LETTRES D' AUGUSTE GOUTE
Le jenne homme qu'on a nommé ù ma place pour 1845 s'attend peu lui-même à être continué l'an prochain, à moins qae je ne me trouvasse réintégré d'une autre manière. Quand une fois j'aurai obtenu cette pcemière réparation, il me sera, je crois, facile d'empêcher qu'elle ne aoit de nouveau annulée dans les réélections ultérieures, ou parce que mes travaux philosophiques ne donneront plus lieu maintenant à des conflits spéciaux avec les coteries scientifiques, on>en déterminant le Ministre à instituer à vie ma position, d'après l'expérience des injustices reconnues auxquelles l'annualité m'a exposé. Enfin, pour achever, sous cet aspect, de rassurer votre amitié sur mon avenir, sinon immédiat (qui est fort triste), du moins prochain, je dois vous faire observer que, outre les fonctions d'examinateur d'admission, il y a, dans notre régime polytechnique, deux autres positions, presque équivalentes matériellement, auxquelles tout le monde s'accorde à me regarder comme ayant, à tous égards, plus de droits que personne : ce sont celle de professeur de haute mathématique et celle d'examinateur de sortie pour la même science; en sorte que toute vacance dans l'un quelconque de ces deux postes me permettrait aussi d'obtenir une réparation que je serais alors disposé à seconder en surmontant une fois ma répugnance aux formalités usitées ici quand on sollicite de semblables justices, comme je l'ai déjà promis franchement à mes amis de France.
A STUABT MILL. -mV
Je me suis spécialement appliqué à caractériser mes espérances fondées de prochaine réintégration offlcielle, parce que ce mode est à la fois le plus convenable pour moi et le plus efBcace. Mais, en outre, lors même que l'on admettrait l'hypothèse extrême où, en cas d'occasion favorable, mes ennemis auraient encore la volonté et le pouvoir d'empêcher le rétablissement quelconque de ma situation polytechnique, mes amis ne devraient concevoir, à mon sujet, aucune inquiétude sérieuse, sauf les graves embarras passagers de l'avenir le plus immédiat. Car, j'ai la certitude morale que, par d'autres voies, mes efforts privés ne tarderont pas à me procurer, s'il le faut, des ressources équivalentes, quoique suivant un mode un peu moins propre à la paisible continuité de ma grande élaboration philosophique. Fussé-je exclusivement réduit à employer l'enseignement privé, le métier qui m'a honorablement nourri pendant vingt ans ne me laissera pas, sans doute, tomber dans la détresse, aujourd'hui que mon nom a grandi et retenti, outre la sympathie naturellement excitée presque partout par l'iniquité notoire dont je suis victime.
A la vérité, j'ai fait, en janvier dernier, pour reprendre, à cet égard, une suffisante clientèle, d'activés et nombreuses démarches qui n'ont jusqu'ici rien produit. Mais cela n'indique rien de f&cheuz pour l'avenir, même prochain.
Car, après avoir, sept ans auparavant, renoncé
350 LETTRES D'AUaUaTE COMTE
à tout enseignemeat privé, il faut bien laisser au public correspoDâant le temps d'apprendre que je me suis décidé à y recourir de nouveau: Il faut même ajouter que mes démarches n'ayant dû commencer, à cet effet, qu'après que le Ministre a eu définitivement prononcé sur mon sort actuel, elles n'ont pu être entreprises qu'à une époque trop avancée pour comporter, d'après les usages fran* çais, aucun véritable succès dès cette année ; il eût fallu les tenter deux ou trois mois plus tôt. Ce n'est donc que dans le cours de la prochaine année classique qu'elles pourront effectivement fructifier, si je restais forcé de recourir à cette ressource.
D'après les deux sortes d'indications qui précèdent, vous voyez, j'espère, que tout le danger de ma position matérielle reste véritablement concentré sur l'avenir le plu» immédiat, à partir du moment prochain oîi vont expirer les précieuses garanties temporaires que j'ai dues à cette noble générosité qui m'honore autant que ceux dont elle émane. Si j'avais seulement une année de sécurité, par une voie quelconque, je me sentirais raisonnablement préservé de tout danger ; parce qu'il est impossible que, dans cet intervalle, je n'obtienne pas, de manière ou d'autre, une- sufGsante consolidation de mon existence pécuniaire. Aussi , quelque vives que soient les inquiétudes suscitées par l'imminence de ces prochains embarras passagers, j'espère bien, gr&ce à mon caractère et à mei habitudes, qu'elles ne me préoccuperont pas assez pour
m'empêcher d'utiliser dignement, au profit de ma gfrande élaboration, les nouvelles vacances imprévues qui me surviennent cette année et pendant lesquelles je compte bien écrire tout le premier volume de mon second ouvrt^e capital.
Tout h vous, A" Comte.
Pnrii, le lundi 14 juillet IStB.
Mon cher monsieur Mill,
J'ai été peu surpris de voir sitôt revenir ma Sainte Clotitde, car je me doutais bien que vous ne la jageriez guère convenable au public anglais. Hais je me féliciterai toujours de vous l'avoir envoyée, d'après l'heureuse impression qu'elle vous a personnellement produite, et qui me serait d'un nouveau prix si vous avez eu lieu d'en faire l'essai sur quelque dame convenablement préparée.
ie vous remercie beaucoup de l'importance éventuelle que vous croiriez devoir attacher à la publication anglaise de cet opuscule, pour le cas fort probable, ce me semble, et peut-être prochain, comme vous le dites, auquel vous faites allusion. Dès à présent comptez, en général, que je vous réserve ce petit manuscrit, afin de vous le renvoyer aussitôt que vous me l'aurez demandé ; je me suis
35s LETTRES D AUGUSTE COMTE
déjà assuré indirectement que M"' de V*** autoriserait sans difficulté une telle publicité. An sajet du cas hypothétique qui vous en a fait exprimer le désir éventuel , je vous avoue que je désirerds beaucoup qu'un tel débat public s'engageât promptemeut et avec netteté ; je me réserverais alors d'écrire une lettre publique sur l'athéisme , où je développerais directement les diverses iodications qui se trouvent incidemment, à cet égard , dans deux ou trois passages de mon ouvrage fondamental. II faudra bien finir par s'expliquer à fond sur ces absurdes ou malveillantes insinuations. En réalité, la qualification A'athées ne nous convient h nous autres qu'en remontant strictement à l'étymologie, ce qui est presque toujours un mode vicieux d'interprétation des termes fort usités , car nous n'avons vraiment de commun avec ceux qu'on appelle ainsi que de ne pas croire en Dieu, sans d'ailleurs partager en aucune manière leurs vaines rêveries métaphysiques sur l'origine du monde ou de l'homme, et encore moins leurs étroites et dangereuses tentatives pour systématiser la morale.
Si cette coïncidence purement négative suffisait pour nous faire rationnellement accoler à cet ordre d'esprits, il serait presque aussi judicieux de nous appeler aussi chrétiens, parce que nous nous accor* dons avec ces derniers pour ne pas croire à Minerve ou à Apollon. Ainsi, tout en devant historiquement envisager ceux qu'on nomme athées comme étant, en effet, de tous les métaphysiciens, les moins éloi-
gncs de l'élat vraiment positif, ainsi que je l'ai proclamé, nous devons, je crois, attacher aujourd'hui beaucoup d'importance à repousser communément cette prétendue caractérisation, en faisant ressortir en toute occasion favorable, publique ou même privée, les différences radicales qui séparent évidemment le véritable positivisme systématique de ce simple négativisme provisoire.
J'ai déjà eu lieu, pour mon compte, de convaincre confidentiellement plusieurs personnes de bonne foi, et même des dames, qu'on peut aujourd'hui ne pas croire en Dieu sans être pourtant un athée proprement dit.
Comme utile complément de la petite expérience sociologique relative à la publication de ma Sainte Cloiilde, j'ai récemment appris une nouvelle qui vous intéressera par contraste à l'impression présumée de votre milieu national. M"" de V***, que j'avais aatorisée à communiquer cet opuscule autant qu'elle le jugerait convenable, est allée, par zèle, à mon insu, au-delà de mes intentions réelles en tentant de le faire insérer dans le National. Selon ce qu'elle vient de m'apprendre, c'est notre ami Marrast qui lui a formellement annoncé sa résolution de refuser cette publication, sans que d'ailleurs il ait daigné lui-même m'en indiquer aucun motif, après avoir gardé, je croîs, ce manuscrit pendant plus d'un mois.
Quoique Marrast ait paru fort embarrassé au sujet de cette décision, que j'aurais d'ailleurs pré-
354 LETTRES d'AUQUSTB COMTE
vue, si le cas m'cât été connu plus tôt, j'ai tout lieu de penser que cet étrange refus résuite d'antipathies tout opposées ù celles qui vous ont fait justement présumer l'impossibilité d'une acceptation anglaise ; ea un mot, je crois fort que mon épltre a été jugée, par ces messieurs, trop peu révolutionnaire et trop empreinte d'un esprit d'impartiale équité philosophique envers le passé, surtout catholique. Ce petit fait me semble donc très-propre à vérifier les principes, d'ailleurs irrécusables, sur la situation actuelle du positivisme, nécessairement presque aussi odieux à la métaphysique négative qu'à la théologie rétrograde.
Je suis affectueusement touché de vos utiles conseils et de vos précieuses indications sur la nature, le mode et les conditions mentales des travaux accessoires que je pourrai tenter pour les revues anglaises, et où je compte profiter beaucoup de ces divers avis fraternels. Votre approbation de mon projet d'articles sur ta situation comparative des sciences et des savants dans les deu:( milieux aura beaucoup d'influence sur sa réalisation plus ou moins prochaine. Selon votre avis, j'y renoncerais volontiers à toute forme épistolaire, mais j'avoue que je répugnerais beaucoup à la formalité d'un prétendu compte rendu, d'autant plus que, par mes habitudes journalières, je serais fort embarrassé de dénicher aucun ouvrage récent propre à fournir un tel prétexte. Ne serait-il donc pas permis d'afficher directement le vrai titre : On
A STUAHT MILL. 3S5
tke comparative situation, etc.? Au reste, j'en passerais, là-dessus, s'il le faut absolument, par la forme que vous m'indiqueriez finalement.
D'après votre fraternelle invitation , je voos adresse ci-incluse une lettre communicabie où je me borne à développer les diverses indications principaiea que j'ai eu lieu de vous mander successivement sur ma présente situation pécuniaire.
J'espère que cette lettre vous paraîtra suffisante à l'usage que vous en comptez faire; mais, comme elle n'est réellement destinée qu'à seconder votre omicale intervention, c'est h vous seul qu'il appartient d'en juger définitivement. Si donc vous y trouviez à désirer quelque chose d'essentiel, ne craignez pas de me la renvoyer sans façon, afin que je puisse la compléter ou la modifier suivant vos intentions spéciales ; c'est surtout à cette fin que je l'ai écrite dès aujourd'hui, quoique je doive conclure de ce que vous me mandez qu'elle ne vous servira peut-être aucuoement avant quelques semaioes.
Je joins aussi h celte lettre un billet ouvert pour M. Raikes Currie. En février dernier, M. *** m'avait bien parlé d'un troisième coopérateur , mais sans me le nommer, ce qui m'avait réduit, dans ma réponse, à le prier lui-même de transmettre mes remercîments ; sans m'enquérir s'il y a pensé, j'ai cru, maintenant que vous m'avez désigné ce nouveau patron, lui devoir spécialement quelques mots, un peu tardifs, de sincère grati-
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tude. Je vous prie donc de bien vouloir lui faire parvenir, cacheté, ce bUlet, à moins que sa lecture préalable ne vous y fit apercevoir rjuelque inconvénient ; auquel cas, peu probable, je vous prierais de me le renvoyer avec les avis que mon ignorance des formes anglaises aurait pu rendre nécessaires. . A partir d'aujourd'hui je me trouve en pleines vacances, du moins en ne comptant pas mon cours du dimanche, qui ne unira que le 10 août.
Ma santé n'est pas encore complètement rétablie, surtout en ce qui concerne le sommeil. Toutefois, en emptoyaot cette première semaine exclusivement à me soigner, comme je puis le faire désormais, j'espère pouvoir enfin reprendre, dans le cours de la semaine prochaine, la grande élaboration que cette maladie nerveuse m'a forcé d'interrompre dès le début il y a deux mois. Le moment me semble donc opportun pour vous indiquer rapidement, comme je me l'étais promis dans ma dernière lettre, le principal caractère de l'amélioration radicale apportée à l'ensemble de ce nouvel ouvrage pendant le cours très-actif de cette singulière suspension involontaire.
Cette méditation exceptionnelle m'a conduit à constater nettement que la seconde moitié de ma vie philosophique doit notablement différer de la première, surtout en ce que le sentiment y doit prendre une part, sinon ostensible, du moins réelle, aussi grande que celle de l'intelligence. La grande systématisation réservée à notre siècle doit, en ef- .
A STOART MILL. dÔ7
fet, embrasser autant l'ensemble des sentiments que celui des idées. A la vérité, c'étaient d'abord celles-ci qu'il fallait systématiser, sous peine de manquer la régénération totale en tombant dans une sorte de mysticisme plus ou moins vague ; c'est pourquoi mon ouvrage fondamental a dû s'adresser presque exclusivement à l'intelligence : ce devait être un travail de recherche, et même, accessoirement, de discussion, destiné à découvrir et à constituer les vrais principes universels en montant, par degrés hiérarchiques, des plus simples questions scientifiques aux plus hautes spéculations sociales.
Mais aujourd'hui que, aux yeux des principaux penseurs, je suis ainsi parvenu à établir enfin ces notions fondamentales, il s'agit surtout d'en caractériser directement l'application sociale, qui consistera principalement dans la systématisation des sentiments humains, suite nécessaire de celle des idées, et base indispensable de celle des institutions.
Sans doute ma vie eût été déjà utilement remplie en restant bornée à la réorganisation mentale, pour laisser à quelque successeur la réorganisation morale, comme il faudra nécessairement réserver à d'autres plus lointains la réorganisation politique. Néanmoins, je me félicite beaucoup d'avoir commencé d'assez bonne heure et d'avoir assez conservé ma verdeur philosophique après l'accomplissement, du moins initial, de la première
opération, pour pouvoir aussi tenter, sans témérité, de mettre en œuvre la seconde, en réservant d'ailleurs la troisième comme exigeant l 'indispensable concours du milieu social . Outre un plus noble et plus complet emploi de l'ensemble de mes facultés personnelles, je crois surtout que l'Humanité doit beaucoup gagner à cette réunion sur uh seul philosophe des deux grands efforts corrélatifs qui composent naturellement la réorganisation spirituelle propre à notre prochain avenir. L'ensemble de la grande régénération humaine pourra certainement acquérir ainsi plus d'unité et marne de rapidité.
En un mot, mon ouvrage fondamental a, ce me semble, suffisamment établi, déjà, pour tons tes esprits avancés, la supériorité intellectuelle de la philosophie positive ; c'est maintenant à ce second ouvrage essentiel, où le point de vue est, dès le début, purement social, et dont tous les principes sont posés d'avance, qu'il appartiendra de consti' tuer aussi à cette nouvelle philosophie l'éminent privilège de la supériorité morale, non moins indispensable que l'autre à son ascendant décisif, et d'ailleurs seule sérieusement contestable désormais.
Tel est donc le but général, bien distinctement caractérisé, de ma seconde série d'efforts philosophiques. Cette tendance dominera surtout dans le grand ouvrage sociologique que je commence; directement peu sensible, il est vrai, dès le pre-
mier volume que je vais écrire, puisqu'il est essentiellement logique, elle sera très-marquée au second volume, destiné à la statique sociale, et au quatrième, réservé aux applications de la science à l'art. Mais la môme direction se fera ultérieurement sentir aussi dans les autres ouvrages annoncés à lA fin de mon livre fondamental, si leur exécution n'est pas trop entravée, sauf le seul trfûté de philosophie mathématique, oi!i même le principe social interviendra beaucoup plus qu'on ne peut le penser aujourd'hui.
Vous voyez ainsi quelle a été, natarellement, pendant ces deux mois, la tendance continue de mes méditations involontaires, tendance qui n'est maintenant devenue chez moi vraiment systématique qu'après être restée purement spontanée tout le temps convenable pour en assurer la réalité et la consistance . Je viens de faire en ce sens quelques études spéciales sur le catholicisme du moyen âge, et surtout en lisant, pour la première fois, le grand ouvrage de saint Augustin {la Cité de Dieu).
Plus je scrute cet immense sujet, mieux je me raffermis dans les sentiments oii j'étais déjà, il y a vingt ans, lors de mon travail sur le pouvoir spirituel, de nous regarder, nous autres positivistes systématiques, comme les vrais successeurs des grands hommes du moyen âge , reprenant l'œuvre sociale au point oîi le catholicisme l'avait portée, pour en consolider et perfectionner gradueilement l'active réalisation finale, réservée, dès cette époque.
à un autre régime mental. Je me sens moralement heureux qu'une telle disposition se marque ainsi de plus en plus dans mon exposition où, en rompant nettement avec tout le régime antérieur, je maintiens néfmmoîns avec justice la pleine contiliuité de la succession sociale.
Vous voyez que les inquiétudes personnelles relatives à mes prochains embarras financiers m'ont ainsi préoccupé bien peu pendant ces deux mois exceptionnels de suspension forcée, où, sans avoir écrit une ligne, sauf l'heureuse matinée consacrée à ma Sainte ClotUde, je crois avoir considérablement avancé l'ensemble de ma grande élaboration, et surtout avoir déterminé la modification cérébrale durable qui convient le mieux à sa réalisation ; il faut peu s'étonner que ce soit au prix d'une maladie nerveuse que ma prudence continue et l'absence de toute intervention médicale ont seules empêchée, avec le concours spontané de douces émotions privées, de devenir peut-être fort dangereuse, au point de me rappeler quelquefois l'horrible souvenir de ma grande crise de 1826. J'espère donc, comme vous le verrez à la fin de ma lettre ostensible, que rien ne m'empêchera d'utiliser philosophiquement ces nouvelles vacances, qui seront probablement les dernières. L'assurance que vous montrez pour le succès prochain de la négociation délicate dont voire fraternelle sollicitude veut bien se charger encore, m'inspire d'ailleurs déjà une sécurité presque complète. C'est très-sincèrement que je me
borne à désirer, pour une seule année, la continuation du noble subside voté l'an dernier ; car je suis persuadé que ce délai assurera suffisamment, de manière on d'autre, mon avenir matériel.
Vous pourriez même annoncer, au besoin, que si ce subside nouveau m'est envoyé, comme l'an dernier, en deux moitiés équîdistantes, il pourrait arriver que la seconde ne me fût pas nécessaire, en cas de réintégration polytechnique en janvier; on ne peut, en général, douter de ma disposition constante à renvoyer, même sur les recettes déjà accomplies, tout ce qui pourrait, d'une manière quelconque, cesser de m'être indispensable, comme je me suis cru sur le point de le faire en février, si le gouvernement français eût persisté dans son énei^e protectrice.
Votre tout dévoué, A'' Comte.
J'allais commettre une distraction , que vous m'eussiez aisément pardonnée, mais que je me serais vivement reprochée, en négligeant de vous remercier aujourd'hui pour la nouvelle marque ' d'activé sollicitude fraternelle qui termine votre affectueuse lettre, relativement au cas où le nouveau subside ne serait pas voté assez promptement.
Même alors, j'espère que, pouvant y compter sûrement, je parviendrais spontanément à prévenir assez les embarras inhérents à ce retard pour n'être pas obligé de recourir effectivement à votre noble
362 UITTHES D AUGUSTE COMTE
proposition, oîi je me réserve seulement, comme l'an dernier , de voir une ressource vraiment extrême.
Paris, le vendredi miilin S RoAt iB(5.
