LETTRES
Piris, le Bsmedi ÏO novembre lEKl.
De nombreuses occapatioDs m'ont empêcfaé, monsieur, à mon grand regret, de répondre immédiatement à la lettre, aussi honorable qu'intéressante, que j'ai eu le plaisir de recevoir de vous le 12 de ce mois. Je m'empresse de profiter d'un premier instant de loisir pour vous témoigner, quoique trop faiblement, ma profonde reconnaissance d'unetelle communication, dontvotre rare modestie ne vous a pas permis de sentir tout le prix.
Par goût et par raison, je vis extrêmement isolé du monde vulgaire, même intellectuel, ne connaissant d'antre distraction habituelle que de suivre assidûment, pendant notre saison musicale, l'opéra italien. Depuis plus de trois ans, j'ai augmenté systématiquement cet isolement en m'abstenant scrupuleusement de toute lecture de journaux qiielconqnes, même measoels ou trimestriels; et
je me trouve trop bien d'une telle hygiène cérébrale pour la changer maintenant, vu la facilité que j'en retire de m'élever et de me maintenir sans effort à des vues habituellement plus générales aussi bien qu'à des sentiments plus purs et plus impartiaux. Mais, malgré ce régime, que je crois nécessaire à la plénitude de ma vie philosophique, je suis loin d'être indifférent à l'action de mes travaux sur notre milieu intellectuel, quoique je n'aie guère ainsi ni le temps ni les moyens de m'en apercevoir. J'ai eu de bonne heure l'avantage de ne me faire aucune grave illusion sur le degré de popularité dont une telle élaboration était réellement susceptible aujourd'hui, et je n'ai jamais visé à agir immédiatement que sur une centaine environ de penseurs, dispersés çà et là dans notre Europe. Toutefois, à raison même de cette restriction, voiis concevez, monsieur, combien je dois attacher d'importance à recevoir de temps en temps des témoignages spontanés aussi précieux, aussi décisifs, aussi encourageants, que celui dont vous venez de m'honorer, et qui me font directement sentir que les cerveaoi les plus avancés vibrent essentiellement à l'unisson du mien. Sans de telles récompenses, nécessairement très-rares, j'entretiendrais peut-être bien difficilement l'infatigable constance indispensable à la longue et pénible tâche que j'ai entreprise dès ma première jeunesse. Je dois, à cet égard, une reconnaissance plus spéciale aux penseurs anglais, chez lesquels,
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ce me semble, mes travaux ont été beaucoup plus accueillis que partout ailleurs, même en Frauce. Le seul article d'appréciation qui ait encore été entrepris à ce sujet, du moins à ma connaissance, est celui de the Edinburgh Review, en juillet i 838, dont votre honorable ooncitoyeo, M. Grote m'a forcé, d'nne manière si aimable, de prendre connaissance, malgré ma rigoureuse abstinence de lectures semblables: quoique ce jugement ne se rapporte qu'aux deux premiers volumes, sa parfaite spontauéité m'a montré avec quelle loyauté et quelle élévation vos grands critiques comprenaient leur missioD. J'attache mainteuanl d'autantplus de prix à de tels encouragements, que déjà constitué, par lauaturedemoDélaboration philosophique, en lutte nécessaire et permanente avec tous les esprits théologiques et surtout métaphysiques, je suis conduit, dans le sixième et dernier volume, qui parutra le printemps prochain, ù attaquer aussi, quoique sous un autre aspect, mais d'une manière qu'on me pardonnera peut-être encore moins, les rudiments d'esprits positifs qui sont déjàofficiellement installés chez nous, c'est-à-dire les corporations savantes, dont l'empirisme et l'égoïsme constituent aujourd'hui, principalement en France, l'obstacle peut-être le plus dangereux àla rénovation 6nale, en s' opposant aveuglément à toute généralisation quelconque, par suite d'une déplorable prolongation du régime provisoire de spécialité dispersive qui a dû longtemps diriger le développement
préparatoire de la science moderne. Vous jugez, monsieur, combien il m'est doux, au milieu de tant de sortes d'ennemis naturels, de me sentir, quoiqu'au loin, en harmonie spontanée avec quelques éminents penseurs. Quoique votre scrupuleuse modestie vous ait conduit, monsieur, à exagérer la part que mes écrits ont pu avoir dans votre développement philosophique, la réflexion me rappelle aussitôt que, chez des esprits d'une vraie valeur, une telle influence ne peut consister qu'à stimuler, en temps opportun, un essor dont la spontanéité nécessaire constitue la principale condition.
Le benthamisme, ofi vous avez d'abord vécu, est une preuve sensible de la conformité naturelle de nos tendances intellectuelles, indépendamment de tout contact; car cette doctrine, la plus éminente dérivation de ce qu'on nomme l'économie politique, me semble, comme à vous, surtout pour l'Angleterre, une préparation immédiate à la positivité sociologique; si j'ai moi-môme évité cette phase, cela tient sans doute à des circonstances personnelles d'éducation, qui, m'ayant imbu, dès mon enfance, des rudiments de la vraie méthode positive, m'ont permis de sentir à temps combien Bentham avait imparfaitement compris cette méthode, malgré sa tendance évidente à la faire partont prévaloir.
