QUARANTE-DEUXIÈME LETTRE
PariS; le dimanche 22 Descartes 66.
Mon cher disciple,
Voici les deux reçus correspôndaht au double envoi contenu dans votre lettre de mardi, qui m*est seulement parvenu hier. D'après ses indications j'espère que cette réponse vous trouvera toujours à Pertuis d'où d'ailleurs on vous la renverrait aussitôt à Marseille. La lecture de votre bonne lettre s'est trouvée interrompue par une triste visite de M. Lafïitte, subitement obligé de partir pour assister peut-être aux derniers moments de son excellente mère, que je me félicite d'avoir reçue au printemps dernier.
J'ai lieu de présumer, mais sans en être encore certain, que le subside sacerdotal atteindra cette année le taux normal, grâce au zèle généreux de quelques positivistes, et surtout au noble supplément émané de deux éminents disciples hollandais. Ma prochaine circulaire va pourtant annoncer vraisemblablement une diminution sensible dans le nombre total des coopérateurs. Toutefois le mauvais effet d'une telle déclaration se trouvera notablement atténué par la remarque que le décroissement se borne aux souscripteurs anonymes.
Puisque vous sentez dignement l'importance et la difficulté de la résolution décisive dont vous allez commencer l'exécution, il m'appartient d'en relever le mérite, qu'augmente les divers obstacles. Votre cas devient encore plus
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recommandable que celui de M. Foley , soit en tant que plus tardif, soit surtout en vertu de la pleine liberté résultée de votre situation matérielle. Je serai toujours heureux de vous y seconder par les conseils et les explications quelconques dont vous éprouverez le besoin.
L'appréciation élevée et profonde que vous faites déjà de mes récentes indications sur la doctrine fondamentale de rharmonie vitale, me confirme combien vous sentez les conditions théoriques de cette noble profession. Il est certain que la théorie générale des sympathies, ne peut émaner que d'un médecin positiviste, seul capable de concevoir dignement l'influence du cerveau sur le corps, sans laquelle les docteurs actuels resteront toujours de mauvais vétérinaires.
La démarche tristement décisive par laquelle Barbes vient de reconnaître une noble libération se trouve sainement appréciée dans votre lettre. 11 s*est ainsi rangé définitivement parmi les révolutionnaires incurables, dont j'avais cru pouvoir le distinguer, d'après des aspirations positivistes, qui maintenant paraissent n'avoir été qu'un résultat passager de la méditation solitaire due à son emprisonnement. Je conçois par là comment il s'est abstenu d'une visite que chacun m'avait d'abord annoncée, et je le regarde comme irrévocablement perdu pour le positivisme, en même temps qu'il a détruit toutes ses chances politiques. Nous n'avons, dans ce camp, d'autre chef à recueillir, peut-être, que Blanqui, dont la consistance mentale m'a toujours paru supérieure. Mais le désappointement inattendu que nous offre son concurrent doit me rendre très circonspect envers ces dernières espérances.
Sans attendre cet avortement, vous savez que j'avais déjà résolu de diriger vers les conservateurs les principaux efforts de notre propagande habituelle. L'épreuve qui vient de s'accomplir vérifie combien les plus imparfaits d'entre eux surpassent leurs adversaires, d'après l'opportunité fondamentale qui résulte de la situation occidentale. Pour
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mieux caractériser notre tendance vers ce camp, je projette d'écrire en mars un opuscule d'une centaine de pages in-8o, sous le titre à' Appel aux vrais conserçateurs ; et vous êtes le premier à qui j'en fait la confidence. Ne devant publier aucun volume en i855, je ferai paraître ce manifeste au début du printemps, en ouvrant mon cours annoncé (si je puis obtenir une salle). Un tel écrit doit surtout consister à développer la transformation du système d'hypocrisie en système de ménagement, afin de placer les positivistes à la tête du parti de l'ordre. Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince).