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certainement redevenir prédominante, comme elle l'a été, en temps normai, sous le régime théologique et même, après, métaphysique. La secousse philosophique, imprimée par mon ouvrage, ne Fera réellement que donner le branle systématique à cette nouvelle coordination finale des forces scientifiques, désormais disciplinées surtout par les biologistes et les sociologistes, tandis que les géomètres et les physiciens passeront à leur tour au second rang. C'est ainsi que s'explique la haine instinctive dont tant de ces messieurs m'honorent, et qui ne pourra que se développer par le conflit que j'élève. Mais aussi la même appréciation sociologique me montre des appuis naturels chez les biologistes, qui, au fond, sont aujourd'hui opprimés par les géomètres, surtout dans les constitutions académiques, et spontanément disposés à seconder mes efforts pour relever convenablement la dignité supérieure de leurs travaux. Sous une impulsion, en partie spontanée, et due aussi en partie à mon action inaperçue, j'aperçois déjà parmi eux quelques-uns des plus éminents qui commencent à sentir noblement cette nouvelle nécessité. Malheureusement, en ce qui me concerne personnellement, c'est des géomètres, et non des biologistes, que dépend aujourd'hui ma situation matérielle; mais quand môme je deviendrais par là momentanément victime de cette grande lutte inévitable, je suis aussi certain de l'appui final qu'elle fournira à mes idées.
Je VOUS remercie beaucoup de vos détails, nouveaux pour moi, sur l'étrange avènement du catholicisme anglican, comme émanation spontanée de DOtre école rétrograde depuis de Maistre. Cette nouvelle phase ne m'étonne Dullement, et rentre pleinement dans ma théorie historique, qui indique la réaction rétrograde comme ayant dû spéculativemeot devenir plus systématique, malgré tes inconséquences antérieures, ^ mesure que l'ébranlement français a dévoilé la tendance finale vers une rénovation totale : cette circonstance était déjà annoncée, en quelque sorte, par l'élimination graduelle du gallicanisme ; car, sous l'instruction de de Maistre, nos prêtres français ont enfin compris que rultramontanisme était seul conséquent à leurs principes essentiels. Plus l'école positive caractérisera sa marche réelle, plus on doit voir se développer une telle concentration rétrograde, dans laquelle seront un jour enveloppés jusqu'aux déistes eux-mêmes, avant le plein ascendant social du positivisme, pour lequel, d'ailleurs, une telle coordination de ses adversaires est au fond bien plus favorable que contraire, puisqu'elle tend à dooner enfm aux luttes philosophiques un caractère pleinement décisif, où les positivistes devront seuls surmonter la coalition, du moins spéculative, de toutes les anciennes forces philosophiques, aussi bien métaphysiques que théologiques.
Votre dernière lettre a heureusement fortifié ma confiance dans la réalité fondamentale de ma théorie
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sociologique, en un point fort délicat et fort important, au sujet de mon appréciation de l'Angleterre, que J'ai maintenant lieu d'espérer de vous voir admettre essentiellement après la leoture do mon sixième volume. C'est sans doute, chez moi, une grande hardiesse acientifiquo que de juger ainsi un cas que je ne conuaia point par intuition directe et personnelle, et qui ne m'est appréciable que théoriquement; mais, si ma théorie est juste, il est au fond très-naturel que oetlc application m'ait vraiment réussi ; o'ost ce qu'on voit souvent pour tous les autres phénomènes. Toutefois, il y aurait, à ce sujet, un travail fort essentiel à entreprendre, et qui, outre le défaut évident de temps, ne saurait être opéré par moi , faute des données pleinement sufTisaûtes; ce serait pour rattacher complètement a la théorie fondamentale de l'évolution moderne la marche spéciale qu'a dû suivre l'évolution anglaise, oonsidérée dans son ensemble et dans ses principales parties, positives ou négatives: ce cas particulier me semble le plus important de tous à traiter, à raison des anomalies apparentes qu'il présente; et je ne vois réellement que vous qui puissiez le concevoir et l'exécuter convenablement. Rien ne serait plus propre, sans doute, à déterminer directement cette heureuse combinaison entre l'esprit anglais et l'esprit français, que nous nous accordons à regarder comme le symptôme le plus décisif et la condition la plus importante de la vraie réorganisation eu-
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ropéenne. Le cas germanique offrirait sans doute aussi beaucoup d'intérêt, mais il est trop vague et trop incohérent pour comporter une telle etBcaoité d'exameo.
Tout à voua,
A" Comte.
Peut-être ne reconnaîtrez -vous que trop, aujourd'hui, ma constante habitude d'écrire sans brouillon ; mais j'espère cependant que vous parviendrez à déchiffrer mon griffonnage, auquel, du moins, je dois certainement deux heures d'une douce récréation philosophique.