Ces explications sommaires vous feront aisément oonoevoir, monsieur, combien j'ai dû attacher de prix aux nobles ouvertures de relation que vous
avez daigné me faire, et combien je serais heureux de toute occasion qui, soit par écrit, soit encore mieux par conversation, me permettrait d'y donner suite, ou en répondant à de judicieuses objections, ou en examinant d'intéressantes communications. Votre lettre m'est arrivée précisément à l'époque oîi je venais d'arrêter, pour mon dernier volume, une importante mesare philosophique que j'y proposerai directement, et qui consisterait dans l'institution spontanée d'un comité européen, chargé, en permanence, de diriger partout le mouvement commun de régénération philosophique, quand une fois le positivisme aura enfin planté son drapeau, ou plutôt son fanal, au milieu du désordre et de la confusion de notre siècle, ce qui sera, j'espère, le résultat naturel de l'entière publication de mon ouvrage. Ce comité permanent, composé, du moins au début, d'une trentaine de membres tout au plus, représenterait les diverses populations de l'Occident européen, qui, depuis Charlemagne, ont toujours marché synergiquement d'une manière plus ou moins prononcée, soit dans le développement temporaire du système catholique et féodal et dans sa désorganisation ultérieure, soit dans l'essor à la fois industriel, esthétique, scientifique et philosophique, qui a formé les rudiments de notre sociabilité moderne. Tout le reste de l'Europe et du globe me semble devoir demeurer encore longtemps en dehors de cette association, qui constitue les éléments de la grande république euro-
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péenne dont dods sommes tons deux concitoyens; Vous comprenez, monsieur, comment, au milieu de ces pensées, j'ai dû être profondément satisfait de votre lettre, qui m'indiquait, de la manière la moins équivoque, combien l'Angleterre, malgré son affaissement philosophique, était déjà prête à fournir son noble contingent dans une telle réunion d'élite. J'avais préalablement appris avec beaucoup de satisraction, par une explication incidente de M. Marrast, que votre sagre énergie avait heureusement résisté aux aveugles obsessions de vos amis vers la vie parlementaire. Une raison bien éminente a pu seule vous faire sentir combien votre activité philosophique pouvait être infiniment plus utile en restant étrangère- au point de vue trop journalier de la critique parlementaire, qui tend directement à empêcher toute habitude régulière d'un point de vue général, en un temps oil la généralité des conceptions constitue précisément le principal besoin social. Quelque rationnelle que soit votre résolution, elle est si contraire aux mœurs dominantes, oîi tout pousse à l'action immédiate, qu'elle suppose à la fois une justesse et un courage dont je vous félicite bien sincèrement, en espérant que l'évolution humaine, si indépendante aujourd'hui de ces vains bruits de .nos tribunes, en profitera solidement.
L'organisation d'une large action philosophique, en dehors de toute action politique, me semble maintenant, en Angleterre comme en France, la
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mesare la plus capitale et la pics urgente. L'affaissement politique qu'on y éproave également ne tient qu'à l'insuffisance constatée de la philosophie négative, qui, seule, a dirigé jusqu'ici le grand mouvement révolutionnaire, et n'a d'issue possible que par l'essor d'une autre philosophie, assurant spontanément aussi bien l'ordre que le progrès, et pouvant môme seule contenir efficacement aujourd'hui Timminente irruption des théories métaphysiques subversives de toute sociabilité, en faisant prévaloir l'examen , inflexible mais calme , des devoirs propres aux diverses classes, sur la discussion, aussi vaine qu'orageuse, des droits individuels. Je trouve, comme vous, monsieur, que la philosophie purement négative a été comprimée de DOS jours, surtout en Angleterre, avant d'y avoir achevé sa tâche; mais cela était certainement inévitable, depuis que le besoin de réorganisation a été mis partout en pleine évidence, la société ne pouvant vivre de simples négations. Cet affaissement spontané doit d'ailleurs devenir un stimulant de plus pour accélérer l'essor de la philosophie positive, dont l'ascendant peut seul terminer réellement l'opération révolutionnaire elle-même, quoique ce ne soit là, pour elle, qu'une application accessoire; parce que, seule, Celte philosophie pourra permettre l'entière suppression politique des derniers restes du régime ancien, à commencer par l'ordre théologique. J'ai toujours désiré qu'une lutte directe pût enfin s'engager entre l'école fran-
chement rétrograde, représentée aujourd'hui par le pur catholicisme, et notre naissante école positive: quoique j'aie peu d'espoir d'amener directement la bataille sur ce terrain net et décisif, j'avoue que jevois avec plaisir, dans les conséquences naturelles des événements contemporains, tout ce qui peut . tendre à nous rapprocher d'une telle position de la question, par l'élimination graduelle des intermédiaires métaphysiques, qui désormais sont, à mes yeux, la principale cause do prolongement actuel de la confusion des idées et de l'indécision des débats.
Je regrette beaucoup, monsieur, qae mon inexpérience de la langue anglaise oe me permette point, par une précieuse réciprocité, de vous adresser, comme vous l'avez fait envers moi, dans votrelaogue maternelle, ce libre et rapide épanchement philosophique. Mais votre lettre prouve une telle connaissance familière du véritable esprit de la langue française que je ne crains nullementde vous fatiguer par ce mode d'entretien, si toutefois vous pouvez suffisamment déchiffrer ma mauvaise écriture, empirée aujourd'hui par de mauvaises plumes.
Croyez, monsieur, aux sentimeots bien sincères d'affectueuse estime de votre dévoué,
A" Comte,
Elxdiiinateur pour l'Eïcole polyteobnique ,
10, riii MiniiieiiHa-Priiioe.prèsrodicin.
' Paris, le lundi 17 janvier ISti.
Mon cher Monsieur Mill,
Je comprenda d'autant mieux les motifs qui vous ont empêché de répondre pUis promptement à ma dernière lettre, que je me irouve moi-même dans un cas tout semblable envers votre seconde lettre, à laquelle j'eusse bien désiré pouvoir faire une réponse immédiate, successivement retardée jusqu'ici par la nécessité de poursuivre un accès de travail déjà commencé, relativement à la conti> nuation de mon sixième volume, maintenant fort avancé, puisque j'y viens de terminer les conclusions politiques, résultées de l'ensemble de mon élaboration sociologique. Il ne me reste donc plus,pour avoir entièrement accompli la rude tâche que je me suis imposée, qu'à formuler enfin les conclusions philosophiques correspondant au système total de mon appréciation spéculative, depuis les moindres conceptions mathématiques jusqu'aux ■ plus hautes méditations sociales. Ce travail final exige une intermittence, pour replacer spontanément, au point de vue le plus général de la philosophie positive, mon esprit maintenant trop préoccupé, sans doute, des spéculations sociales, par suite de trois ans d'élaboration directe, quoique
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du reste un tel antécédent doive constituer naturellement la meilleure préparation pour le véritable esprit d'ensemble, dontoette dernière poussée vient de me faire tant sentir à la fois la nécessité et les conditions. Aussi espéré-je être dans trois mois assez préparé pour cette opération définitive, où doit se condenser, à l'usage des vrais penseurs, toute ma philosophie, et qui, une fois commencée, ne me prendra probablement pas plus de six semaines, en sorte que, l'impression de ce volume étant déjà entamée, j'espère pouvoir le publier vers la- fin du printemps. Je profite avec empressement du premier moment de relâche déterminé par cette intermittence nécessaire, qui n'a commencé en effet qu'hier, pour vous exprimer de nouveau combien je suis à la fois fier et heureux de l'intérêt que vous voulez bien attacher à notre naissante correspondance, dont je me promets, autant que vous, une douce satisfaction ultérieure et une véritable utilité philosophique.
