‹ Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill: 1841-1846Chapitre 6 sur 14 · G LETTRES D AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

G LETTRES D AUGUSTE COMTE

j'espère bien, si je vis assez longtemps, oommenoer à voir poindre an système régulier de commémoration usuelle en l'honneur des hommes et des ohoses qui, en un temps et par un mode quelconque, ont réellement secondé la grande évolution mentale, comme vous m'en verrez faire l'indicatioD formelle dans ce dernier volume. C'est une des institutions les plus propres, sur une grande échelle, à consolider et accélérer le développement moderne, à la fois mental et moral.

Je sais fort aise que vous commenciez à lire Gall et à le goûter. Vous trouverez, sans doute, que son ouvrage ofire une nouvelle confirmation de la vieille réputation qu'ont méritée les Allemands de ne savoir pas faire un livre. Mais un esprit tel que le vôtre saura bien saisir, au milieu de tout ce décousu germanique, les vues iuGniment précieuses qu'un vrai génie scientifique y a déposées pour la rénovation fondamentale des études intellectuelles et moraies, et je ne doute pas que vooi ne partagiez finalement ma profonde admiration pour un tel effort. En écartant toutes les vaines tentatives de localisation hasardée ou même évidemment vicieuse, il y reste à recueillir de véritables résultats généraux, qui sont depuis longtemps tellement combinés avec ma propre philosophie, que je regarde Gall comme l'un de mes plus indispensables prédécesseurs. Malgré la haute irrationalité que présente tonte théorie quelconque sur l'homme, quand ou s'y borne an point de vue

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individuel, sans s'élever directement jusqu'au point de vue social, seul vraiment culminant, de tels travaux, quoique purement préliminaires, D'en jettent pas moins, sur l'ensemble de l'opération philosophique, une précieuse lumière, dont l'importance sera, j'ose le dire, de plus en plus sentie par tons les véritables penseurs. Il me tarde de savoir quel effet total vons aura produit une telle lecture, suffisamment digérée, et, j'espère, assimilée. Tout à voua,

A" Comte.

J'ai eu le plaisir, ces jours derniers, de causer avec votre ami M. Lewes, que j'ai remercié Marrast de m'avoir fait connaître, et qui m'a para un loyal et intéressant jeune homme, quoique encore imparfaitement g:uéri de la maladie psychologique.

Parii, le dùnanclie maUn 19 juin 1848.

Mon cher monsieur Mill ,

Ponr suivre l'ordre de votre lettre, je vous remercie d'abord de votre aimable autorisation, relative à l'heureuse expression dont je me propose de gra- U6er le public, et à laquelle je persiste à attacher

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plus d'importance que vous-même u'y en avez dû accorder, puisqu'elle est pleinement caractéristique de l'appréciation, malheureusement trop nouvel'e, que J'ai été conduit à faire d'une utopie fort accréditée et fort dangereuse, que nous seuls, peutêtre, comme vous le remarquez, osons combattre aujourd'hui parmi les penseurs ou soi-disant tels. Je crois que, en y regardant de plus près, vous sentirez que j'avais réellement besoin de cet assentiment formel avant d'introduire dans la circulation un terme échappé dans la douce familiarité de notre précieuse correspondance : je ne pouvais certainement le faire sans vous nommer ou vous désigner, ni vous citer à ce propos, sans m'informer si cela vous convenait. Quant à votre modeste recommandation sur la circonspection nécessaire que je dois, en cette occasion, apporter en vous y qualifiant, cette réserve si judicieuse, et pourtant si rare, ne m'étonne nuUemeut chez vous. Mais, tout en appréciant un tel conseil, je vous avertis franchement qu'il modifiera peu ma première intention. Quoique j'aie eu jusqu'ici beaucoup plus d'occasions de me tromper à l'avantage des autres qu'à leur détriment, je ne crains point, à votre égard, un semblable désappointement, m^me sans attendre votre ouvrage. Je regrette, il est vrai, beaucoup que la sévérité de mon hygiène mentale actuelle, relativement à l'abstinence scrupuleuse de toute lecture sérieuse, m'ait privé de connaître ce que vous avez déjà écrit; toutefois je me trouve trop bien de ce

régime cérébral pour sortir, quant à présent, de mon exclaeive lectnre des poètes, jusqu'au moment, à la vérité très-prochain maintenant, où mon ouvrage va être entièrement achevé. Mais, à défaut de ces documents ordinaires, vos lettres en constituent, à mes yeux, de tout aussi décisifs, qnoique moins accrédités, pour sentir votre valeur intrinsèque, qui, en général, ne doit certes pas être moins caractérisée par ces libres épanchements philosophiques que par des travaux formels, où l'esprit est toujours plus ou moins en représentation.

Ce n'est pas la première fois, je vous l'assure, que j'aurai usé d'un tel mode de jugement. Ainsi, pour vous en citer un exemple qui vous sera familier, je fais réellement plus de cas de M. Gnizot d'après quelques conversations philosophiques que nous eûmes il y a dix-huit ans, que par suite de tout ce que j'ai lu de lui : chaque désappointement que sa marche ultérieure philosophique ou politique m'a fait éprouver, n'a nullement altéré le souvenir de ces impressions initiales, auxquelles se rapporte toujours pour moi son appréciation fondamentale. Quand même, par une supposition que votre modeste réserve vous a inspirée, mais que je suis loin d'admettre, votre prochain ouvrage ne me par^trait pas d'une philosophie aussi avancée que je l'avais espéré, cela n'affecterait en rien l'opinioD, déjà très-arrêtée, que vos lettres m'ont fait couceroir de votre force intrinsèque, et j'attribuerais

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ce défaut d'harmonie à une insuffisance d'éducation ou de direction .

J'ai maintenant achevé la moitié la plus dinicile et la plus décisive de mon extrême opération philosophique, et j'ai été ainsi conduit involontairementàrefaire, en quelque sorte, pour noire temps, et à ma manière, l'équivalent actuel du discours de Descaries sur la méthode, resté intact depuis deux siècles, et auquel j'ai osé substituer enfin, dans la même directîoo, une conception nouvelle, principalement caractérisée parla prépondérance logique du point de vue social, que Descartes avait, au contraire, été forcé d'écarter avec soin.

Quoiqu'il ne me reste maintenant qu'un mois bien strict de travail avant mon horrible corvée ofTicielle, j'espère cependant l'employer de manière à avoir terminé comme je le désirais. Toutefois, puisque, suivant votre aimable et judicieuse remarque, notre sympathie est maintenant devenue presque autant personnelle qne philosophique, je dois franchement vous informer que, dans ce moment, je travaille au milieu de grandes peines morales ; et, malgré que cette triste situation fasse mieux sentir le besoin d'aimer les hommes et de se rattacher directement, autant que possible, à l'ensemble de notre espèce, vous savez qu'elle ne laissa pas tonjours la disponibilité mentale qu'exigent de semblables opérations; en sorte gne je n'ose pas garantir que j'aurai tout fini dans ma poussée actuelle. MalheureuBement, d'ailleurs, j'ai fort à

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craiaâre que les leateura de l'impression ne pe> mettent pas de publier ce volnme ait mois d'août, qoela que soient mes efforts soutenus pour stimuler le travail typographique, que je ne laisse, du reste, jamais languir, en ce qui m'y concepDe, au milieu môme des plus intenses occupations. NéanmoinB, au pis aller, s'il me restait encore u0 chapitre et si l'impression traînait trop, c'est en novembre, au plus tard, que s'accomplirait la publication de ce volume flaai. Quoique je fusse très-contrarié de ce retard, surtout ai, comme je l'ospère encore, j'ai moi-même terminé, je crois cependant que ce volume sera toujours livré avant votre ouvrage, dans lequel il serdit fort désirable, à tous égards, que votre appréciation pût porter sur l'ensemble total d'un travail qui n'est pas pleinement jugeable sans ane entière terminaison, et dont laQn, en effet, comme vous te remarquez justement, se rapporte, de la manière la plus directe, au sujet même de votre propre élaboration.

Je ne suis pas très-étonné du premier effet qu« vous a produit la lecture de Oall, quoique, à vons parler franchement, je présumais qae vous seriez plus touché de sa lumineuse critique fondamentale des théories métaphysiques de la nature humaine. Mais permettez-moi deneptui m'en tenir à cette impression initiale, ni anx objections trop peu caraC" tériiées qu'elle vous a suscitées; car je suis très-perfloadé, par plusieurs antres expériences analogues, que votre appréciation sera bientôt profondément

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modifiée à ce sujet par la seule iuRueuce spontanée d'une lente élaboration personnelle , qu'aucune discussion ne saurait maintenant suppléer. Outre les embarras ordinaires de la nouveauté, surtout en un semblable sujet, la position philosophique de Gall, et accessoirement son insuffisance personnelle, ont mêlé tant de graves aberrations à l'intime texture de sa théorie, qu'elles doivent s'opposer fortement à la juste appréciation de ce qu'elle renferme à la fois de profondément capital et d'essentiellement neuf. La nécessité où il s'est trouvé de localiser, et sans laquelle je persiste à croire qu'il n'eût exercé aucun suffisant ébranlement philosophique, a principalement constitué chez lui une source féconde de vues hasardées, ou même fausses, et de conceptions irrationnelles, devenues ensuite bien autrement choquantes entre les mains des charlatans ou des hommes sans portée qui ont prétendu jusqu'ici à sa succession. EnoDtre, son insuffisante connaissance de la zoologie et de l'anatomie comparée ne lui a pas permis de lier assez intimement sa théorie cérébrale à l'ensemble de l'étude de l'oi^anisme. Je crois même, comme vous, que son analyse préalable des forces fondamentales, soit mentales, soit morales, n'a pas été conçue avec assez de profondeur ni accomplie avec assezd'exactitude. Le nombre des organes m'a toujours para surtout beaucoup trop grand; néanmoins, sans m'être assez spécialement occupé de cette détermination, je ne pense pas, à vue d'œil, qu'on puisse

DigitizecQyGoO^Ic

admettre moins de dix forces distinctes (intellectuelles ou affectives) saos tomber dans la vaine subtilité des rapprochements métaphysiques, ni plus de quinze sans altérer l'intime solidarité de la nature humaine.

Mats, quoi qu'il en soit de tous ces graves défauts et de beaucoup d'autres, les uns inévitables, les autres évitables, je persiste à regarder comparativement l'ensemble de la théorie de Gall comme ayant non-seulement ouvert la voie à la réduction de ces études à l'étal positif, mais même déjà grandement amélioré la conception philosophique de notre nature morale et mentale. Ces défauts sont tels, néanmoins, que je n'ai pas vu encore de penseurs qui n'en fussent d'abord assez choqués pour ne pouvoir immédiatement saisir l'éminente valeur, soit scientifique, soit surtout logique, d'une telle innovation. Toutefois on peut dire aujourd'hui que, du moins en France, tons les esprits positifs la prennent déjà en sérieuse considération; il ne se fait pas un cours de biologie un peu élevé sans qu'on y examine cette grande opération, comme ayant décidément incorporé l'étude des fonctions intellectuelles et morales au système des études physiologiques. On doit surtout citer, à cet égard, mon illustre ami Blainville, dont vous connaissez sans doute l'éminente valeur scientifique, et qui, depuisvingt-cinqans, a toujours consacré plusieurs leçons de ses cours annuels à l'exposition et la discussion du travail de Gall, en regardant ses prin-

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cipes généraux comme définitivement acquis à la sciepce. Cet exemple est ici d'autant plus décigif que son auteur appartient eBsentiellement, en politique, à l'école rétrograde, non par de vraies convictions personnelles, mais par une obstination systématique à reconnaître la prétendue impossibilité indéfmie de se passer de la théologie dans l'organisation sociale, et, en partie aussi, d'après d'imperceptibles impressions privées, tenant à l'esprit de caste. Quelle que soit la source effective de cette situation, vous concevez qu'elle donne un grand poids à cet éminont témoignage, qui n'a pu être inspiré, en faveur de la conception fondamentale de Gall, que par une conviction assez profonde de sa réalité essentielle pour surmonter d'intimes répugnances de parti.

