AVANT-PROPOS. VII
Ce aéra au lecteur de voir s'il dépassa réellemenf; envers son principal persécuteur la limite du juste, et s'il se trouva fondé, plus tard, cédant à une impulsion sans doute fort généreuse, h. revenir sur le jugement qu'il avait porté dans la préface du tome VI du Cours de philosophie positive, ainsi que dans la correspondance avec Stuart Mill,
Voici, du reste, ce que l'on peut lire, quant à cette affaire, dans la biographie de M. Littré :
» ... Une grande iniquité fut commise : les témoignages rendus par l'administration supérieure sont irrécusables ; il est oflicieUement établi que, pour des motifs pris en dehors des fonctions, un fonctionnaire qui s'acquittait de son officeavecponctualité, avec probité, avec habileté, avec distinction, a été frappé et dépouillé Hautalnement, peutune publicité plna étendue et p\aa durable que cells d'une simple eipoaition orale.
■ J'ai, d'&bord, proclainé m» ferme résolutioii de ne jamais accepter aucune poeition politique ptopceroent dite, mime celle qui pourrait m'Stre oonrérée par la cooflauee direole de mei concitoyeDa : je n'ai point hésité & présenter oe solennel engagement comme ne m'élant pas seulement peraounel, mais aussi comme commun ï tous les philoaophea posiUfï qui veulent désormais vouer sérieusement leur vie an sacerdoce de l'Humaiiilé.
f Ensuite, j'ai loyalement regretté d'avoir attaqué M. Arago, auquel je me sub efforcé de rendra sommairement une exacte justice intellectuelle et morale. Le besoin social de ménager toute puissance réelle, surtout l'ascendant moral, plus rare et plus important qu'aucun autre, s'aggrave beaucoup, de nos jours, parle prix eiceptiounel qu'acquièrent les personnes en un temps ob il ne peut encore exister de véritables principes. Tel est le motif essentiel d'aprËs lequel j'ai bUmé, comme inconsidérée, oia critique antérieure, même quand sa justesse serùt supposée complËle.
• Vous savez que l'urgence spéciale de la concorde entre tous ceux qui peuvent anjourd'hul coDConiir réellement au bien public m'a seule inspiré spontanément ceUe sincère manifestation, aQn de ne pas contrarier involontairement le bien immense que peut faire M; Arago dans son éminente position actuelle. Mais, malgré votre rare modestie, mon scrupuleux amour de la vérité m'a forcé d'ajouter qae je vous dois l'indication du mode que j'ai adopté : je voua remercierai toujours, et de me l'avoir proposé, et de m'avoîr jugé capable de le suivre.
( Tout à VQUS,
« Auguste CouTB. >
VllI AVANT-PROPOB.
Hrc, mais avec vérité, 11 faisait prévaloir la philosophie sur les spécialités ; et, depuis longtemps, les spécialités «e vantaient de n'obéir à ancane philosophie. Hautainem ent encore, mais avec non moins de vérité, il classait les géomètres au plus bas degré de rtnflucHee sur le système des idées générales, et leur 6talt leur rattg provisoire de chef^ de l'ordre scientifique, pour le porter d'échelon en échelon jusqu'à la philosophie qui embrasse tout l'ensemble spéculatif. Aujourd'hui ces noiiotls ont fait du chemin ; Une méthode et une doctrine sont reconnues en propre â Chft ■ que science ; Ort Sait que l'Incapacité de régler Ic M'stëme des idées est la plus grande dans le domaine des géomC-très ; on sait aussi que cette Incapacité décroît à mesure qu'on s'élève datls le domaine des sciences supérieures ; ce qui montre qu'il y avait usurpation mentale et tyrannie dans la prépondérance des géomètres, qui, juste au début, était devenue oppressive en se prolongeant outre mesure. Mais alor« on n'était pas aussi avancé ; et M. Comte portail seul le poids de la nouveauté et de la responsabilitéi Plu8 le philosophe développait ses spéculations générales, plus les hommes spéciaux dont il dépendait sentaient croître leur antagonisme ; les prétextes vinrent, la préface, le procès (l)( ce n'étaient que des prétextes ; il les donna, on les saisit, et 11 fut sacrifié sans merci et sans retour (B), »
Dans sa notice, le docteur Uobinet n'est pas moins explicite :
« M. Comte, dit-il, fut introduit à l'École polytechnique en 1833, sous les auspices de M. Navier, professeur tituia\re. Comme répétiteur d'analyse tratiscendante et de
(I) llaVitic) <)« l«t"'*f«0« dutoiTle Vl du Coftrt ilt philiuopMe polilive, nti M. Af«ffO est apprécié, et du pPocS» qu'eut A\iga»U Qoilite tvec rédiUur de cet ouvrage, et dont 11 est longuemenl question dani
Il correspondance avec M. Mtll.