Ma vie extrêtaement solitaire, par suite surtout du peu de temps que laissent à mes travaux propres les occupations journalières qui me nourrissent, me fait attacher un prix tout particulier à toute semblable relation avec tout philosophe d'une véritable valeur, et principalement quand j'y trouve une sympathie intellectuelle et morale aussi complète qu'il me semble l'apercevoir entre noua deux : ce n'est ni par dédain, ni par indifférence, que je fuis le commerce ordinaire, dont j'apprécie
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bien toute la douceur ; c'est, outre le défaut de loisir, par la difficulté d*y trouver des esprits qui convergent avec le mien.
A.vant que M. Marraat nous eût heureusement rapprochés, et quoique sans jamais avoir rien lu de vous, Je pressentais depuis longtemps le cas que j'en devais faire, pur l'estime profonde que témoignait à votre nom l'une de vos compatriotes les plus distinguées (miss Wright ou M"" d'Arusmoot), qui, malgré les déplorables aberrations résultées chez elle du défaut de direction philosophique inhérent à notre anarchie mentale, n'en est pas moins douée d'une éminente sagacité d'appréciation personnelle et même d'une force Iqgique très-peu commune chez son sexe, sans parler du nôtre.
Je regrette que M. Marrast m'ait involontairement induit en erreur sur votre situation individuelle, mais je suis très-satisfait qu'elle soit même supérieure à ce que j'avais cru, et de nature d'ailleurs à maintenir sans effort votre intelligence à un haut point de vue social ; outre le bien qu'un aussi bon esprit peut ainsi faire, à un certain degré, aux populations soumises à ia domination anglaise.
En vous remerciant de votre franche explication au sujet de la vie parlementaire, permettez-moi de ne pas être entièrement de votre avis à ce sujet, et de me féliciter, pour la grande cause humaine, que votre position personnelle vous oblige à une activité moins directe et plus générale : peut-être la lecture de mon sixième volume modificra-t-elle
votre appréciation à cet égard; car j'y établis directement combien l'action philosophique doit aujourd'hui l'emporter sur l'action politique proprement dite, dans toute l'étendue de l'Europe occidentale, mainteuant en travail plus ou moins explicite de rénovation sociale. Je suis loin, sans doute, de condamner en elle-même cette activité politique, mais je crois que les esprits vraiment supérieurs doivent désormais la laisser aux hommes de moindre valeur, qui n'y manqueront certainement pas, et se réserver pour l'élaboration philosophique dont eux seuls sont capables, et d'où dépend maintenant 1k marche de la régénération finale chez l'élite de l'humanité.
Tout le progrès social compatible avec la métaphysique négative gui dirige la vie constitutionnelle est maintenant à peu près épuisé ; discréditée aujourd'hui , même en France, où elle a triomphé, que doit>ce être ailleurs? Elle n'a plus même la force de remplir suffisamment son office critique pour contenir l'action rétrograde, contre laquelle l'école positive pourra seule lutter avec un succès vraiment irrévocable ; parce qu'elle seule, à son égard, sera pleinement logique, au lieu d'accorder les principes en refusant leurs conséquences, suivant la routine révolutionnaire actuelle. Puisqu'il n'y a rien de grand et de durable à faire que par de nouvelles doctrines sociales, c'est donc leur élaboration philosophique qui doit aujourd'hui constituer la principale occu-
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patioD des esprits supérieurs qai veulent vraiment diriger la révolution européenne vers son but nécessaire, encore si vaguement aperçu : qu'ils laissent aux antres à continuer les stériles batailles parlementaires.
Je connais trop peu l'Angleterre pour oser combattre directement la sensation d'un homme tel que vous, considérant la tribune consUtutioDuelle comme le seul lieu d'où on puisse s'y faire sulUsamment écouter. Quelle que soit la réalité d'un tel motif, je crois qu'il est plus que compensé, sous le. rapport intellectuel, par l'inévitable tendance de cette activité parlementaire à amoindrir iosensiblement les hommes supérieurs qui s'y livrent, en les détournant peu à peu de l'esprit d'ensemble, seul décisif aujourd'hui, pour les préoccupations journalières de l'esprit de détail; et, sous le rapport moral, par l'altération non moins nécessaire que le caractère des libres penseurs doit recevoir des concessions involontaires, que cette vie pratique les oblige de faire à l'ordre ancien qu'ils veulent pourtant régénérer; cette sorte de dégradation spontanée, ordinairement formulée par des serments contradictoires, serait, je crois, difficile à éviter, même en France, quoique l'ordre existant y soit certes beaucoup moins respecté que partout ailleurs. Je sais qu'en proclamant la nécessité actuelle d'une franche séparation systématique entre la vie spéculative et la vie active, entre l'action pbilo-
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sophique et l'action politique , correspoadaDt à l'aDcieDoe division catholique entre la puissance spirituelle et la paissance temporelle, j'attaque directement le pins universel et le plus profond des préjug;és révolutionnaires propres à ia grande transition moderne, celui de tous qui est partout le mieux consacré par les mœurs actuelles ; mais c'est aussi, daos mon intime conviction, le plus pernicieux de tous aujourd'hui, celui qui entrave le plus la régénération finale; et j'espère que mon appréciatioa de l'ensemble do passé finira par faire admettre cette démonstration (car, pour moi, c'en est une) chez un assez grand nombre de bons esprits, pour faire spontanément surgir, en dehors et au-dessus des lattes politiques actuelles, une action philosophique allant directement à la réorganisation des opinions et des mœurs modernes, sans se . mêler aux batailles que suscite la possession du pouvoir, sinon afin d'y faire pénétrer la réalité de son enseignement général.