En général, les philosophes purement métaphysiciens des diverses écoles sont maintenant les seuls , en France , qui n'aient pas accordé nue attention sérieuse à cette grande tentative. J'ai longtemps désiré, et quelquefois espéré que quelques-uns des bons esprits que je voyais s'appliquer spécialement à cette théorie, après de fortes études biologiques, finiraient par reprendre convenablement l'ensemble de cette opération, et l'instituer d'après une juste appréciation de ses diverses conditions scientifiques et philosophiques ; mais je dois dire que je les ai tous vus successivement, même Brûussais, qui, à la vérité, s'y était mis à un âge trop avancé, se perdre en vaines et ridicules pour-

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suites de la localisatioQ initiale. Aujourd'hui, je m'explique mieux de tels désappoiotements, depuis que j'ai nettement reconnu, comme vous le verrez dans mes conclusions générales, que l'étude intellectuelle et morale ne saurait être convenablement instituée en pure biologie, parce que l'homme individuel constitue, à cet égard, un point de vue bâtard et même faux ; c'est seulement par la sociologie que cette opération doit être dirigée, puisque notreévolution réelle est inintelligible sans la considération continue et prépondérante de l'état social, oîi tous les aspects quelconques sont d'ailleurs pleinement solidaires. Telle est, au fond, pour moi, la principale source du peu de progrès qu'a fait jusqu'ici une théorie établie depuis quarante ans, mais qui ne peut marcher qu'avec l'ensemble des études sociologiques. Quoi qu'il en soit, je ne doute nullement que, dans six mois ou dans un an, vous ne sentiez de vous-même, sans aucune discussion directe, par vos seules réflexions spontanées, l'importance capitale d'un pareil effort, malgré ses immenses inconvénients, et bien que parement préparatoire. Adieu.

Tout à vous.

A** Comte.

PnriB, W vendredi Ï3 juillet \iii.

Mon cher monsieur Mill ,

Malgré l'antique réputation du nombre 13. j'ai eu, dans la matinée du 13 de ce mois, ud rare concours de satisfactions personnelles. D'abord, j'ai commencé cette journée avec la pleine certitude que j'y achèverais enfin, comme l'événemeot l'a confirmé, mon sixième et dernier volume.

En second lieu, j'ai eu le vif plaisir de recevoir votre précieuse lettre du tt. Quelques minutes après lavoir savourée, j'ai eu enfin l'agréable visite de mon imprimeur venant chercher la suite de mon manuscrit, afin de donner à l'élaboration typographique une activité inespérée.

Vous me voyez ainsi heureusemeut en mesure aujourd'hui, malgré mes doutes antérieure, de dissiper les inquiétudes, si honorables pour moi, qu'exprime, avec une si gracieuse cordialité, le début de votre aimable lettre. J'ai enfin, quoique j'aie encore quelque peine à le croire, totalement achevé la grande opération philosophique que je commençai il y a plus de douze* ans. Depuis trois jours même j'ai écrit une préface qui, quoique essentiellement personnelle, comme son titre l'indiqueraavec franchise, estpour moi d'une importance

privée tout à fait décisive, puisque j'y place directement ma labopieuae existence sous la noble protection du haut public européen contre lu désastreuse influence que les passions et les préjugés de nos misérables coteries scientifiques pcuventencore exercer, à tout instant, sur mes modestes ressources matérielles. Enfin, rien ne manque maintenant à mon travail, ainsi terminé, comme vous voyez, précisément à la limite de mon temps disponible. Car, demain commence pou? moi, sans remise, un devoir extrêmement pénible, l'obligation de passer trente jours consécutifs à l'Hôtel de ville , afin d'examiner environ deux cents jeunes gens, de dixhuit à vingt ans la plupart, qui aspirent à notre Ecole polytechnique, ce qui demande une contention soutenue d'un genre tout particulier, où il faut à la fois écouter les réponses du candidat, préparer les questions suivantes en les modifiant suivant les réponses antérieures, et comparer aussi chacun à tous ceux qui l'ont précédé, pour qu'il sorte de cette appréciation d'ensemble un classement immédiat, qui ne saurait être ajourné sans de grands risques, vu l'imperfection des souvenirs. Les graves conséquences que doivent avoir, en ce genre, des erreurs d'oii dépend souvent la carrière d'un jeune homme, ainsi aspirant à la virilité initiale, doivent moralement imposer un surcroît d'attention à ces devoirs et les rendre plus fatigants.

Toutefois, pour moi qui, en vue d'une pleine unité personnelle, rattache tout, autant que pos-

sible, à ma pensée philosophique, je vous assure qu'il n'y a là de corvée, comme je le disais dans ma dernière lettre, que d'après l'exorbitante prolongation que de vicieux règlements imposent à cette opération. Car, à cela près, ce travail m'olfre, en lui-même, un véritable intérêt, en me faisant ainsi assister en quelque sorte au mouvement le plus moléculaire de l'économie positive. A mes yeux, notre admirable Convention nationale, en créant l'Ecole polytechnique, a instinctivement constitué, en France, le premier germe d'une vraie corporation spéculative. Cette institution, malgré ses immenses lacunes et ses graves imperfections, prend chez nous une importance croissante, à la fois sociale et mentale, que je ferai peut-être ressortir spécialement l'an prochain. Devant passer l'année 1843 à me reposer, tout en préparant la composition de ma philosophie politique, je présume que, à titre d'utile diversion, je m'y amuserai à publier quelques brochures, toujours relatives à mon opération fondamentale, et parmi lesquelles figurera, sans doute, un mémoire intéressant sur notre Ecole polytechnique.

Vous concevez ainsi combien le choix des candidats dignes d'y rentrer peut m'oifrir d'intérêt philosophique, outre l'avantage de m'entretenir en rapport intime avec des masses intelligentes. Mon opération de Paris est la seule partie vraiment pénible de ces devoirs annuels. Quand elle sera achevée, j'irai la prolonger, pendant six ou sept

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aemaioes, dans une tournée d'environ \ 500 de vos milles, chez six villes désignées de l'ouest de la France, où sont déjà convoqués les candidats des divers départements adjacents, moins nombreux à eux tous que nos candidats parisiens.

Comme je tiens beaucoup à recevoir vos lettres le plus promptement possible, mais, avant tout, sûrement, si vous m'écriviez pendant celte absence, je crois utile de vous avertir, une fois pour toutes, d'après l'itinéraire officiel, que je dois commencer mes opérations provinciales à Rouen le 8 septembre, à Rennes le 14 septembre, à la Flèche le 18 septembre, à Angoulôme le 24 septembre, à Toulouse le 2 octobre, et enfin à Montpellier (mon pays natal) le 8 octobre, d'oii je reviendrai directement à Paris, oii je dois être rentré ie 18 octobre. En m'écrivant, suivant ces dates, à. celui de ces domiciles passagers oh je me trouverai à l'époque de l'arrivée de votre lettre, et plutôt eu anticipant qu'en retardant, elle me parviendra un peu plus tôt qu'en passant par Paris, d'où, toutefois, elle me serait certainement envoyée: il faudraitalorsadresser à Monsieur Auguste Ctmte, examinateur pour TEcole polytechnique, en tournée à , dé-

partement de , poste restante.

Si, à cette exacte suscription, vous ajoutez la précaution de laisser quelque porta payer, la lettre ne m'échappera pas, même quand j'aurais déjà quitté la ville correspondante. Du reste, comme vous le voyez, cette absence sera si peu prolongée.

qu'elle nécessitera peut-être fort peu de telles mesures. Quelque rude que doive ôtre physiquement une telle excursion annuelle, je suis obligé, quoique peu agréable, de l'envisager comme m'étant encore très-salutaire, à cause de la diversion que j'y trouve à ma vie trop sédentaire ; c'est à peu près ma seule manière de voir les champs, en raaile-poste ! Après vous avoir tant parlé de mes pénibles devoirs spéciaux, je me réjouis d'avoir à vous exprimer mou intime satisfaction amicale pour l'admirable mélange de sagesse et de modestie que manifeste votre intéressante délibération au sujet de votre ouvrage actuel. Je ne puis qu'approuver complètement votre judicieuse résolution à maintenir cette importante publication, qui, à raison même de sa moindre harmonie avec le progrès présent de votre intelligence, sera, comme vous l'avez très-bien senti, mieux adaptée à la préparation philosophique de votre milieu national le plus avancé : on agit peu quandondépassetrop.Vou8verrez,au tome sixième, que je pense comme vous au sujet de l'école de Locke ou plutôt de Hobbes, chez nous améliorée par Condillac etTracy, et qui, quoique radicalement provisoire en tantque métaphysique, est, eu effet, bien plus progressive que l'école allemande, essentiellement due à l'esprit protestant : notre ami commun, Marrast, m'en semble aujourd'hui le meilleur reste français. Je ne peux donc que vous encourager à persister dans cette utile résolution,

qui, de la manière doot je vous connais maintenant, n'aura certainement pas le seul inconvénient qui pût d'abord la repousser, celui de lier votre avenir philosophique par un engagement décisif. Au poiat où vous en êtes, je n'ai aucune inquiétude là-dessus, et je sais bien que, soit dans le fond, soit même dans les formes, vous éviterez spontanément de convertir en état final ce qui n'est pour vous qu'une phase initiale. D'après ce que j'ai eu le plaisir de vous annoncer au début de cette lettre, vous pouvez maintenant compter que, comme je l'avais d'abord espéré, vous aurez mon volume final vers le milieu du mois prochain, de manière à pouvoir l'apprécier suffisamment avant que votre propre publication s'accomplisse.

Je suis très-touché de votre sincère sympathie personnelle pour les peines morales, d'origine trèsancienne, dont la récente recrudescence est venue compliquer et ralentir mes efforts extrêmes pour l'achèvement de mon élaboration philosophique. Comme M. Lewes m'a fait espérer que j'aurais enfin, l'an prochain, le bonheur de vous voir, je pourrai, sans doute, avoir alors avec vous, à ce sujet, les épanchements convenables, qui, comme vous le sentez très-bien, constituent, en de tels cas, le seul soulagement réel que l'amitié puisse procurer, mais qui, par leur nature, ne sauraient être convenablement accomplis par lettres, surtout à cause des longs préambules qu'exigerait leur exacte appréciation générale.

