QUARANTE-TROISIÈME LETTRE
Paris, le samedi i4 Frédéric 66.
Mon cher disciple,
• Quoique votre lettre de dimanche me soit arrivée mercredi, je n'ai pu, contre ma coutume, y répondre qu'aujourd'hui, parce qu'elle m'a trouvé dans un état passager d'indisposition, récemment provenu de la réaction physique d'une secousse morale. Mes tristes prévisions se sont réalisées le jeudi 9 novembre. La digne mère de mon éminent disciple Laffitte, a terminé sa vie, avec sa cinquantième année, deux jours après que son fils l'avait quittée, plein d'une confiance généralement partagée autour d'elle, pour venir ici reprendre ses fonctions interrompues pendant dix jours. C'est à moi que la famille s'est adressée afin d'annoncer la fatale catastrophe à notre malheureux ami, dont la douleur a fait explosion sous mes yeux, en sorte que ma participation a dîî le soulager. Très touché de l'honorable mission qui m'était ainsi confiée par des 'personnes auxquelles je suis directement inconnu, j'ai été pourtant profondément afQigé d'une telle perte, quoique je ne l'eusse que trop prévue d'après la mémorable visite que me fit l'admirable ipère, vers la fin d'avril dernier.
Je me félicite de trouver dans votre lettre, un témoignage spécial de l'estime et de la sympathie que vous ins-
a^O LETTRES d'aUGUSTB COMTE
pire M. Foley. Une telle liaison doit vous devenir aussi salutaire qu'agréable. Oetéminent diseiple figurera dignement parmi les principaux positivistes, quand il aura suffisamment développé le rare mélange qui le caractérise entre les qualités essentielles du sentiment, de Tintellîgence et de l'activité.
Vous faites très sagement d'aborder, à Marseille, Fétude clinique, dès le début de votre cours médical, sans attacher une importance exagérée à la subordination de la pathologie envers la biologie. L'existence et même la siructure, ont été si mal étudiées et restent si peu connues que vous ne gagneriez rien à retarder l'examen direct des malades, jusqu'à ce que vous possédiez, sur l'état normal, des notions statiques et dynamiques plus développées que celles qui vous sont maintenant familières. Si nul art, même mathématique, ne comporte réellement une pleine rationalité, celui que vous allez apprendre repousse surtout cette illusion théorique. En comparant la médecine d'Hippocrate avec la nôtre, vous ne trouverez pas le progrès moderne en harmonie avec les acquisitions scientitiques, m^ne après avoir écarté celles qui sont équivoques ou vicieuses. Rien ne pourra jamais dispenser de guider la thérapeutique d'après un suffisant ensemble d'explorations pathologiques coordonnées par une rationnante spontanée. D'ailleurs, les études cliniques sont éminemment propres à signaler les lacunes et les imperfections de la biologie, dont les conceptions qui ne comportent aucune application médicale sont, par cela seul» oiseuses ou vicieuses. Une appréciation pleinement positive dispose à sympathiser avec les praticiens qui dédaignent une culture biologique trop souvent incompatible avec la vue synthétique de l'organisme.
D'après une telle considération vous pouvez dignement accomplir, à Marseille, votre principal cours d'études médicales, en utilisant les avantages d'un milieu plus abondant en malades qu'en médecins; sans regretter les ressources plus apparentes que réelles, qui sont propres
à Paris. Le même motif doit ensuite vous déterminer à passer une année dans l'école de Montpellier, dont Tesprit plus ontologique se trouve compensé par un caractère plus synthétique, et qui vous fera mieux sentir la médecine hippocratique. Mais il faudra venir passer votre dernière année à Paris, surtout afin que votre doctorat émane du foyer le plus accrédité.
Quant à votre grande question sur le classement des maladies végétatives, vous avez judicieusement pressenti sa précocité. Toutefois, je puis, à votre intention, ébaucher sommairement une doctrine qui ne m'absor^wa directement que dans trois ans.' »
Par une contradiction daci^ive, le langage JfuUcjpie partout Tirration alité générale des conceptions pathologiques. Quoique la maladie soit universellement définie par contraste à la santé, le premier mot devient ordinairement pluriel, tandis que le second reste toujours singulier. Cela signifie que les prétendues maladies classiquement distinguées se réduisent essentiellement à de simples symptômes. Il ne peut au fond exister qu'une seule maladie, consistant à ne pas se bien porter. Or, puisque la santé réside dans l'unité, la maladie résulte toujours d'une altération de Tunité, par excès ou défaut d'une des fonctions en harmonie. Le désordre peut provenir du dehors ou du dedans, quand les limites normales de variation se trouvent dépassées, en un sens quelconque, par l'action prolongée, soit du milieu, soit de l'organisme. A mesure que l'espèce devient plus éminente et plus civilisée, c'est surtout le second cas qui prévaut.