Cette action sera, par sa nature, néoessaîrement européenne, comme la grande crise correspondante, tandis que l'action politique proprement dite ne peut être que nationale et, par suite, insuffisante. Vous croyez, il est vrai, qu'un J789 anglais est préalablement indispensable : j'avoue que je ue le pense pas. D'abord, 1789 n'a été, en Franoe, qu'un prélude : la véritable secousse, celle qui a vraiment annoncé l'ère nouvelle, c'est réellement 1703, dont les patriotes anglais ne veulent peat-
dtre pas. Mais surtout il faat, ce me semble, codcevoir, d'un point de vue plus étendu, que l'opération française n'est Française que par le mode et l'initiative : au fond, l'ébranlement révolutionnaire a été fait aussi au profit commun de toute la grande république européenne, comprenant les populations anglaise, française, italienne, allemande et espagnole, qui, depuis Charlemagne:, sont en constante synergie sociale, et chez lesquelles, malgré les variétés nécessaires de manifestation, la déchéance du régime ancien est essentiellement équivalente. Ainsi, à mes yeux, votre 1789, ou plutôt 1793, est, au fond, accompli déjà, autant qu'il doive l'être, comme préambule ; car la France y a travaillé pour toute la communauté occidentale ; ce n'est pas une chose qui soit susceptible d'être refaite. Vous savez ce que valent, en politique, les imitations, même les mieux dirigées : voyez, par exemple, en ce moment, la misérable parodie espagnole de l'ébranlement français. Qu'est-il, au ' fond , résulté, chez nous, de cet ébranlement initial 7 D'une part, l'irrévocable démonstration de la caducité de l'ancien système social, et la proclamation déoisive de la nécessité d'une entière rénovation ; d'une autre part, la preuve irrécusable de la profonde impuissance organique propre à la meta-physique négative qui avait jusqu'alors dirigé le mouvement révolutionnaire, et dont le triomphe politique n'a pu aboutir qu'à une imminente et sanguinaire anarchie, demauièreàindiquerqu'une
philosophie Douvelle pouvait seule présider à la réorganisation devenue inévitable.
Voilà tout ce que reproduirait ailleurs la répétition du même ébranlement, sauf les conflits incidents, variables selon Te peaple et la situation. Or, qu'y a-t-i!, dans ce double enseigne ment, qui soit réellemeot particulier à la France, et qui ne se trouve à la fois sufQsamment établi pour toutes les populations placées dans une pareille position fondamentale, par suite d*uue commune progression antérieure, tant positive que. négative? Toute grande secousse politique, avant une sutBsaute maturation de la doctrine régénératrice, me semble donc maintenant, en Angleterre, comme en France, et comme ailleurs, devoir être évitée autant que possible, ce qui, du reste, ne signifie nullement qu'elle le sera; quant aux conQits inévitables, et peut-être fort douloureux, que nous prépare l'anarchie mentale et morale, il faut les prévoir sans les exciter, et en faire ressortir à tous les leçons expérimentales sans y participer activement.
Au fond, votre appréciation nationale s'écarte beaucoup moins, à cet égard, d'une telle notion générale qu'il le semblerait d'abord ; puisque votre rectitude d'observation vous conduit à reconnaître que l'ascendant rétrograde pourrait bien être, sous peu, assez décisif en Angleterre pour y comprimer tout ébranlement révolutionnaire; ce qui ne m'étonne nullement, vu le discrédit croissant que les doctrines purement négatives doivent aujour-
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d'bui rencontrer partout, à mesure que le besoin de la réorganisation est mieux senti, par suite de la marche naturelle des événements. Quant aux obstacles que le défaut d'ébranlement présenterait au libre essor de l'activité pleinement philosophique en Angleterre, ils me semblent réductibles à l'obligation , désagréable mais facile , de owtaines formules d'exposition, dont l'allure des philosophes français au milieu du régime de Louis XV peut donner une idée : si ces gâoes n'ont pas empêché l'élan négatif, pourraient-elles être plus efScaces contre l'éian positif?
D'ailleurs, sans qu» la philosophie s'en mêle, une nouvelle et redoutable intervention politique partout imminente, et davantage peut-être en Angleterre, me semble devoir bientôt, à cet égard, changer la question et faciliter involontairement les voies : c'est l'apparition inévitable, et sans doute prochaine, des masses prolétaires sur la scène pohtique, oîi elles n'ont encore été qu'instruments, et où leur introduction personnelle changera nécessairement toute la physionomie des luttes actuelles. Si les philosophes se trouvent alors vraiment à la hauteur de leur destination, cette grave modification naturelle pourra leur devenir très-favorable, en faisant partout goûter leur action spéculative, nonseulement chez les classes inférieures, oïl l'éducation positive doit être spécialement accueillie, mais aussi chez les classes dirigeantes, qui seront peutêtre trop heureuses que la rationalité positive
veaille bien leur prêter, contre les utopies subversives de toute sociabilité, un secours indispensable, que l'on ne chicanera plus sur sa tendance religieuse ou irréligieuse, pourvu qu'il soit efficace : en un mot, la positivité sera, peut-être bientôt, invoquée au secours de l'ordre, qu'elle seule peut aujourd'hui suffisamment protéger, au moins autant qu'en faveur du progrès, dont les vraies conditions ne sont ni si évidentes ni si bien senties.