Parii, le dimaoche lUatiD 19 mai lS4i.
Mon cher monsieur Mill ,
Ayant été retardé par un état d'indisposition . provenu de nos intempéries atmosphériques. Je n'ai pu commencer mes extrêmes conclusionï" philosophiques aussitôt que je vous l'avais annoncé daoB une de mes lettres antérieures. C'est seulement depuis le 17 de ce mois (environ un mois plus tard que je n'avais compté] qu'il m'a été possible d'aborder le travail de ces trois chapitres définitifa, suivant l'indication du grand ta-
bieau synoptique annexé au premier volume; en . sorte que cette opération est encore peu avancée. Mais, outre qu'elle est maintenant en pleine activité, ce qni, comme voua savez, en fait de verve quelconque, est toujours le plus important, j'y ai déjà terminé le seul point qui exigeât une véritable discussion, en démontrant comment la création de la sociologie, complétant le système des sciences fondamentales, constitue spontanément une véritable unité philosophique. Le reste ne va plus consister qu'en une sorte de résumé systématique des principales notions, soit logiques, soit scientifiques, fournies par l'ensemble de ma longue élaboration.
Toutefois, j'aurai encore un nouvel et extrême effort dans le dernier de ces trois chapitres, oî), comme le tableau l'indique, il faut que j'ose, sans tomber dans l'utopie, directement apprécier l'avenir général de la philosophie positive, successivement envisagée dans sa triple influence continue, intellectuelle, morale et sociale. Mais, si mon élaboration sociologique n'a pas avorté, ce qui a pu paraître hasardé dans l'annonce de 1830 devra sembler aujourd'hui une déduction inévitable, quoique hardie, des principes déjà posés. Néanmoins, sans que le travail de ces trois chapitres extrêmes doive être long, il est certainement difficile; et, quoique fort lancé, il ne pourra pas être terminé avant fa fin de juin. J'espère, au moins, qu'il ne me conduira pas plus loin, sauf acci-
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dent; et, comme l'impressioD marche en même temps assez bien, je pense que ce dernier volume sera eoGn publié vers le commencement d'août. Arm, toutefois, de ne pas vous donner une espérance trop définie, je dois vous avertir franchement que si, par malheur, je n'avais pas entièrement terminé ces trois chapitres avant ta mi-juillet, la publication se trouverait nécessairement ajournée, même faute de dix ou douze jours seulement, jusqu'à la tin de cette année; parce que commence forcément, à la mi-juillet, la plus rude partie de mes actives fonctions comme examinateur de nos candidats polytechniques, et je suis alors, pendant trois mois, dans l'entière impossibilité de travailler pour moi, outre la sorte de convalescence qu'exige ensuite une aussi terrible corvée pour se remettre pleinement en travail régulier. L'époque de l'année oti nous sommes actuellement est celle où, sans être libre, à beaucoup près, mes occupations forcées me laissent le plus de disponibilité; mais si quelque indisposition m'empêchait sérieusement de l'utiliser en entier, je ne pourrais, à mou très-grand regret, terminer avant le mois de décembre. J'ai cependant tout lieu d'espérer que cette triste éventualité ne se réalisera pas et que ma verve actuelle ne sera pas physiquement altérée. Afin de ménager le temps et de ne pas trop retarder le plaisir quej'ai avons répondre, je me hâte de profiter pour cela de l'interruption forcée que mon cours volontaire du dimanche ap-
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porte natarellemeot k mon opération, et je vods écris à la bftte avant ma leçon.