C)2 LETTRES D'AUOUSTB COMTE

Sans ce redoublemeot imprévu gui a ralenti mon travail final, j'aurai» eu peut-être rine quinzaine de jours de quasi-relAche avanl de passer à la pénible opération annuelle queje vais oommeocer demain, n'ayant eu ainsi que trois jours d'intervalle d'une fatigue à l'autre. C'est une telle succession continue qui me déplaît le plus dans mon existence actuelle, outre sa nature précaire qui m'cxpoae sans cesse aux infamies scientifiques. Mais j'y suis forcé par notre funeste coutume française sur la modicité des traitements, qui m'oblige à joindre à mes deux fonctions d'examinateur préalable et ensuite d'interrogateurquotidien de nos jeunes polytechniques, celles de professeur journalier dans l'un des établissements destinés ici à leur préparation : ces trois fonctions mathématiques s'enchaînent de manière à ne m'avoir pas laissé, depuis six ann qu'elles coexistent, vingt jours consécutifs de pleine relâche. Comme les chifi'res, quand ils sont réellement applicables, sont éminemment propres à préciser les idées, je puis vous faire oeltemcnt saisir, une fois pour toutes, une telle existence personnelle, en voqs apprenant que mon traitement annuel est seulement de trois mille francs à l'Ecole polytechnique comme examinateur, et deux mille commerépétiteur; j'y joins trois mille francs comme professeur au dehors. A la vérité, il faut y ajouter quelques économies naturellei sor me* frais de voyage, sente chose qui nons soit largement rétribuée. Mais, avec tous les accessoires, j'aigrand'-

UigmzecQyGoO^Ic

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peine à parvenir au chiffre total de dix mille francs qni, pour un homme marié, quoique sans enfant, ne constitue un revenu pleinement suffisant à mes besoins et à mes goûte, que sous la condition de ne faire aucune économie pour l'avenir; en sorte que, si j'étais seulement six mois hors d'état de travailier, mes traitements étant nécessairement ou suspendus ou réduits, il y aurait gêne inévitable. Vous voyez que de là h la condition d'un ouvrier, il n'y a de différence réelle que l'élévation du salaire, compensée, en grande partie, parcelle des dépenses obligatoires.

Il me reste maintenant à vous faire de sincères excuses de l'appréciation trop précipitée à laquelle j'avais été conduit, dans ma dernière lettre, au sujet de votre opinion sur Gall, par mon ignorance presque totale de votre véritable état antérieur. Les explications de votre réponse sont parfaitement satisfaisantes, et me montrent que, sous cet aspect capital, notre sympathie spontanée est à peu prài aussi complète que sous tous les antres. Car il est impossible, ce me semble, de rien ajouter à la netteté et la précision vraiment admirables, avec lesquelles a dernière phrase de votre lettre caractérise la doctrine antiontologique de Oall. Je ne doute pas que, dans peu de temps, notre accord, à cet égard, ne devienne complet, surtout après votre lecture de mon dernier volume, qui va, saue doute, provoquer indirectement, à ce sujet, de nouvelles réÛexioQS.

Oi LETTRES D AUGUSTE COMTE

Ed termioaDt cette lettre, que je proloDï;e'avec plaisir, comme une sorte d'heureuse compeusation anticipée des fatigues qui vont commencer demain, je dois vous demander avec franchise, à titre de service personnel, votre sollicitude sp"^ciale pour un jeune homme qui m'intéresse beaucoup et dont la position est maintenant affreuse. C'est le fils naturel de l'un de ces prétendus républicains, comme vous en avez peut-être déjà rencontré qui, au fond, étaient nés pour être valets. Après avoir ici beaucoup péroré, sous la Restauration, dans nos vaines agitations carbonariques, ce peraonnage a fini par s'aller honteusement aristocratiser en Russie, digne refuge de tous ceux qui chez nous sont, comme lut, à la fois superficiels et plats. Marié là, il a tîni, au bout de quelques années, par abandonner totalement la malheureuse mère de ce jeune homme, ainsi chargée, quoique simple ouvrière, duo garçon de vingt ans et d'une fille de vingt-deux, auxquels le misérable père avait toujours inspiré l'espoir d'une vie dispensée de travail, et ornée seulement d'une brillante et superficielle éducation littéraire, profondément discordante avec leur position réelle, qui se fait maintenant sentir de tout son poids, et qui peut les conduire bientôt à une triple catastrophe si on ne leur vient promptement en aide. Le jeune homme, quoique léger, mais spirituel comme un vrai littérateur, est animé d'une bonne volonté de travailler d'une manière quelconque, regrettant de ne pouvoir ainsi être

ouvrier, pouF retirer sa mère surlout de cette alfreuse situation. Cette more est aussi estimable par son énergie et son élévation morales que par son intelligence spontanée : c'est la fille d'un républicain, aussi pur que vigoureux, tombé victime presque volontaire de la réaction thermidorieuDe. Malgré son admirable constance au travail le plus pénible, il est aisé de comprendre, par l'insuffisance de nos salaires, qu'elle ne pourra longtemps soutenir ainsi deux enfants qui, en vertu de leur éducation, n'ont encore été bons à rien, malgré la meilleure envie de la soulager. Le jeune homme, pour lequel je sollicite votre cordiale intervention, se trouve muni, outre sa forte instruction classique, d'une bonne connaissance spontanée de nos langues occidentales, anglaise, italienne, espagnole et même allemande; il a, d'ailleurs, passé quelques années dans une maison de banque et de commerce qui n'a pas réussi, mais où il a appris la compttibilité commerciale ; il ne sait de mathématique que les éléments les plus ordinaires. Je n'oserais vous prier de le placer, à titre d'expéditionnaire ou au- , trement, dans les bureaux de la Compagnie des Indes, oi!i l'on doit naturellement tenir chez vous à n'employer que des nationaux. Mais, s'il vous était possible de lui procurer un petit emploi dans l'Inde, il serait loin de s'y refuser, et se sentirait même enclin à s'éloigner, pourvu qu'il gagnât assez pour soulager immédiatement sa mère et l'aider même prochainement.

Ce jeune homme est d'ailleurs en ce dangereux étal de républicanisme vague, plus afTectif qu'intellectuel, qui me fail désirer qu'on l'écarté, dans son propre intérêt, d'un milieu aussi agité que le nôtre, oîi ses défauts naturels ne peuvent qu'empirer, tandis que ses qualités réelles se développeraient bien mieux sur un nouveau théâtre extérieur, où, toute divagation lui devenant impossible, il sera forcé de spécialiser convenablement ses efforts. Si, par suite de ma demande, vous avez occasion de le voir ultérieurement, je suis persuadé que vous le trouverez intelligent et loyal, actif quoiqu'un peu vantard, et très-disposé à travailler hoDorablement avec une véritable efficacité.

Je vous serai très-spécialement obligé de celle bonne œuvre, si elle est praticable.

Tout à vous, A" Comte.

Je présume que j'aurai eucore une fois l'occasion de vous écrire avant mou départ de Paris, qui n'aura lieu que dans les derniers jours d'août.

Parit, le mercredi 3t toûl IMl.

Mon cher monsieur Hîll, Ouoique j'aie terminé le 18 les deux cents examens environ qui, accomplis en vingt-sept jour-

nées consécutives, coustituateat cet(« année ma corvée parisienne, c'est seulement depuis hier soir que je suis totalement débarrassé des écritures, soit officielles, soit ofiicieuses, qui en ont dû résulter. Me voilà donc, pour quïoze jours, jusqu'à ce que je commence à Rouen ma corvée provinciale, en pleine liberté provisoire; ce sont là mes seules vacances, obtenues au prix d'une laborieuse suraccélération des opérations que je viens d'achever à l'Hôtel de ville de Paris; toutefois, ma tournée départementale est moins chargée cette année que de coutume, surtout en comparaison de ce que je viens de terminer ici. Cette tournée occidentale sera une sorte de délassement, salutaire au moins, s'il n'est agréable, malgré le peu de commodité que présente cette manière de voyager à temps et à lieu marqués.

Cette diversion physique sera d'autant mieux goûtée cette année que ce sera la première tournée que je ferai sans avoir l'esprit préoccupé de ma grande composition, enfin terminée et môme publiée.

Le premier usage que je me plais à faire de cette liberté temporaire . c'est de répondre longuement à votre aimable lettre du 12 ; je ne quitterai d'ailleurs Paris que le 30, pour aller, pendant quelques jours, contempler nonchalamment au Havre cette Manche qui nous sépare, avant de commencer mes opérations de Rouen. Comme vous l'avez très-judicieusement senti, il doit y avoir maintenant ur.e quasi-suspension de notre conversation philoso-

phique jusqu'au moment très-prochain où les ÎDipressions du sixième volume lui auront communiqué une activité plus prononcée; aussi ne vous p^lerai-je essentiellement, dans le cordial épanchement d'aujourd'hui, que de choses personnelles.

Je dois, à ce sujet, commencer par vous remercier vivement de votre sollicitude évidente pour l'intéressant jeune homme dont je vous ai parlé. Peu étonné qu'il faille renoncer à toute espérance sur l'Inde, je dois attacher beaucoup de prix aux actives démarches que voua poursuivez afin de le caser utilement dans quelque importante maison de commerce ou de banque. Je ne suis pas encore sans espoir de le placer ici, mais, par les motifs que je vous ai signalés, je préférerais qu'il fût un peu dépaysé, outre que la supériorité des traitements anglais lui permettrait davantage d'aider ainsi un peu son estimable et malheureuse mère.

Je ne saurais vous exprimer dignement combien je suis à la fois touché et honoré de la profonde joie avec laquelle vous avez accueilli l'annonce de la prochaine publication de mon sixième et dernier volume, qui a paru, enfin, le 18; j'ai trouvé ce jour-là, chez moi, mes exemplaires particuliers, en venant de terminer à l'Hôtel de ville mes labo~ rieuses opérations de Paris. Mais cette attente si flatteuse me fait en quelque sorte trembler, en me donnant à craindre que l'impression effective ne mérite pas de rester au niveau d'une telle espérance. Comme vous l'avez très-bien senti, c'est

seulement après cette lecture que pourra s'établir, eotre nos deux manières de voir, une confrontation pleinement décisive, et, j'espère, profondément efficace.

Jusque-lià, je voudrais bien utiliser le quasi-repos dont je vais jouir pendant quelques semaines pour prendre sérieusement connaissance de ce que vous avez déjà écrit. L'entière terminaison de ma grande élaboration m'autorise maintenant à me relâcher un peu de la salutaire sévérité de mon hygiène cérebrale, relativement à l'indispensable abstinence de toute lecture philosophique ou politique : du moins je puis le faire sans inconvénient pendant un an environ que je vais mettre à me reposer et à préparer la composition de mon traité de philosophie politique.