Voua excuserez, j'espère, en faveur du motif, cette sorte de dissertation anticipée, qui se ressent, sans doute, de l'élaboration directe qui m'a occupé pendant les trois dernières semaines. Mais j'attache, je l'avoue, une extrême importance à conserver une aussi précieuse acquisition que la vôtre à la grande action philosophique du dix -neuvième siècle, dont les oignes, naturellement très-rares, sont jusqu'ici si difficiles à trouver. C'est donc avec plus de satisfaction que votre modestie ne vous a permis de le croire que j'apprends, par votre dernière lettre , votre préoccupation actuelle d'an ouvri^^ essentiellement philosophique, soua les formes d'ailleurs convenables à sa destination nationale. Je lirai, avec beaucoup d'intérêt, et certainement aussi avec fruit, ta Logique, que vous m'annoncez pour ce printemps, malgré les formules métaphysiques et les précautions tbéologiqnes dont vous prenez d'avance un trop aimable soin de vous excuser, parce que j'en connais assez la iiécessité actuelle pour votre pays. J'y pensais involontaire-
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ment hier, en ouvrant, pour la douzième foie, le cours populaire d'astronomie que j'ai institué, par un discours d'inauguration, où. chaque année, dans un local officiel, je développe directement la dealinatioQ ouverte d'un tel enseignement pour propager partout l'esprit poaitif, afin de permettre l'élimination totale de la philosophie théologique, même à l'état de simple déisme, et la réduction finale de toutes les doctrines morales et sociales à la positivité rationnelle.
Je me félicite hien sincèrement de pouvoir aussi librement parler à quatre cents personnes réunies ; et je m'en félicite sans aucune vaine gloriole patriotique, comme résultat, non pas seulement de notre initiative révolutionnaire, mais de l'ensemble de notre passé depuis le moyen âge. En regrettant vivement que les vrais philosophes ne puissent partout tenir le même langage (que je tiens ici seul, il est vrai, mais, au fond, sans risque personnel pour un homme dépourvu d'ambition temporelle), je comprends fort bien les. conditions restrictives oîi ils se trouvent placés, et je sais m'adapter pleinement aux formes d'exposition qui en résultent. Quant au fond de votre travail, je suis d'autant plus disposé à le goûter, que je me félicite beaucoup de voir enfin un esprit aussi judicieux et aussi éminent à la fois que le vôtre, entreprendre une opération aussi importante que celle d'une saine analyse rationnelle des tendances morales et ùicnltés mentales vraiment élémeataireft, sans se
faire aucune illusion sur la nature d'un tel sujet, dès lors toujours connexe, au moins en principe, avec les déterminations anatomiques de la physiologie cérébrale, qui peut ainsi retirer de précieuses indications ultérieures d'une élaboration si mal conçue jusqu'ici.
Ne craignez donc pas qu'une telle occupation vous rende, à mes yeux, aucunement suspect de métaphysique, et, sans aucune inquiétude anticipée, croyez bien que j'attends avec impatience cette intéressante communication, d'où je tirerai spontanément une juste mesure du degré réel de notre convergence philosophique.
Votre tout dévoué,
A" Comte.
Pnria, le vendredi niatia, t mari IMt.
Mon cher monsieur Mill,
Très-convainou que les retards de vos réponses sont pleinement involontaires, dans une correspondance naissante à laquelle il est évident que vous voulez bien attacher un prix réel, je m'empresse de profiter d'un demi-loisir momentané pour répondre plus promptement à votre lettre du 25 février que
je n'ai pu le faire aux précédentes. Cet empressement m'est d'ailleurs inspiré par une sorte de reconnaissance spéciale poar la parfaite satisfaction que m'a causée, dimanche matin, la lecture d'une lettre qui témoigne ai complètement de notre sympathie philosophique.
Je ne saurais vous exprimer assez vivement, eo effet, combien je suis heureux de voir un esprit, aussi judicieux et aussi indépendant que le vôtre, conduit, par ses propres méditations, à adhérer au point le plus délicat peut-être, et en même temps le plus décisif de ma doctrine potitique, pour la rectification du préjugé le plus profond et le plus universel, comme aussi le plus désastreux, de tous ceux qui régnent aujourd'hui. La séparation systématique des deux puissances élémentaires, spirituelle et temporelle , constitue certainement la principale condition du dénoûment de la situation actuelle. Or, il n'en existe aujourd'hui quelques notions que parmi les penseurs de l'école rétrograde, surtout en Italie, oïl cette conception est radicalement viciée et annulée par une aveugle tendance à la rattacher exclusivement à la philosophie théologique, désormais pleinement impuissante, et qui, même au moyen âge, rendit si précaire et si imparfaite la première tentative de sa réalisation fondamentale; en sorte que, chez de tels penseurs, cette théorie ne conduit, au fond, qu'a une pure théocratie, aussi dangereuse que chimérique. C'est seulement chez l'école progressive
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qu'un semblable principe peut réellement fmctifier désormais, de manière à dégager enfin la marche révolationnaire de la routine métaphysique où elle est maintenant entravée, et qui ne peut qu'entretenir indéfiniment des débats inextricables tant qu'on s'obstinera à confondre la réorganisation spirituelle dans la réorganisation temporelle. Aussi ai-je toujours vivement désiré de voir poindre de ce côté une pareille conviction ; mais vous êtes le seul jusqu'ici qui m'ayez faitéprouver, àcctégard, une véritable satisfaction ; partout ailleurs je n'ai encore trouvé que des demi-appréciations, aussi stériles que fugitives. Malgré que mon évidence soittrès-iatime et fort ancienne sur un sujet que déjà je traitais directement il y a seize ans, vous savez combien il est pénible de se sentir penser tout seul, et vous concevez par suite avec quel plaisir j'ai dû accueillir votre adhésion spontanée, qui dépasse même mes espérances antérieures.