Outre la satiabction tonjoars nouvelle que me cause notre heureuse correspondance, et que mon isolement systématique me rend particulièrement précieuse dans les instants de mélanoolie, quelquefois douce, plus souvent douloureuse, qui accompagnent d'ordinaire toute profonde contention cérébrale très-prolongée, j'ai aujourd'hui un motif spécial de ne pas différer davantage ma réponse, car j'ai besoin d'avoir à la fois votre avis et votre assentiment sur une petite mesure que vous seul devez décider. Il s'agit de votre expression de pédantocratie, qui m'a paru ei profondément heureuse pour qualifier en un seul mot ce que je n'ai pu désigner encore que par une oertaiae périphrase, que, noo -seulement je m'en suis déjà personnellement servi dans la conversation, mais que je voudrais bien en gratifier le public, dans une petite note sur la partie de mes conclusions politiques, où je reviens naturellement à cette utopie profondément perturbatrice, qui constitue peut-être aujourd'hui le plus grand obstacle à l'établissement d'une véritable harmonie entre les théoriciens et les praticiens en politique. Or, un mot qui résume si parfaitement l'appréciation raisonnée, que j'ai osé faire d'une telle aberratioo.me semble susceptible d'une véritable utilité, que son apparence satirique, quoiqu'il ne soit au fond que trop exact, serait loin d'ailleurs d'altérer, surtout en France. Toutefois, je ne me permettrais
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pas de le divulguer sans votre autorisation formelle. Quoique vous y attachiez sans doute beaucoup moins d'importance que moi, je vous demande même la permiseion de voua nommer à ce sujet, sans me borner à attribuer vaguement l'expression à « l'uD des plus émiaents penseurs dont l'Aoglete/re puisse aujourd'hui s'honorer ». 11 y a même, à mon avis, une véritable utilité philosophique à prohter de cette heureuse occasion pour faire ainsi connaître l'intime approbation qu'un esprit aussi distingué et aussi justement considéré que le vôtre accorde à une théorie sévère, qui doit blesser profondément l'orgueil et l'ambition de la tourbe spéculative. Comme la partie de mon texte oti cette note serait le mieux placée va me revenir de l'imprimerie vers la dernière semaine de juin probablement, j'ai dû ne pas différer davantage à vous demander cet assentiment, aSn de recevoir voti-e réponse en temps opportun, sans cependant vous obligera une importune rapidité.
Je vous renouvelle mes remerciments anticipés pour l'honorable justice que votre modestie et votre loyauté vous disposent à rendre à mon effort philosophique dans l'ouvrage que vous allez publier, et dont je regrette que la publiontion soit un peu retardée, mais en espérant toutefois qu'il en résultera, de votre part, la possibilité d'une appréciation plus complète. Outre la haute utilité d'un tel jugement pour fixer l'attention des penseurs européens sur la nouvelle philosophie, vous ôtes, j'espère,
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biea convaincu maintenant qu'un pareil suffrage constitue la plus noble récompense personnelle à laquelle j'aie jamais aspiré. N'ayant jamais compté sur la gloire immédiate, et m'étant toujours proposé l'approbation d'une cinquantaine d'esprits, tout au plus, dispersés çà et là en Europe, il m'est bien doux d'avoir aussi complètement acquis une des plus éminentes sanctions que puisse m'offrirce public d'élite, qui, nécessairement, traîne tout le reste après lui : cela compense non-seulement beaucoup de fatigues, mais même d'amertumes et de chagrins. Il ne me reste personnellement qu'à désirer le plus promptement possible un rat>prochement direct entre deux intelligences aussi pleinement sympathiques.
Je me félicite que le grand travail que j'avais signalé à votre attention sor la saine appréciation historique de l'anomalie anglaise se trouve spontanément conforme à votre propre dessein , et je n'en suis nullement surpris, d'après le motif très-judicieux que vous m'en indiquez « comme indispensable contrôle de vos propres convictions sociologiqaes. » Vos remarques sur le peu d'aptitude de votre public national à goûter une telle élaboration me paraissent mériter beaucoup d'attention . Mais cette question n'est pas urgente; il faut avant tout que l'opération s'accomplisse, sauf à décider ensuite à quelle partie du public occidental on en fera d'abord honneur. Plus notre siècle avance, plus on y doit sentir partout que tous les Européens occidentaux
sont, au fond, concitoyens; en sorte que les préventions nationales y deviennent de plus en plus secondaires, quoiqu'elles aient malheureusement chez vous plus de gravité que partout ailleurs.
Je suis extrêmement touché de la pleine sympathie, non moins affective qu'intellectuelle, que vous me témoignez au sujet des misérables petitesses de M. Guizot, sur ma disposition constante à rendre, j'ose le dire, une profonde justice, en tout temps et en tout lieu, à tout ce qui, à un titre quelconque, a réellement honoré ou élevé l'humanité. Vous êtes peut-être le seul, du moins à ma connaissance, qui ayez convenablement senti, c'est-à-dire de cœur autant que de tête, cet attribut caractéristique de la philosophie nouvelle de pouvoir, sans aucune ÏDCODséqaence ni sanà un vain éclectique, sympathiser avec les efforts qui semblent le plus inconciliables. Rien ne sera plus propre, sans doute, à manifester sa supériorité fondamentale sur toutes les philoBophies en circulation, quand la concurrence pourra réellement s'établir, que l'accomplissement de cette condition vraiment décisive. Nous pouvons rendre bonne et pleine justice à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement nous la rendre sans renoncer à leurs vains principes. Il est impossible que le public impartial ne soit pas, à la longue, profondément touché d'un tel contraste, sufQsamment développé. Du reste, nous ue faisons par là, an fond, qu'anticiper sur l'avenir social, ce qui est toujours le vrai but des efforts philosophiques; car,