Toutefois, je me suis trop bien trouvé de ce régime pour l'abandonner essentiellement, même dans cet intervalle; après m'avoir facilité l'accès et la construction de mon point de vue final, il doit me servir à m'y mieux installer familièrement et à y amener les autres penseurs. Mais je me suis depuis longtemps réservé de m'y ménager, pour l'époque où j'entre aujourd'hui, quelques exceptions choisies et passagères qui doivent tourner à l'amélioration de mon propre système, au moins en ce qui concerne sou installation finale, qui ne saurait s'opérer sans une sorte de soudure spontanée avec les autres conceptions philosophiques. Or, la connaissance exacte de vos travaux constitue, à mes yeux, la

70 LETTRES o'AUaUSTE COMTE

première de ces communicatioas privilégiées ; aprèa quoi, je compte apprendre, à ma manière, la langue allemande (comme j'ai déjà fait pour l'anglaise et l'italienne, et comme je fais en ce moment, mais par pure récréation, pour l'espagnole), afin de saisir directement les points de contact nécessaires que doit avoir ma philosophie, si elle est vraiment opportune, avec les penseurs germaniques, malgré leurs nébulosités métaphysiques.

Je regrette de n'avoir pas pris une note exacte des indications que me donna M"' Grote, que je vis un moment au début du printemps, sur les numéros des diverses revues oil vos travaux ont été insérés. Kl) attendant vos renseignements à ce si^et, qui, malheureusement, ne me serviraientplus qu'à mon retour, à la mi-octobre, je ferai demaio, à cette seule fin, nne visite à Marrast; et si, comme je l'espère, il peut me donner à cet égard toutes les informations convenables, je tâcherai de me procurer, chez Galignani ou chez Baudry, les cahiers correspondants, adn de les emporter dans moa voyage. Je serais heureux, en rentrant à Paris, de me trouver aussi au courant de votre étaboratioa jusqu'ici, que vous aurez eu alors le temps de l'être quant à la mienne.

Au moment ou vous recevrez cette lettre, le sixième volume sera vraisemblablement entre vos mains depuis quelques jours; en aorte que je suis dispensé de vous expliquer les entraves imprévues qui ont failli en empêcher ou eu retarder la publi-

A STUART MILL. fl

cation. L'ignoble préambule par lequel mon servile éditeur ot son digue patron, M. Arago, ont souillé ma préface, d'après un acte do violence littéraire dont ils ne. tarderont pas à subir tous deux la grave responsabilité, doit vous avoir déjà expliqué pourquoi cette préface, qui seule restait à imprimer dès la dernière semaine de juillet, a retardé de quinze jours, au moins, l'apparition du volume.

M. Arago n'était pas à Paris, et l'éditeur Bachelier a attendu son retour pour soumettre humblement cette préface à l'insolente censure d'un charlatan habile, qui, toujours disposé à subordonner ses convictions à ses passions, s'imagine que tous les autres sont ainsi faits. Le malheureux amiral DumoQt d'Urville l'avait autrefois surnommé « le Sultan de l'Observatoire » , et rien ne le peut mieux caractériser que cette judicieuse expression. Habi* tué à voir tout ramper ou fléchir dans le monde scientifique, où, comme vous savez, le courage est beaucoupplus rare aujourd'hui que partout ai Heurs, cet homme ne veut pas souffrir qu'il s'imprime sur lui autre chose que des louanges, dans une maison dont sa protection a fait ou soutenu la fortune, et qu'il tient, en ce moment, sous l'app&t irrésistible d'une cinquantaine de mille francs, qu'il dépend de lai de faire gagner à qui bon lui semblera, par suite de sa ridicule proposition de mathématique nationale, -pour l'absurde réimpression officielle du mauvais ouvrage de Laplace. Il y a quinze jours environ que, sous cette libérale infinence, le li-

braire Bachelier osa venir me proposer l'ormellement la suppression de la phrase de ma préface où M. Arago est nommé, me promettant, en revanche, dans sa naïve ignominie, qu'il exercerait, à. mon profit, la même censure officieuse sur les ouvrages qu'on pourrait vouloir publier chez lui contre moi M! Comme je menaçai dos journaux et même du Tribunal de commerce, on n'a pas osé, par suite de mon refus, réaliser la menace qu'on m'avait faite de s'abstenir de la publication du volume ; l'ignoble servilité de l'un, et la lâche aniraosité de l'autre, se sont alors satisfaKes par le honteux expédient de ce carton collé, à mon insu, au-devanl de mon livre, dont l'effet final se trouvera aÎDsi tourné contre les auteurs de cette scandaleuse usurpation.

Il faut que la passion ait bien aveuglé un homme tel que M. Arago, qui, quoique fort léger et trèssuperficiel, est néanmoins intelligent, pour l'fîvoir empêché de comprendre que, par ces quelques ligues malencontreuses, il informait involontairement le public de la minutieuse censure exercée à son profit dans les ateliers du sieur Bachelier ; en même temps, un homme qui a si souvent usé de subterfuges pour décliner la responsabilité des actes bl&mables auxquels il avait )e plus concouru, s'est ainsi lié spontanément à mon égard, en se déclarant, avec une insolence qui ne comporte aucune rétractation ultérieure, l'un des dignes meneurs de l'intrigue inique tramée contre moi, à l'Ecole

polytechnique, en i 840 ; ce dont je ne l'avais raoimôme nullement accusé en personne. Si j'en crois les récentes dispositions qui semblent se prononcer déjà dans le sein de cette grande école, l'avidité de M. Arago pour la popularité aura peut-être beancoup à BOulTrir bientôt des impertinences brutales qu'il s'est permises à mon égard. Mon premier mouvement, je dois vous l'avouer avec franchise, en voyant jeudi ma préface ainsi frauduleusement maculée, avait été de faire aussitôt un éclat décisif contre les doux auteurs de cette violation grossière ; mais je me suis rappelé à temps que j'avais terminé cette fameuse préface par l'annonce de ma résolution formelle de m'abstenir de toute réponse aux récriminations quelconques que ce volume pourra susciter. En conséquence, la région frontale l'emportant bientôt sur la région occipitale, j'ai brûlé, après quelques heures, ce qu'une indignation spontanée m'avait d'abord inspiré à ce sujet ; et vous pouvez, aussi bien que tous mes amis, compter, d'après ce premier empire sur moimême, que, ni en ce cas, ni en aucun autre, je oe permettrai à d'aussi indignes personnages d'exercer jamais la moindre perturbation effective sur le cours continu de mes méditations philosophiques. Me voilà seulement forcé de chercher un autre éditeur pour mes ouvrages ultérieurs, ce qui m'engagera en démarches peu conformes à ma nature et à mes habitudes; 'mais je ne puis plus rester en relation avec une maison qui a aussi servilement

endossé la livrée de M. Arago. Je suis malheureusement lié d'avance envers elle quant aux autres éditions de l'ouvrage actuel. Toutefois, on m'a déjà assuré que la violence littéraire ainsi accomplie contre' moi m'autorisait légalement à faire résilier mon traité antérieur avec Bachelier ; je m'en assurerai à mon retour; en sorte que j'aurai peut-être, alors, pour la première fois de ma vie, un procès à soutenir ou. même à provoguer: heureusement que ce serait devant le tribunal de commerce, oi!i je pourrai me passer entièrement des légistes, si le sieur Bachelier se refuse à une résiliation volontaire, que je lui proposerai préalablement.

Avant de continuer ma lettre, je dois, crainte d'oubli, me hâter de vous donner d'heureui renseignements sur votre ancien ami M. Balard. Il a quitté, depuis quelques années, Montpellier et la pharmacie, pour s'établir à Paris, ou il est maintenant en bonne position comme professeur de chimie à la Faculté des sciences. Quoique je ne le connaisse point personnellement, je sais qu'il passe pour un estimable professeur. En tout cas, son silence scientifique, depuis son intéressante découverte initiale du brome, suffirait à le montrer exempt de ce facile charlatanisme qui pousse aujourd'hui la plupart des chimistes à occuper sans cesse l'attention publique de travaux sans portée. Si vous désiriez reprendre avec lui les heureuses relations de votre première jennesse, il voas serait donc très-facile de les renouer, et je m'offre mtaie

A BTUART MILL. 75

à VOUS y servir d'intermédiaire, pour peu que vous le jugiez utile.

L'amitié personnelle, de plus en plus caractérisée, qui commence évidemment à s'établir entre nous avant l'instant si désiré d'une entrevue directe, me détermine à ne point différer davantage l'importante confidence privée d'un changement essentiel, plutôt favorable que funeste, survenu, depuis ma dernière lettre, dans ma situation domestique, par suite du départ volontaire, et probablement irrévocable, de M°" Comte. Marié depuis plus de dix-sept an nées, parsuite d'une fatale inclination, • à une femme douée d'une rare élévation à la fois morale et intellectuelle, mais élevée dans de vicieux principes et snivant une fausse appréciation de la condition nécessaire de son sexe dans l'économie humaine, son défaut total d'inclination ponr moi n'a jamais permis que sa tendance indisoipHnable et despotique pût être, à mon égard, suffisamment compensée par ces affectueuses dispositions, seul privilège où les femmes ne puissent être suppléées, et dont l'anarchie actuelle les empêche de sentir convenablement l'heureose poisBanoe. Aussi tous mes travaux philosophiques se sont-ils préparés et accomplis ainsi, non-seulement, comme vous le savez déjà, sous le poids très-grave des embarras matériels, mais encore au milieu des perturbations plus douloureuses et plus absorbantes résultées de la quasi-continuité du degré le plus intime de la guerre civile, le duel domestique. L'événement

qui vient de s'accomplir me fait espérer que, désormais, à défaut d'un bonheur interne pour lequel j'étais fait, mais auquel j'ai dû renoncer depuis longtemps, j'aurai du moins la triste tranquillité de l'isolement, dès lors complet pour moi. Mes amis ont trouvé, en général, trop onéreuse la pension annuelle de trois mille francs que je me suis ainsi imposée volontairement; mais, quelque élevée qu'elle puisse sembler ù raison de mes ressources actuelles, elle ne l'est pas trop pour les divers besoins d'une femme dont la haute valeur ne doit pas matériellement souffrir des torts de son caractère et de son éducation, quelque gravesqu'ils puissent être. De l'humeur dont je vous crok, vous trouverez sans doute, comme moi, que d'ailleurs ce n'est pas trop chèrement acheter la paix. .Quoique né pauvre, j'ai toujours regardé comme un très-grand avantage la faculté progressive de transformer en simples charges pécuniaires les divers embarras sociaux. Quoi qu'il en soit, vous voyez maintenant que ce n'est point sans une douloureuse expérimentation personnelle que j'ai si souvent caractérisé la funeste réaction de l'anarchie actuelle sur la dissolution croissante des liens domestiques, encore exclusivement placés sous l'impuissante protection des convictions théologiquee ou métaphysiques.

Cette séparation, dès longtemps préméditée , et même au fond indispensable , m'a été d'abord annoncée brusquement, au mois de juin,

au milieu de la principale élaboration de mes conclusions philosophiques ; telle est la principale source des entraves morales dont je voua ai parlé alors. Sentant le danger d'une telle crise en un tel moment, j'ai exigé et obtenu que l'accomplissement en fût différé jusqu'au commencement d'août; ce qui m'a permis de terminer entièrement mon ouvrage dans le temps strict que me laissaient mes devoirs professionnels. Consommée depuis le 5 de ce mois, cette séparation, qui me fera mieux goûter la diversion de mon prochain ' voyage, me semble de plus en plus avantageuse à mon sort ultérieur, en dissipant l'oppression et l'inquiétude presque continues, sous lesquelles me tenaient jusqu'alors l'attente ou l'impression de quelque nouvelle lutte conjugale. Il est seulement bien regrettable queles besoinsd'affection, que j'éprouve si vivement, soient chez moi si peu satisfaits, sans que cependant je croie l'avoir mérité par aucune faute grave, autre qne celle d'avoir épousé une femme dépourvue d'affection à mon égard.