Non-seulement dob vues convergent sur le principe essentiel, mais je crois d'ailleurs que les divergences secondaires sont bien plus apparentes que réelles et qu'elles se dissiperont bientôt d'après une Buflisante explication mutuelle. Outre que je reconnais, comme vous, la nécessité d'un certain degré de vie active pour compléter et préciser l'éducation spéculative, j'admets de plus que les convenances spéciales de la situation actuelle, où les deux pouvoirs sont intimement confondus.
peuvent autoriser, et quelquefois obliger les phi-
losophes, dans l'intérêt général de la régéoération finale, à participer exceptionnellement à la vie politique directe, quoiqu'une telle diversion leur oËfre beaucoup d'écueils et qu'elle exige des principes bien arrêtés pour ne pas dégénérer en déviation réelle : une note importante, mais probablement très-peu remarquée, à la fm du premier chapitre de mon quatrième volume, est immédiatement destinée à ménager, sans inconséquence, une telle ouverture. Pour formuler ma pensée à ce sujet par un exemple sensible, relatif à une grande opération, il me aufGt, par exemple, de blâmer le pbilosopbe Condorcet pour s'être laissé introduire daas notre glorieuse Convention, oi!i dominaient et devaient dominer les bommes d'action, au point de vue desquels il ne' pouvait être convenablement placé; d'oil est résultée la fausse position qu'il a si cruellement expiée. Mais, au contraire, j'aurais trouvé fort naturel qu'il développât une grande activité dans ia société des jacobins, qni, placée en debors du gouvernement proprement dit, constituait alors spontanément une sorte de pouvoir spirituel dans cette combinaison si remarquable et si peu comprise, qui caractérisait le régime révointionnaire. Sans aucune autre indication, vous pouvez, je crois, entrevoir, dès ce moment, que notre concordance sur ce point capital est encore plus complète que nous n'avons du le croire d'abord l'un et l'autre.
Quant au principe fondamental, je ne saurais
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ti'op VOUS remercier de l'appréciation profonde et lucide, manifestée par les formes concises et décisives de votre précieuse lettre, et si bien résumées par votre heureuse expression de pédantocratie pour .caractériser l'utopie dangereuse du prétendu règne de l'esprit, au sujet duquel je juge essentiellement comme vous l'exemple irrécusable de la Chine. La nécessité et la nature de l'antagonisme continu, sans lequel la progression humaine serait impossible, n'ont jamais été, ce me semble, mieux senties ni mieux établies. Intimement convaincu que, dans la régénération philosophique, le pas le plus difficile consiste à déterminer l'union réelle de deux intelligences vraiment originales, vous concevez quel noble espoir une telle convergence m'autorise rationnellement à concevoir.
Son importance est d'autant plus grande, à mes yeux, que la combinaison de l'esprit français avec l'esprit anglais me paraît aujourd'hui la plus convenable et la plus décisive de toutes celles que doit exiger la nouvelle synergie européenne des cinq grandes populations occidentales. Ce n'est pas que l'Angleterre me semble , après la France, la mieux préparée aujourd'hui à la régénération positive : j'établis, dans mon sixième volume, que l'Italie, et même l'Allemagne, en sont réellement moins éloignées, par suite de la désastreuse influence que le protestantisme organisé et la suprématie aristocratique ont dû exer-
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cer sur le développement politique de l'Angleterre. Mais si, au lieu de considérer les niasses, on envisage seulement le mouvement intellectuel chez les esprits cultivés, je suis convaincu, au contraire, que le génie anglais sera plus favorable qu'aucun autre à l'élaboration philosophique de la réorganisation moderne, quipourra même, à certains égards, être mieux accueillie en Angleterre qu'en France, surtout parmi les savants. Aussi ne suis-je nullement surpris que ma nouvelle philosophie ait été jusqu'ici mieux appréciée par les penseurs anglais que par tous (es autres, vu l'originalité plus prononcée et ta positivité plus complète de ceux qui, chez vous, s'élèvent et se maintiennent au point de vue spéculatif, dans un milieu éminemment pratique. Tandis que les savants français enrégimentés me sont, à quelques exceptions près, essentiellement hostiles, je ne serais pas étonné que les vôtres sympathisassent bientôt avec moi, malgré le commun entraînement du régime de spécialité.
Je vous remercie d'avoir compté que je prendrais une part réelle à l'indication de vos émotions personnelles, déterminées par l'approche de l'importante publication par laquelle vous allez ouvertement prendre rang parmi les têtes vraiment philosophiques, à l'unanime satisfaction, j'ose l'annoncer, des bons esprits européens. Ma situation actuelle est, à quelques égards, analogue, puisque je suis sur le point de terminer enfin une opération qui n'est pleinement jugeable qne
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dans son ensemble, et qui, par suite, n'a pn jusqu'ici être appréciée, ou même connue, du vulgaire des penseurs, quoique elle ait assez percé, par sa seule existence, pour obtenir, suivant ce que je viens d'apprendre, les honneurs de l'index^ dans Ja congrégation des livres en cour papale.
Mon cas est même plus compliqué personnellement que le vôtre, en ce que votre existeuce sociale est heureusement indépendante de vos travaux philosophiques, tandis que les mieos pourront exercer une grande influence, et plutôt funeste qu'avantageuse, sur ma position matérielle. Dépourvu de toute fortune privée, je fie vis modestement que par de pénibles fonctions dont le caractère est fort précaire, et que mon ouvn^^e pourra compromettre. Vous ignorez en effet que, eu confirmation de la profonde inaptitude des savants actuels (surtout en France) à tout gouvernement quelconque, même scientifique, d'après leur défaut simultané de vues générales et de sentiments généreux, nos.règlements sont tellement sages, que les deux fouctions que je remplis à l'École polytechnique y sont assujetties à une réélection annuelle par le corps des professeurs II ! Or, ce qui ne serîiit pour tout autre qu'une formalilé désagréable, peut s'af^aver beaucoup envers moi, en offrant un point d'appui aux dispositions malveillantes, que doivent m'y susciter naturellement des sentiments d'envie trop communs et le souvenir des injustices qu'on m'y a déjà, faites. J'ai appris,
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à mes propres dépens, que les savants seraient tout aussi vindicatifs et oppressifs que les prêtres et les métaphysiciens, s'ils pouvaient en avoir jamais les mômes moyens. Or, en ce qui me concerne , leur pouvoir actuel esl pleinement suffisant. Cependant, la suite de mon appréciation historique me conduit nécessairement, dans le sixième volume, à attaquer directement le régime routinier de la spécialité dispersive, qui se présente à moi, d'après l'ensemble du passé moderae, comme constituant aujourd'hui, surtout en France, le principal obstacle au grand mouvement philosophique du dix-neuvième siècle. Loin de recaler devant une obligation aussi délicate, vous me connaissez assez maintenant pour ne pas douter que je ne l'aie remplie avec toute l'énergie qu'exige sa haute importance. Mais je ne me dissimule point que ce devoir philosophique peut gravement compromettre la situation précaire oîi je me trouve encore à l'âge de quarante-quatre ans, et de manière à troubler peut-être 1«b vingt années environ qui me restent à vivre et à penser. Heureusement que mon caractère est aussi spéculatif que mon esprit , et que je ne jne suis laissé jamais préoccuper beaucoup par les injonctions matérielles, sauf le cas de détresse actuelle. Quoi qu'il en soit, il serait fort pénible d'être forcé de changer aussi tard ses moyens d'existence, après avoir toujours vécu, depuis de l'âge dix-huit ans, par l'enseignement mathématique
BOUS une forme quelconque ; et vous concevrez aisément que cette considération doit accessoirement augmenter t'émotion inhérente à la prochaine terminaison de mon entreprise philosophique, bientôt livrée finalement au contrôle décisif des penseurs européens.