Mon cher monsieur Milt, L'annonce de votre prochaine absence, et de l'impossibilité oi!i elle vous placerait de recevoir immédiatement des lettres, m'a seule empêché de répondre aussitôt à votre envoi du iSjuillet. J'ai bien regretté d'être ainsi forcé d'ajourner ma réponse jusqu'à l'approche présumée de votre retour à Londres. Car, après avoir lu cette intéressante communication, j'éprouvais un vif besoin de vous témoigner sur-le-champ combien m'a profondément touché votre affectueuse sollicitude, par suite des malveillantes insinuations dont vous m'avez donné connaissance. Quoique je ne croie pas, comme je vais vous l'expliquer, devoir donner à cette affaire la moindre suite, ni publique, ni même privée, cette occasion me sera.toujours précieuse à raison d'une telle manifestation de l'intime réalité spontanée de votre inestimable fraternité philosophique. Il était impossible de me défendre avec un zèle plus énergique et en même temps avec une prudence plus éclairée. Recevez-en, je vous prie, ma cordiale reconnaissance spéciale.
A BTUAHT MILL. 363
Quant à la discuasion dont il s'agit, voici les priocipaux motifs qui m'ont aussitôt déterminé à ne l'accepter en aucune iaçon, et qui, après quinze jours, me font persévérer dans cette sage résolution iuitiale.
Vous savez d'abord que ce cas est implicitement compris dans la déclaration générale de silence systématique qui termine ma fameuse préface. Depuis que j'ai formulé cette règle constante de ma conduite philosophique, tout m'en a confirmé la pleine sagesse, afin de ne pas donner aux malveillants ou aux indiscrets la faculté de me dérober aucune partie d'un temps déjà trop court pour tout ce que j'ai entrepris. Si je faisais jamais quelque exception à cet égard, ce ne pourrait être qu'en vue d'un haut intérêt public, et seulement envers un point fondamental de doctrine générale, mais, en aucun cas, sur un sujet isolé de discussion scientifique.
En second lien, le sujet scientifique dont il s'agit me semblerait mériter moins qu'aucun autre une telle dérogation exceptionnelle à mon utile régime littéraire. Car, je puis vous annoncer confidentiellement que je suis décidé à le retrancher entièrement en cas de seconde édition, comme n'étant pas suffisamment positif. Déjà , depuis cinq ou six aas, j'ai cessé de le mentionner dans mon cours annuel d'astronomie, et vous avez vu que, en effet, il n'en est nullement question dans mon petit traité de l'an dernier. Je suis très-convaincu maintenant qu'une telle recherche est réel-
36 i LETTRES d'auguste COMTE
lement ioaccessible , comme je l'avais déclaré, mais avec trop peu d'énergie, en faisant même cette tentative, déjà ancienne. Cet effort est une concession vicieuse aux dernières habitudes d'athéisme métaphysique qui poursuivent, à leur manière, des questions que la saine philosophie doit finalement écarter. En effet, ce n'est qu'à titre de concession transitoire que ce travail, oral ou écrit, m'a jamais occupé; mais j'ai reconnu depuis qu'il valait mieux ne point avoir de telles complaisances mentales, qui entretiennent les vices logiques au lieu de les extirper. Du moins, un esprit qui, comme le mien, veut toujours rester placé, autant que possible, au vrai point de vue fmal de la sagesse humaine, ne doit pas avoir de telles faiblesses scientifiques; quoiqu'un régime moins sévère puisse être encore utile aujourd'hui chez ceux qui, n'ayant pas entrepris directement la grande systématisation, peuvent compatir davantage, sans aucune fâcheuse inconséquence, aux dispositions passagères de nos contemporains.
Ces divers motifs suffisent certainement pour écarter toute réponse publique. Mais ils seraient de nature à permettre cependant quelques explications privées, si j'avais affaire à des adversaires qui en fussent réellement dignes. Or, j'avoue franchement que ni l'un ni l'autre de ces deux messieurs ne me semble mériter de ma part un tel honneur, que vous ne leur auriez pas fait non plus, j'ose le dire, si la situation spéciale avait pu vous
être aussi bien connue qu'à moi. Vous avez déjà assez démontrtj, quoique poliment, la malveillance, et même la mauvaise foi de M. Herschell. Trop judicieux et trop instruit pour croire sérieusement aux insinuations d'Ignorance qu'il ose lancer, s'il eût été de bonne foi, il n'eût pas jugé un si grand travail sur une simple aberration logique (en l'admettant telle) dont Newton, Lâplace et la plupart des géomètres lui ont offert des exemples : car c'est la fallacy la plus commune que d'aboutir à une vérification illusoire par suite d'une préoccupation systématique. Quant au fait même de la tautologie, laissons^^le se débattre avec son illustre co-baronnet (BrewsteF)qui, en 1838, dans l'fdtnburgh Review, ne pensait nullement comme lui à ce sujet. Sir J. Herschell est un esprit trop rapproché du vrai point de vue philosophique et trop familier avec les grandes questions, pour s'être si exclusivement attaché à une telle misère scientifique, s'il n'y était secrètement poussé par une animosité personnelle étrangère à ce prétexte. Mais son vrai grief contre moi, ce qu'il ne me pardonnera jamais, comme je vous l'ai annoncé ailleurs, c'est ma réprobation systématique de la prétendue astronomie sidérale, réprobation qui a déjà beaucoup frappé les bons esprits scientifiques, et qu'adoptait formellement Brewster dans l'article cidessus mentionné. La gloire exorbitante de son père, et sa propre réputation astronomique, sont trop intéressées daus cette discussion, pour qu'il
â66 LETTREE D'aUÛUSTE COUTE
puisse n'être pas fort irrité contre cetni qui l'a irrévocablement établie. Gomme son esprit est assez judicieux pour qu'il doive sentir intérieurement la principale force de mon irrésistible argumentation à ce sujet, il cherchera partout ailleurs , soyez-en certain, des prétextes d'affaiblir mon autorité soientilique. Tel est, à mon gré, le motif essentiel de sa conduite envers moi.
Quant au géologue Sedgewick, il cède probablement, et peut-être à son insu, à une malveillante impulsion étrangère, provenue d'Arago. Vous avez très-judicieusement conjecturé qu'il a dû avoir connaissance de mon mémoire original, lu à notre Académie il y a dix ans. Or, comment le connaitrait-il ? Je ne l'ai jamais communiqué à personne. C'est donc par la voie officielle de l'Académie, où est resté ce manuscrit depuis 1835, et oii il restera, sans doute, toujours, car je ne le redemanderai jamais. Soit comme secrétaire et factotum de cette compagnie, soit même à titre de principal des trois commissaires spécialement nommés alors pour examiner ce mémoire, Arago est certainement l'anteur de cette déloyale communication, qui, d'après nos usages, constitue un abus formel de confiance académique, le rapport n'ayant pas encore été fait, et par suite ne devant sans doute l'être aucunement.
Si dix ans écoulés n'excédaient pas trop le terme ordinairement toléré pour les négligences de nos rapporteurs académiques , la haine de
ce personnage serait charmée de se satisfaire . par un rapport défavorable , où . l'argumentation de vos deux messieurs serait amplement développée et commentée. Mais, mon silence complet ne lui permettant nullement de hasarder cette démarche, qui aujourd'hui le compromettrait sans me nuire, il a trop de savoir-faire pour la risquer tant que la situation restera telle. C'est pourquoi il a tenté, directement ou indirectement, de susciter ou encourager l'attaque de M. Sedgewick, dans l'espoir que quelque réponse puhlique, de ma part ou en mon nom, l'autoriserait à reprendre sor nouveaux frais une discussion qu'il n'a pu engager à temps. Vous voyez ainsi que nous seconderions le piège, si nous faisions une réponse quelconque, même purement privée, que ce personnage n'éprouverait aucun scrupule à divulguer assez pour atteindre son but malveillant.
Un tel ensemble de motifs, intellectaels ou personnels, ne vous laissera, j'espère, aucun doute snr la sagesse d'une résolution qui ne m'a jamais inspiré aucune hésitation depuis que je connais l'incident que je suis décidé à laisser entièrement tomber de lui-même, ie laisse d'ailleurs à votre judicieuse sollicitude à prononcer si J. Herschell mérite que vous lui fassiez part, verbalement ou par écrit, mais à simple titre de confidence bénévole, de ma résolution systématique de supprimer le chapitre en question dans la seconde édition de mon grand ouvrage, comme relatif à une re-
afaS LETTRES D AUGUSTE COMTE
cherche que je ne juge pas assez positive. Vous seul pouvez assez connaître s'il est réellement incapable d'abuser d'une telle indication, et je m'en rapporte tout à fait à ce que votre prudence décidera sur ce point. Quant à ma critique de l'aslronomie sidérale, contenue aussi dans ce même chapitre, je ne la supprimerai pas, et je me bornerai à la fondre ailleurs, à peu près comme l'a fait mon petit traité spécial.
Je suis extrêmement satisfait de vous voir aussi frappé de mes dernières explications sur l'heureux résultat final des méditations propres à la longue crise nerveuse d'oîi je sors, j'espère, amélioré à beaucoup d'égards. A la vérité, je m'étais flatté que cette indication du caractère vraiment distinctif de mon second ouvrage vous intéresserait beaucoup. Mais cette pleine approbation réagit sur moi d'une manière très- favorable, en m'inspirant plus de confiance dans cette nouvelle impression générale, dont je me serais un peu défié si elle n'eût pas obtenu votre sympathie décisive. Une certaine mauvaise honte de par^tre trop sensible avait besoin d'être ainsi dissipée par votre fraternité philosophique, si apte à distinguer entre une vraie sentimentalité et un dangereux mysticisme où j'espère bien ne jamais tomber, quelque exaltées que puissent d'abord sembler quelques-unes des émotions auxquelles je m'abandonnerai systématiquement dans ce long travail, surtout aux deuxième et quatrième volumes.
Quoique encore mon système nerveux cooaen'e
A 8TUART MILL. dO»
un peu d'agitatioo, je suis assez rétabli pour commencer lundi mon premier volume essenfiellemeat logique, que je compte poursuivre sans aucune interruptioD jusqu'à sou achèvement, sauf les courts eotr' actes qui sépareront naturellement ces quatre chapitres. Je me sens disposé à accomplir sans fatigue cette tâche avant le commencement de novembre, pendant que je n'aurai plus aucun antre travail quelconque, mon cours hebdomadaire finissant Ini-mème après-demain.
Les assurances de votre dernière lettre snr le succès prochain de l'importante négociation personnelle dont votre fraternelle sollicitude veut bien se charger de nouveau me permettent d'entreprendre cette paisible élaboration mentale sans être troublé par la moindre préoccupation matérielle.
Quant à ma santé, je compte sur le travail luimême pour compléter le retour de mon plein état normal , en fournissant l'emploi régulier d'une activité cérébrale qui, sans cela, tend à entretenir encore une certaine innervation vicieuse.
A" COBITE.
Psris, le mercredi 9t teptembre 18tS.
Mon cher monsieur Mill,
Je crois devoir répondre immédiatement à l'annonce, aussi triste qu'imprévue, contenue dans votre petite leltre d'avant-hier, que Je reçois à l'instant. D'après la grande vraisemblance que vons aviez toujours trouvée, même dans votre précédente lettre, au renouvellement actuel du subside qui m'avait été si nobleBient accordé l'an dernier, j'avoue que j'avais, ainsi que mes pins intimes amis, compté essentiellement sar cette ressource, que ma situation rend si indispensable. Ma confiance n'a pas entièrement disparu en voyant la lettre (du 12) par laquelle M. *** m'envoie, comme dernier seconrs, une somme très-inférieure à mes besoins actuels (600 francs), et que j'ai d'ailleurs acceptée aussitôt avec une amicale reconnaissance. Je croyais, es eiïet, que sa coopération personnelle ayaot été, l'an dernier, plus considérable que chacune des deux autres, sa réserve ne constituait aujourd'hui qu'une sorte de compensation naturelle, d'où il ne fallait rien induire quant aux: autres coopérateurs. Votre opinion sur le succès probable de la nouvelle démarche avait donc maintenu jusqu'ici ma ferme persuasion, malgré ce symptôme précurseur. Jugez ainsi du cruel désappointement que j'éprouve au-
JDnrd'hai, en voyant toat à coup dissiper radicalement des espérances aussi bien fondées, à l'instant même oîi mes nécessités sont devenues toat à fait immédiates. Qnant à ce que je compte faire, je ne le sais guère encore. Me voilà, pour le moment, forcé, tout en réduisant, autant que je le puis décemment, mes diverses dépenses personnelles, de suspendre, sans doute très-prochainement, une partie de mes payements habituels. Dès l'ouverture de l'année scolaire qui va recommencer, je reproduirai tontes mes démarches pour l'enseignement privé ; pnisseut-ellcs devenir bientôt efficaces !
Comme vous l'indiquait ma dernière lettre, j'ai enûn repris, dès la mi-août, la composition du premier volume de mon second grand ouvrage.
Quoique divers dérangements nerveux ne m'aient pas permis de poursuivre ce travail avec toute l'activité que j'avais espérée, votre lettre vient de me trouver toujours à l'œuvre. S'il ne survient paS' de nouveaux troubles, et si les cruelles inquiétudes immédiates de ma position matérielle oe m'absorbent pas trop, je compte que ce volnme, «ans être terminé pour la fin, trop prochaine désorouiSt des vacances actuelles, pourra néanmoins s'achefer avant la terminaison de l'année 1845. Sauf l'intensité, je suis d'aillears satisfait de cette nonvelle élaboration capitale, qui remplira bien, j'espère, les conditions queje m'y suis proposées. i'ai d'abord écrit une importante introduction générale, qui n'est nullement limitée au premier vo-
37S LErrRES d' auguste comte
luipe, et dans laquelle se trouve déjà posé convecablement le caractère, plutôt moral que mental, qui doit, comme je vous Vaî annoncé, distiaguer cet ouvrage du précédent. L'élaboration spéciale, essentiellement logique, du tome premier est d'ailleurs fort engagée déjà.
Une vacance imprévue dans le poste éminent de directeur des études de notre Ecole polytechnique m'a récemment déterminé à une candidature officielle, que je m'étais d'avance imposée pour cette place, en tout cas semblable désormais. Je sais fort bien que je n'ai, cette fois, aucun espoir raisonnable d'un tel succès. Mais il m'importait d'annoncer dignement, dès aujourd'hui, que je me crois propre à ce3foDctions,etque je juge les avoir méritées par l'ensemble de mes services, généraux et spéciaux. 11 y a Ijeu de penser que la place ne tardera pas à v6tquer de nouveau, et j'ai besoin qu'on me discute .d'avance sous un tel aspect habituel. La démarche servira d'ailleurs, quant à présent, à mieux manifçster le besoin d'une prochaine réparation quelconque de l'iniquité exercée envers moi, et d'après laquelle ma silencieuse modération pourrait Taire croire que j'ai finalement renoncé désormais à tout avenir polytechnique- C'est dans un mois que se fera cette importante élection; comme le résultat eu esta peu près certain dès aujourd'hui, il me laisse entrevoir, par suite des mutations qu'il déterminera, uae nouvelle chance inespérée de réintégration officielle.
Vous faites très-sagement de ne donner aucune
suite à la discussion quasi scientifique avec M. Herschell. Laissons-le triompher tant qu'il voudra de notre silence. Je suis très-décidé à ne plus penser du tout à cette sotte affaire. D'après les motirs indiqués dans ma lettre du 8 août, toute intervention à cet égard, de ma part, ou en mon nom, ne pourrait que réjouir mes ennemis, en fourniâsant à leur mauvaise foi une occasion très-désirée de récriminations scientifiques. Réservons tous deux cotre puissance polémique, s'il y a lieu, pour des luttes importantes en elles-mêmes et plus utiles au public. Quant à moi, rien ne me détournera, même momentanément, de ma grande élaboration actuelle, sauf les nécessités d'assurer ma vie matérielle.
Tout à .vous,
A" Comte.
Si vous croyez devoir faire auprès de sir W. Molesworth une dernière démarche, soit en votre nom, soit même au mien, pour lui expliquer que le cas de nécessité absolue auquel vous m'annoncez qu'il entend subordonner envers moi sa nouvelle intervention personnelle se trouve actuellement tout à fait réalisé, je m'en rapporte entièrement à votre cordiale sollicitude, en vous témoignant d'avance toute mon intime gratitude pour un service aussi précieux dans la cruelle situation où je me trouve parvenu temporairement.
Pari*, le jendî 18 décembre lUl.
HOD cher monsieur Mil) ,
Maintenant qae je pnis écarter toute préoccapation inâividuelle an snjetde la défection imprévue qne je viens d'éprouver en Augleterre, je crois devoir terminer cet épisode en vous exposant, avee une cordiale franchise, mon appréciation phitosophiqne de l'ensemble de la conduite tenue envers moi dans un cas aussi décisif.
L'éminent service qui me fut si noblement renda, l'an dernier, d'après votre active sollicitude, m'inposera toujours une profonde reconnaissance personnelle à l'égard des trois patrons qui daignèreot y concourir, et surtout pour celui d'entre eux qui voulut bien y prendre, sous tous les rapports, la principale part. Mais cette douce obligation individuelle ne saurait annuler la haute magistrature morale inhérente à mon caractère philosophique; je dois fmalement juger un tel événement comme s'il m'était étranger. Toute ma conduite ultérieure prouvera, j'espère, que je sais pleinement concilier, à cet égard, ma situation privée avec ma fonctioa publique, sans que l'une nuise jamais à l'autre.
Une digne assistance temporelle m'a toujours semblé due, par la société tout entière, à chacun de ceux qui consacrent sérieusement leur vie aux
divers progrès, généranx oo spéciaux, de l'esprit hnmain, quand leur aptitude réelle a été assez constatée.
Personne aujourd'hui n'oserait plus contester directement ce principe universel, sur lequel repose la première coordination élémentaire de la vie sociale, d'après la division fondamentale entre l'existence active et l'existence spéculative. Il eu résulte, dans la civilisation moderne, un devoir continu, à la fois moral et politique, qui n'oblige pas seule- . ment les gouvernements proprement dits, mais aussi les particuliers eux-mêmes, en proportion de leur puissance effeclive; tous ceux qui, à un titre quelconque, recueillent les avantages permanents de cette division générale du travail humain doivent certainement concourir à son maintien régulier. Quoique l'accomplissement systématique de cette obligation concerne surtout les pouvoirs publics, leur insufllsance spéciale ne peutjamais en dispenser les organes privés qui se trouvent réellement capables d'y coopérer. Dans dos temps d'anarchie morale et d'instabilité politique, où les gouvernemeats, préoccupés du soin journalier de leur propre existence, sont entraînés, pardeslottes ioévitahles, à négliger une telle attribution sociale, son poids doit même retomber principalement sur les puissances particulières, qni, préservées de ces orageux conflits, continuent à jouir d'une économie sociale dont l'influence spéculative coDstitue toujours un élément indispensable. A cet égard, comme à tant
d'autres, la division superficielle, vulgairement admise entre les forces privées et publiques, se rapporte seulement aux époques de transition; sous tout autre aspect, elle donne une fausse idée des devoirs communs à tous ; car, si , dans la société humaine, chaque existence asesconditionsnécessaires, chacune a donc aussi ses obligations correspondantes.
Toutefois ce devoir protecteur, moralement imposé aux particuliers, ne pouvant leur être prescrit d'une manière spéciale, son exercice oblige natu- • Tellement ceux qui en profitent à une véritable reconnaissance personnelle, dont ils sont, au contraire, essentiellement dispensés envers les oi^anes publics d'uQ tel office, sauf la gratitude générale toujours due à l'Etat.
Il n'existe, en un mot, d'antre différence entre les deux cas que celle d'une obligation morale à une mission politique.
Depuis que la systématisation directe de la morale universelle a été solennellement ébauchée par le catholicisme, ces principes ont toujours plus ou moins prévalu chez l'élite de l'Humanité, et les particuliers y ont été regardés comme naturellement tenus de suppléer, selon leurs moyens propres, à l'inévitable insuffisance des gouvernements, pour tous les devoirs de protection sociale.
Une admirable institution, à la fois publique et privée, qui a profondément concouru à former les mœurs modernes, fut surtout destinée, au moyen
âge, à régulariser ce noble protectorat volontaire, d'après un mode adapté au genre d'oppressioa qui devait caractériser une civilisation encore essentiellement militaire.