Telle est la conBdence personnelle à laquelle je faisais récemment allusion, et qu'un événement précipité, que tout annonce devoir déterminer un changement durable, en vertu de sa profonde opportunité, m'a conduit à ébaucher ici avant notre entrevue directe, oîi, si le cas vous intéresse suffisamment, je pourrai compléter cette sommaire indication par les développements qu'une lettre ne comporte guère.

<8 LETTRES DAUQUSTE COMTE

ASa de voua mieux signaler l'ensemble de ma situation personnelle, je dois également vous indiquer le chagrin exceptionnel avec lequel je me trouverai, cette année, terminer pour la quatrième fois consécutive, quoi que le sort en décide, ma tournée obligatoire dans la ville même oi!l je suis né, où j'ai demeuré sans cesse jusqu'à l'âge de seize ans, et oil restent encore mon père et ma sœur. Cette sorte de paradoxe s'expliquera facilement quand vous saurez que les rancunes religieuses, servant de voile et d'aliment aux cupidités privées, ont conduit ma sœur à détourner à son profit exclusif les affections de mon faible père, au point de me frustrer totalement de mon modeste patrimoine, sur lequel, heureusement, je n'avais jamais compté. Je ne signale ce dernier symptôme que pour mieux caractériser un système d'exclusion paternelle, suivi depuis vingt ans, peut-être, avec cette longue persévérance que donnent aux femmes la dévotion ouverte et le célibat prolongé ; tandis que, si on se fût rapporté à ma générosité pour un tel sacrifice pécuniaire, j'y eusse aisément consenti; trop heureux de conserver à ce prix des affections de famille dont je sens profondément toute l'importance pour le bonheur réel. En résumé, me voilà depuis cinq ans, malgré beaucoup de longanimité, et trop peutêtre, forcé, par d'indignes procédés, de passer quelques jours dans ma villa natale sans y revoir mon père : aucune tentative n'a été faite de la part de ma famille pour changer cette déplorable situa-

A STUA.BT MILL. /9

tioQ, dont la prolongation est entretenue par les inspirations des prêtres, qui convoitent le faible héritage de ma race. Vous voyez aussi, mon cher monsieur Mill, que ce n'est pas sans d'intimes expériences personnelles que j'ai tant proclamé la tendance moderne des croyances religieuses à déterminer, depuis deux ou trois siècles, contrairement à leur vaine prétention nominale, des discordances nationales, civiles et domestiques. Adieu. Votre dévoué,

A" Comte.

Suivant l'avis contenu dans votre dernière lettre, je m'abstiendrai, dès aujourd'hui, d'alTraDchir.

N. B. — Nous croyons utile de placer ici le leite de la note mise par 11. Bachelier en lèle du siiiëme volume du Court de philotophie positive, i. l'insu de l'auteur. — b. l.

« AVIS DE LlDlTEOR.

<i Au momeot de mettre sous presse la préface de ce volume, je me suis aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui sayeut combien je dois de reconnaissance au secrétaire de l'Académie des sciences et du Bureau des longitudes, comprendroDt que j'aie demandé calégoriguement la suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. H. Comte s'y est refuté. Dès ce moment, je n'avais qu'un parti à prendre, celui . de ne pas prtler mon concours i la publication de ce sixième Yolnme. H. Arago, & qui j'ai communiqué cette résolution, m'a forcé d'y renoncer.

— H Ne vous inquiétez pas, m'a-t>il dit, des attaques de 9 M. Oimte. Si elles eu valent la peine, j'y répondrai. La porn lion du public que ces discussions intéressent sait d'ailleurs H très-bien que la mauvaise humeur du philosop/te date tout ■ jmte de l'époque oiï U. Slurm fut nommé professeur d'ana-

u lyM & l'Ecole polytechnique. Or, avoir conseillé, dans lo cercle « restreint de moD influence, de préférer un illustre géomètre u au coQcurrenI chez lequel je ne voyais de titres matliéma- « tiques d'aucune sorte, m grands ni petits, c'est nu acte de ma « vie doDt je ne saurais me repentir. »

« Malgré les incitatious si libérales de M. Arago, j'ai cru ne devoir publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui s'est élevé entre H. Comte et moi.

•I Paris, 16 loU 1842.

a Bachiliiii, Ubraire-édîteur. »

Bordeaux, le vendredi matin So septembre Mit.

Mon cher monsieur Mill, J'attendais avec beaucoup d'impatience d'être arrivé ici, où je me repose quelques jours, au milieu de mon ennuyeuse course, et après avoir achevé plus de !a moitié de ma corvée provinciale, pour répondre un peu librement à votre bonne lettre dulO;quej'ai reçue très-exactement à Rennes le i4. Quoique cette réponse, par suite de l'étrange indolence de mon libraire, doive encore essentiellement porter sur des communications personnelles, elle n'en est pas moins une heureuse diversion à l'atmosphère anti-intellectuelle oïl je suis momentanément plongé depuis un mois, et surtout dans la cité toute matérielle d'oit je vous écris. Toutefois, dans cette sorte d'exil périodique de ma chère vie parisienne, je remarque de plus en plus,

avec une profonde satisfaction, combien est intime et naturelle la subordination volontaire et croissante qui rattache les divers foyers français au centre parisien, et qui, principal privilège politique de la situation française, constitue un ai puissant moyen d'accélérer et de consolider le progrès social, noa-sculement pour la France, mais aussi pour l'ensemble de l'Occident européen Même dans cette Gironde oili je me trouve aujourd'hui, point d'appui spécial de ces malheureux brouillons dont l'orgueil antipolitique a tant entravé et aggravé notre grande crise révolutionnaire, je sens combien les tendances dispersives s'eSacent de jour en jour, malgré des intérêts fort actifs, devant cette heureuse spontanéité qui partout, chez nous, entr^ne instinctivement, dans l'ordre intellectuel et moral, aussi bien que dans l'ordre matériel, les diverses populations à une intelligente imitation du type parisien ; de manière à réduire de plus en pins à l'action parisienne le but essentiel de nos efforts philosophiques.

Je ne puis m'eœpêcher de vous manifester cette impression, comme constituant pour moi la plus précieuse compensation des ennuis et des fatigues de celte rude excursion annuelle.

Très-surpris d'abord, autant que contrarié, d'apprendre que, au milieu de ce mois, vous n'aviez pas encore reçu, à Londres, mon volume final, j'ai eu depuis plusieurs occasions de me convaincre que la nonchalance commerciale de nos libraires.

et surtout du mien, dépassait toutes mes prévisions antérieures; à Rennes même, où j'ai lu votre lettre, UD de mes amis n'avait reçu sou exemplaire que le septembre, et même grâce à plusieurs lettres non affranchies qu'il avait fini par écrire à Bachelier.

A Bordeaux, un ami d'enfance que j'y ai vu hier n'avait pas encore reçu aujourd'hui, fin septembre, un livre dont les exemplaires m'avaient été remis à Paris dès le 1 8 août I Je n'avais pas d'idée d'une incurie poussée à ce point, et je n'ose maintenant m'assurer que, à l'instant où vous lirez cette lettre, vous ayez déjà pris connaissance de mon volume, que j'avais cru naïvement entre vos mains dès la fin d'août, comme c'était si praticable. Par snite d'un tel désappointement, une notable partie de ma dernière lettre a dû vous sembler profondément inintelligible; mais, comme il n'y a aucun inconvénient à en ajourner l'explication, je me dispensé de vous occuper de nouveau d'un incident sur lequel vous pourrez aisément revenir quand votre exemplaire sera enfin arrivé; vous connaîtrez toujours assez tôt la turpitude inouïe commise, à cette occasion, envers moi, par mon ignoble libraire et son digne patron, M. Arago. Cette conduite ne me permettant pas d'écrire familièrement à Bachelier, j'ai chargé l'un de mes amis de Paris d'aller le tancer un peu au sujet de la stupîde lenteur de ses expéditions pour Londres. Vos observations sur le défaut de ponctualité pratique qui distingue encore

A 9TUART MILL. 83

le commerce français, et qui nous fait tant de tort dans l'ensemble du marché européen, sont extrêmement judicieuses. J'ai, dans ce moment, l'occasion familière d'en reconnaître personnellement la justesse par la difficulté que j'éprouve presque partout, malgré que je paye toujours frès-largement et que je ne néglige pas les avis préalables, h. obtenir l'observance réelle du degré suffisant de précision auquel je suis habitué pour les prescriptions journalières dont se compose mon très-simple régime matériel.

Toutefois, j'ai pareillement lieu de constater que, du moins chez les classes inférieures, ce défaut national est certainement lié à une heureuse qualité comparative de notre caractère, la moindre préoccupation des intérêts matériels, et un plus vif instinct de sociabilité.

Je vous remercie bien sincèrement de votre constante sollicitude pour le malheureux jeune homme que je TOUS avais recommandé ; je n'avais pas besoin de l'affectueux billet que vous avez annexé à votre lettre pour être parfaitement convaincu que vous avez tenté à cet égard tout ce qui était humainement possible. Je regrette, sans m'en étonner beaucoup, que vos efforts n'aient pas été plus efficaces, et qu'ils laissent même peu d'espoir ultérieur. Peut-être parviendrai-je à placer ce jeune homme à Paris, où il vient de trouver un chétif travail provisoire ; mais par le concours de motifs que je vous ai indiqué, je préférerais de beaucoup

SV LETTHES 1» AUGUSTE UUMTK

qu'il pût se caser à Londres, ou, en général, le plus loin possible d'un milieu trop afçité pour son inflammable disposition.

Je suis infiniment touché de votre sincère sympathie pour ma triste situation affective ; c'est là, à mes yeux, l'une des précieuses consolations qui me restent désormais ; l'indépendance involonlaire que je viens ainsi d'acquérir me permettra, par compensation, d'eu goûter plus complètement l'efficacité. L'obligation oïl je vais me trouver davantage de me réfugier de plus en plus dans la vie mentale, me deviendra, grâce à vous et à uo petit nombre d'autres, d'autant moins pénible que mon développement philosophique tend graduellement à déterminer en ma faveur d'éminentes sympathies morales, qui en constituent, à mes yeux, la plus précieuse récompense. Suivant le cours naturel de ma vie, je vois que, dans quelques années, mes plus douces relations personnelles seront résultées de mes travaux eux-mêmes, et n'en seront pas pour cela moins stables ni moins intimes que celles émanées des contacts ordinaires, même trèsprolongés. Je puis, en ce moment, faire à ce sujet une comparaison décisive, que le plaisir de voua écrire provoque trop spontanément chez moi pour que, dans mon irrésistible habitude de penser tout haut avec ceux que j'en sens dignes, je doive m'abstenir de vous l'indiquer ; car je me trouve ici, pour ces deux ou trois jours de relâche de ma corvée officielle, auprès d'un ami d'enfance qui, depuis le

collège, ne m'a jamais perdu de vue; et cependant, guelqae éclairée que soit sa vieille affection, je ne puis m'empêcher de sentir que je sympathise déjà bien davantage avec vous qu'avec lui, par suite d'une plus parfaite conrormité organique, conduisant à de pins intimes convergences philosophiques. Aussi n'ai-je pas éprouvé la moindre hésitation à vous faire, sur le grave sujet personnel dont nous parlons, des confidences plus entières qu'à de bien plus anciens amis.