Quelque longue que soit cette lettre, je ne dois pas la terminer sans répondre sommairement à l'hoDorable confiance que vous me témoignez au sujet de la physiologie cérébrale. La fâcheuse nécessité philosophique oil Gall s'est trouvé de formuler en détail l'analyse phrénologique. a tendu, plus tard, à discréditer une telle conception auprès des esprits sérieux, et à la laisser exploiter par de misérables intelligences, qui l'ont fait dégénérer en un vulgaire charlatanisme : aussi je ne m'étonne pas qu'elle soit généralement méconnue en Angleterre, quoique déjà fort appréciée ici de beaucoup de penseurs avancés. Mais je puis vous assurer que je n'en ai nullement exagéré la valeur fondamentale dans le troisième volume de mon ouvrage. Malgré tous les vices radicaux d'une vaine localisation, elle a certainement constitué la véritable prise de possession finale par l'esprit positif des études intellectuelles et morales relatives à l'individu, sauf une meilleure harmonie avec l'examen de l'espèce.
Ses principes essentiels, anatomico-physiologiques, sur la pluralité et l'indépendance des organes ou des forces, et même sa première délinéation générale du cerveau en trois régions correspon-
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dastes aux trois ordres de manifestations, posent, à mon gré, les premières bases d'une théorie vraiment rationnelle de la nature humaine. Mais les ouvrages originaux de Gall sont encore les seuls où un bon esprit doive aujourd'hui paiser une telle instruction : toutefois, il est convenable de commencer par les écrits de Spurzheim, qui, pins courts d'ailleurs, sont rédigés beaucoup plus méthodiquement, quoique la systématisation n'y soit pas au fond meilleure.
Afm d'éviter les développements anatomiques, déjà même un peu surannés, vous pourrez vous borner, pour Gall , au lieu de son grand traité iu-4% à son ouvrage en € petits volumes in-8°, Sur les fonctions du cerveau. Un aussi bon esprit que le vôtre pourra aisément écarter la spécialisation hasardée des organes, et même l'évidente irrationnalité de plusieurs analyses psychologiques, sans rien perdre cependant d'une source d'instruction extrêmement précieuse, qui donne de l'homme une plus juste idée qu'aucune théorie antérieure, et que je regarde comme indispensable aujourd'hui à l'entier développement de la capacité philosophique : en ce qui me concerne, elle m'a certainement beaucoup servi, et vous avez dû voir dans mes quatrième et cinquième volumes quel usage étendu j'en ai pu faire en évitant toute discussion déplacée ou prématurée.
Tout à vous bien cordialement,
Paria, 1« mardi S «Tril IStl.
MoD cher monsieur Mil),
J'éprdave, comme voua, une satisfaction croissante de l'heureux développement que prend peu à peu notre relation naissante. Cette précieuse sympathie m'est peut-être même encore plus intéressante qu'à vous, à cause de mon genre de vie prohablement plus solitaire, qui doit me faire attacher plus d'importance à une telle conformité. Notre convcrgeoce spontanée sur tous les points essentiels de la nouvelle philosophie me semble même, sous un aspect moins personnel, une vérification spéciale de sa réalité fondamentale et de son aptitude intrinsèque à rallier uitérieurement la masse des esprits modernes ; c'est, je crois, un double privilège caractéristique de la positivité dans la situation actuelle des intelligences. Les doctrines théologiques ou métaphysiques peuvent encore diriger des coalitions, comme inspirer un certain degré d'enthousiasme ; mais la philosophie positive est seule susceptible aujourd'hui de susciter spontanément UD concours sincère et durable, comine de produire de véritables convictions individuelles : une parfaite cohérence dans l'ensemble de chaque entendement et une active convergence entre divers
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peDseurs originaux, sont déjà, et paraîtront, de plus en plus, ses attributs exclusifs, garanties certaines dé son ascendant futur; l'expérience montre graduellement que, dans tout antre régime mental, les convictions sont très-chancelantes et l'accord très-précaire. Vous avez bien raison de remarquer à ce sujet la différence de nos nationalités comme devant beaucoup accroître la valeur propre de cet heureux symptôme, suivant l'ingénieux aperçu de Voltaire, dont les saillies étaient si souvent judicieuses au fond, malgré la frivolité des formes. Comme vous, je désirerais bien vivement que cette précieuse correspondance pût être directement fortifiée par une relation personnelle ; mais ce vœu sera sans doute longtemps stérile, à moins que vous ne soyez conduit à faire le voyage de Paris. Pour moi, en effet, mes occupations professionnelles m'interdisent maintenant toute possibilité d'excursion, même rapide ; le temps ordinaire des vacances se paase pour moi en voyages forcés dans les diverses parties de la France, en ma qnalité d'examinatenr.