La prépondérance finale de la vie industrielle ne doit nullement éteindre cet esprit chevaleresque, mais lui imprimer graduellement une autre constitution, en harmonie avec la nouvelle nature de l'oppression habituelle, qui, cessant de consister surtout en violences personneUes, se réduit de plus en plus à de simples attentats contre l'existence pécuniaire. Cette heureuse transformation spontanée, qui atténue tant les ravages de l'instinct persécuteur, facilite beaucoup leur réparation, à laquelle de plus nombreuse organes peuvent alors concourir sans danger. Un inévitable affaiblissement passager de la morale publique, d'après le progrès naturel d'une transition anarchique, et une absorption graduelle des attributions spirituelles par l'autorité temporelle, ont habituellement produit, de nos jours, l'oubli spécial de ces devoirs sociaux. Les nouveaux grands, c'est-à-dire les riches, se sont crus possesseurs, à titre absolu, et dispensés de toute obligation morale pour l'usage journalier de leur fortune. Ils tendent à se décharger de tout protectorat volontaire, d'une part sur les efforts individuels de chaque opprimé, d'une autre part sur l'intervention croissante de la puissance publique. Mais le cours naturel de l'état révolutionnaire, en développant les principaux in-
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coavénients de l'anarchie mentale et morale, doit faire mieux ressortir la nécessité de ranimer, à cet égard, sous des formes convenables, les dispositions vraiment sociales, soit dans un pressant intérêt public, soit même pour la propre sécurité de la classe prépondérante. Celle-ci se trouve ainsi spécialement exposée désormais aux dangers croissants du genre d'aberrations anarchiques qui, sous le nom de communisme, commence à acquérir, dan? tout l'Occident eoropéen, presque autant qu'en France, une redoutable couslstance systématique; ces désastreuses utopies reçoivent de plus en plus une double sanction spontanée, soit des incontestables abus de la richesse actuelle, soit aussi des préjugés régnants sur la médication exclusivement politique de toutes nos maladies sociales. Un vaste essor Tolootairc des obligations morales inhérentes à la fortune constitue aujourd'hui, pour les riches, le seul moyen durable d'échapper à de tyranniques prescriptions politiques, en satisfaisant dignement à ce que renferme de légitime l'esprit subversif qui pousse graduellement les prolétaires contre les propriétaires. En même temps, une éminente destination générale, profondément liée à ce puissant intérêt de classe, offre naturellement aax grandes fortunes particulières un sujet déterminé de noble protectorat continu pour les travaux philosophiques qui doivent constituer enfin une véritable théorie sociale propre à éclairer la situation et à diriger la réorganisation.
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PendaDt une génération au moins, ces indispensables travaux ne sauraient trouver d'appui essentiel chez les pouvoirs publics, trop absorbés par tes difficultés matérielles, et d'ailleurs involontairement antipathiques à toute rénovation radicale des opinions humaines.
D'ane autre part, cette nouvelle philosophie devant, de sa nature, presque autant choquer les préjugés révolutionnaires des populations que les inclinations rétrogrades des gouvernements, son digne essor devra longtemps s'accomplir indépendamment de toute popularité. C'est donc surtout par de hantes munificences privées que sera d'abord protégée cette grande opération spéculative, quoiqu'elle doive Qnalemeirt reposer sur les sympathies populaires, et même sur l'assistance officielle.
Dans l'accomplissement d'un tel devoir, les riches trouveront d'ailleurs le double avantage spontané d'ébaucher ainsi l'organisation graduelle de l'immense protectorat volontaire qui constituera enfin leur principal office, et de dissiper radicalement les aberrations anarchiques qui menacent leur existence sociale.
Une importante occasion s'est récemment présentée de commencer, par un exemple décisif, cette indispensable alliance entre la pensée et la richesse, qui doit désormais fournir le principal pointd' appui des divers efforts destinés à préparer graduellement la vraie réorganisation moderne. Quoique le c-as me
soit personnel, il est trop caractéristique pour que je m'abstienne de l'apprécier.
En évitant les illusions et les exagérations propres à la personnalité, il faut savoir dignement surmonter de vicieux scrupules, qui, tendant à écarter les plus lumineux documenta, ne peuvent finalement profiter qu'aux divers ennemis de la raison et de l'Humanité.
Aux yeux des plus éminents penseurs de notre temps, mon ouvrage fondamental a posé enfin toutes tes bases essentielles d'une véritable philosophie, propre à satisfaire aux principales exigences, soit mentales, soit sociales, de la situation actuelle des populations occidentales. J'ai achevé de constituer irrévocablement la méthode positive, par son extension convenable aux études les plus difficiles et les plus importantes, en même temps que j'ai établi le principe direct d'une nouvelle doctrine générale, en découvrant la loi nécessaire de l'ensemble de l'évolution humaine. Or, l'entière publication de ce système a coïncidé avec le désastreux accomplissement d'une iniquité personnelle, qui, loin d'offrir un caractère accidentel, résultait surtout d'une inévitable lutte entre le véritable esprit philosophique et le mauvais esprit scientifique, représentés chacun par son organe actuel le plus prononcé.
Injustement dépouillé tout à coup de la moitié des ressources matérielles indispensables à ma laborieuse existence, j'ai aussitôt trouvé un honora-
ble appai dans la généreuse ioterventioa privée de quelques puissants appréciateurs. En me félicitant d'échapper ainsi à la persécution, je regardais d'ailleurs ce noble patronage comme destiné surtout à roarnir, en ma personne, à tous les vrais philosophes, une première garantie de sécurité contre la redoutable animosité des passions et des préjugés que leurs consciencieux travaux doivent aujourd'hui choquer involontairement. C'est pour mieux assurer cette salutaire influence générale que je me proposais de donner nue convenable publicité à la juste expression de ma reconnaissance particulière.
L'usage de fournir des subsides volontaires aux oi^anes systématiques de nos convictions étant aujourd'huiconsacré partout, soit chez le parti rétrograde, soit parmi les diverses fractions du parti révolutionnaire, et s'étendant même aux sectes les plus extravangantes, il fallait peu s'étonner que le positivisme naissant obtînt aussi une minime assistance analogue de quelques sympathies d'élite. Cette active sollicitude m'offrait à la fois une juste récompense des grands travaux déjà accomplis et une heureuse garantie de la paisible exécution do ceux que j'avais annoncés comme propres à la seconde moitié de ma carrière philosophique. Après avoir fondé la nouvelle philosophie, il me restait surtout à systématiser directement la doctrine sociale qui doit constituer son principal caractère et déterminer son ascendant flnal.
Ma première élaboration ayant rendu irrécusable
'àaSi LETTRUS d'aCQU&TE COMTE
la supériorité intellectuelle du positimme, je devais désormais établir non moins Botidement sa snpériorili morale, la plas décisive de toutes, et la seule sérieuBement contestable aujourd'hui. De tels résultats semblaient motiver, en effet, chez ces paissants patrons, quelques légers sacrifices eo faveur d'un philosophe qui, parvenu seulement à l'âge de la pleine maturité mentale, se montrait capable d'accomplir dignement toutes ses promeEses.
Envers une élaboration qui, malgré sou origine française, correspondait évidemment à un besoin commun aux cinq grandes nations occidentales, il semblait naturel que celte protection privée se réalisât d'abord en Angleterre, soit à raison d'une pins forte concentration de richesses, soit snrtout d'après □ne meilleure habitude des libres patronages particuliers. Je devais donc compter que ce noble appui, prévenant toute perturbation de mes travaux, durerait autant que le danger qui l'avait provoqué, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement d'une position officielle équivalente àcelle dontj'avais été violemment privé. L'événement n'ayant pas tardé à démentir un espoir aussi naturel, jedus encore croire que du moins le subside serait assez prolongé pour me permettre d'atteindre sans souffrance l'époque, évidemment prochaine, oîi mes nouvetuix efforts personnels m'auraient fait recouvrer, par de pénibles occupations journalières, an préjudice de ma grande élaboration, nn revenu dont je ne pouvais me passer. Mais cette attente secondaire ne fut pas
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moins frustrée que la priocipale, le secours primitif ayant même été, malgré des .sollicitatioos spéciales, entièrement refusé pour une seconde année, à l'étonnement de tous ceux qui, en Angleterre oa en France, avaient eu connaissance de cette affaire. Ce contraste imprévu entre la noblesse des premières inspirations et la vulgarité des actes ultérieurs tient surtout à cette déplorable absence de vraies convictions qui caractérise, en tous sens, l'époque actuelle, où ne peuvent ainsi surgir que" des demi- volontés, n'aboutissant jamais à une pleine réalisation, m^me dans les plus simples cas. Un tel avortement est d'autant plus décisif que le mode le plus convenable, fut alors expressément proposé, aBn de régulariser désormais la protection initiale, d'une manière également honorable pour moi et pour mes patrons, en donnant ouvertement à cette assistance privée une importante destination publique, quand un éminent penseur (M. Littré] conçut le projet, aisément praticable, d'une Revue positive publiée sous ma direction, et dont le principal appui pécuniaire proviendrait de l'Angleterre. Le rejet immédiat de cette heureuse proposition, uniquement motivé sur l'antipathie actuelle des esprits anglais, indique une imperfection de vues, et même de sentiments, qu'où s'étonne de rencontrer aujourd'hui chez les chefs du mouvement britannique. Par cela seul que l'émancipation mentale se trouve profondément comprimée en Aagteterre, il semblerait que les libres penseurs dussent y
mieux sentir l'importance de posséder ailleara un digne organe systématique des dispositions philosophiques qu'ils sont obligés de dissimuler journellement. Ce serait, comme en d'autres temps, utiliser heureusement, pour révolution anglaise, les avantages politiques que l 'ensemble du passé a ménagés à la France, à l'Allemagne, etc. , dans une marche, intellectuelle et sociale, commune à tout notre Occident.
Une appréciation aussi sensible oe peut avoir échappé à de tels esprits que sous l'influence inaperçue des déplorables préjugés nationaux qui, en Angleterre, plus encore que sur le coatinent, font aveuglément repousser toute entreprise conçue et exécutée au dehors.
L'évolution anglaise ne peut plus faire aucun pas capital, si ceux qui veulent la diriger ne renoncent franchement à ces dispositions anti-européennes qui ne pouvaient convenir qu'à l'antique opposition. En Angleterre, comme ailleurs, la métaphysique négative a désormais épuisé sa principale efficacité politique ; le progrès social n'y peut plus trouver d'-ssue déc * ■"-■, je ous le positivisme, dont l'élabora lOn systé ^'*je, directement destioée à une rf>génératio'i mentale et morale, doit surtout s'accomplir en France, d'après une active coopération de tous les penseurs occidentaux. Tant que le parti progressif y gardera son vieil esprit d'isolement britannique, il restera, malgré de vains symptômes passagers, de plus en plus inférieur au
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parti conservateur, qui du moias sait partout s'élever aujourd'hui au-dessus du simple poiut de vue Qational. Ce u'est point satisfaire à cette îoévilable condition du concours occidental que de lier les intrigues des agitateurs anglais à celles des brouillons français ; il faut désormais beaucoup mieux pour être vraiment au niveau de la situation fondamentale. Le principal intérêt social devant aujourd'hui s'attacher partout à la partie du mouvement qui est commune aux diverses populations d'élite, il faut que les esprits anglais s'habituent à seconder régulièrement, par les moyens quî leur sont propres, des opérations évidemment destinées à tout l'Occident, mais dont le centre essentiel ne sanrait maintenant être britannique. Sans doute, la répulsion empirique éprouvée en Angleterre par un sage projet de revue positive n'empêchera pas sa réalisation, peut-être prochaine, seule apte partout à écarter à la fois les utopies anarchiques et les principes rétrogrades. Mais des vues plus larges et des sentiments plus élevés chez les principaux chefs du mouvement anglais eussent beaucoup hâté et accru l'efQcacité d'une telle-ptervention sociale de la nouvelle philosophie.
L'ensemble de la condu^ e tenue aivcrs moi en Angleterre n'a donc été digne finalement ni du haut intérêt général qui s'y rattachait, ni du noble élan qui semblait d'abord en indiquer une juste appréciation.
Une légitime sollicitude personnelle pourra m'o-
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bliger à rendre public un tel jugement philosophique, soit dans la préface de mon second grand ouvrage, soit même auparavant, lors d'une seconde édition de mon livre fondamental, afin d'expiiqaer convenablement les entraves que vont sans doute éprouver ainsi mes travaux. Violemment dépouillé de la moitié d'un revenu qui n'était que suffisant, je ne puis, ni ne veux, à moins d'une insurmontable nécessité, me réduire à l'autre moitié, comme l'attendent peut-être quelques-uns de ceux qui, du sein de l'opulence, prescriraient volontiers aux penseurs de se borner aux trois ou quatre sheUings matériellement indispensables à leur existence journalière. Pendant la première moitié de ma carrière philosophique, j'ai pleinement sacrifié ma vie privée à ma vie publique, pour mieux accomplir ma mission fondamentale. Après avoir dignement payé ma principale dette envers l'Humanité, j'ai acquis le droit de retourner désormais à l'état normal en faisant concourir mes modestes satisfactions personnelles au meilleur développement de mes fonctions sociales, sans permettre à personne de régler arbitrairement une telle harmonie intérieure, dont je puis seul connaître les vraies conditions. Tout mon passé garantit assez d'ailleurs que par là je ne mériterai jamîiis, à aucun degré, le blâme philosophique que j'ai dû hautement lancer sur la déplorable avidité pécuniaire que notre anarchique situation a tant propagée chez la classe spéculative. Mais, en continuant à me restreindre
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aax plas justes convenaoces privées, sans même prendre plus de soin de mon avenir matériel, mon oppression actuelle ne me permet de satisfaire à ces légitimes exigences qu'en recourant à de pénibles occupations professionnelles qui absorberont nécessairement une notable partie du temps que réclame mon élaboration pbilosopbique. Ces obstacles ne pourront jamais m'empècher, à moins de mort prématurée, d'achever le grand ouvrage commencé cette année, et qui constitue, a tous égards, le principal des quatre traités annoncés à la fin de mon livre fondamental comme devant compléter l'ensemble de ma mission. Toutefois, cette perturbation matérielle pourra sensiblement retarder cette première opération ; et même, si la persécution se prolonge trop, elle m'interdira peutêtre entièrement les trois autres.
C'est afin d'atténuer d'avance, autant qu'il dépend de moi, ce dernier désastre, que je me suis récemment attaché à ménager, dans mon ouvrage actuel, un juste accès primitif aux diverses vues incidentes qui s'y présentent comme spécialement propres aux suivants, sans cependant rendre inatife leur élaboration ultérieure, si elle me reste possible.
Or, en laissant ignorer au public les vrais motifs des diverses infractions involontaires que peuvent ainsi éprouver de solennelles promesses, qui n'excédaient ni mes forces, ni mon âge, j'encourrais injustement un blâme que je dois dignement rejeter Bor la méchanceté de mes ennemis, la faiblesse de
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mes chefs, et la tiédeur de mes amis. Jl ne serait pas inutile, d'ailtears, à l'éducation morale de l'Humanité, de signaler nettement à la postérité an exemple aussi caractéristique du préjudice que peut souffrir la société par suite de sa honteuse incurie envers les organes spéciaux de ses plus éminents progrès.
C'est donc, à tous égards, un devoir pour moi, si en effet mes travaux se trouvent ainsi notablement entravés, d'en expliquer hautement les véritables causes, afin qu'une inévitable responsabilité s'attache à gui de droit, en proportion de chaque participation effective à un tel résultat.
Dans cette indispensable exposition , je serai naturellement amené à comparer la conduite de mes patrons anglais à celle de mes chefs français. Les uns et les autres ont d'abord témoigné, par une digne intervention, leur pleine conviction de l'iniquité de la persécution dirigée contre moi, et leur sincère intention d'en prévenir les dangers; mais, des deux parts, la protection a Gnalement avorté, faute de persistance de la volonté tutélaire. La faiblesse du gouvernement français, en un cas aussi évident et aussi simple, a été justement blâmée en Angleterre, d'après l'irrécusable devoir de mes chefs officiels de me garantir d'une injustice qu'ils avaient hautement reconnue; cette obligation se trouvait d'ailleurs fortifiée par la considération des services spéciaux que j'avais rendus dans le poste qui m'était ravi, en imprimant, malgré
beaucoup d'entraves, une impulsion qui, de l'avea des juges impartiaux, a relevé, eu France, l'enseigo émeut mathématique.
Quand la spoliation fut consommée , rien ne dispensait envers moi d'une digne et prompte réparation, que diverses voies relidaient facile. ■ Sous cet aspect, comme vous l'avez alors remarqué, mon cher monsieur Mill, le ministre Guizot mérite certainement un blâme particulier, pour n'avoir rien tenté à cet égard, malgré de formelles invitations, quoiqu'il connaisse personnellement, depuis vingt ans, la portée de mes vues et la pureté dé mes intentions. Mais si, à ces divers titres, mes protecteurs en Angleterre ont justement accusé la faiblesse de notre gouvernement, eux-mêmes ont finalement encouru, par leur tiédeur, des reproches au moins équivalents ; des deux parts se manifeste ce défaut spontané d'énergie et de persistance qui caractérise toujours les demi-volontés actuelles, par suite d'insuffisantes convictions générales. Le gouvernement français n'avait dû voir en moi que te fonctionnaire injustement persécuté, dont il devait défendre l'existence publique ; il ne pouvait officiellement considérer mon importance philosophique. Au contraire, c'est surtout comme philosophe que je fus apprécié par mes patrons anglais, qui, ayant reconnu la haute utilité de mes travaux, se crurent moralement obligés d'en empêcher l'interruption. La même conviction fondamentale, qui fait accueillir le positivisme pour ses
émineotes propriétés philosophiques et politiques, impose aussi d'inévitables devoirs envers son élaboration et sa propagation systématiques. Dans une telle solidarité, inhérente à toute véritable théorie générale, la morale positive sera, par sa nature, plus sévère encore que ne durent l'être la morale théologique et la morale métaphysique, comme tendant à prévenir ou à écarter tous les subterfuges par lesquels ces vagues doctrines laissaient éluder souvent leurs légitimes prescriptions. Si la négligence d'uD devoir devient d'autant plus blâmable que son observance était plus facile, la tiédeur de mes protecteurs anglais mérite ici plus de reproches que la faiblesse de mes chefs français.
L'animosité de puissantes coteries scientifiques, appuyées par d'imposants préjugés publics, suscitait à notre gouvernement de graves difficultés spéciales pour me garantir suffisamment. Au contraire, mes opulents patrons d'Angleterre pouvaient aisément neutraliser la persécution organisée contre moi, par la simple concession de quelques légers subsides annuels, si inférieurs aux libres sacrifices privés que les mœurs anglaises déterminent noble* ment pour tant d'autres destinations publiques, même d'une utilité faible ou douteuse.
Chacun devant subir la responsabilité de tous ses actes volontaires, j'ai donc acqnis le droit de blâmer moralement tous ceux qui, refusant, de diverses manières, leur juste intervention, ont sciemment concouru à laisser un consciencieux philosophe
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lutter seul contre la détresse et l'oppression ; de manière à consumer par des fonctions subalternes tant de précieuâes journées de sa pleine maturité, qui devrait rester consacrée tout entière à une libre élaboration dont l'importance n'est plus contestée. L'insuffisance finale de la double protection ébauchée envers moi ne me dispensera jamais de la reconnaissance que je dois, des deux côtés, non-seulement aux nobles intentions qui la dictèrent, mais aussi à sa première efficactté partielle.
Sans me garantir de la persécution, la démonstration officielle du gouvernement français m'a heureusement permis d'éviter alors tout appel au public, en un cas dont l'iniquité se trouvait ainsi solennellement caractérisée. En même temps, la générosité primitive de mes patrons anglais a utilement retardé d'une année mes divers embarras matériels, de façon à prévenir surtout le dangereux abattement moral oii pouvait me jeter une trop brusque perturbation.
M. Auguste Comte, ancien examinateur pour l'École polytechnique, doit à cette double influence une intime gratitude personnelle, qu'il lui sera toujours doux de proclamer; mais l'auteur du Système de philosophie positive ne pourra se dispenser de signaler convenablement au public impartial un double abandon qui devient aujourd'hui le complice involontaire d'une iniquité notoire.