Quant à notre défaut actuel de concordance au sujet du divorce, je suis persuadé que, malgré mon cas individuel, de nature heureusement exceptionnelle, quoique aujourd'hui trop peu rare, je ne tarderai point à vous ramener à mon opinion sur l'importance sociale de la pleine indissolubilité du mariage, dernier complément indispensable de l'ÎDstitution monogamique, condition essentielle de l'économie finale ; car j'ai longtemps séjourné dans la phase sociologique où vous êtes encore à cet égard, et j'en suis spontanément sorti, contre les tendances de ma propre situation personnelle, par suite des plus profondes convictions résultées de l'ensemble de mes méditations politiques. Sans me targuer ici du mérite si naturel, chez tout philosophe, d'une conduite conforme à ses principes, je dois du moins vous faire observer que l'inébranlable persistance de cette conviction, au milieu des motifs privés qui devraient me solliciter si énergiquement en sens contraire, constitue certaine-

ment une présomption très-puissante en faveur de l'appréciation philosophique qui m'a oonduit à penser ainsi, et qui me ferait opiniâtrement refuser à toute teiitative de divorce, quelque heureuse qu'elle pût être exceptionnellement pour moi, si, ce qui ne serait pas impossible, une prochaine poussée révolutionnaire venait une seconde fois importer chez nous ce dissolvant protestant. Si nous avons le bonheur de nous voir l'hiver prochain, comme M. Lewes me le fit espérer, je pense que quelques heures de libre discussion spéciale à ce sujet détermineront entre nous une convergence aussi satisfaisante sur ce point important d'organisme social que nos propres réflexions séparées en ont déjà spontanément réalisé sur tant d'autres, sans attendre même le traité de philosophie politique 011, comme vous le présumez justement, cet article essentiel sera convenablement expliqué.

Je suis heureux d'apprendre que, contrairement au plus grfmd nombre de mes amis, vous avez apprécié essentiellement comme moi ma conduite au sujet des arrangements pécuniaires nécessités par cette séparation, et que je persiste de plus en plus, après avoir eu le temps d'y réfléchir de sangfroid, à ne pas trouver exagérés, quoique ma situation actuelle puisse les faire paraître onéreux. N'y eussé'je gagné que de préserver de toute altération la générosité de mon caractère, je croirais avoir pris ainsi une mesure Irès-avantageuse, et je suis bien aise d'être, sous cet aspect secondaire, plcine-

ment compris d'une âme aussi élevée que la vôtre.

Tant de gens, même distingués, qui prennent un soin minutieux de leur personne physique, sont si disposés à négliger tont ce qui peut maintenir ou augmenter leur valeur morale, que je suis heureux d'être ainsi conduit, autant par ma nature que par mes principes, à ménager scrupuleusement dans la vie active les germes de grandeur que mon organisation contenait, et qui constituent, à tous égards, la plus précieuse portion de mon être ; aucun homme sensé ne devrait certes me taxer, à ce titre, d'imprudent calcul. Or, quoique ma principale récompense doive être, à cet égard, en moimême, je me sens heureux de pouvoir ainsi me corroborer de votre pleine approhatioa contre des sollicitudes mesquines ou superficielles.

Comme vous l'aviez prévu, la visite spéciale que j'ai faite à Marrast, quelques joura avant mon départ, pour avoir la liste exacte de vos articles, s'est trouvée pleinement inutile ; il ne m'a pu fournir à ce sujet aucune indication précise. Quoique votre aimable modestie accoutumée vous porte à vous féliciter d'un tel désappointement, je continue, pour mon compte, à regretter de n'avoir pu ainsi employer le quart de loisir que me procure ma lonmée à prendre une connaissance détaillée de tous vos travaux antérieurs, où j'eusse bien sa faire la part d'une inévitable précocité philosophique. Toutefois, je me résigne donc paisiblement, puisqu'il le faut, à attendre, mais non sans impatience,

88 LETTRES OALGUSTE COMTE

l'imporlaote pubticalion doDt vous êtes maintenant occupé, et gui permettra entre nous une confrontation plus décisive qu'elle n"a pu l'être jusqu'ici, quoique, du reste, je sois d'avance certain qu'elle ne changera rien d'important à l'heureuse concordance dont je me tiens déjà pour assuré sur les dispositions les plus fondamentales.

J'espère, d'ailleurs, que la lecture du sixième volume vous fait déjà sentir que cette convei^nce spontanée est encore plus complète que nous ne l'avons tous deux présumé.

C'est avec un bien grand plaisir que, dès mon prochain retour à Paris, où je compte toujours rentrer le 18 octobre, je m'occuperai de vous servir d'intermédiaire pour renouer vos anciennes relations amicales avec un homme aussi personnellement estimable que m'a toujours paru l'être M. Bâtard, quoique je le connaisse fort peu, sans l'avoir d'ailleurs jamais vu. Malgré que cet oflice me fasse un peu sortir de mes habitudes de vie, je vous assure que cela ne me coûtera nullement, à votre intention, et envers un tel homme.

Sauf l'ennui de mes exfunens, encore plus mauvais cette année en province qu'à Paris, mon voyage m'a jusqu'à présent peu fatigué, ayant pu être presque toujours assez doucement divisé. Mais, après m'êlre reposé trois jours dans celte ville, où heureusement je n'ai rien d'officiel, je vais être plus rudement traité dans la seconde moitié de ma course, sinon par les examens peu nombreux pro-

près à mes deux deraiers centres, du moins par un parcours plus rapide, suivant la voie la plus expéditive et la plus FatigaDte.

Heureusement que je sens ainsi venir la fin de mon exil annuel, et que j'irai par là rejoindre, avec mes habitudes chéries, la seule diversion régulière dont je jouisse maintenant, c'est-à-dire ma stalle aux Italiens. Cette bonne perspective va me donner la force de supporter aisément les quatre ou cinq nuits de voiture, et par suite d'entière insomnie, qui vont ainsi, à partir d'aprèsdemain, se trouver accumulées pour moi, i) de faibles intervalles, dans les deux dernières semaines de mon circuit, tandis que les cinq premières ne m'en ont jusqu'ici amené que deux.

Vous voyez, mon cher monsieur Mill, que je prolonge à plaisir cet entretien fraternel, qui, avec une ou deux autres lettres analogues, sans être équivalentes, constitue, depuis un mois, ma seule diversion vraiment eflicace, soit morale, soit mentale. J'espère que dans votre prochaine lettre, que je recevrai, sans doute, à Paris, peu de jours après ma rentrée, voua m'annoncerez enfin l'arrivée de mon volume Snal, et le commencement d'une appréciation envers laquelle j'aurai toujours, jusqu'à l'événement, l'inquiétude bien naturelle que la réalité ne réponde pas suffisamment à une attente aussi complètement honorable pour moi.

Tout à vous,

A" Comte.

Puia, le samedi matin B novembre t8t2.

Mon cher moneieur Mil),

Au milieu de l'isolement encore plus complet qui résulte de ma nouvelle situation domestique, j'attache de plus eu plus de prix à t'intime sympathie, à la fois intellectuelle et morale, qui s'est si heureusement développée entre nous, et dont votre dernière lettre contient, au sujet de mon volume final, de nouvelles preuves spéciales. D'abord, en ce qui m'est personnel, j'ai été frappé de l'exacte coin* cidence de nos impressions successives à l'égard de ma préface. Quoique toujours décidé à l'écrire, ce dont je me félicite maintenant de plus en plus, j'ai, en effet, passé précisément par les mêmes phases que vous quant aux inquiétudes naturelles qu'un tel défi pouvait susciter : je n'ai cessé d'y avoir égard que lorsque je me suis vu spontanément entr^né, dans le cinquante-septième chapitre, par le simple cours de mon élaboration philosophique, à une réprobation systématique tout aussi sévère, et tout aussi dangereuse pour moi, que celle que devait exiger ma défense individuelle ; ce qui rendait alors cette préface non-seulement convenable, mais même indispensable. Vous apprendrez avec plaisir que jusqu'ici l'expérience confirme pleine-

A STUAHT UlUi. 91

ment notre commune prévisioa sur i'etTet personnel de cette démarche exceptionnelle, qui ne pouvait avoir d'exemple, en tant que relative à une situation encore unique. Ce qu'il y a de consciencieux dans mes ennemis scientifiques commence à m'offrir une meilleure attitude, surtout à l'Ecole polytechnique, et les autres baissent le ton par une certaine crainte salutaire que je suis parvenu ainsi à leur inspirer, et que je maintiendrai sotgneusemeat. J'ai reçu récemment à ce sujet de précieuses lettres auxquelles j'étais moi-mâme loin de m'attendre, et dont nous pourrons causer cet hiver, si l'espoir que j'avais de vous voir ici n'est pas frustre. L'indigne outrage qu'a tenté contre moi M. Arago commence, comme vous l'avez prévu, à retomber sur lui, et altérera bientôt profondément, j'espère, la considération trop peu méritée, à tous égards, dont il jouit encore; vous avez très-bien senti qu'il pouvait m'étre momentanément nuisibles!, moins aveuglé par sa passion, il m'eût condamné avec plus de prudence ; mais heureusement il n'aura fait de tort qu'à lui-même.

Je viens de commencer, par une assignation décisive, à l'occasion de cet ignoble placard, qui excite ici une indignation unanime, un procès (le premier et j'espère le seul de toute ma vie) où, sans que je puisse le mettre légalement en cause, je lui imprimerai moralement la flétrissure publique que mérite sa conduite, en traduisant mon servile éditeur devant notre tribunal de commerce pour obtenir la

résiliation de mon ancien engagement avec lui quant à mes éditions ullérîeures, engagement d'ailleurs fort désavantageux à mes intérêts, mais que, sans cela, j'aurais certainement subi avec une loyale résignation. La gravité de cette nouvelle et, bizarre affaire, le retentissement, peut-être européen, qu'elle pourra avoir, du moins je n'y épargnerai rien, détermineraient sans doute Arago ù forcer Bachelier à une résiliation volontaire, si je leur en laissais le cboix. Mais, quoique cette marcbe fât certainement la plus commode pour moi, je préfère employer plus de temps et de plus grands efforts h m' assurer une décision légale, où, parlant moi-même, sans l'assistance d'aucun légiste, je me constituerai l'organe de tous les auteurs indépendants, qui, dans l'intérêt de la vraie liberté de la presse, doivent attacher tant d'importance àsevoir ainsi préservés de la censure arbitraire des éditeurs et de leurs patrons. Afin que mes adversaires ne puissent, en cédant trop aisément, éluder l'audience publique et solennelle, je vais même jusqu'à leur demander dix mille francs de dommagesintérêts, en proclamant très-hautement, dès l'origine, ma ferme résolution, si je les obtiens, de les distribuer aux pauvres de Paris. J'ôterai ainsi à ces misérables la ressource de me salir par quelque sourde calomnie, sans cependant permettre à M. Bachelier d'éluder un châtiment pécuniaire qui le punira plus que tout le reste. Je pense aussi à prendre des mesures pour que la vaste et puissante

coterie doot Arago est le chef De i>arvie'nne point à étouffer, dans les journaux, la publicité d'un tel débat. Quoique notre commun ami Marrast blâme certainement beaucoup la conduite d'Arago, les liaisons politiques de son journal avec cet audacieux intrigant ne lui laisseront peut-être pas la liberté de rendre un compte réel d'une telle audience ; mais j'y inviterai aussi, d'une manière spéciale, des journalistes d'une autre couleur, ouvertement opposés à ce charlatan de patriotisme et de science. J'espère d'ailleurs que cette affaire sera complètement consommée avant la fin de cet hiver. L'époque en est très-favorable pour ne pas déranger le moins du monde le cours ultérieur de mes travaux philosophiques, ce que je n'aurais jamais souffert, même pour de plus puissants motifs.

