je
suis fort aise de savoir spontanément disposée à ne pas le détourner du positivisme.
Voilà maintenant un mois que je suis entièrement quitte de mon nouveau volume, sans excepter la dédicace et la préface. Mais, l'impression n'ayant pas conservé la vitesse convenable, il ne paraîtra que vers le milieu de novembre.
Ma disponibilité m'a déjà permis d'accomplir les trois lectures, portugaise, anglaise et française, que j'avais exceptionnellement promises cette année. Celle qui vous concerne m'a beaucoup satisfait (i). Vous avez dignement utilisé mes conseils de l'an dernier sur la nécessité d'éviter tout étalage théorique et de ne faire jamais sentir les principes que d'après leurs applications, suivant la nature des opuscules spéciaux.
Samedi dernier, un écrivain anglais, M. Herbert Spencer, est venu m'apporter, avec une lettre de son ami, M. Cbapman, vingt-trois livres sterling envoyées par celui-ci comme second produit de ma part dans les profits de la vente de la traduction de Mme Martineau. Cette somme est heureusement arrivée pour m'aider à combler, envers M. Thunot, mon reliquat de compte typographique avant la publication de mon nouveau volume, de manière à ne laisser, dans cette nouvelle opération, aucun arriéré. D'après la note de M. Chapman, je vois que, sur ces vingt-trois livres, dix-sept étaient déjà reçues à la fin de 1854, ®^ sorte qu'il aurait réellement pu me les envoyer plus tôt, quoique je n'aie aucun doute sur sa loyauté.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10, rue Monsieur-le-Prince.
P, S. — Je n'ai nullement reçu le projet d'adresse que vous m'annoncez comme récemment envoyé de Londres.
(1) " Commercial Courts ", par H. D. Hutton.
TRENTIÈME LETTRE
A M. H. D. HuTTON, A Dublin.
Paris, le vendredi 25 Descaries 68.
Votre lettre d'avant-hier m'a trouvé ce matin lisant, dans le Morning Chronicle du 6 octobre, que j'ai récemment reçu, votre intéressant supplément à Tu tile .opuscule (i) (jue vous avez écrit ici. Cette nouvelle occasion a spécialement fixé mon attention sur la précieuse réaction politique actuellement propre à la prochaine introduction des tribunaux de commerce en Angleterre, Dans le milieu le plus dominé par Fesprit de détail, cette innovation est éminemment propre à développer, chez les chefs industriels, le sentiment de leur dignité sociale et la tendance a régénérer le pouvoir temporel.
Je n'hésite point à donner mon entière approbation au judicieux projet que vous me soumettez sur une histoire positiviste de la législation anglaise. Exécuté convenablement, ce travail, outre son utilité propre et directe, doit heureusement réagir sur votre unité personnelle, en combinant les notions résultées de votre profession avec Tensemble de vos convictions.
Quand mon nouveau volume paraîtra, c'est à dire dans
(i) •* Commercial courts " par II. 1). Hultoii. II. D. H.
6^6 LETTRES d'auguste COItTB
une quinzaine de jours je présume, je me chargerai volontiers de vous adresser, par la poste, les deux exemplaires que vous me demandez pour vous et votre ami. Le vôtre vous coûtera seulement six/rancs, vu la remise d'un tiers que j'ai toujours faite à chaque membre de la Société Positiviste envers son exemplaire personnel de chacun de mes "ouvrages. Je ne sais quel sera le prix du transport; mais il est maintenant devenu très modique.
Ma journée d'hier fut heureusement employée à lire le nouvel opuscule (i) (d'environ cent pages), reçu la veille, de M. Edger. Il y fait précéder le Calendrier positiviste d'une exposition, rapide mais satisfaisante, du positivisme religieux, dont les principales bases y sont assez caractérisées. Ce nouvel essai fait encore plus d'honneur que le premier (2), à l'esprit synthétique de cet éminent disciple ainsi qu'à ses dispositions sympathiques.
Peu de jours avant, j'ai reçu, de Hollande, un exemplaire
de la seconde édition du précieux opuscule (3) de M. de
Constant.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10^ rue Monsieur-le-Prince.
P. S. >— La commission qui termine votre lettre concerne, sans doute, ce qu'on appelle ici le Liseré de poste. Je prierai mercredi l'un de nos confrères de vous l'envoyer.
(1) ** The Positivist Calendar^ with a brief exposition of religions Positivism ", par Henry Edger. H. D. H.
(2) Moderne Times. The Labour Question and the Family, par Henry Edger. H. D. H.
(3) •* Réflexions Synthétiques ". H. D. H.