D'après les inquiétudes et les démarches inhérentes à ma position actuelle, sans compter mes
corvées journalières et les soins d'une santé réeemment troublée, outre mes occupations philosophiques, vous ne serez, j'espère, mon cher monsieur Miil, ni surpris, ni choqué du délai inusité que j'ai apporté cette fois dans notre précieuse correspondance, qui bientôt reprendra, sans doute, son cours et son caractère accoutumés. La nature de celte lettre exceptionnelle me détermine à vous autoriser expressément à la communiquer autant que vous le jugerez convenable, pourvu que ce soit toujours à titre de simple confidence individuelle, m'en rapportant entièrement, pour les choix personnels, à votre cordiale sagesse qui m'a tant servi jusqu'ici.
Tout à vous, A" Comte.
Je suis inquiet de nos amis Austin, dont je ne sais rien depuis leur départ, en avril, pour Carlsbad, quoiqu'ils m'eussent tous deux promis formellement de m'écrire. Vu le triste état du mari, ce silence me fait craindre une douloureuse issue. Pourriez-vous m'en donner d'exactes nouvelles, d'après les renseignements directs de leurs divers parents à Londres ?
Paris, le vendredi i
MoD cher monsieur Mill,
La réponse spéciale que vous avez faite, le 1 2 de ce mois, à ma lettre exceptionDelle du i 8 décembre m'a péniblement alîecté, par la manirestatiou du plus fâcheux désaccord qui ait encore surgi entre nous, car il concerne autant les sentiments que les idées. Après avoir lu plusieurs fois, avec beaucoup d'attention, votre soigneuse apologie de l'ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre, j'ai voulu relire sans prévention ma propre lettre, dont j'avais, contre mon usage, gardé copie. Mais je dois vous déclarer franchement que, malgré vos diverses indications, ce nouvel examen n'a finalement abouti qu'à confirmer, sur tous tes points essentiels, ma sévère condamnation philosophique. Quoique je regrette d'agiter encore un sujet que je croyais épuisé, vos principales remarques exigent de moi certaines explications définitives qui vous sont exclusivement destinées, à moins que leur communication confidentielle ne vous semble spécialement utile.
Je-nepuis d'abord ni accepter l'erreur de fait que vous me supposez, ni me dispenser de vous attri-
buer, à cet égard, une véritable erreur de principe. Car M. *** m'est assez connu personnellement pour que je n'aî jamais pu me faire aucune grave illusion sur sa vraie disposition philosophique et politique, d'après laquelle j'ai dû présumer que celle de mes deux autres patrons n'était pas beaucoup plus avancée ; je les ai toujours regardés comme n'ayant pas encore abandonné suffisamment la métaphysique révolutionnaire, quoiqu'ils aient tous commencé à sentir déjà la portée essentielle, à la fois mentaleetsociale, du positivisme aystématique.Vos explications spéciales sur le degré effectif de leur adhésion à la nouvelle philosophie ne m'ont dono fait épouver aucun désappointement ; et, sans que vous caractérisiez nullement leurs discordances actuelles avec l'ensemble de mes convictions, je ne crois pas en méconndtre l'importance réelle. Maie les sympathies fondamentales que vous me décrivez chez eux me semblent pleinement suffire, comme je compte vous le démontrer, pour motiver la modeste protection, même continue, que leur noble, conduite m'avait d'abord fait espérer.
En aucun cas, je n'ai mérité, à aucun degré, le reproche, que vous semblez m'insinuer, de méconnaître l'inévitable existence des grandes fortunes, ni même l'indispensable office que remplit journellement leur haute intervention sociale. Je crois seulement que vous avez, en général, une trop faible idée des obligations morales qui leur sont propres, et
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spécialement des deroirs des riches envers les pensenrs, surtout dans le milieu actuel . Le plein accord spontané dont tous faites la condition préliminaire de la protection due à la pensée par la richesse, conviendrait à peine à l'état normal vers lequel tend la société moderne. Appliqué à l'état présent, ce procédé équivaudrait à n'encourager les travaux qui doivent conduire à la solution du grand problème que lorsqu'il sera complètement résolu; c'està-dire quand les patronages privés y auront perdu leur principale importance et leur mérite essentiel. Car aujourd'hui le but capital consiste précisément à instituer de véritables convictions systématiques, susceptibles de iîxité et d'universalité : voilà surtout ce gui nous manque maintenant; ceux qui croient déjà y être assez parvenus se font autant d'illusion sur leur propre situation que sur celle du public. Toute élaboration philosophique qui tend évidemment vers un tel résultat, en se caractérisant d'après une constante cohérence logique, doit donc être soigneusement encouragée par tous ceux qui en ont admis la méthode générale et le principe fondamental, malgré ses graves dissentiments partiels aveo les opinions actuelles de ces appréciateurs ; les naissantes convergences méritent alors beaucoup plus d'attention que les divergences transitoires ou secondaires. Aucune doctrine sérieuse ne saurait, j'ose le dire, réellement satisfaire aujourd'hui aux conditions d'assentiment total qui vous semblent indispensables pour donner droit à une pro-
tection suivie. Il n'y a maintenant que des systèmes éphémères gui puissent, d'après leurs vaines promesses, déterminer, par l'entraînement des passions, l'apparence passag;ère d'une telle plénitude d'accord. Voilà, sans doute, pourquoi le saintsimonisme, le fouriérisme, et d'autres aberrations équivalentes, ont trouvé, de nos Jours, tant d'actifs encouragements, pendant que le positivisme en obtient si peu. Mais ce contraste, trop naturel chez les appréciateurs vulgaires, convient-il aussi aux juges d'élite? Quand l'entière concordance que vous exigez pourra se réaliser habituellement entre quelques personnes indépendantes, le grand problènae de notre temps se trouvera aussitôt résolu; car on ne voit pas ce qui alors empêcherait l'adhésion de s'étendre rapidement à tons les esprits actifs et consciencieux. C'estsurtout parce que l'accord véritable n'est maintenant possible que sur les notions fondamentales que la convergence reste nécessairement bornée à un petit nombre d'adeptes. Vous reconnaissez expressément que mes patrons admettent les bases intellectuelles, soit logiques, soit scientifiques, de la philosophie positive, et même la tendance générale à organiser ta société suivant ce régime mental ; dès lors, quelles que soient envers moi leurs divergences actuelles sur la réalisation spéciale d'une telle organisation, je persiste à regarder leur adhésion comme sufîisante pour constituer l'obligation morale que je leur ai représentée, de ne pas laisser entraver mon élabo-
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ration philosophique d'après une infâme persécution. Peut-être même ce sentiment naturel n'est-il neutralisé, chez deux d'entre eux, que par les préoccupations particulières qu'inspirent trop souvent les travaux personnels, et qui disposent à voir avec inditTérence, sinon avec quelque secret plaisir, la compression des idées rivales. Quoique le troisième protecteur me soit inconnu, je ne serais pas étonné que son caractère franchement pratique, le dégageant davantage de toutes préventions théoriques , lui permit de mieux apprécier les convei^ences fondamentales, sous des dissentiments secondaires dont il doit naturellement être moins choqué.
Cette détermination rationnelle du juste degré d'accord préalable qu'exige aujourd'hui la protection temporelle des travaux philosophiques me semble trop importante pour que je doive négliger l'heureuse occasion qui s'offre ici de l'éclaircir indirectement sous un nouvel aspect décisif, en examinant votre opinion sur la coopération actuelle à la revue positive si sagement projetée par M. Littré.
A ce sujet, je regrette d'abord que vos obligeantes démarches personnelles aient été trop peu conformes à nos intentions essentielles, que j'aurai sans doute mal expliquées. Ce n'était point des abonnés que nous cherchions en Angleterre, ni même des actionnaires proprement dits, disposés à placer des fonds dans une entreprise productive ;
iI90 LETTRES D AUGUSTE COMTE
rien de tout cela n'obligeait à s'adresser hors de la France. Nous ne demandions à l'Angleterre, poar cette nouvelle revue, que quelques véritables protecteurs, décidés à risquer des capitaux à la poursuite d'une belle expérience sociale conrorme à leurs convictions fondamentales. Voilà ce que la trop faible concentration des fortunes, et surtout la mesquinerie des habitudes privées, ne nous permettait guère d'espérer en France ; c'est seulement à cette fin que dous réclamions l'assistance anglaise, malgré notre persuasion antérieure du peu de sympathie qu'inspirerait un tel projet au public britannique, il est fâcheux que vos amicales tentatives n'aient pas été ainsi dirigées.
Quant à la précieuse coopération philosophique que j'avais personnellement espérée de vous, permettez-moi, mon cher monsieur Mill, de vous déclarer, avec ma franchise accoutumée, que je ne trouve nullement fondés vos motifs de refus. Vous les tirez surtout d'une insufGsante convergence de doctrines, malgré une pleine conformité de méthodes. Pour mieux caractériser nos dissidences actuelles, vous rappelez notre discussion de 1843 sur la question des femmes, et vous en attribuez l'avortement à ce que l'un de nous deux entend trop peu la vraie théorie de la nature humaine, dont l'étude préalable vous semble encore attendre des perfectionnements essentiels avant qu'une telle collaboration devienne possible. Toute cette appréciation me Iparait exiger une rectification fon-
A SrUART HIU.. dW
damentale qne je vais entreprendre sommairement.
Du point de vue subjectif, on aperçoit aisément qu'une entière unité de doctrine ne peut jamais réjfuer. A quelque régularité mentale que doive parvenir l'Humanité, les différences d'organisation, d'éducation et de situation, exerceront toujours assez d'influence pour déterminer, sur beaucoup de questions secondaires, d'iiabituels dissentiments, comme nous l'indique déjà l'état des sciences les plus avancées, sans excepter les études matbématiques. Toutefois, quand la transition révolutionnaire aura convenablement cessé, il s'établira certainement beaucoup plus de convergence dogmatique qu'il n'en peut exister aujourd'hui, envers toutes les notions quelconques qui intéressent réellement l'harmonie finale de la société moderne. On devra devenir alors plus exigeant sur tes conditions habituelles de la coopération philosophique, . à mesure qu'elle sera destinée à des questions pins spéciales et plus immédiates. Mais, pour préparer cet état normal, il serait déraisonnable de prescrire aujourd'hui le même degré de communion mentale que comportera sa réalisation ultérieure ; car cela n'est maintenant ni possible ni indispensable. Votre mesure trop rigoureuse me semble, à cet égard, involontairement tirée du type ancien, o£i la nature théologique de la doctrine imposait à tout prix l'obligation d'une étroite convergence spéciale, sans laquelle tout le système des croyances se trou-
400 LETTRES d'AUOUBTE COMTE
vait journellement compromis; encore cette condition ne se rapporte-t-elle qu'à l'installation sociale du régime catholique, et non à son élaboration initiale. Envers la systématisation positive, la conformité spontanée des méthodes permet de moins s'attacher à l'identité artificielle des doctrines actuelles. Sans dépasser le degré d'adhésion au positivisme que vous reconnaissez chez mes patrons, on doit aujourd'hui se regarder, non-seule- ' ment, suivaot mon indication antérieure, comme moralemeniobligé d'en protéger l'essor, mais même comme capable aussi d'y coopérer philosophiquement. Cette active collaboration n'exige, en effet, que la commune admission de la méthode fondamentale et de la théorie générale d'évolution, com-^ plétée par la loi hiérarchique. En termes plus précis, on peut réduire maintenant ces conditions d'accord vraiment indispensables aux cinq points essentiels que formule Littré en achevant son admirable appréciation de mon grand ouvrage. Or, sur . tout cela, vous êtes certainement, ainsi que ces trois messieurs, en plein accord avec Littré et moi. Cette communion fo' oentale suHit pour concourir très-utilement }^g^ publication dignement systématique, où,^ {Vucune pédantesque discipline, doivent souv i' surgir *iujourd'hui d'intéressantes discussions m tuelles &> r les diverses applications essentielles dvs principes communs à tous les collaborateurs. Bien loin de nuire à l'ascendant actuel de la revue positive, ces utiles débats tendraient
autant à augmenter son inilueDce publique qu'à «claircir et perfectionner les doctrines ainsi examinées. Comme directeur de cet ouvrage périodique, je n'hésiterais jamais à y admettre tout travail, convenablement conçu et exécuté, qui adhérerait réellement aux bases essentielles ci-dessus mentionnées, quelque opposé qu'il fût d'ailleurs à mes convictions les mieux établies, et môme sans m'en réserver toujours l'examen, surtout immédiat, que je poaprais souvent laisser aux lecteurs. Je ne crois pas qu'une telle conduite tendit aucunement à énerver mon action philosophique par un dangereux éclectisme; elle me semblerait, au contraire, trèspropre à mieux atteindre la grande destination, mentale et sociale, de là revue projetée. Lors môme que je croirais devoir y écarter ou ajourner certaines discussions comme inopportunes ou prématurées, ce serait toujours à ce seul titre que je motiverais publiquement ma décision, jamais fondée sur le défaut de convergence spéciale des travaux vraiment subordonnés aux fondements indispensables. Malgré le mauvais accueil initial de notre projet de revue positive, uÉ -Ureprise aussi conforme aux principaux best ' ctuets ne tardera pas, sans doute, à être ° 'x appréciée: j'ai donc cm devoir utilirir cette t iasion de caractériser l'esprit sérieusetfient libé al suivant lequel je suis décidé à la diriger, iq laissant un libre cours public a toute sage controverse intérieure qui, respectant toujours les principes,
403 LETTRES Q'AUaU9T8 COMTE
affecterait seulement leurs oonaéqneaces quelconques.
En ce qui concerne notre fraternelle discussion de 1843, je ne puis, mon cher monsieur Mill, ac- ' cepter la parité d'alternative qui vous dispose à laisser indécis auquel de nous deux doit convenir le reproche d'insuffisante connaissance de la vraie nature humaine, que suppose, en effet, un tel dissentiment. Je n'hésitai pas alors à vous avertir que votre préparation scientifique avait trop exolusivement embrassé les spéculations inorganiques et mathématiques, sans être assez complétée par une sqite convenable d'études et de méditations biologiques. Ayant moi-même pleinement accompli, jadis, cet indispensable préambule, je me permis de vous le recommander spécialement, et d'y rapporter notre dissidence sur ce grand sujet, envers lequel j'avais d'abord peasé comme vous avant d'avoir achevé mon éducation philosophique. Je persiste plus que jamais dans une telle conviction logique. Ma certitude d'avoir mieux satisfait à ces conditions préalables me semble, d'ailleurs, fortifiée par la conformité essentielle de ma doctrine à cet égard avec l'ensemble des opinions résultées de l'expérience universelle.
Quand la plus haute théorie se trouve «imi conduite spontanément à sanctionner les notions vulgaires, sans aucune impulsion routinière et à l'abri de toute prévention systématique, cet ao* cord constitue un symptôme de réalité, ooatre
A 8TUAHT HILL. 403
lequel il faudrait réunir de bien puissantes démonstrations pour en inlirmer l'autorité.
Toutes les présomptions raisonnables me semblent donc ici se combiner en ma faveur. Si, en général, l'adhésion de Littré au positivisme est ' réellement plus complète et plus explicite aujourd'hui que la vôtre, je n'hésite point à expliquer surtout cette différence philosophique entre deux éminents penseurs par la nature propre de leur principale préparation scientifique , inorganique chez l'un et biologique chez l'autre. Voua me semblez donc ériger ici, en obstacle inhérent à la situation actuelle de l'esprit humain, une lacune qui vous est essentiellement personnelle. Ce n'est pas que l'étude de notre nature individuelle ne réclame encore d'immenses perfectionnements scientifiques et même logiques. Mais, telle que l'a instituée la biologie actuelle , elle me parEdt assez avancée, déjà, pour permettre aux penseurs bien préparés d'aborder directement l'entemble des saines spéculations sociologiques qui seul peut imprimer.à la vraie philosophie moderne son caractère déiinitif.
Votre appréciation prolonge beaucoup trop l'évolution préparatoire, qui , en chaque grande catégorie théorique, devait surtout consister en une simple ébauche générale , d'après laquelle l'esprit positif devint apte à monter au degré suivant de l'initiation logique, afin d'atteindre convenablement la situation normale où il pourra
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fonder, sur chaque sujet, des doctrines vraiment finales. Si vos scrupules étaient légitimes, ils deviendraient applicables à la chimie, à la physique, et même à la mathématique, comme à la biologie ; de manière à ajourner extrêmement l'essor dogmatique de la sociologie ; car, au fond, aucune de ces sciences préliminaires n'a pu encore offrir un état satisfaisant. Mais, loin que leur commune imperfection autorise nullement à retarder riDstitution systématique des études sociologiques, elle doit pousser à la hâter ; car c'est de là surtout que proviendra le perfectionnement philosophique des diverses études scientifiques.
Tout notre régime provisoire de spécialité dispersive doit disparaître par la fusion des diffé-^ rentes théories partielles dans la nouvelle philosophie générale qui, du point de vue social, imprimera à chaque section de la grande élaboration abstraite sa vraie constitution finale. C'est surtout la biologie qui devra, comme plus voisine, ressentir davantage cette indispensable impulsion, sans laquelle je persiste à assurer qu'elle n'acquerrait jamais assez de consistance rationnelle au point même de ne pouvoir autrement y dissiper le stérile antagonisme encore subsistant entre l'école matérialiste ou physico-chimique et l'école spiritualiste ou théologico-métaphysique.
Je dois aussi, mon cher monsieur Mill, vous avouer naïvement que, malgré votre autorité spé- . ciaie,je continue à penser que les préjugés nalio-
naux ont beaucoup concouru au mauvais accueil qu'éprouva, l'an dernier, en Angleterre, notre projet de revue positive. L'unanimité que vous reconnaissez exister sur le continent quant au reproche plus prorond mérité, à cet égard, par les esprits anglais, me semblerait déjà un puissant motif de présumer la réalité d'une opinion si vérifiable d'après l'observation journalière ; car, sans cela, d'où résulterait cet étrange accord au milieu de . tant de dissidences 7
Mais la saine appréciation comparative de l'ensemble du passé .européen conGrme spontanément ce jugement empirique, en indiquant les grandes et nombreuses influences qui, depuis la fin du moyen âge, et surtout pendant les trois derniers siècles, ont dû, en tous sens, déterminer, en Angleterre , une nationalité plus intense et plus exclusive que chez aucune autre section de la famille occidentale. Votre persuasion personnelle qu'un tel esprit y est, au contraire, moins dominant qne partout ailleurs ne me semble, à vrai dire, qu'une nouvelle vérification involontaire de l'opi-r nion commune ; car une prévention enracinée sur l'excellence du caractère propre à votre nation me parait seule pouvoir en faire ainsi méconnaître le principal défaut actuel. Lé cosmopolitisme exceptionnel que vous y attribuez justement à quelques esprits avancés n'est nullement incompatible, à mes yeux, avec une telle disposition ; car, ce sentiment trop vague, qui conduit presque à placer de
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Diveau les Français ou les Allemaada et les Turcs ou les Chinois, ne comporte réellement qu'une respeo- • tablé efficacité morale, sans pousser directement k ta \Taie coopération politique, qui exige le sentiment habituel d'une plus complète sympathie, à la fois mentale et sociale.
La situation fondamentale de l'élite de l'Humanité réclame partout l'urgente prépondérance, non d'un insufûsant cosmopolitisme, mais d'un actif européanisme, ou plutôt d'un profond occidentalisme, relatif à la solidarité nécessaire des divers éléments de la grande république moderne , comprenant toutes les populations qui , après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, ont surtout participé en commun à l'initiation catholique et féodale, et ensuite à la double progression, positive et négative, qui apartout succédé au régime du moyeu âge, de façon à tendre aujourd'hui, chacune à sa manière, vers une même régénération finale. Or, je persiste à penser, après votre lettre comme auparavant, que ce sentiment indispensable de connexité et de concours reste encore plus comprimé en Angleterre que sur le continent par les préventions et animosités nationales, quoique déjà notre heureuse paix de trente ans ait beaucoup amélioré tontes les mœurs occidentales.
Une dernière explication, purement personnelle, doit encore vous être rapidement indiquée, mou cher monsieur Mill, au sujet des économies qu'on
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me reoominanâe iDdirectement. Ni mes amis, ni même mes protecteurs ne se croiroot sans doute jamais autorisés à exiger de moi aucun compte semblable. Mais quoique ma condaite privée n'ait pas pIuB besoin de justification que ma conduite publique, je dois tenir à rassurer votre cordiale sollicitude sur des craintes de tendance abusive ou exagérée qui n'auraient pas de fondement réel.