Vous savez peut-être déjà que j'avais toujours compté prendre, sous ce rapport, une pleine année de repos, bien mérité, après la terminaison de mon ouvrage fondamental; en sorte que, dans toute l'année 1843, je n'écrirai rien à ce sujet, et m'y bornerai à préparer spontanément, au lit, à la promenade, au spectacle, en un mot partout ailleurs qu'à mon bureau, mon. traité spécial de philosophie politique, dont je ferai le premier volume en 1844. Ce repos relatif de 1843, aussi naturel qu'indispensable, va se trouver rempli, outre les affaires et les occupations obligées, en écrivant, à titre de récréation philosophique, mes leçons élémentaires de géométrie analytique,

Q't LETTRES d'AUQUSTE COMTE

dont la publication m'est demandée avec beaucoup d'instances, depuis longues années, mais dont il ne pouvait être nullement question avant l'achèvement de mon grand ouvrage. Ce petit traité pourra offrir quelque intérêt aux vrais penseurs, comme une utile réaction spontanée de l'esprit philosophique sur l'enseignement scientifique, qui, surtout à cet égard, est encore honteusement arriéré; les géomètres sont si peu philosophes, surtout ici, que l'on peut dire, sans exagération, que l'admirable rénovation opérée dans le système de la science géométrique par la grande création de Descai'tes n'est point, après deux siècles d'élaboration empi< rique, suffisamment appréciée, ni même convenablement comprise. J'ai déjà commencé cette petite composition, que je fais marcher de front avec mon enseignement quotidien, repris ces jours derniers; je présume que ce volume paraîtra ainsi au mois de mars.

Peut-être écrirai-je ensuite, si je ne suis pas trop ennuyé, mon cours populaire d'astronomie, qui recommence en janvier et dont la publication m'est également demandée depuis dix ans ; il pourrait fournir, quant h l'avenir philosophique dont la pensée ne me quitte jamais, le type spontané de ce que doit être l'instruction scientifique des masses. Ce volume offrirait, à ce titre, une véritable utilité qui me déterminera probablement à le rédigée ce printemps, à moins de fatigue, d'autant plus que si je ne le puis alors, je ne le pourrai ensuite jamais,

A 8TUART MILL. 95

devant être uUérieurement absorbé, jusqu'à l'-âge naturel an rabâchag:e, par les grands travaux que j'ai promis. Enfin, pour achever de définir cette année de repos, je compte écrire aussi en juin le mémoire dont je crois vous avoir déjà parlé sur l'Ecole polytechnique, et qui prend, à mes yeux, une importance croissante, à la Tois politique et philosophique.

Je suis très-heureux d'apprendre que mon volume final a suffisamment rempli, en général, l'attente dont vous l'aviez honoré. Quoique l'idée que voua me citez ne soit peut-être, à mes yeux, que l'une des moindres lumières nouvellement jetées dans ce volume,je n'en attache pas moins beaucoup de prix au puissant efTet qu'elle vous a produit, et qui me dispose moi-même à lui accorder plus d'importance. L'intéressante coïncidence que vous m'apprenez, à ce sujet, avec l'heureux instinct de M. Carlisle, m'a beaucoup satisfait. Toutefois, à vous parler avec franchise, je ne connais de ce peasenr que sa célèbre andace philosophique, si rare en votre miliea ; mais, puisqu'il est votre ami depuis longtemps, je ne doute pas que sa valeur réelle ne soit digne d'une telle confraternité. Dans les dispositions oii il se trouve, il lira sans doute avec plaisir ce que j'ai dit, au dernier chapitre, sur l'idéalisation esthétique de la vie industrielle , comme source, aussi neuve que féconde, d'une puissante poésie, surtout en appréciant l'ensemble de la vie positive, à la fois spéculative et active.

9H LETTRES n AUOUSTK COMTiî

Vous me connaissez trop franc et trop conséquent pour pouvoir vous étonner beaucoup, et surtout vous choquer aucunement, que je refuse nettement de suivre aujourd'hui la discussion nouvelle que vous me proposez sur deux hautes questions d'ordre temporel, puisque j'ai démontré que de telles déterminations étaient actuellement prématurées, et par. suite oiseuses, ou même nuisibles autant qu'interminables. Chaque penseur pourrait, ce me semble, le confirmer spontanément sur lui-même par la difficulté qu'il éprouve aujourd'hui à poser nettement de telles questions, qui restent toujours plus ou moins vagues et confuses après les plus judicieux efforts logiques. Je me borne donc, quant à la première, à ma réponse générale que la réorganisation spirituelle contient, sous ce rapport, les garanties les plus essentielles en ce qui est réalisable, et que les mesures temporelles qui doivent les compléter, outre leur importance beaucoup moindre, ne sauraient être convenablement appréciées que sous l'impulsion préalable d'une telle régénération. Il en est à peu près de même, aa fond, pour l'antre question, où peut-être se trouve une tendance plus prononcée à formuler ce qui n'en est pas susceptible, en voulant systématiser ce qui doit rester essentiellement spontané.

A l'un et à l'autre titre, je pense que l'antagonisme matériel qui existe aujourd'hui entre les têtes et les bras dans nos rudiments spontanés de sociabilité industrielle n'a pas été encore assez

caractérisé par le cours naturel des divers conflits propres à notre anarchie mentale et morale pour que les institutions destinées à le régulariser soient déjà distinctement appréciables, même par les penseurs qui peuvent actuellement regarder comme opérée suffisamment, dans leur for intérieur, la réorganisation théorique d'où elles doivent dériver. Ce n'est que par une sage intervention croissante de la nouvelle philosophie au milieu de ces conflits successifs, probablement très-douloureux, qu'il est aujourd'hui impossible d'empêcher suffisamment, que l'on pourra ultérieurement sentir, avec réalité et précision, à la fois le mal et te remède. Maintenant, ce qu'il importe par-dessus tout de comprendre et de faire partout pénétrer, jusque chez les maraes populaires, c'est que toute l'efficacité politique propre à la philosophie métaphysique et négative qui domine encore est désormais essentiellement épuisée, et que la grande révolution occidentale ne peut faire uo pas vraiment capital que sous l'ascendant générât d'une nouvelle philosophie, pleinement positive, qui s'assimilera spontanément tout ce que renferme encore d'utile l'esprit purement critique, et dont l'active élabora- . tioD et la rapide propagation constituent aujourd'hui le principal intérêt du mouvement progressif, sur lequel les institutions simplement provisoires, qui seules sont aujourd'hui possibles, ne sauraient exercer qu'une influence très-secondaire. En un mot, notre génération et la suivante me semblent

m LITTREa D'AUGUSTE COMTE

maintenaDt dans iino phase d'essor fort analogue, an moins quant à la nature du principal besoin, et malgré la diversité nécessaire des doctrines, à ia phase déiste des deux générations traitées par Voltaire et par Diderot pour préparer l'ébranlement politique de 1789 ou plutôt 1793 ; alors, on écartnit systématiquement l'élaboration directe des institutions pour n'occuper surtout, à la manière du temps, d'idées et de sentiments; il en doit être de même aujourd'hui quant à d'autres idées et d'autres sentiments, dont l'ascendant caractérisera la nouvelle phase dans laquelle commence à eutrer le grand œuvre continu de ta régéoéraiion moderne; si je ne me suis pas mépris, mon ouvrage lui-même, surtout accompagné du traité spécial qui corroborera son influence, devra marquer le commencement précis de cette extrême phase révolutionnaire, par la nouvelle prépondérance qu'il tend à y déterminer, du mouvement philosophique sur le mouvement politique. En vertu de cette prépondérance décisive, dont mes méditations et mes observations me démontrent de plus en plus l'inévitable nécessité , el dont je suis heureux , mais non surpris, d'apprendre, par votre lettre, que le sentiment est plus complet en Angleterre que je ne l'avais espéré, je regarde les trois derniers chapitres de mon volume final comme les plus importants de tout l'ouvrage, comme tendant à constituer directement la nouvelle philosophie. C'est pourquoi j'attacherai beaucoup de prix à connaître spéciale-

ment, à leur é^ard, votre appréciation définitive, quand vous l'aurez jugée suffisamment mûre, sur^ tout quant au premierdecestrois chapitres extrêmes, qui est certainement le plus fondamental, et pour lequel je désirerais bien savoir si réellement il vous semble propre, suivant ma conviction, à déterminer la constitution finale d'une nouvelle philosophie générale, c'est-à-dire d'une pleine (tystématisation durable de l'ensemble de nos conceptions réelles, si vainement cherchée depuis Uescartes, dont j'ai osé m'y porter le successeur et, si notre langue le permettait, le compléteur.

Votre dévoué, A'' Comte.

J'ai fait il y a quelques jours, à votre intention, une visite chez H. Balord; mais il n'était pas encore de retour. Comme il doit rentrer duos le coure de ce mois, j'y retournerai prochainement pour commencer la reprise de vos relations anciennes avec lui. Cette occasion me rappelant naturellement mon récent séjour à Montpellier, ma dernière station, où j'ai demeuré toute une semaine, je ne dois pas négliger de vous informer que j'ai eu le plaisir d'y trouver encore très-vivaoes de fort heureux souvenirs que votre séjour dans cette ville, il y a vingt-deux ans, avait laissés chez quelques-uns de mes propres camarades d'enfance, qui, malgré votre extrême jeunesse, avaient dès lors pressenti, à divers égards, votre éminente valeur, et qui m'ont cordialement félicité de la précieuse relation qui

iOO LETTRES d'auguste COMTE

s'est formée eatre nous, et où j'espère de plus en plus pouvoir trouver une de mes principales récompenses et une de mes plus douces consolations.

Dans la même station j'ai appris indirectement, par quelques jeunes médecins allemands, que mon ouvrage donne déjà Heu, en Allemagne, à deux traductions simultanées, l'une à Berlin, l'autre à Gottingue. Si vos relations vous permettent, comme je le présume, d'éclaircir cette indication, je ne serais pas fâché, malgré ma vie solitaire, de savoir exactement à quoi m'en tenir à ce sujet. Au reste, en cas de réalité, je me dispose à rendre spontanément aux penseurs germaniques une équivalente politesse, puisque je vais commencer ces jours-ci, à ma manière, par la lecture directe de Gœtbe au seul aide d'un petit dictionnaire, l'étude de l'allemand, quoiqu'on m'en ait fait une montagne.