Chez les Occidentaux actuels, même masculins, la maladie doit donc être habituellement attribuée au centre cérébral, qui domine mieux l'ensemble de l'organisme et d'ailleurs fonctionne davantage. Les altérations émanées du milieu n'acquièrent ordinairement de gravité que d'après leur réaction indirecte sur le cerveau, par les nerfs et les vaisseaux. Mais on est habituellement trompé sur le vrai siège de la maladie, parce que les symptômes affectent
les fonctions cérébrales, sauf les cas de grand bcaHHtent piesque toujours dans Ie& altérations que le cerveau fffiwiMf A&kjmtJBWft sur les autres organes. Vous pouvez ainsi sentir à qnripcnâ la piliiologie reste éloignée d'une vraie rationalité, puiisqnrcttt s<^ Irouve ainsi forcée d'ériger ces divers symptômes, en ^lîfwi^ de maladies distinctes, tant qu'elle ne peut diriger l'élabon^ tion, au moins subjective vers le siège réel.
On ne peut espérer un tel progrès avant d'avoir assez avancé l'analyse du système nerveux, qui n'est jusqu'ici que grossièrement ébauchée, d'après la distinction d'aiU leurs confise le plus souvent, entre les trois sortes de nerfs, sensitifs, moteurs ôt nutritifs. Les premiers ont surtout besoin d'une séparation rationnelle envers les nerfs respectifs de la musculation, de la calorition et de Télectrition, vaguement fondus jusquMci dans ceux du tact. Vos observations cliniques . pourront à cet égard fournir d'utiles renseignements sur ùné distinction aussi délicate qu'importante, sans .laquelle les conceptions pathologiques ne comportent jamais asse^ de précision- Un tel préambule est ici destiné principalement à vous empêcher d'exagérer, suivant la tendance actuelle, l'importance du classement prématuré que vous me demandez. Puisque les maladies ne sont que des syniptômes, il y faut suivre l'ordre essentiel des. fonctions correspondantes, pour obtenir un clàssehient raisonnable des maladie^ végétatives, c'est»à-dire des symptômes du trouble céré; bral, d'après la vie de.nulrition. Cette existence se compose d'absoption et d'exhalation, dont l'une consiste en élaboration suivie d'assimilation et l'autre en dépuration suivie d'excrétion. . Son ensemble a donc pour centre la circulation, égaleméiit jnécessaire à ces quatre fonctions générales. A chacun. de ces groupes d'actes et d'agents organiques, appliquez:!^ variations par excès ou par défaut, au delà des limites, normales (qui sont mal connues encore), vous obtiendrez le classement demandé, des syniptômes végétatifs de l'altération cérébrale de l'unité,.
chez rhomme et les animaux supérieurs, mais sans négliger jamais Tinfluence continue du milieu/ Tout à vous.
Angnste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince).
QUARANTE-QUATRIÊME LETTRE
Paris, le lundi 9 Bichat 66.
Mon cher disciple,
Votre lettre de vendredi, que j'ai reçue hier, vérifie spécialement votre disposition habituelle à dignement utiliser mes conseils pathologiques. C'est pourquoi je dois aujourd'hui compléter ceux de ma dernière réponse, en y joignant quelques autres aperçus sur la théorie synthétique des maladies.
Le principe que j'ai posé permet de concevoir leur classement rationnel d'après leurs sources essentielles, puisque toutes résident dans le cerveau. Car cette classification doit dès lors résulter du tableau cérébral* Puisque la région affective domine dans l'état normal, elle doit surtout prévaloir envers ses perturbations, d'autant plus que son exercice est seul continu. Quand aux deux autres régions cérébrales, elles ne peuvent influer que sur les subdivisions, outre leur participation aux symptômes, lorsque le trouble atteint son maximum. Il faut donc rapporter surtout les maladies au sentiment dont l'intelligence et l'activité ne sont que les ministres généraux, dépourvus d'ailleurs de relations directes avec la vie végétative.