J'ai toujours jugé aussi absurde qu'inhumaine la disposition, trop commune cbez les riches envers les pauvres, à concevoir les nécessités matéfielles d'une manière absolue et uniforme, sans y apprécier assez les diversités individuelles, relatives, comme en tout autre cas, à l'organisation, à l'éducation, aux habitudes et même à la condition. C'est pour avoir crn apercevoir envers moi cette vulgaire tendance que je me suis, à certains égards, senti blessé par un jugement qui ne reposait point sur une sanisante appréciation personnelle. Vous qui, depuis quatre ans, connaissez exactement mon budget privé, et aussi mes lourdes charges spéciales, vous savez si, d'après le taux actuel du milieu où je vis, ma dépense habituelle a jamais pu offrir rien de vraiment déraisonnable, qaand même mes goûts propres m'y auraient poussé. Il y a huit ans que j'ai atteint les modestes limites d'aisance que j'avais toujours conçues, do moins en continuant à m'abstenir des prévoyances lointaines. Or, sans vouloir jamais les dépasser, je tiens beaucoup, je t'avoue, à conserver des satisfactions aussi modérées, très-
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inférieures à ce qu'ont obtenu la plupart de mes camarades. J'y suis attaché non-seulement par une légitime habitude et par un juste sentiment de mon droit, mais surtout par l'intime conviction de leur tendance à faciliter beaucoup mou essor philosophigue, que troubleraient trop de mesquines préocctipatioQS journalières. C'est pourquoi je persiste à déclarer qne je ne puis, ni ne veux, à moins d'une insurmontable nécessité, me restreindre à rinsufTisaot revenu que me laisse une odieuse spoliation.
Depuis le début de cette année j'ai défluitivemeot réduit à deux mille francs, au lieu de trois mille, la pension annuelle de ma femme ; j'ai aussi pratiqué une autre économie d'environ mille francs sur mes dépenses personnelles. Mais tout cela représente à peine la moitié de ce qui m'a été ravi, et pourtant je ne puis réellement me restreindre davantage sans tomber dans la gêne, ou plutôt dans la détresse. Jugez par là si je puis raisonnablement éviter de chercher quelques ressources supplémentaires, quoique mon élaboration philosophique doive certainement en souffrir. Ces commodes conseils d'économie ne sauraient donc empêcher la responsabilité défmitive d'une telle perturbation de peser sur tous ceux qui, de diverses manières, m'ont retiré, sans motif légitime, lajuste protection qu'ils m'avaient d'abord accordée, et dont je me plairai toujours à proclamer avec reconnaissance l'heureuse influence initiale.
Mes passagères tribulations me laisseront d'ailleurs, conime philosophe, une pénible impression permanente, en rappelant une douloureuse expérience sociale qui témoigne combien nos riches, même les mieux disposés, se trouvent aujourd'hui, par leurs vues étroites et leurs sentiments mesquins, au-dessous de la grave situation que leur prépare un prochain avenir, dans l'inévitable lutte qu'ils auront à soutenir contre les prolétaires. Les penseurs, maintenant si dédaignés, «q s'efforçant alors, suivant leur noble devoir, d'adoucir autant que possible ce terrible conflit, auront ainsi à oublier leurs justes griefs spéciaux, en même temps qu'à contenir l'exaspération trop excusable des classes inférieures. En laissant échapper toute heureuse occasion d'instituer une salutaire alliance entre la pensée et la richesse, on dirait que même les plus avancés de nos grands désirent secrètement l'indéfinie prolongation du statu quo actuel, où l'anarchie mentale les dispense de toute lai^e obligation morale ; ils repoussent instinctivement l'indispensable avènement d'un vrai pouvoir spirituel, dont l'ascendant irrésistible les assujettirait à une juste observance habituelle des devoirs sociaux qu'ils font aujourd'hui dégénérer en une vague et stérile philanthropie. Mais un aveugle égoïsme leur cache les dangers propres à cette situation transitoire, qui ne peut leur convenir qu'autant que la force leur restera pour éluder essentiellement les légitimes réclamations des prolétaires. Oi', cet équilibre
précuire ne saurait durer que jusqu'à ce qne ces irrécusables deitiandes aient pu acquérir une coOsistaQce vraiment systématique, sous la direction rationnelle du positivisme dont elle sera la plas immédiate destiDation active , comme je crois l'avoir démontré dans mon sixième volume.
Peut-être les riches regrelteront-ils alors d'avoir mal agi envers les philosophes, qui devront protéger leur existence sociale contre une ardente réaction populaire.
Tout à vous,
A'' Comte.
Paris, le mercireili soir 6 md \M.
Mon cher monsieur Mill,
Votre dernière lettre me détermine à ne pas insister davantage, du moins quant à présent, sur un sujet très-important sans doute, et môme actuel, mais envers lequel l'expérience m'apprend qu'il faut renoncer à tout espoir immédiat d'un suffisant accord entre vous et moi.
Le noble essai d'un digne patronage systématique qui fut commencé envers moi en 1844, m'avait conduit à penser que le moment était venu d'instituer, par un premier exemple déoisif,
A 8TUART MILL. 4H
ane sorte de généreuse solidarité entre les pen- Benrs et les riches, qui pût garantir une indispensable liberté philosophique contre les attentats oppressifs des coteries dominantes. Sans un tel but général, je me serais borné, dès le début, à combler les embarras passagers que me suscite une iDf&me spoliation, en recourant seulement, comme je le fais aujourd'hui, à mes amis personnels. Mais l'importante garantie sociale que je me suis eiîorcé d'introdqire à cette occasion, quoique vraiment appropriée aux principaux besoins de notre temps, ne pouvait naturellement avoir d'efficacité réelle que par une pleine spontanéité de ses divers coopérateups. L'événement me prouve que cette condition fondamentale n'est pets encore assez remplie, du moins dans le cercle très-reatreint de mon action immédiate.
-Que cela tienne à une insufBsante élévation de sentiments on à l'importance exagérée qu'on accorda à d'inévitables dissidences secondaires, je reconnais maintenant la nécessité d'ajourner cette nouvelle tentative philosophique, dont les appuis indispensables sont jusqu'ici trop peu préparés. Mais, vu l'utilité réelle d'un tel projet, je me réserve de le reprendre plus ou moins prochainement, sous un aspect général, et avec tous les avantages de la publicité directe, en écrivant, pendant quelque intermittence de ma grande élaboration philosophique, un courlopuscalespécia] sur les devoirs actuels des riches envers lespenseurs, sans y faire d'ailleurs
aucune allusion fâcheuse à l'événement privé qui m'en a suscité roccasion initiale.
Quant au projet de revue positive, que je persiste à regarder comme ayant été trop vulgairement apprécié jusqu'ici, je suis tout disposé, ainsi que M. Littré, à m'occuper de sa réalisation aussitôt que l'ittiportance en aura été assez sentie dans un milieu quelconque. Ce temps est peut-être moins éloigné que nous ne pouvions le croire, si j'en juge du moins par un concours spontané de récents symptômes favorables à la saine appréciation du positivisme systématique. Parmi ces indices d'une meilleure disposition des esprits d'élite dans tout l'Occident, vous remarquerez, je crois, avec autant de joie que de surprise, la noble démarche qui me vient de la Hollande, et dont la double copie ci-jointe vous donnera une idée suffisante. Des témoignages aussi complets et aussi solennels me semblent annoncer, chez certains hommes d'élite, une disposition trèsvoisine de celle qui ferait directement sentir la nécessité de coopérer, soit par la plume, soit par l'argent, à une sérieuse tentative d'activé propagation du positivisme, d'après son application périodique au cours actuel des choses humaines, intellectuelles ou sociales. Vous apprendrez avec un juste intérêt personnel que l'épigraphe de cette honorable publication hollandaise a été puisée dans votre important traité de 1843. Ces messieurs ont choisi le fameux passage comparatif, and, the greatcst of ail, etc. , qui m'a valu, au moins autant que l'astro-
A 8TUART MILL. 413
nomie sidérale, TirréTOcable rancune d'Herschell le Gis.
Je vous indique d'abord celte précieuse manifestatioD afin de vous adoucir d'avance la triste annonce du coup affreux qui, dix jours auparavant, voua à la douleur, ou du moins à une profonde mélancolie, tout le reste de ma vie privée. Le 5 avril, j'ai vu expirer, au début de sa trentedeuxième année, l'incomparable amie à laquelle s'adressa, l'an dernier, ma lettre philosophique sur la commémoration sociale, que je vous communiquai en juillet. Maintenantque cette confidence o'apparlienl, hélas I qu'à moi seul, je puis indiquer, à un cœur aussi propre que l'est le vôtre à me bien comprendre, qu'il s'agissait là de mon premier et , dernier amour, quoique cette affection soit d'ailleurs restée toujours, de part et d'autre, non moins pure que profonde.
Dans mon fatal mariage, il n'y avait eu, jadis, qu'une générosité exagérée, par suite d'une apparente confiance totale. Au fond, mon cœur, quoique toujours dévoré de besoins sympathiques, était exceptionnellement resté vierge jusqu'à mes premières relations avec cette éminente dame, dont la concordance organique se trouvait fortifiée par une triste conformité de situation morale, quoique son malheur domestique surpassât beaucoup le mien, et fût, du reste, encore moins mérité.
L'invasion décisive de cette vertueuse passion
414 LETTRES D'AUOUBTG COHT&
coïncida, l'aa dernier, avec l'élaboration initiale de mon second grand ouvrage. Vous conceves ainsi la vraie gravité d'une crise nerveuse qui jnaqu'ici vous était imparfaitement connue» et dana laquelle j'ai couru un véritable danger cérébral, dont d'énergiques souvenirs personnels m'ont heureusement préservé, sans aucune vaine intervention médicale, par la seule assistance du sévère régime que j'ai introduit, à cette occasion, pour tout le reste de ma vie.
Sauf cet inévitable début, je sentais avec délices l'admirable harmonie spontanée de cette affection privéo avec ma 'mission publique, au moment où je commençais une nouvelle carrière philosophique, oix le cœur, comme je voub l'annonçai, aura désormais au moins autant de part naturelle que l'esprit lui-môme.
Jusqu'alors c'était mon office social qui seul avait compensé ma fatalité domestique. Depuis un an, je voyais, au contraire, ma vie privée contribuer profondément à améliorer ma vie publique, en me faisant subir, quoique tard, une intime initiation affective, dernier complément indispensable de mon entière préparation philosophique, et sans laquelle je ne pouvais remplir assez ma mission finale pour le service fondamental de la grande régénération humaine.
Ha noble et tendre Clotilde, douée des plus hautes facultés mentales et morales, était disposée à devenir spontanément, sous ma direotion,
A BTUAflT mu.. 41&
ma digne collègue dans celte nouvelle phase de ma vocation sociale. Pour voua donner une idée de sa double élévation, i) me sufTirait de vous apprendre que, malgré les plus cpcrgiques et légitimes motifs personnels de maudire l'indissolubilité do mariage, elle avait, d'après mes sommaires remontrances initiales, sérieusement voué l'ensemble de sa carrière littéraire à compenser, à sa manière, les ravages moraux exercés, à cet égard, par les déplorables aberrations contemporaines d'un beau talent fémiDÎD, dont elle était, j'ose l'assurer, digne de triompher Qualement.
Vous pouvez ainsi concevoir toute l'immensité de ma perte et je puis ajouter que l'Humanité n'est pas, au fond, moins cruellement frustrée, quoiqu'elle ne puisse soupçonner la vraie valeur du précieux organe gui vient de lui être ravi. A l'âge oîi j'avais dû renoncer déjà à tout sérieux espoir d'un véritable bonheur privé, je commençais à obtenir une incomparable félicité, que jamais je n'avais même osé rêver ! La voilà brusquement détruite, au moment oîx les vexations de sa famille allaient déterminer mon éternelle amie à se rapprocher davantage de moi !...
Il m'a fallu toute la puissance de mes convictions philosophiques contre le suicide, fortiCée du sentiment fondamental de la haute mission sociale qui me reste à remplir, pour survivre sans hésitation à une telle catastrophe. M. Lewes, qui m'a vu le lendemain, pourra vous dire com-
bien il m'a trouvé déjà ferme et résigné, puisque je n'ai pas même contremandé ainsi le rendezvous spécial que je lui avais asslg^né quelques jours auparavant.
Cette horrible épreuve m'a aussi permis de mesurer l'inaltérable consistance actuelle de ma santé cérébrale, qui, après avoir résisté à un pareil coup, se trouve certes à l'abri de toute atteinte ultérieure. Mais je sens profondément, et de plus en plus, que l'âge des passions privées vient de se terminer pour moi : il ne pouvait mieux finir. Je ne puis espérer d'autres satisfactions intimes que celles résultées du culte assidu des purs et nobles souvenirs que me laisse à jamais cette incomparable année de vertueuse tendresse réciproque. La vie publique doit désormais employer seule tout le trésor de saintes affections qui s'est ainsi développé en moi. Sous ce rapport, j'ose dire que je n'ai rien perdu d'essentiel qu'une noble assistance sociale. Le perfectionnement fondamental dû à l'évolution décisive de la vie affective était déjà réalisé suffisamment; j'espère qu'il portera d'assez grands fruits pour que j'en puisse faire un digne hommage solennel à la mémoire adorée.
Son admirable modestie avait enfin accepté la dédicace publique d'un ouvrage oii sa douce influence eut tant de part involontaire. Notre irrévocable séparation ne saurait me dégager de cet heureux devoir. Il me fournira une transition précieuse de ma douleur à mon travail. Ëo y expliquant con-
A 8TUART BULL. 417
veoablemeat, aux êtres dignes de la bien comprendre, cette paissante stimulation des sentiments publics par les aETections privées, j'aurai d'ailleurs l'occasion d'indiquer sommairement au monde la portée de la perte inaperçue qa'i! vient de subir.
Ma principale joie personnelle coasisterait maintenant à obtenir que son nom devînt enfm inséparable du mien dans les plus lointains souvenirs de l'Humanité reconnaissante.
Pour vous indiquer à quel point je domine déjà mon irrévocable mélancolie, il me saffira de vous dire que je viens de reprendre au même lieu mon cours public du dimancbe, interrompu en février, par la démolition de ht salle oi^ je le faisais depuis quinze ans. J'y donne cette année, sans aucune opposition du gouvernement et à la grande satisfaction de mon auditoire, une extension plus considérable et une physionomie plus prononcée à mon préambule philosophique, auquel je consacrerai encore cinq séances de deux ou trois heures, quoiqu'il en ait eu quatre avant la suspension. Cet ensemble de neuf séances me permet, comme vous le sentez aisément, une sommaire exposition vraiment suffisante de l'esprit fondamental, à la fois philosophique et politique, propre au positivisme systématique.
Afin de la mieux animer, j'y ai pris ouvertement l'offensive contre les métaphysiciens, soit psychologues, soit idéologues, mais surtout contre les premiers, qui aujourd'hui dominent ici. Continuer,
41S lettum d'auoubte comte
après Voltaire et Diderot, la ^erre spéciale et directe contre la théologie, c'est maioteDant, en France, s'acharner snr un cadavre, on du moins snr un agonisant.
H n'en est pas de même» à beaucoup près, da déisme psychologique, qui seul maintient encore, chez les têtes actives, les bases fondamentales de l'esprit religieux, tout en minant, par son inconséquence caractéristique, ses vraies conditions sociales. Mon attaque générale a déjà retenti assez pour forcer ces insolents personnages à rompre enfin le silence concerté par lequel ils voudraient étouffer l'influence de mes travaux, au moins dans la sphère de la presse périodique, essentiellement soumise encore à leur ascendant habituel. Un de leurs principaux organes prépare, pour la Revue des deux mondes, un examen développé de mon grand ouvrage, sans être arrêté par le souvenir de l'éminent travail de Littré. Je n'ai pas besoin de vous expliquer ma résolution naturelle d« maintenir, envers cette nouvelle appréciation française, mon heureux régime d'abstinence littéraire, dont j'ai fait, en faveur de l'autre, une exception si méritée. Mais, sans même m'en enquérir aucunement, je serai bien aise qu'il s'élève, à ce sujet, dans notre revue la plus répandue, une discussion propre à propager beaucoup la lecture, ou du moins la connaissance de mon livre fondamental.
Le dernier numéro de cette revue contient, ds Littré, un important article, que je lui ai promis
de lire, sur son audacieuse critique radicale de la préteadue sagesse créatrice, en ce gui concerne l'organisme animal, et surtont humain, h propos de la Phy»ioloyie de Muller.
Cette remarquable publication me semble trèspropre à indiquer aux Anglais le vrai degré de liberté philosophique dont la France jouit aujourd'hui, sans aucun exemple antérieur ni extérieur, par l'heureux concours de l'insouciance oflicielle avec l'iodifféredce populaire. Un tel article ne fait réellement courir aucun danger quelconque à son auteur, ni dans la juste considération publique, ni>même dans sa position légale comme membre rétribué d'une commission historique. Ainsi qu'il me le disait tout à. l'heure, il suffît ici aujourd'hui d'oser convenablement tenir uo pareil langage pour que personne oe puisse vraiment l'empâcher, même dans une revue qui est, à beaucoup d'égards, dévouée au gouvernement. Les philosophes qui se plaindraient des entraves extérieures n'auraient dotio chez nous qu'à reconnaitre invotoaiairement leur défaut de courage Intérieur, ou de oonvictinns arrêtées. !1 est certainement fort regrettable qu'une insuffisante appréciation des caractères et des besoins propres à la situaticm actuelle ne permette point aux puissants particuliers anglais d'utiliser, dans l'iotérét commua de l'Occident, cette heureuse propriété du milieu français^ pour constituer un digne organe périodique de la véritable émancipattoQ mentale. Un tel Avantage nous est assez radica-
lement Inhét-ent pour qu'il doive essentiellement résister à tous les orages politiques qui peuvent prochainement survenir ici, quoiqu'il fût eiposé à quelque altération passagère, en cas d'ascendant éphémère soit des chrétiens, soit surtout des déistes.
La cordiale sollicitude exprimée, à la fin de votre lettre, sur ma situation personnelle, m'oblige à ne pas terminer snus vous donner, à ce sujet, quelques sommaires indications spéciales, qui compenseront assez mon long silence antérieur. Mes embarras immédiats sont vraiment graves, depuis que j'ai accompli les économies mentionnées dans ma lettre de janvier, et au-delà desquelles commencerait pour moi la détresse réelle, que j'ai résolu d'éviter, à moins d'impossibilité totale;
La douloureuse catastrophe qui vient de frapper moncceuramêmeexercé,-sou3 cet aspect financier, une petite réaction nouvelle, eu suscitant un puissant obstacle moral a une autre réduction de quatre ou cinq cents Francs que je comptais encore faire bientôt, saus aucune gêne sérieuse, sur le pris annuel d'un appartement trop considérable pour mes seuls besoins, mais auquel se rattachent maintenant des souvenirs qui constituent à jamais la plus précieuse partie de mes intimes richesses. Quoi qu'il en soit, vous concevez que cette condition accessoire aggrave réellement bien peu les principales dirficultés matérielles de ma situation temporaire, qui déjà me Forçait, pour d'autres motifs vraiment insurmontables, de recourir à l'assiatsace
A STUAHT MILL. 421
actuelle de mes amis personnels. Sauf cette pénible nécessité, je n'ai d'ailleurs aucune inquiétude sérieuse sur mon avenir. La démission qui avait fait vaquer, en septembre, le poste de directeur des études polylecb niques a été retirée à temps par le titulaire, en sorte que le Conseil dirigeant n'a eu nullement à voter sur ma candidature officielle à cet égard, ni au sujet des mutations consécutives.
Mais j'ai de plus en plus la certitude morale que ce corps est très-disposé maintenant à réparer, dès ]a première occasion opportune, l'iniquité commise envers moi, et qui' ne fut, comme je vous l'expliquai alors, qu'une sorte de surprise légale, imprévue même pour mes ennemis. D'ailleurs la plupart de ceux qui votèrent là contre moi, sauf quatre ou cinq agents ou complices dévoués du sultan de VObservatoire, ont changé de disposition, d'après le mauvais effet qu'a produit cette spoliation, soit chez la jeunesse polytechnique, soit auprès de tous les juges impartiaux et respectables.