(a) Auguste Comte et la Philosophie positive, pnr E. Littré, p. 3S0 i -iiî.
AVANT-PnoPOS. -IX mécanique rationnelle. En 1836, il j occupait, par intérim, la principale chaire mathématique et s'acquittait Qe cette fonction arec une supériorité qui témoi^alt hautement de sa profonde capacité scientiflque et didactique. Cette mémorable épreuve lui valut un triomphe bien flatteur; car on vit, fait exceptionnel, la noble sollicitude (ju'eile suscita chez tous ses élèves, rivaliser avec celle de son chef jirincipal, l'illdstre Dulong, alors directeur des études, pour faire retentir avec éclat, dans tout le monde savnnt, Ift rare élévation de cet enseignement vraiment supérieur. C'est & la suite de cette manifestation qu'il devint examinfltetir d'admission, fout en conservant ses fonctions de répétiteur
Il Convenablement apprécié par la dernière générntlon de savants dont la France puisse s'honorer, 11 se vit repoussé de tous quand cette grande famille intellectuelle vint à s'éteindre sans laisser d'héritiers. Âpres la mort de Fourier (le géomètre)) après celle do Navier, Auguste Comte se trouva en butte à l'animosité de corporations aveugles (l'Académie des sciences et le Conseil d'Instruction de l'École polytechnique surtout), où la noble protection de son dernier appréciateur mathématique, M. Poinsot, fut aussi impuissante que le iièle éner^que de M. de
Blaintille, son ami
Il Frustré deux fois, à l'École polytechnique, de la chaire mathématique à laquelle ses services, Son mérite et ses travaux lui donnaient un Incontestable droit, Il fut dépouillé, sans plus de raison, de ses fonctions d'examinateur en 1844 et de son modeste emploi de répétiteur eh 1852, à l'àgc de cinquante-quatre ans, après dix-neuf années d'un irréprochable service I
n Pour accomplir de pareils actes, il fallut Violer ouvertement les règlements de l'Académie, abandonner les traditions administratives de l'École, préférer dos rivaux dérisoires, combiner enfin les d/^nlorables ressources de
X , AVANT-PftOPOS.
l'intrigue et de ta calomnie. Te) fut le résultat des tentatives que fit le fondateur de la phitosopbie positive pour régénérer les savants. Tel fut l'accueil que reçut d'eux, dans sa patrie, celui dont le génie honorait déjà la France aux yeux de l'étranger (I) ».
Or, écarter Auguste Comte de l'enseignement polytechnique dans de pareilles conditions, c'était, bien manifestement, le supprimer, en lui enlevant ses moyens d'existence, si l'assistance absolument étrangère aux corporations scientifiques qui surgit pour lui à ce moment, à titre de réparation publique et d'adhésion, n'était venue lui permettre de vivre et lui assurer le loisir nécessaire à la continuation de ses travaux.
Quoi qu'il en soit, le premier essai de ce protectorat volontaire aurait été, selon M. Littré, la cause même de la cessation assez inattendue des relations de M. Mill avec Auguste Comte, arrivée, comme nous l'avons dit, en JS46.
En effet, une discussion s'êtant élevée à propos de la suppression du premier subside que l'auteur de la philosophie positive avait reçu d'Angleterre aussitôt après la perte de sa place d'examinateur à l'École polytechnique, u le résultat de cette affaire fut du ressentiment de la part do M. Comte, et entre M. Comte et M. Mill, du refroidissement, la cessation de la correspondance et l'extinction d'une amitié qui avait été fort vive (2). »
Peut-être conviendrait-il de reconnaître ici que la dernière lettre d'Auguste Comte à Stuart Mill ne présente aucune trace de ce prétendu ressentiment, et réciproquement ; et que le ralentissement semble être venu, au contraire, du correspondant anglais.
(i) Notice sur i'œuure et aw la vie d'Auguste Comte, par le docteur Robinet, p. IBS à 19S.
(ï) Avgutle Comte et la Philotc^hte positive, par E. Littr£, p. 3V9.