La sincère sympathie que vous voulez bien me témoigner si vivement, an sujet de ma position personnelle, m'a profondément touché, outre qu'elle m'est d'un heureux augnre quant aux garanties réelles qu'une semblable impression, quoique beaucoup moins active sans doute chez un grand nombre de penseurs indépendants, peutm'offrir contre lea dangers individuels, probablement
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inhérents à la pleine liberté de discussion doat j'ai dû user, dans le dernier volume de mon ouvrage, envers le régime scientifique actuel. Je sais peut-être le premier philosophe qui n'aurai, en aucun cas, ni défiguré ni voilé la vérité; ce qui n'était guère possible en effet que dans notre siècle, et en France seulement ; mais il serait, certes, fort étrange qu'après avoir ouvertement bravé les plus puissantes croyances, je pusse reculer devant les préjugés propres à nos coteries scientifiques, quand le cours naturel de mon sujet m'y conduisait forcément; et c'est pourtant la seule partie de mon opération philosophique qui puisse, au fond, me faire craindre de véritables dangers personnels. Ayant affaire, alors, à des personne malheureusement dépourvues, la plupart, de toute haute moralité, je n'ai d'abri que par l'opinion publique, seule puissance qui leur soit redoutable : aussi je me propose de me placer directement sous la protection formelle du public européen, auquel j'expliquerai, par une préface spéciale, les moti& essentiels d'un tel recours. Je compte en effet, comme vous, que la puissante réaction, ainsi déterminée par les persécutions que pourront me susciter les haines scientifiques compenserait essentiellement, en ce qui me concerne, la perturbation matérielle qui en résulterait d'abord ; et cette conviction est très-propre à diminuer des inquiétudes, qui, d'ailleurs, ne sauraient aucunement affecter l'accomplissement de mes devoirs philosophiques.
En rectifiant les iodicatioiis que M. Marrast voas a fournies à mon égard, je dois franchement reconnaître que, sans avoir à me louer du gouvernement actuel, je n'ai réellement point à m'en plaindre, puisque je ne lui ai jamais rien demandé, pas plus qu'à son prédécesseur. Seulement, puisque je crains que vous n'ayez conçu, comme je l'ai longtemps fait aussi, une opinion beaucoup trop favorable de la m^nanimîté de M. Guizot, je dois vous informer que c'est essentieliement l'unique personnage'politique actuel, contre lequel je puisse personnellement récriminer, précisément parce que, ayant eu, depuis longues années, l'occasion d'en être individuellement apprécié, je lui avais fait l'honneur de le croire sosceptible envers moi d'intentions que je n'aurais jamais cherché à inspirer à aucun autre ministre. Si M. Guizot eût été véritablement autre chose qu'un arrogant pédant et un ambitieux vulgaire, avide du pouvoir, non comme moyen de faire mieux prévaloirde nouvelles conceptions, mais' pour le seul plaisir de trôner ou de s'enrichir, il eût été certainement touché de la noble confiance philosophique que je lui témoignai, en lui proposant, à son arrivée au ministère de l'instruction publique, il y a dix ans, de créer pour moi une chaire d'histoire générale des sciences positivesy au collège de France, oi!i il a depuis scandaleusement créé, pour ses amis ou ses courtisans, tant de chaires inutiles et même nuisibles ; tandis que ses rancunes antipositives lui firent, malgré de pompeuses promes-
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ses, écarter bientôt cette utile inoovation, en un temps où, d'ailleurs, il savait très-bien que je ne pouvais vivre qu'en consumant misérablement cinq à six heures par jour dans l'enseignement mathématique ; oar c'est seulement depuis 1837 que mes conditions d'existence, sans être guère moins précaires, sont devenues plus tolérables, sans que M. Guizot y ait eu d'ailleurs aucune part. Puisque cous sommes conduits à parler de ce personnage, je vous dirai francbemeot que, sous le rapport intellectuel, ce n'est, après tout, qu'un métaphysicien et un littérateur dépourvu et, qui pis est, dédaigneux de toute science réelle, et muni seulement d'une vraie et facile érudition historique, quoique je lui aie reconnu une force cérébrale intrinsèque qui eût mérité une meilleure culture. Du reste, je ne connais guère de lui que son premier ouvrage historique (Essais sur l'kàtoire de France), qui est probablement sa meilleure production, et qui indique eu effet une intention positive assez prononcée. Sous le rapport moral, je le crois au fond tout aussi roué que son spirituel concurrent, tout aussi disposé à voir le système de corruption, uoo comme uue nécessité temporaire de notre anarchie mentale, mais comme la base permanente de l'ordre normal ; seulement sa rouerie, au lien d'un caractère d'impudent uyuisme, affecte les formes d'hypocrisie pédantesque propres au puritanisme de l'école genevoise. Politiquement enfin, il oscille entre la vulgaire utopie philosophique que vous avez si heureu-
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sèment qualifiée de pédantocralie, tandis que dans le jargon doctrinaire on la déguise sona la formule touveraineté de la raùon, et la rAverle «ntifrançaiae d'un nouveau 1688. Comme je lo oonnaiB d'humeur assez gasconne pour oser se vanter, à l'étranger, auprès de ceux dont il me voit apprécié, de m'avoîr protégé, je tiens à ce que l'on sache qae, ayant pu aisément m'étre utile, il s'y est refusé, quoique requis ; je lui en ferai mes remercîments pnblIcB dans la préface du sixième volume.
Outre votre bienveillante sympathie, je me fois d'autant moini de scrupule d'insister autant sur ma condition personnelle que, par une coïncidence nécessaire, la crise à laquelle sans doute elle sera prochainement soumise constitue, à me« yeux, ta première maDifestation directe d'une crise générale tout à fait décisive, qui va spontanément s'opérer dans la constitution actuelle du monde scientifique. A partir de la grande impulsion positive donnée par Bacon et Descartes, tant que la méthode a dA subir ses diverses élaborations fondamentales, les géomètres ont dû prévaloir naturellemeat, puisque c'est d'eux qa'émane d'abord la positivité ; proclamée, en principe, an dix-septième siècle, et développée, en fait, pendant le siècle suivant, c'est de DOS jours que leur prépondérance provisoire a été complètement réalisée : or, c'est précisément alors qu'elle doit cesser, par suite de l'extension définitive de la méthode positive à la ecieaee de l'homme, d'abord individuel, puis social, qui,par sa nature, doit