La rare modération que j'ai su obstinément conserver, en un cas où j'avais tant de droits à éclater publiquement, comme mes ennemis l'avaient présumé, a beaucoup contribué à consolider et développer ces tendances favorables. Dès la consommation de cette infamie, vous savez que je ne me suis pas regardé comme déGnitîvement proscrit. Fort du suffrage solennel de mea chefs, auxquels seuls j 'ai dû en appeler jusqu'ici, on me voit attendre avec patience la seule décision vraiment finale, celle qui
422 LBTTRB8 DAUQUBTE COMTE
résulterait d'une ocoasion offerte à la réparation. Si alors l'injustice se coniominaitfj'invoqueraiB dignement une opinion 'publique, gui serait alors mon unique ressource; mais je ne l'en occuperais pas auparavant, dussé-je attendre longtemps encore, pu reste, tout le monde s'attend ici à ma pro" chaîne réintégration, peut-être môme assez tôt pour faire, en juillet, les examens de 1846. Cela ne dé* pend que de la démission attendue du septuagénaire dont je vous ai parlé. Quant à l'intrus qu'on m'a substitué, je ne désire nullement qu'on établisse, en l'écartant pour moi, an nouvel exempte fâcheux de l'instabilité inhérente à cette sotte formalité de réélection annuelle, et j'eapère qu'on le gardera tant que son service ne méritera pas l'exelusion. Si cela retarde peut-'étre nn peu ma propre réintégration, j'y gagnerai, par la juitice, plus de facilité à obtenir l'inamovibilité, que je veux demander personnellement aussitôt que je serai réinstallé. Je conserve, d'ailleurs, toutes mes espérances antérieures quant aux deux autres postes polytechniques dont je vous ai parlé auparavant. Tout le monde convient que j'ai plus de droits que personne à chacune de ces trois places, dont le revenu est presque identique. Mais, envers toutes trois, il faut que j'attende sans impatience nne vacance qui ne dépend pas de moi.
Ainsi mon heureuse insouciance philosophique est, au fond, ti'ès-légitime quant k l'avepir. Pour le présent, qui seul m'embarrasse réellement, mes
A 8TUART MILL. 428 '
douces préoccupation a de cœur m'ont rendu, entre autres services essentiels, fort peu sensible, depuis un an, à des atteintes gui autrefois m'auraient beaucoup troublé passagèrement ; et vous concevez qu'une diversion □on moins puissante résulte désormais, ù ce misérable égard, de ma noble affliction éternelle.
A" Comte.
N.-B. Nous faisons suivre cette lettre des documents hollandais auxquels il est fait allusion p. 4i3 et 414, et dont la copie, delà main d'Auguste Comte, se trouve jointe aux originaux conservés par M. Mill. [fiole de l'éditeur.)
[Copie conforme) A M. Auguste Comle, â Paris,
La H*ïB, ie 11 &nil 1846.
HONSIEOH,
L'étude de vos ouvraj^es, en mttme temps qu'elle nous a f^it apprécier la haute portée de vos travaux et l'immensité de l'œuvre à laquelle vous avez consacré votre vie, a fait naître en nous le désir de Contribuer, selon notre pouvoir, à la propagation des idées positives, en appelant l'attention de noa compatriotes sur votre grand ouvrage, pas assez connu dans notre patrie.
Dans ce but, nous venous de publier une traduction des deux premières leçons du Cours de Philosophie positive, sous le titre de Batr* génirn ht de la Philoiopkie poiitive.
Nous avons l'honnettr de vous ofTrir, ci-joint, un exemplaire de cette publication.
Nous vous prions de bien vouloir considérer cette démarche
comme un témoignage de la vive admiration que nous ressentons pour le successeur de BacoD et de Descartes.
A cette occasion, nous éprouvons le besoin de vous dire que nous avons été prorondément amigés en apprenant, par la pré- Tace personnelle de votre ouvrage, que la France, quoique codstiluant l'avant-garde de la civilisation, n'appnScie pas encore convenablement le véritable pliilosophe des temps modernes. Nous espérons vivement que, malgré les dildcultés de votre position, vous pourrez accomplir votre grande mission.
Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de notre prorond ri^specl.
Ont signé :
Le comte de Limburo-Stihum, capitaine du génie; H«etz» et tuTt HisFELT, lieutenants du génie, tous trois attachés au ministëie de la guerre hollandais.
Regue le mercredi 15 avril IStU.
PBÉKACE DES TBADUCTEURS.
Nous désirons fixer l'attention sur l'ouvrage, pas assez connu en Hollande, d'Auguste Comte, et nous pensons pouvoir atteindre ce but en publiant une traduction des deux premières leçuDS de cet ouvrage capital, lesquelles contiennent les bases générales ilc la philosophie positive.
Notre intention n'est pas de montrer ici de quelle haute ini' portance est pour la société une doctrine qui embrasse tout, ni de faire voir que, tant qu'une pareille doctrine n'est pas fondée, l'état révolutionnaire où l'Europe civilisée ost depuis longtemps engagée, et sur lequel s'élËvent tant de plaintes vaines, doit nécessairement durer.
Qu'il nous suffise de remarquer que Comte, suivant les traces de Bacon et de Descartes, a réussi i embrasser complètement la doctrine.
Pour cela, il était tout d'abord nécessaire que les phénomènes les plus importants pour l'homme, à savoir : les phénomènes sociaux, fussent traités, dans leur ensemble, de la même manière que tous les autres phénomènes naturels.
Comte a accompli cette tiche en Tondant une science nonvelle nommée SoeiotogU, h laquelle est consacrée la majeure partie de son ouvrage.
Puissent ceux qui s'occupent avec curiosité de recherches scientifiques èlre excités à poursuivre le développement ultérieur des Idées de Comte dans son livre même et être conduits, par notre intermédiaire, h augmenter de plus en plus le nombre des partisans de la philosophie positive 1
Quant à l'exécution de noire traduction, nous ajoutons que nous nous sommes efforcés de rendre l'origiiial avec toute l'exactitude possible.
{Traduitt du hoUandaii par M. Liltri.)
PnriB, le lundi 10 août IBtG.
Mon cher monsieur Mill, En réponse à votre dernière lettre (du 26 mars), je vous ai écrit, il y a trois mois (le mercredi soir 6 mai), une longue lettre fort importante, à mes yeux, sons plusieurs rapports, tant publics que privés. Votre silence à ce sujet commence à m'inguiéter gravement, comme étant déjàplus prolongé qu'en aucun autre cas antérieur, depuis cinq ans que dure notre précieuse correspondance. Ouoique les accidents de poste soient heureusement devenus très-invraisemblables, ils restent encore strictement possibles, et ce long délai m'a d'abord fait craindre que ma lettre ne vous fût point parvenue. Toutefois, si cela était, vous m'auriez sans doute écrit déjà pour me faire expliquer un silence qui.
42d LETTHB8 d'AUGUSTE COMTE
dans celte hypothèse, devrait vous paraître durer depuis le 23 janvier, date de ma dernière lettre répondue.
A la vérité, votre ancien collègue, M. Williamson, gui m'est enfin venu voir récemment avec sou fils, m'a fait penser que ma lettre du 6 mai pourrait bien vous avoir trouvé absent de Londres, et même d'Angleterre, par un de ces congés annuels dont je me féliciterais pour votre santé que vous eussiez contracté la scrupuleuse habitude.
Mais je sais, d'un autre côté, que vos absences ne sont pas d'ordinaire aussi prolongées, et je présume d'ailleurs que, si une exception avait eu lieu à oet égard, vous m'en auriez averti au moins indirectemont.
Je suis ainsi conduit à regarder malheureusement comme la plus probable la pire supposition, en attribuant cette anomalie à une sérieuse perturbation de votre santé. Cette conjecture m'alarme d'autant plus que, malgré mon abstinence de journaux, je viens d'apprendre que l'on s'inquiète, à Londres, du choléra; l'absencede nos amis Austin, actuellement en campagne, ne me permet pas de recevoir à ce sujet de justes informations spéciales; je me décide donc à vous écrire aujourd'hui ce court billet, uniquement destiné à dissiper les incertitudes et les inquiétudes suscitées par votre silence exceptionnel.
Tout à vous,
A** GOHTE.
A BTUART MILL. 427
SuÎTaqt mon usage, je n'ai nullement pris copie de ma longue lettre du 6 mai. Mais si elle était vraiment perdue, je croirais pouvoir de mémoire voua la restituer essentiellement, son importance spéciale me l'ayant naturellement rappelée.
PariB, U fflercNdi t septembre IM.
Mon cher monsieur Mitt,
Ce billet est uniquement destiné à introduire auprès de vous une noble Polonaise, M"° de Haza, aussi reoommandable par l'élévatioa de ses idées que par la délicatesse de ses sentiments.
Si vous pouvez lui être de quelque utilité pendant son court séjour à Londres, je vous en aurai «ne véritable reconnaissance personnelle.
Noire commune amie, M"* Austin, à laquelle je dois l'avantage de connaître M"° de Haza, se joindrait certainement à moi, sans son absence actuelle, pour une telle recommandation.
Tout à vous, A" Comte.
LETTRBB D AUGUSTE COMTE
Paria, le jeudi 3 septembre 1S(G.
Mon cher monsieur Mil),
J'ai été trèa-touché de la sincère sympathie témoignée, dans votre lettre du 13 août, au sujet de l'affreux malheur personnel que je viens de subir, et dont votre propre coeur vous fait dignement sentir la vraie profondeur. Comme vous le dites, le temps seul peut atténuer de telles douleurs, qui sont au-dessus de toute consolation. Mais jusqu'ici, plus je considère cette perte irréparable, plus j'en apprécie l'intime gravité. La seule diversion efficace que comporte maintenant ma triste vie privée consiste à m'absorber encore davantage dans ma vie publique, d'où je dois désormais tout tirer. Empêché parmes devoirs professionnels de prendre, au moment de cette catastrophe, les deux ou trois semaines de repos total qu'exigeait une telle secousse, j'ai dû consacrer d'abord la première moitié de mes vac-ances actuelles au simple rétablissement de mon système nerveux. Mais, quoiqu'il reste encore bien ébranlé, j'espère utiliser la seconde moitié de ce précieux loisir pour reprendre convenablement ma grande élaboration de l'an dernier.
Afin de renouveler plus tôt mes rapports directs
A STUART MIIX. 429
avec le public, je suis presque décidé, par mes dernières réflexions, à pnblier d'abord les deux premiers volumes de ce traité, et ensuite les deux autres, au Heu de la publication iotéfi^ale que je projetais primitivement, mais avec la conviction, toutefois, que l'ouvrage ne comporte réellement pas un plus grand morcellement. Cette modification utile procure d'ailleurs à mon cœur la secrète satisfaction de bâter l'apparition de la cbère dédicace destinéeà faire apprécier l'éminente compagne intellectuelle et morale qui semblait promise au reste de ma vie. En attendant, mes intimes préoccupations continuent à me détourner des graves embarras passagers de ma situation matérielle ; au milieu d'une telle mélancolie, je sens à peine l'active méchanceté de mes ennemis et même la tiédeur inattendue de presque tous mes amis.
Vous apprendrez sans doute avec un véritable intérêt, à la fois privé et public, la tentative nouvelle ou plutôt renouvelée que je viens de commencer hier, auprès du ministre de l'instruction publique, pour faire créer, en ma faveur, à notre Collège de France, la chaire d'histoire générale des sciences positives, dont j'ai parlé dans ma fameuse préface comme ayantété, en 1832, d'abord accueillie par l'instinct philosophique de M. Guîzot, et finalement repoussée par ses rancunes métaphysiques. Le temps m'a paru opportun pour reproduire cette proposition, d'après la sage énergie avec laquelle le ministre actuel vient de briser la tutelle
43Ù LETTRBS D'AUOUBTE COMTE
pédantocratique dont ses prédécessean n'osaient pas s'aETranchir; il faut d'ailleurs saisir le moment, sans doute très-passager, où un tel ministère se trouve confié à uo homme étranger aui divers corps enseignants. En offrant ainsi au gouverne'ment une occasion formelle de compenser noble" ment l'iniquité dont il déplore de n'avoir pu me préserver en 1844, je puis d'ailleurs compter sur l'appui spontané des deux ministres de la guerre, qui ont pleinement apprécié ce cas inou!. Si M. Oaizot était, moralement, autre chose qu'un misérable parvenu, ou plutôt un pédant sans coeur, ce serait là, pour lui, un moyen facile de réparer envers moi ses indignités primitives, que sa conscience pourrait maintenant lui reprocher comme la première source de mes embarras actuels. Mais je compte peu sur son intervention quelconque, que je suis très-décidé à ne solliciter aucunement. En tout, je n*ai tenté cette démarche que parce qu'elle n'offre, d'ailleurs, aucun incouvéttlent, sans toutefois en espérer sérieusement le succès. Je vous inttroirai de son issue quelconque.
C'est avec une vive satisfaction que je vois croître votre judicieuse confiance snr l'installation décisive du positivisme dans le domaine actuel de la discussion publique. Quoique les adhésions aient été) en France, plut tardives qu'ailleurs, elles y montrent nutintenant ane aorte de compenéation par leur netteté et môme leur plénitude. Tous lei camps philosophiques ont ici donné déjà une saae-
A 8TUAHT HILL. 431
tion plus OU moins complète au nouveau régime intellectuel. Mes graves préoccupations diverses m'avaient empêché, depuis quelque temps, de vous indiquer, à ce sujet, plusieurs manifestations spéciales, qui pourraient vous offrir quelque intérêt ; je puis aujourd'hui les réunir à de nouveaux témoignageB analogues, qui se multiplient journellement.
Je vous ai déjà annoncé la grande extension que j'ai donnée, cette année, avec un entier succès, au préambule philosophique de mon cours habituel d'astronomie populaire. L'une de ces douze séances a suscité une manifestation publique qui mérite de vous être signalée comme indice d'une heureuse modification dans l'opinion française, dont le progrès actuel m'a toujours paru mesurable surtout par le degré d'exécration nationale vouée à la mémoire du charlatan rétrograde qui a tant troublé la marche révolutionnaire. Au sujet de l'aptitude naturelle du positivisme à systématiser toutes les gloires, j'ai été. conduit à recommander à mon auditoire la digne glorification de notre héroïque Jeanne, que la théologie n'a pas su s'approprier, et que le principal propagateur de la métaphysique négative a si indignement tenté de flétrir. J'ai ter- , miné cette exhortation spéciale en ajoutant que c cette manifestation spontanée constituerait une digne compensation de la déplorable apothéose décernée à Bonaparte » .
Par ces dernières paroles , je craignais bien
432 LSTTRES d'auOUBTE COUTE
d'exciter quelques murmures qui , du reste, ne m'auraient nullemeQt ébranlé. A ma grande surprise, elles ont, au contraire, déterminé, dans toutes les parties de ce nombreux auditoire, l'explosion immédiate d'énergiques applaudissements, dont je n'avais jamais été ainsi accueilli. Un tel indice est propre à atténuer un peu les craintes trop naturelles des graves désordres que pourrait ici susciter bientôt la déplorable situation des esprits, à la mort du chef actuel.
Outre de nombreuses adhésions spontanées, mais individuelles, caractérisées par d'énergiques lettres émanées surtout des jeunes esprits scientifiques, je crois devoir vous signaler spécialement la démarche collective des médecins de Rennes qui avaient formellement chargé leur oi^ne au dernier congrès médical de me témoigner leur active sympathie pour le positivisme systématique. Au fond, la classe des médecins doit ici nous fournir notre principal point d'appui immédiat, comme mieux préparée qu'aucune autre, malgré ses graves imperfections théoriques.àbien accueillir la nouvelle philosophie. Us y sont même plus propres que la classe, d'ailleurs moins nombreuse, surtout moins compacte, et, à tout prendre, moins influente qui se recrute à notre École polytechnique ; car l'avantage incomparable que possède celle-ci d'avoir commencé l'évolution philosophique par sa véritable origine, s'y trouvejusqu'à présent beaucoup neutralisé par son stupide dédain pour les études qui doivent la
A stuaut mill. 433
compléter, et qui seules lui impriment son vrai caractère social.
Au contraire, les médecins sentent beaucoup mieux ce qui manque à leur préparation mentale, et ils ont, en général, la sagesse de le regretter franchement.
En descendant la hiérarchie inteilectuelle, j'arrive aux manifestations purement métaphysiques.
Celle qui a paru le Ib avril, dans notre Revue des deitx mondes, se trouve, au rapport de Littré, beaucoup plus satisfaisante que nous ne l'attendions, quoique je n'aie pas cru, comme vous le supposerez aisément, devoir l'honorer d'une exception à mon régime d'abstinence cérébrale. Ma classification des sciences s'y trouve complètement admise, quoique l'auteur ait sans doute peu compris la portée philosophique d'une telle concession.
Le symptôme est d'autant plus favorable qu'il émane, non du milieu idéologique, bien moins éloigné des tendances positives, mais du milieu psychologique proprement dit, qui n'a chez nous aucune nationalité, et qui n'y constitue qu'une importation germanique, principal appui véritable de la religiosité actuelle, et dont l'introduction en France s'est accomplie sous la réaction rétrograde de Bonaparte, pour lequel nos psychologues professent un étrange culte.
Je dois, enfin, vous signaler jusqu'aux démonstrations formellement théologiques. Vous serez, sans doute, encore plus surpris que moi d'appren-
434 LETTHBe d'auou8te comte
dre que, en pleine Sorbonne, ud prêtre cathoHqae a expressémeot recommaDâé, comme professeur à notre faculté de théologie, l'étude générale de mon grand ouvrage, en y signalant une tentative de reconstruction oîi il reconnaît un esprit tout à fait indépendant de la philosophie purement négative du siècle précédent. Quoique ce professeur ait, bien entendu, proclamé en même temps sa réprobation radicale d'un tel effort, cette justice partielle et cette invitation relative doivent sembler d'autant plus remarquables que, par une singulière inconséquence, il a oublié la proscription de mon livre par l'index papal.
Tous ces divers symptômes me persuadent de plus en plus que le moment serait enfin venu, s'il se trouvait un peu d'énergie et de générosité chez quelques puissants patrons, d'imprimer une activité systématique à la propagation continue du positivisme par son application périodique au mouvement actuel non-seulement en France, mais aussi dans tout le reste de notre Occident. Je conçois très-bien les vœux importants qui terminent votre lettre sur l'imminent besoin d'étendre à l'Angleterre la pleine liberté d'exposition et de discussion, qui existe maintenant ici pour jamais. Toutefois, je ne puis, à cet égard, m'empècher de penser que la vraie liberté ne se concède pas : elle se prend.
J'ai remis hier an billet d'iatrodactioD auprès de TOUS, qui m'a été demandé par une dame polonaise, appelée à Londres par quelques courtes affaires littéraires. Quoique je la connaisse seulement depuis quelques mois, sous l'entremise de M"' Austin, je la crois vraiment digne de votre intérêt, malgré certaines nuances d'excentricité qui n'altèrent pas une remarquable nature intellectuelle et surtout morale.
Je vous serai obligé de l'assister de vos conseils, et même, s'il y a lieu,' de votre intervention.
A Monsieur le Maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre.
(Copie conforme.] Paris, le jeudi 15 janvier 1S44.
[Remiee le SO Janvier.)