On est ainsi conduit à distinguer d'abord les maladies en égoïstes et altruistes, comme les moteurs afftectifs. Quoique les unes et les autres puissent avoir lieu par excès ou par défaut, le premier cas appartient surtout aux premières, et
le second aux secondes. Un insuffisant essor deTaltruisme constitue la source secrète d'une foule de perturbations radicalement méconnues. Telles sont surtout les épidémies qui succèdent aux commotions politiques, comme les affections cholériques survenues dans ce siècle, après la secousse anti-bourbonnienne de i83o, la crise républicaine de 1848. et finalement la crise dictatoriale (i85o). La source nécessairement cérébrale de toute grave maladie devient spécialement irrécusable envers ces vastes perturbations, que Tempirisme matérialiste proclame inintelligibles.
De ce classement général, on peut, d'après le même principe, procéder successivement aux distinctions particulières, en suivant Tordre normal des instincts, personnels ou sympathiques, dont l'intensité mesure celle des perturbations. Vous pourrez ainsi développer simultanément les deux modes essentiels, l'un rationnel et l'autre empirique, que comporte la classification des maladies, en comparant tantôt leurs sources, tantôt leurs symptômes.
Cette synthèse pathologique conduit dans la pratique à des conséquences générales qui rattachent directement la médecine à la morale. En effet les maladies résultant d'une altération de l'unité, tandis que l'unité repose essentiellement sur la sympathie, il est rigoureusement démontré que le meilleur moyen de se bien porter consiste à développer la bienveillance. La gaieté, la sécurité que procure l'habitude de vivre au grand jour, chez ceux qui vivent pour autrui, garantit autant leur santé que leur bonheur; par contraste à la belle remarque de Hufeland sur la faible longévité des comédiens, et généralement de quiconque est souvent forcé de dissimuler.
En étendant le principe pathologique hors de notre espèce, il permet aussi d'expliquer la moindre diversité, comme la moindre gravité des maladies, parmi les animaux, même les plus rapprochés de nous. Car, privés du mouvement social, ces cerveaux fonctionnent beaucoup moins, et d'ailleurs réagissent moins sur les viscères nutritifs.
LETTRES d'auguste COMTE 2Q7
Telles sont les sommaires indications que je devais joindre ici à mes aperçus antérieurs, envers une doctrine capitale qui ne m'absorbera directement que dans trois ans, et pour laquelle néanmoins je ne regrette pas les efforts que m'a déjà suscités votre demande.
Ma dernière lettre s'étant entièrement trouvée consacrée à cette question, je n'ai pu vous y compléter, comme je l'avais projeté, mes premières ouvertures, quant à ilopuscule exceptionnel dont je vous ai parlé. J'ai finalement résolu de ne l'écrire qu'en mai prochain pour paraître le mois suivant, afin que mon nouveau volume puisse ùtre assez connu. Voici le plan arrêté de cette petite composition.
Appel à tous les vrais conservateurs (in-8«).
Préface.
Introduction. — Avènement des vrats conservateurs (i feuille) ou 16 pages, comme celles de la Politique positive.
jre Partie. — Doctrine propre aux vrais conservateurs (1 feuilles.)
amc Partie. — Conduite des conservateurs envers les rétrogrades (i feuille 1/2).
31ns Partie. — Conduite des conservateurs envers les révolutionnaires (i feuille 1/2).
Conclusion. — Etat final des vrais conservateur s{iïe\û\\e,)
Suivant cette indication vous devez concevoir cet opuscule (d'environ sept feuilles, c'est-à-dire une centaine de pages in-8°) comme le développement de la Conclusion totale^ qui termine mon volume final, et surtout de la proclamation où je l'ai résumée. Il contiendra de notre doctrine sociale tout ce qui convient aux purs praticiens, disposés à croire de confiance aux développements philosophiques et religieux établis dans ma construction synthétique. Ce travail se trouve préparé par ma lettre à M. Vieillard et mon épître au Tsar, qui, réunis, équivau-
draient à la moitié d'un tel opuscule, devenu pleinement décisif, d'après Tentière publication du Traité sur lequel il repose, et dont il doit dispenser les hommes d*Ëtat, surtout en Angleterre, où comme vous l'avez bien senti, cette publication pourra surtout fructifier, si sa propagande y devient assez active* Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Munsieur-le-Prince.)
P. S. — J'ai dressé maintenant la liste générale de mes treize exécuteurs testamentaires, auxquels j'ai donné pour président M. Laffitte.
Quoique je ne doive pas communiquer officiellement ces noms avant six mois, et malgré que je me réserve d'en changer peut-être plus d'un, je puis déjà vous annoncer que le vôtre y figure, parce que je sens qu'il ne sera point de ceux sur lesquels je pourrai jamais varier.
QUARANTE-GINQUIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 19 Bichat 66.