MONSIBUH LE MmiSTnE,
Quand j'ai été, en \ 837, nommé, pour la premiëre fois, examinateur d'admiesion à l'Ecole polytechnique, je n'Ignorais pasque, d'après l'ordonnance fondamentale du 30 octobre 1 832, ces fonctions étaient désormais soumises & une réélection annuelle. Néanmoins, je n'hésitai pas alors à renoncer immédiatement & la majeure partie des avantages que me procurait l'enseignement mathématique, aliu d'atténuer, autant que possible, l'inconvéuient des récusations auxquelles je serais ainsi assujetti naturellement, doua les examens de Paris, envers mes propres élâves: aussi, des diverses écoles préparatoires où j'enseignais avant cette nomination, u'ai-jo dès lors conservé que la moins abondante en candidats. Je devais penser, eu elTet, que ce nouveau caractère temporaire n'avait été attribué aux fonctions d'examinateur, comme il l'éleiit déj& aux fonctions de répétiteur d'analyse et de mécanique, que j'exerce à l'Ecole polytechnique depuis 1832, qu'aân de fournir un moyen régulier d'écarter aisément un examinateur qui aurait cessé de remplir suffisamment les conditions indispensables, soit de capacité, soit de raoralité. Certain de ne jamais mériter de telles plaintes, et
d'ailleurs attachant, en général, peu d'imporlaace aux formes, cette nouvelle position me semblait offrir, tant que mes devoirs seraient bien accomplis, presque autant de stabilité que celle de mes trois collègues, piécédemment instiCués à vie. Jusqu'ici, en eiïel, c'est ainsi qu'on s'esl iinanimemeut accordé à comprendre ce mode temporaire, d'après lequel mes fonctions d'oiaminateur m'ont été successivement maintenues pendant sii ans, sans plus d'embarras que celles de répétiteur. Hais, en me présentant, pour la septième fois, le 19 mai dernier, le conseil d'instruction de l'Ecole polytechnique a décidé que le directeur des études (feu M. CorioUs) me notifierait, & titre d'avis, l'ioteution manifestée, i cette occasion, par quelques membres, d'imprimer désormais un autre caractère au droit annuel de présentation, quoique ce projet n'ait pu d'ailleurs donner lieu i aucun vole formel. M. CorioUs m'a donc averti, au nom du conseil, qu'une notable partie de ce corps semblait maintenant disposée à changer chaque année la personne appelée h ces foDctious, sans aucun grief quelconque, et dans l'unique vue d'essayer systématiquement une innovation proposée comme utile au service. Hue toile mesure devant altérer profondément le sens généralement attaché jusqu'ici au règlement usité, de manière à détruire les conditions naturelles, quoique tacites, sous lesquelles j'avais d'abord accepté cette position, je me trouve forcé, de mon câté, de vous demander directement, monsieur le ministre, de modifier, en sens inverse la règle actuelle, en rendant aux fonctions d'examinateur la stabilité qu'elles avaient avant 1832, et qu'elles conservent même chez mes trois collègues, puisque je suis encore la seule personne à laquelle l'annualité ait dû être appliquée.
Il serait ici superflu d'insister beaucoup sur l'évidente supériorité que présente, pour cet important service, une telle fixité personnelle, comparée surtout au renouvellement aunuel qu'on parait vouloir introduire, quoique d'ailleurs il n'eiiste pas, en général, de mesure quelconque, fût-elle presque ran^ne au hasard, qui, sous un certain aspect partiel, n'olTr» quelqne
avantage réel. Ces fonctions exigent, par leur nature, une combinaison irës-délicate de qualités intellectuelles et morales, asset rare pour rendre bienidt impraticable le mode ainsi projeté, par l'impossibilité de trouver les douie ou seiie personnes suffisamment convenables que supposerait au moins son application effective aux quatre places d'eiaminaleur. En outre, les hommes les plus propres k un tel office ne doivent presque jamais le remplir immédiatement, quel que puisse âtre leur zèle, avec la perfection désirable, faute d'une suffisante expérience spéciale, dont aucune supériorité personnelle ne peut vraiment dispenser. L'innovation proposée est radicalement contraire h cette évidente condition : elle tend à écarter uu fonctionnaire à l'instant même où il peut commencer à bien remplir sa mission. En augmentant beaucoup l'instabilité actuelle de ces fonctions, ce projet tend d'ailleurs à les faire souvent dédaigner par ceux qui en sciaient le plus dignes. Il diminue, autant que possible, une indispensable responsabilité, non moins morale qu'intellectuelle, qui deviendrait ainsi presque illusoire pour les nombreuses personnes alors appelées successivement à cet office, que chacune d'elles n'exercerait peut-être qu'une seule fois daus toute sa carrière, ou, du moins, ne réitérerait qu'à de longs intervalles indéterminés, à peu près comme chez les jurés. Cette multiplicité et cette instabilité aggraveraient extrêmement l'inconvénient, déjà iobérent à ma position actuelle, que présente la réunion, ainsi presque inévitable, des fonctions d'examinateur à celles de professeur d'une portion des candidats.
La stabililé réguliËre, que je propose de réiablir, offre au contraire, évidemment, des avantages fondamentaux, et les dangers qui s'y rattachent peuvent être fort atténués, ce me semble, par te mode que je vais avoir l'honneur de vous soumettre. Nos fonctions d'examinateur d'admission sont trés-analogues à celles des juges, et les graves considérations sociales qui out motivé l'inamovibilité de ceux-ci, conviennent pareillement aux autres, il faut, dans les deux cas, une rare énergie morale afin que le devoir d'un fonctionnaire temporaire no
QéchisBe januû devant les inslancea de ceux dont dépend mq sort précaire, quand il s'agit, par eiemple, de rejeter un candidat parent ou protégé de quelqu'un de ses électeurs annuels.
Lorsqu'on institua & Tie les principaui examinateurs de sorUe à l'Ecole polytechnique, les mêmes motifs militaient également pourétendre,& plus forte raison, cette garantie d'indépendance aux examinateurs d'admission, qui non-seulement Bxent aussi Tordre de mérite des candidats, mais encore doivent réellement, année commune, écarter les trois quarts de ceux qu'ils jugent. Si leur annualité actuelle était vraiment avantageuse au service, de semblables considérations détermineraient, avec plus de Force encore, à traiter ainsi les fonctiousdeprofesaeur, qui, du moins, n'exigent pas une haute énergie morale : personne pourtant ne t'oserait proposer, sans qu'il existe peut-être d'autre raison véritable d'une telle différence, si ce n'est que les savants consultés, en 1S32, sur cette amovibilité, avaient été professeurs et jamais examinateurs. Enfin, l'institution à vie permet d'exiger que les examinateurs s'interdisent toute participation à l'enseignement préparatoire, pourvu que le trailemeut actuel soitasseï augmenté pour en pouvoir dispenser les fonctionnaires sans fortune personnelle. On ferait ainsi cesser cette sorte de fausse position qui résulte aujourd'hui, chez mol, de l'existence d'une inévitable supériorité hiérarchique envers des professeurs dont je suis, en d'autres instants, le colltgue.
Quant aux craintes raisonnables que peut suggérer cette permanence rendue aux fonctions d'examinateur, je n'ai point à m'occuper ici de celles relatives aux cas exlrâmes de prévarication ou d'impuissance, qui ue comportent et n'exigent d'autre remède que la fermeté d'une sage administration ; les ofQces quelconques ne constituent jamais d'inviolables propriétés ; et l'inamovibilité des juges, par exemple, n'été nullement la faculté d'éliminer ceux qui deviendraient réellement indignes de leur poste. Ces exceptions étant écartées, le seul danger sérieux d'une telle institution à vie consiste surtout en
ce qn'il est très-difBcile, et le plus souvent presque impossible, de bien Juger, avaat l'expérieDce, l'sptilude effective à de telles fondions, qu'on risquerait dbs lors de conférer indéfinimeul k des sujets insuffisants. Mais il est ais4, ce me semble, de remédier assez à ce grave inconvénient, en ne confiant d'abord ces fonctions que pour trois ans, pendant lesquels le fonctionuure peut être convenablement apprécié, la permanence n'étant ensuite accordée que d'après une telle épreuve.
Par ces divers motifs, je crois devoir, monsieur le miDistie, vous proposer, contrairement au projet exposé, le 19 mai IS43, au conseil polytechnique, d'apporter aujourd'hui, & l'oidonnance du 30 octobre 1832, les modifications suivantes, que je me permets de rédiger sous forme réglementaire, dans la seule vue d'abréger:
1* Les examinateurs d'admission h l'Ecole polytechnique seront désormais permanents, de même que les principaux examinateurs de sortie, et comme ils t'étaient avant 1 S32 ;
2" Leur traitement sera égalé & celui de ces derniers examinateurs, dont les fonctions, sans être plus importantes ni plus difficiles, eont beaucoup moins pénibles ;
3* Cette place redeviendra dès lors incompatible avec toute participation & l'enseignement préparatoire ;
i' Chacun de ces fonctionnaires sera d'abord institué, dans les formes ordinaires, seulement pour trois ans, sous le titre à'examinateur provisoire, l'inamovibilité Ini sera ensuite directement conférée par le ministre, si cette épreuve lui a été suffi* samment favorable ;
9° Afin de prévenir toute abusive prolongation de cet office -an-delft de l'Age d'aptitude, ces examinateurs pourront être appelés h la retraite quand ils auront accompli leur soixantième année.
Jusqu'ici, monsieur le ministre, dans la sommaire appréciation qui précède, j'ai discuté la mesure proposée, le i 9 mai dernier, au conseil d'instruction de l'Ecole polytechnique, comme si cette systématique mutation annuelle des eiamina-
teurs avait été îmaginâe pour améliorer un important service public. Hab J6 dois maiDlenant avoir lo courage de vous signaler, à cet égard, la véiilé tout entière, quelques nouveaux dangers qu'elle puisse indirectement m'attirer, en vous apprenant que ce projet n'a été réellement conçu qu'afin de aatisfaire d'indignes passions privées, dont l'indication vons montrera combien divers membres de cette corporation peuvent abuser d'un droit annuel qni leur a été certainement accordé & toute autre un. Forcé, pour cela, d'exposer quelques faits personnels, je m'efforcerai de les réduire à ce qui est strictement indispensable.
Dans le sixiËme et dernier volume, publié en 1842, d'un ouvrage sur la philosophie des sciences, j'ai été conduit à bt&mer, comme philosophe, l'esprit et la tendance que manifestent de plus en plus nos corps savants quant k l'eiercice du pouvoir que la généreuse confiance du gouvernement français leur a graduellement conféré, envers les principales nominations scientiSques, qui jusqu'alors émanaient exclusivement de lui. Contrairement aux préjugés actuels, j'ai osé regretter que l'administration se fùl ainsi dépouillée d'un droit que le véritable intérêt public aurait dû l'empêcher de confier, avant le temps, à une classe où l'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir sont jusqu'ici trop peu développés pourqu'elle se trouve réellement digne d'aucun pouvoir direct, sur les personnes encore moins que sur les choses. Enfin, j'ai cru devoir aussi spécifier davantage celte appréciation générale, en déplorant eipressément la funeste influence qu'exerce, depuis longtemps, & l'Ecole polytechnique, M. Arago.
Cet illustre personnage a exercé contre moi, à cette occasion, un acte inouï d'oppression littéraire, en se tenant à couvert de toute poursuite légale derrière mon libraire, malbeureusement placé sous sa dépendance, et qui lui servit alors d'agent passif. Ainsi forcé de ne demander justice que contre cet instrument subalterne, j'ai obtenu du Tribunal de commerce de Paris, par nu arrêt rendu le 29 décembre 1842, la pleine réparation que
j'artùs dû réclamer, dans l'intérôt commun de tons les auteurs iDdâpendauts.
Quelques jours avant les débats publics de cette grave affaire, que j'ai personnellement soutenue, j'ai 6\é directement menacé, si je me permettais d'y nommer M. Arago, de perdre ma position tt l'Ecole polytechnique, surtout quant aux fonctions d'eiaminateur, au sujet desquelles on se faisait fort, si j'osais parler, d'empécber ma prochùne réélection annuelle. Je n'ai tenn aucun compte de ces coupables menaces, me bornant i les dévoiler au Tribunal et au poblic, dans l'audience du 19 décembre 1842, où je discutai la cause. Au temps ordi' naire de la réélection, M. Liouville, principal appui de l'animosité de M. Arago contre moi dans le couseil polytechnique, usa, en elfet, de tonte son influence pour déterminer cette corporatioQ à m'éter, à l'âge de quarante-cinq ans, après sii années d'un honorable exercice, des fonctions que ma pauvreté personnelle me rend immédiatement indispensables. Cette réélection, qui, pendant toutes les années antérieuresi n'avait donné lieu qu'& une sorte de formalité, accomplie en quelques minutes, a suscité ainsi, en 1843, sans qu'on pût rien reprocher à mon service, trois semaines de débats animés, qui ont exigé trois longues et orageuses séances de cette assemblée. Forcé enSn de céder à l'impartiale majorité du conseil, H. Liouville s'est alors avisé, dans la séance définitive du i 9 mai dernier, de proposer, avant le vote qui me concernait, ce projet de rénovation annuelle des examinateurs, que j'ai ci-dessus disenté, et qui n'avait été nullemeot indiqué tant que mes ennemis avaient conservé quelque espoir de m'écarter directement. Tout porte i croire, j'ose le dire, que si 11. Liouville parvenait ainsi à m'éliminer en 1 844, et & me substituer l'une de ses créatures, il trouverait alors d'excellentes raisons pour revenir è l'état actuel, et même pour demander, eu favenr du nouveau fonctionnaire, une permanence que je sais qu'il préfôre eu principe. Quoi qu'il en soit, je ne crains pas d'affirmer que l'étrange projet dont j'ai ci-dessus indiqué les vices essentiels n'a été
réellement destina, par ion auteur, qu'à délniiro ma pontioo, bien que d'autres membres aient pu ensuite en dtre coosciencieosement séduils.
Dans la situation que je viens de décrire, il ne me nil&it. monsieur le ministre, qu'è. recourir, comme je le fais aujourd'hui, & votre haute protection, naturellemenl acquise i tont fonctionnaire qui, sans mériter aucun reproche, se trouve ai butte & de puissantes animosités. Si l'iDamoTÎbilitéqueje demanda vous semble, ainsi qu'à moi, réellement conforme à l'intérêt public, l'exposition précédente constitue un puissant motif d'en b&ter l'institution, afln de me soustraire aux injustes tentatives qui vont recommencer contre moi lors de la prochaine réélection, ordinairement opérée en avril. Au cas contraire, je dois vous supplier de vouloir bien recommander que ma démarche soit tenue aussi secrète que possible; car elle est, évidemment, de nature à augmenter beaucoup les animosités dont je suis l'objet, et peut-être même à les propager, par un entraînement trop .commun aux corporations, chez quelquesuns de ceux qui, jusqu'ici, m'ont défendu. Toutefois, si vous croyiez devoir assujettir l'ensemble de cette affaire & une vraie discussion officielle, je me sens tout prêt, quelle que doive être votre décision finale, à soutenir directement, contre des adversaires quelconques, l'exactitude de toutes les assertioni exposées dans cette lettre, eu y ajoutant d'ailleurs tous les éclaircissements convenables. Du reste, l'éneigique mesure que vous avez récemmeat introduite pour tempérer l'autorité exagérée du conseil polytechnique me donne lieu d'espérer un favorable accueil, en témoignant que vos yeux sont déjà ouverts, en général, sur les abus propres à ces compagnies trop accréditées, où les passions et les préjugés des diverses coteries scientifiques exercent aujourd'hui tant d'empire.
N'ayant pas l'honneur, monsieur le ministre, d'âtre personnellement connu de vous, je dois vous prier de vouloir bien, avant tout, prendre à mon égard, des renseignements décisifs. Spécialement attaché, depuis douze ans, au service de l'Ecole
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polytechnique, j'y ni été succeasiTement placé aoiu trois chefs, d'abord H. la général Tholosé, ensuite H. le général Vaillant, et aujourd'hui M. le général Boilleau, conjointement avec les commandants en second , H. le colonel Espéronuier, el M. le colonel Guillemain. J'ose compter sur une favorable appréciation personnelle de la part de tous ces fonctionnaires, qui pourront ausBi suppléer envers moi, & d'autres égards, au témoignage, désormais impossible, des deux directeurs des études correspondants [feus MM. Dulong etCorîolis), dont ils pourront rapporter les jugements à mou sujet.
Daignez agréer, monsieur le ministre, le respectueux hommage de votre dévoué serviteur,
A** Coite.
A Monsieur le Maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre.
(Copie oon forme.)
HORSISOA LB HIKISTRE, Ha lettre du 30 janvier dernier, que vous avez daigné me promettre d'examiner avec soin, et que je vous prie aujourd'hui de TOUS faire d'abord représenter, tous a sufGsamment expliqué la source et la nature de l'odiense persécution que M. Liouville m'a suscitée, an sein du conseil d'instruction de l'Ecole polytechnique, pourealisfaire l'infatigable inimitié que H. Arago m'a vouée. Vous savez que cette lettre était surlout destinée & réclamer l'intervention tulélaire de l'administration contre l'imminent retour périodique des obstacles illégitimes qu'avait ainsi éprouvé, l'an dernier, ma réélection habituelle comme examinateur d'admission. Aucune mesure spéciale n'ayant encore été prise, mes ennemis sont parvenus ù con-
sommer^ cette aonée, h. spoliation qu'ils avaient alors vainement tentée. Malgré le zèle soutenu et unanime des trois véritables chefs de l'Ecole polytechnique (les deui commandants et le directeur des études), qui ont défendu mes justes droits arec autant d'énergie que tous leurs divers prédécesseurs depuis douze ans queje sers à l'Ecole, la majorité du conseil d'instruction vient de voler, le lundi, 27 mai, une liste de présentation où je ne figure nullement, sans qu'on m'ait d'ailleurs rien reproché sur les fonctions que j'ai remplies pendant les sept années précédentes. Par là se trouve réalisée la haineuse déclaralion de M. Acago, qui, dès l'origine de ce conflit, avait annoncé l'intention de me poursuivre sans reUcbe jusqu'à ce que. ma position fût détruite. Quand j'acceptai ces fonctions en 1837, je dus renoncer,' dans l'intérêt d'un tel service, à la majeure partie des moyens d'existence que je tirais alors de l'enseignement mathématique, et qui ne peuvent aujourd'hui m'ëlre suhilement rendus : en sorte que, si votre haute intervention n'empêchait pas l'accomplissement de cette inique spoliation, mon défaut total de fortune personnelle m'obligerait désormais, sans jamais avoir aucunement démérité, & recommencer laborieusement, à l'âge de quarante-sii ans, la carrière incertaine d'un jeune homme.
J'ai déjà discuté, en elle-même, dans ma lettre du 30 janvier, la forme systématique que mes ennemis ont voulu donner à une persécution purement personnelle, par un prétendu projet d'essayer dorénavant chaque année un nouvel examinateur; j'ai facilement démontré combien il serait funeste à cet important service. Mais, quand même on supposerait loyale cette étrange proposition, il est d'abord évident que le conseil n'aurait pas le droit d'empiéter ainsi sur les attributions ministérielles, en altérant aussi radifalameut le sens unanimement attaché à la règle existante pendant les six années consécutives de son application effective ; car, eu livrant dès lors cet office à un fonctionnaire toujours novice, on introduirait par là, à votre insu, un changement réellement plus grave, pour le
public, que quand l'ordoniiEuice de 1832 rendit tempor&ireun poste jusqu'alors permanent. Si, en outre, le conseil se croyait vraiment autorisé iL une telle mesuie, il ne pouvait du moins l'introduire sans une grave discussion spéciale sur ce principe, considéré isolémeat de toute individualité actuelle : or, j'ose affirmer que cet eiamen préalable n'a jamais eu lieu. Enfin, en admettant une telle înaoTation, une juste coutume invariable devait interdire de lui attribuer aucun effet rétroactif : il eût donc fallu en ajourner l'application jusqu'à la première personne nouvelle qui serait ultérieurement appelée à ces fonctions ; c'est ainsi que, en les rendant temporaires, l'ordonnance de 1832 respecta exceptionnellement le carsclëre permanent qu'elles avaient auparavant chez les titulaires actuels. Ces truis motifs confirment évidemment le jugement que j'ai porté de ce projet, dans ma lettre du 30 janvier, en le montrant comme uniquement destiné, par son auteur, i. détruire aujourd'hui ma position personnelle, qu'on reconnaissait ne pouvoir attaquer loyalement.
D'aprÈs l'ensemble des faits qui me sont connus, je n^késUe donc pat, monsieur le ministre, à accuser auprès de vous la mar jorité du conseil d'instrucHoti de VEcole polytechnique d'avoir moralement prévariqué, dans ta séance du 27 mai, en abttsani d'un droii de réélection annuelle pour satisfaire des inimiliét privées entièrement étrangères à mon service public; el je m'engage à prouver que cet acte n'a fait que réaliser, sous l'impulsion de M. Liouville, les coupables menaces de M. Arago à mon égard, mentionnées dans fna lettre du 30 janvier. Je demande, en conséquence, que vous veuillez bien ordonner immédiatement, sur tout ce qui concerne maréélection de 1643 et ma nonréélection de 1 S44, une enquête officieUe, jusqu'à l'issue de laquelle vous suspendriez toute décision quelconque quant à la nouvelle présentation qui vient de vous être soumise.