Mon cher disciple,
Votre excellente lettre de dimanche, arrivée seulement hier soir, mérite que ma 'réponse soit surtout destinée à vous féliciter d'avoir si dignement utilisé mes récentes com. munications. Ces félicitations doivent autant concerner votre cœur que votre esprit. En effet, votre éminente aptitude mentale n'obtient une telle efficacité que d'après une active vénération, qui rend si facile et si fructueuse mon action sur vous. Je puis ainsi vérifier combien la synthèse dépend de la sympathie. Le positivisme aura ainsi produit le plein essor d'une intelligence qui, née pour les grandes choses , se trouvait auparavant entravée par le vague et l'incertitude. Si la noble, mais difficile résolution que vous avez spontanément prise s'exécute avec Ténergie, la persévérance et la prudence que j'ai lieu d'espérer, vous fournirez le premier type d'un médecin assez régénéré pour se transformer en digne prêtre de l'Humanité.
Je dois aussi saisir cette occasion de vous résumer l'ensemble dé mes deux dernières lettres en concluant à l'introduction systématique du point de vue social, tant dynamique que statique,, dans toutes les conceptions médicales, qui ne sauraient autrement devenir assez réelles et rationnelles.
23o LETTRES d'aUGUSTE COMTE
La pensée biologique ne peut rester binaire qu'envers les animaux, chez lesquels il suffit de comparer Toi^anisine et le milieu. Dans notre espèce, on ne doit employer ce dualisme qu'en décomposant le premier élément en individuel et collectif; ce qui rend ternaires les conceptions fondamentales, pour que les médecins cessent de dégénérer en vétérinaires.
Entre Thomme et le monde, il faut FHumanité. Sans un tel médiateur, on ne peut assez représenter Faction réciproque des deux éléments du grand dualisme. Car c'est surtout à travers l'Humanité que le monde domine l'homme et que l'homme modifie le monde. Quoique l'ordre universel aflecte directement chacun de nous, son influence réelle sur l'individu reste surtout indirecte, d'après le poids total de l'économie extérieure envers l'ensemble de nos prédécesseurs et de nos contemporains. En comparaison d'une telle résultante, la propre composante de chacun devient de plus en plus minime. D'ailleurs, l'Humanité protège l'homme contre le monde; en même temps qu'elle lui transmet sa principale action.
Il faut désormais écarter la considération de l'homme isolé, comme une abstraction aussi vicieuse en médecine qu'en politique. En constituantle dualisme médical d'après la réaction mutuelle entre le corps et le cerveau, l'existence corporelle reste nécessairement soumise à deux influences continues, l'une extérieure, l'autre intérieure. La première lui transmet l'action du milieu matériel, seul appréciée jusqu'à présent, et la seconde celle du milieu social, qui tend de plus en plus à prévaloir.
Après m' avoir hier entendu lire, à nos confrères, votre lettre de dimanche accompagnée des réflexions qu'elle me suscite, l'excellent docteur Carré, que mes précédentes communications sur la théorie synthétique des maladies avaient beaucoup frappé, me fit spécialement remarquer la tendance caractéristique vers une telle philosophie dans l'école propre à Montpellier, du moins avant son altération actuelle, et telle que la résume le principal traité
LETTRES D*AUGUSTE COMTE aSi
de Barthez. Cette affinité spontanée constitue la compensation naturelle des inconvénients d'une doctrine ontologique qui néanmoins dispose à la synthèse et détourne du matérialisme» si funeste à Técole de Paris, même chez Cabanis et Broussais. Mais une telle tendance ne pouvait devenir décisive que d'après deux grandes conditions successivement remplies par Gall et par moi. D'abord il fallait que Gall eût placé dans le cerveau toutes les fonctions affectives, en éliminant leurs sièges végétatifs, de manière à constituer l'appareil par lequel les morts gouvernent les vivants. En second lieu l'existence et surtout l'évolution de la société devaient être ramenées à des lois positives, par ma fondation de la sociologie, sans laquelle les aperçus spontanés des spiritualistes de Montpellier ne pourraient acquérir ime vraie consistance, ni comporter une efficacité décisive.
D'après la loi d'interposition, le point de vue biologique, en tant qu'intermédiaire entre la cosmologie et la sociologie, ne pouvait être systématisé sans une suffisante institution non seulement de la cosmologie, mais aussi de la sociologie. C'est ainsi que la science et l'art tendent partout à se fondre finalement dans la morale, qui, théorique, établit la connaissance, et, pratique, le gouvernement, de la nature humaine, seul objet définitif de nos saines spéculations.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieiir-le-Princc.)