Si, comme j'en ai la ferme conviction, cette enquête démontre la justice de mon accusatiou, je réclame de votre sage fermeté la suppression actoelle d'une altribulion dont ce corps
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serait ainsi reoonDu avoir indignement abuié. La conduite ollérieure du conaeil polyleoh nique, suffiiamment redrenfe peutâtre parcelle énergique mesure, déciderait d'ailleurs s'il hnt étendre auisi une pareille garantie&toDteilei nominations temporaires, et même enfin àcellesqui lontperrosnentes. Il importerait beaucoup, vans doute, & tous les vrais intéiAts publics, que l'administration reuaistt pleinement aujourd'hui des attributions qu'elle a trop généreusement abandonnées A des corporations spéciales, où, sous le vain piéteite d'une compétence qui n'est le plus souvent qu'apparente, surgissent journelle' ment, sans aucune indépendance réelle, des décisions arbitraires soustraites & toute responsabilité effective, et presque toujours délerminées par les passions ou les préjugéidei diverses eoterisa dominantes. Hais, quelque salutaire que fAt déjà un tel retour anz véritables principes administratifs, il convient mieux peul- Alre de ne l'opérer que graduellement, à mesure que les vices du mode actuel deviendront irrécusables pour tous les observateurs impartiaux. C'est pourquoi, monsieur le ministre, je ma borne aujourd'hui à vous proposer de reprendre, par tau ordotinance ipéciale, la libre nomitiaCion directe, comme avant iS32, aux fonctiom d'examinateur dadmitmn à P Ecole polytechnique, soit que vous rétablissiei aussi la permanence antérieure de cet office, suivant le mode indiqué dans ma lettre du 30 janvier, soit que VOUS croyiei devoir persister & le laisser assujetti & «ne nomination annuelle, dès lors exclusivement émanée de l'administration, dont la justice m'inspirerait une pleine sécurité, tant que je satisferais dignement aux conditions, A la fois morales et intellectuelles, qu'exigent de telles fonctions. Quelque grave que soit ce changement, il reale encore utt» de temps pour le'réalïser dès cette année, en me rendant convenablement l'office qui vient de m'étre indignement ravi, sans ajourner aucunement l'ouverture habituelle du concoun.
Cette mesure ne constitue, au fond, monsieur le ministre, qu'une suite indispensable de la sage ordonnance introduite, en novembre dernier, pour modifier le mode antérieur des
direnes nominaliDiis polytechniipias : ce ne serait, du moins, qa'un second pas dans la même voie. En effet, l'acte dont je suis aujourd'hui victime prouve clairement que, tu la faible moralité de ces corporations, l'obligation d'une triple candidature n'y Buflt pas pour protéger les fonction a aires amovibles coulre les inimitiés des coteries réguantes, conformément è, l'une des deux destinations essentielles de cetle heureuse innovation : quant àson autre but, consistant à empêcher l'avânement forcé de prétendants peu convenables, il ne serait guère plus ditïcile à ces compagnies de l'éluder aussi, par une formalité illusoire, en accolant deux candidats évidemment impropres, à celui qu'on voudrait vous imposer. Sous chaque aspect, il n'y a de vraiment efficace que le retrait d'une attribution dont l'expérience a montré que ces corps no sont pas encore dignes.
Outre mes justes droits personnels, l'intérêt évident d'un important service public me force donc d'insister sur une telle demande. Car, en laissant consommer sans obstacle l'iniquité tramée contre moi, l'administration annulerait inévitablement tous les honorables efforts qu'elle a déjà tentés pour soustraire l'Ecole polytechnique à la domination des coteries scientifiqnes: elle livrerait ainsi de nouveau ce grand établissement à la désastreuse omnipotence secrète de M. Arago, en sacrifiant un fonctionnaire auquel on n'a jamais pu reprocher que de s'être attiré l'implacable inimitié de ce puissant personnage par une énergique protestation philosophique contre la déplorable influence que lui procure la dangereuse autorité administrative cédée aujourd'hui aux corps savants. Sons le poids direct d'un tel exemple, quelle indépendance réelle pourrait développer mon snccesseur quelconque envers les impérieuMs sollicitations de plusieurs de ceux qui régleront son sort annuel ? Doit-on d'ailleursattendreaujonrd'huiune énergique moralité, première condition d'un tel office, d'un examinateur qui, par ce mode même d'avènement, se serait montré essentiellement dépourvu de toute vraie délicatesse, en sollicitant activement, ou du
tô2 ANNEXES.
noiiu en acceptant sciemment, nne niecessian ëridemment rérallée d'une odiense spolUtîoD, i laquelle il aarait ainsi nécessairement eonconm? Quelle can&ance one pareille inlrodnclion pea(-elle inspirer anz familles dans la scntpnlease JDstice des dioiz, et qnel respect peut-elle faire naître cbes une jeanetie déjisi disposée à l'insubordination?
J'ose dire enfin, monsieur le minisire, qne l'éqnilé ne tous permet pas de me refuser l'enquéle solennelle que je demande, puisque mon bonnenr personnel s'y tronve inéTilAblement intéressé. La masse impartiale du public, mëoie éclairé, trop étrangère aux indignes manœuvres de nos colories scientifiques, derra spontanément supposer, à moins d'une pleine eouTiction spéciale, qne ma non-réélection actuelle, après sept années d'exercice continu, a été déterminée par quelque gnve infraction, soit intellectuelle, soit sorlont morale, aux devoirs réguliers de mon office. Je dois d'autant plus le craindre que mes paissants ennemis ont déjà témoigné, par quelques lenta- (ives irrécusables, combien leur moralité peu scrupuleuse les disposerait aisément à s'efforcer sourdement de voiler, sons de lâches calomnies, l'infâme iniquité qu'ils viennent de consommer. C'est pourquoi, monsieur le ministre, jene me lasserai pas de réclamer, de votre haute justice, nue enquête vraiment décisive, après laquelle même un pareil motif m'obligerait, si je n'obtenais pas une véritable réparation, & employer succesdvemeut,aTec toute l'énergie convenable, tous les divers autres moyens honorables de constater pleinement, aux yeux de tous les hommes honnôles et sensés, que ma chute actuelle est uniquement due & de coupablesanimoaités privées, malgré l'accomplissement toujours loyal de mon office public. Personne, sans doute, ne saurait me refuser justement une telle satisfaction. Daignes agréer, monsieur le ministre, le respectueux hommage de
Votre dévoué serviteur,
A** CoM», Examinateur pour l'Ecole poljrtechniqDc, 10, rue Moniieur-le-Prince, près rOdfon.
A Monsieur le Maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre.
(Copie ooDrorms.)
UONBIXUR LE MINISTRE,
Le conseil de perfectionnemeat de ]'£cole polytechnique s'é* taot fonnellemeat associé, lundi, 16 décembre, k Is tentative d'exclusion commencée envers moi, le 27 mat dernier, par le conseil d'instruction, votre justice protectrice me semble maintenant forcée de recourir à la mesure décisive proposée dans ma lettre du 30 mai, en supprimant désormais tout droit de présentation aux fonctions d'eiaminsteur d'admission, dès lors directement conférées par le ministre seul. Les efforts consciencieux des deux commandants de l'Ecole, et du directeur des études, ont été néanmoins activement secondés par le digne général Vaillant, et par plusieurs autres membres fort honorables : ils ont été spécialement appuyés do l'imposant suffrage du plus éminent des géomètres actuels (U. Poinsot), qui seul, dans cette assemblée, possède une véritable expérience personnelle des examens d'admission. Hais tout cela n'a pu suffire pour contenir, chez le nouveau conseil, la tendance naturelle qui entraine, surtout aujourd'hui, do tels corps à devenir solidaires les uns des autres contre l'natoTité centrale. Ce dernier vote, imprévu pour tout le monde, et môme pour mes infatigables ennemis^ se trouve d'autant plus caractéristique qu'il est en opposition notoire avec la haute réprobation que vous aviez orScielIement manifestée au sujet de la première tentative, quand vous avez expressément refusé, par votre lettre du lu juillet, de pourvoir à mon remplacement. L'esprit de désordre, qui, de nos jours, a plus ou moins pénétré partent,
454 Annexes.
semble même avoir disposa certaiDS membres, qui compren-
aeDtétraDgementrindépeDilance,àsecoDdersystémaIiquemeDt,
Baas aucune passion personnelle, la marcbe de mes ennemis,
pour ne pas paraître cédor, en me défendant, à celte légitime
appréciation ministérielle.
!l ne s'agit donc pas seulement ici d'empôcher un fonctionnaire irréprochable de perdre, à la majorité d'une seule Toii, sans avoir élé jamais entendu, une position justement acquise par sept années consécutives d'un eiercic« toujours loyal et honorable; tandis que Teiclusion, mâmo notoirement méritée, d'un simple dlâve ne peut être légalement proposée que par une majorité des deux tiers au moins, et après sa libre défense personnelle t Sous un aspect plus étendu et plus important, il a'&git surtout, en s'opposant & cette injustice particulière, de préserver le nouveau régime polytechnique de l'atteinte profonde dont le menace évidemment un vote par lequel le nouveau conseil dirigeant confirme volontairement, contre votre jugement formel, l'acte le plus inique de l'ancienne domination, malgré le bUme spontanément manifesté, à ce sujet, par tous Us hommes honorables, pendant les sii mois d'intervalle.
Tous les esprits sages et vraiment indépendants qui s'intéressent à l'Ecole polytechnique, ont applaudi àlasalutdre intention qui a inspiré l'ordonnance de réorganisation, évidemment destinée & soustraire ce précieux établissement au funeste ascendant des coteries scientifiques. Enm'a3sociant,avec une reconnaissance spéciale, & ce juste hommage, j'ai toutefois regretté que legouvernement eût encore trop cédé aux préjugés actuels, en accordant trop d'autorilé, du moins quant aux personnes, & la nouvelle corporation dirigeante, quoiqu'elle soit mieux constituée que l'ancienne. Celte supériorité résulte essentiellement d'an heureux mélange caractéristique des fonctionnaires pratiques aux membres purement scientifiques. Mais, quoique ces deui éléments aient élé rendus égaux en nombre officiel, ils ne peuvent l'ôtre réellement en influence polytechnique, et la balance doit bahituellement pencher pour celui qui tend h l'extension
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indâfinie ds la puissance scientifique contre celui qui se trouve uaturallement disposé & respecter la juste prépondérance de l'aulorilé centrale. Ce danger est d'autant plus à craindre que la partie pratique du conseil, déjà moins homogëna et moins compacta que la partie théorique, manque, en général, de coufiance dans sa propre sagesse, et partage trop souvent ellemême les préjugés qui régnent aujourd'hui sur la compétence eiclusive des savants en matiAre d'administration scientifique. D'ailleurs aucune précaution générale n'a été instituée pour assurer la présence effective de cette partie essentielle de l'assemblée, naturellement moins disposée que l'autre & une telle assiduité ; en sorte qu'une délibération pourrait même être légale sans qu'aucun délégué des aarvicea publics y eût participé : ce qui ferait aussitôt dégénérer le conseil dirigeant en une assemblée purement scientifique, comme sous le régime antérieur.
D'après une telle appréciation, je ne crains pas d'assarer que la mesure ci-dessus proposée constitue le seul remède vraiment efficace au vice d'organisation signalé par l'injustice qui m'atteint de nouveau, Vous pouvez, sans doute, monsieur Is ministre, employer d'abord, & ce sujet, envers le conseil de perfectionnement, votre droit invariable d'eiiger une nouvelle présentation, en prescrivant, si on persiste à m'en écarter, de formuler contre moi une accusation précise, comme vous l'avez fait, il y a six mois, avec le conseil d'instruction. L'usage de ce droit est actuellement devenu d'autant plus convenable que ce nouveau vote d'eiclusion le trouve eipressément contraire i, rarticle27 de l'ordonnance de réorganisation, qui réserve exclusivement BU ministre toute semblable révocation. Uais, quoique cette marche soit préalablement utile, ne fût-ce que pour mieux caractériser un aveugle acharnement, sa récente insuffisance envers le conseil d'insttuctbn ne permet guère d'espérer qu'elle suffise maintenant vis^vis du conseil de perfectionnement. Quand même les délégués des services publics, avertis par la surprise de lundi dernier, sentiraient spécialement la ) venir contre-balancer la funeste impulsion des
coteries scientifiques de maniera à déterminer en ma faveur la Gecondé délibération, l'expérience et la réfleiioa concourraient encore à foiie craindre, pour chacune des années suivantes, la retour d'un pareil danger, tant que le régime actuel ne sera pas suffisamment modifié. Car, la persécution dont je suis l'objet n'est pas seulement due à d'actires inimitiés privées : elle se rapporte surtout à l'ensemble de mes principes philosophiques, qui m'ont conduit à blAmer systématiquement le vicieui esprit qui dirige aujourd'hui la culture des sciences, surtout mathématiques, et par suite à déplorer le désastreux pouvoir que la générosité irréfléchie du gouvernement fran^ùs a accordé, de dos jours, à une classe qui n'en est pas encore digne, faute de vues assez générales et de sentimenU asseï élevés. Tel est l'iDévîtable conflit permanent, qui, sous le régime actuel, compromettra toujours ma situation polytechnique, maintenant que le nouveau couseit a, comme l'ancien, laissé une fois appliquer à des luttes personneilesj totalement êtraDgéres à mon service public, un droit de réélection annuelle qui n'était légalement destiné qu'à fournir un moyen normal d'écarter aussiiét un fonctionnaire qui aurait vraiment cessé de remplir suffisamment les diverses conditions, intellectuelles et morales, indispensables & mon office d'eiaminateur. En appréciant convenablement ces divers motifs, j'ose espérer, monsieur le ministre, que vous reconnaitrei bientôt la nécessité de reveoir enfin, dans cette grave occasion, aux vrais principes administratifs qui prescrivent de n'accorder il des GorporalioDs spéciales, surtout scientifiques, qu'une influence purement consultative, sans jamais leur attribuer aucun commandement elïectif, TU leur défaut inévitable de toute vraie responsabilité personaelle, qui s'y perd confusément sous une vague responsabilité collective, presque toujours illusoire. Que l'autorité directrice demande h de tels corps des renseignements et des avis, en se défiant d'ailleurs des préjugés et des passions qui leur sont propres, mais qu'elle ne se lie nullement à leurs indications quelconques; alors elle utilisera pleinement, an profit habituel du service public, une iuQuence qui, autrement
employée, tend le plus souvent & le troubler. Dâjb la nouvelle organisation polytechnique admet ce principe fondamental en tout ce qui concerne les choses, où le conseil n'a qu'une simple participation consultative, qui n'engage aucunement le ministre. Pourquoi en serait-il autrement quant aux personnes, oùl'influencedespassioDs et despréjugés est bien plus difficile àéviler?
Toutefûia, monsieur le ministre, je sens que les ménagements provisoires dus i. des tendances puissantes, quoique vicieuses, permettent peu d'introduire aujourd'hui cette salutaire pratique dans toutes les nomioationa polytechniques. Hais si votre prudente fermeté croit d'abord devoir en restreindre l'usage & un seul cas, d'irrécusables motifs expliqueront aisément à tous les bons esprits l'exception ainsi essayée au sujet des examinateurs d'admission. Car, cet office, comparée tous les autres, est essentiellement extérieur à l'Ecole polytechnique, et les conditions en sont encore plus morales que scientifiques, de manière à ne pouvoir être bien appréciées, dans leur ensemble, que par le ministre. L'obligation constante où ce poste place nécessairement d'écarter les trois quarts environ des candidats examinés exige évidemment une haute indépendance spéciale, qui ne saurait se concilier assez avec l'assujettissement individuel du fonctionnaire aux votes irresponsables de diverses personnes souvent intéressées à d'injustes préférences. Enfin, la nature temporaire de celte charge constitue un nouveau motif d'en faire exclusivement dépendre la confirmation annuelle d'une haute autorité responsable, mieux dégagée qu'&ucuue autre des impulsions perturbatrices.
En vous signalant ces nouvelles considérationsenfaveur d'une mesure seule décisive à mes yeux, je crois devoir, monsieur leminislre, insister aussi sur l'enquête préalable que je demandais, le 30 mai, quant H l'ensemble de celte grave affaire. Cette enquête me semble devenue encore plus nécessaire aujourd'hui, pour constater que, malgré le changement de conseil, l'exclusion prononcée contre moi n'est qu'une simple réalisation des coupables menaces de H. Ârago, mentionnées dans
458 ANNBXBS.
ma lettre du 30 janvier deraler. Quoique c« célèbre personnage, et son principal agent U. Liouritlej soient mointenaDt étrangers au coniteil de perfectionnement, cette coterie y conMTve indirectement une puissante influence et s'j trouve d'ailleurs représentée directement par M. Mathieu, qui fut, il y a deux ans, l'un des o^nes réels de ces menaces.
Malgré que votre suprême conviction soit déjà formée, et même ofâciellement déclarée par votre lettre du 19 juillet, sur l'injustice dont je suis l'objet, l'enquête que je réclame ne sera pas inutile pour motiver, auprès du public impartial, l'énergique mesure que je sollicite. La sanction que vient d'accorder & cette iniquité un corps avec lequel je n'avais jamais eu le moindre conflit, et qui devait sembler, même & mes yeoz, disposé i. l'équité envers moi, pourrait donner, sons cette discuasien spéciale , une sorte de consistance aux insinuations calomnieuses que des ennemis peu scrupuleux destineront sans doute i pallier une telle spoliation. Cette crainte devient d'autant plus naturelle que l'on a affecté envers moi une certaine impartialité, en me maintenant comme répétiteur, tandis qu'on m'écarlait comme examinateur ; ce qui tend à persuader aux personnes mal informées que ma conduite n'est point aussi irréprocbable pour l'un de ces offices que pour l'autre. Tous les esprits clairvoyants aperçoivent sans dente que cette apparente modération tient surtout au peu d'importance pécuniaire de la première cho^, pendant que la seconde constitue mon principal moyen d'existence : si on parvenait & consommer ma ruine sous ce dernier aspect, on compléterait aisément, l'année suivante, l'arrêt destructeur prononcé par M. Arago. Biais beaucoup d'hommes estimables, dont l'opinion ne saurait m'êtra indifférente, pourmieot ainsi te laisser prévenir aujourd'hui contre moi, faute de connaître assez la marche habituelle des intrigues scientifiques.
Déjà pénétré, monsieur le ministre, d'une inaltérable re> connaissance pour la juste fermeté, si rare de nos jours, que vous avei jusqu'ici développée en ma Careur, j'attends avec
ANNEXEB. 459
confiance l'intervention quelconque qus votre h&ute sagesse croira maintenant la plus propie à empêcher la consommation d'une iniquité réprouvée d'avance par votre lettre officielle du 13 juillet dernier. Malgré le nouveau vote, le jugement favorable dont vous m'avez alors honoré me reste nécessairement applicable, puisque aucune accusation n'avait pu, à cette époque, être formulée contre moi, et que depuis je suis toujours demeuré dans un calme parfait, espérant sans impatience une prochaine et inévitable réparation. La prudence qui vous a conduit à faire cette fois accomplir une telle nomination dès te début de l'année scolaire, m'indique asseï que vous vous êtes ainsi réservé d'utiliser les six mois qui restent encore jusqu'au concours de 1 845 pour introduire avec maturité, dona cet important service public, les modifications propres 1 y garantir la stabilité et l'indépendance indispensables, quelque résolution que vous croyiez devoir finalement adopter sur ma proposition formelle de reprendre désormais, (Tune manière directe et exclusive, la Hère nomination annuelle de tous les fonctionnaires temporaires de l'Ecole polytechnique, et surtout des examinaleurs d'admission, sauf à provoquer, à ce sujet, quand vous le jugerez utile, le simple avis préalable du conseil de perfectionnement.
Daignez agréer, monsieur le ministre, le respectueux hommage de
Votre dévoué serviteur,