PuU, le vendredi 30 décembre 1S4Ï.

Mon cher monsieur Miil, Le retard exceptionnel de votre dernière lettre m'avait inspiré sur votre santé des inquiétudes qui, en réalité, n'étaient pas sans un fondement réel, quoique heureusement passager, et je me disposais à m'en informer auprès de Marrast, quand votre admirable lettre du 15 est venue me rassurer, et je

puis dire aussi me consoler. Outre ma disposition constante à sentir très-profoodément tout le prix d'une sjimpathie si éminente et si complète, votre lettre m'a trouvé dans une disposition naturelle à en éprouver plus spécialement le besoin, par suite de la lutte que je soutenais à l'instant même que vous l'écriviez. Le 1 5 a été le jour de la discussion légale de mon procès contre mon éditeur, ou plutôt contre le trop célèbre persconage dont il est l'agent servile ; or, outre les indignes menaces par lesquelles on avait d'avance tenté d'ébranler ma fermeté au sujet de la flétrissure morale que j'y voulais publiquement appliquer à l'ignoble outrage dont mon siiième volume avait été l'objet, j'ai eu alors à. subir de viles attaques de la part de l'avocat adverse, et même j'ai dû supporter la tendance du Tribunal à restreindre ma discussion en écartant toute appréciation de la conduite d'Ârago, non par suite d'aucune partialité de mes juges, mais uniquement d'après leur disposition exagérée contre toute explication irritante. J'ai donc eu, à beaucoup d'égards, grandement à souffrir ce jour-là; mais l'beureuse arrivée de votre lettre m'a bien récompensé le surlendemain; j'ai profondément senti que lorsqu'on trouve de telles sympathies chez les âmes les plus nobles et les esprits les plus avancés, on peut bien supporter les outrages des lâches et des charlatans, même quand leur action immédiate peut être vraiment redoutable.

Au reste, pour en finir sur cette affaire, je dois

voue annoncer que la décision reniue hier par t« Tribunal de commerce m'a pleinement vengé de la discussion, car j'ai obtenu toutes mes demandes essentielles, et même au del^ quant aux formes:

]° La supprcBsion du carton sur tous les exemplaires non vendus jusqu'ici ; à quoi le Tribunal a spontanément ajouté l'injonction de l'opérer dans la huitaine, sous peine de 50 francs de dommagesintérêts par chaque jour de retard;

2° La résiliation do mon traité avec Bachelier, en ce qui concerne les éditions ultérieures de mon ouvrage ;

3° La condamnation de Bachelier à tous les dépens, malgré les instances spéciales de son avocat pour les faire également partager.

Quoique je ne lise pas les joupnau:x, je crois que, par suite des entraves que le Tribunal a cru devoir, le 1 â, apporter à ma parole, cette affaire n'y a pu eu le retentissement que j'avais espéré, à moins qu'on ne l'y reprenne après le jugement prononcé. Mais l'ensemble des ohaervatione que j'ai eu lieu de faire à cette occasion m'a paru bien propre à vérifier l'opinion que notre point de vue philosophique fait concevoir de la situation actuelle des esprits politiques. L'absence de toute vraie doctrine sociale laisse tellement les meilleures intelligences du journalisme actuel à la merci des charlatans en crédit, que j'ai eu la douleur de voir notre commun ami Marraat décidé, bien malgré lui, à défendre, en cette occasion caractéristique, la conduite gé-

A BTUAHT MILL. 103

nérale d'Arago, si la presse miDistérielle en profitait pour attaquer ce personnage, quoique d'ailleurs il inspire politiquement no profood mépris aux journalistes qui le soutiennent. J'ai été obligé, pour trouver, dans ce cas, une véritable indépendance, de recourir à la presse stationnaire, en profitant de ses passions officielles contre mon adversaire. Ce double contraste entre les maximes et les actes eût été piquant pour les observateurs, si la discussion générale avait pu s'engager; mais sans que le conflit soit allé jusque-là, la disposition mutaelle n'était, à mes yeux, nullement incertaine.

Afin d'achever ce qui me concerne personnellement, je dois rassurer votre cordiale sollicitude, en vous annonçant que l'une de mes deux réélections aQDtteUes(oomme répétiteur) a été accomplie, à l'époque accoutumée, sans plus d'embarras qu'à l'ordinaire, depuis ma dernière lettre, où je vous en donnais la certitude anticipée. L'autre (comme examinateur) ne se fait habituellement qu'en mai ou juin, mais je n'ai pas, à ce sujet, d'inquiétude bien sérieuse, quoique je sache qu'il y aura alors de fortes machinations, déjà élaborées, et auxquelles mon procès a imprimé une nouvelle activité.

Ya le crédit usurpé encore par M. Arago, à Londres ainsi qu'à Paris, il n'est pas inutile qu'on y sache bien que son digne beau-frère, M. Mathieu, a osé, à cette occasion, se vanter, dans les bureaux

104 LETTRES d'aUGUSTI; COMTE

du National, que, si je parlais de ce personnage le jour de la discussion légale, il garantissait ma nonréélection par le conseil polytechnique ! C'est de Marrast que je tiens cette menace, qui l'avait alarmé pour moi au point qu'il est venu me prôcher amicalement pendant deux heures, malgré son courage bien reconnu, la nécessité de me borner à incriminer Bachelier.

Vous sentez que je n'ai pas fléchi; et, quoique les injonctions du Tribunal m'aient empêché de développer l'appréciation de la conduite d'Arago, j'ai pu en dire assez à ce sujet pour que personne, ami ou ennemi, ne pût mettre en doute ma fermeté spontanée. Au reste, j'ai publiquement annoncé alors ta menace qui m'était faite (sans toutefois nommer personne) et ma disposition à la braver, en me décidant à reprendre, s'il le fallait, la pénible existence que j'ai menée pendant vingt ans, en vivant du produit de mon enseignement privé, sans que ces misérables puissent jamais parvenir à me courber. Mais quoique préparé à cette extrême issue, je ne la crois nullement probable, et cet appel public est même très-propre à la prévenir ; quelque malveillance qui règne envers moi dans le conseil de l'École polytechnique, il n'est pas autant à la dévotion de mes ennemis que ceuxci l'imaginent, et on y regardera de près avant de se livrer à une aussi infâme iniquité, dont je demanderais aussitôt une haute justice, d'une part à l'autorité supérieure, d'une autre part à l'opinion

A 8TLART MIIX. 105

publique. Les cinq ou six m,ois qui vont s'écouler jusqu'à cette réélectioo tempéreront, sans doute, cette indigne teodauce. Enfîn, le jugement que je viens d'obtenir pourra aussi m'appuyer. C'est pourquoi je lui donnerai probablement une certaine publicité, en faisant imprimer la copie authentique, dont j'enverrai des exemplaires aux personnes qui ont le mieux apprécié la lâche violence commise envers moi ; je vous en adresserai quelques-uns à distribuer suivant votre gré, quand l'occasion s'en présentera spontanément. Quoique je ne redoute pas la crise qu'on me prépare, Je ne dois cependant rien négliger de ce que comporte à ce sujet ma dignité ; car cette réélection sera probablement décisive, et devra m'inspirer autant de sécurité ultérieare que si ma position était officiellement irrévocable.

Une adhésion générale aussi précieuse et aussi complète que celle que vous m'annoncez en résultat d'une dernière appréciation totale, lente et approfondie, constitue, à tous égards, pour moi, la principale récompense de ma longue et pénible élaboration philosophique, et la plus sûre garantie de son eHicacité finale ou même prochaine. Deux esprits indépendants ne sympathisent pas à un tel degré sans être essentiellement tous deux dans la véritable voie. Bien loin d'être surpris des dissidences secondaires que vous m'annoncez, et dont j'attends sans impatience l'indication spéciale dans votre prochaine publication, je ne suis journelle-

106 LETTRES d'aUGUBTE COMTE

meDt étonné que de ne pas les trouver plus prononcées en un temps où il est si difficile de rencontrer aucune vraie communion intellectuelle, même partielle et passagère.

Je continue, du reste, à être fort convaincu d'avance que ces diversités réelles auront nne utilité considérable en attirant à la philosophie positive des esprits ainsi atteints de plus près. Le noble enthousiasme que vous témoignez spontanément pour l'accélération du mouvement direct de régénération mentale et morale, que l'on croit encore si lointain, constitue te plus puissant eacouragement que je pusse espérer ou plutôt désirer; il ne me reste qu'à m"en rendre de plus en plus digne en faisant avancer, autant qu'il est en moi, la formation et l'installation de la nouvelle école philosophique. Je crois que notre séparation des deux puissances nous y aidera beaucoup. C'est, en effet, parce qu'on s'obstine à conduire de front le mouvement politique et le mouvement philosophiquo que celui-ci trouve tant d'obstacles naturels.

Nos prédécesseurs du dernier siècle ont trouvé des partisans jusque chez les rois, malgré leur tendance destructive, parce qu'ils donnaient empiriquement, au moins dans la principale école, celle de Voltaire, des garanties contre l'agitation immédiate. Il en sera plus fortement de même pour nous, qui, sans faire aucune indigne concession, et même en annonçant loujoui-s une évidente destination politique finale, recommandons, au nom

A STUAHT MILL. 1117

même de la grande cause, la priorité du mouvement purement philosophique, dans la phase actuellement atteinte par l'ensemble de la révolution européenne ou plutôt occidentale. Nous offrons spontanément aux gouvernantB la coneoli dation actuelle de touii les pouvoir» existants, en quelques mains qu'ils résident, à lu charge pur eux de laisser substituer une active élaboration philosophique à une stérile agitation politique ; il est impossible qu'il ne s'en trouve pas bientôt, en persistant, qui comprennent le puissant secours que nous apportons ainsi à leurs pénibles efforts pour maintenir l'ordre matériel. Sous un aspect plus étendu, notre heureuse réprobation des utopies péduntocraliques doit rencontrer chez eux une inévitable sympathie. Quant ù ceux qui voudraient également maintenir le ttatu quo philosophique et le statu quo politique, leurs prétentions sont trop ridicules pour être vraiment dangereuses. En un mot, l'école positive peut se présenter bientôt comme seule propre ù contenir rationnellement les aberrations subversives, dont le débordement est, à tous égards, imminent, et i'orcera bien à chercher uQ refuge mental ailleurs que dans le sot expédient d'une impuissante religiosité. Je vais avoir prochaine ment une occasion naturelle de mesurer DOS forces à cet égard vis-à-vis des pouvoirs actuels, par la réouverture (le dimanche it janvier) de mon cours annuel d'astronomie, où je présenterai directement cet enseigacmeut populaire comme ouver-

teraent lié à la régéDération mentale. Vous avez peut-être su que, l'an dernier, la canaille théologique avait, à ce propos, hautement demandé au gouvernement ma destitution ofBcielle, pour y avoir proclamé la nécessité de dégager aujourd'hui la morale de toute intervention religieuse ; le ministère fut ainsi obligé d'envoyer surveiller ce cours, sans qu'il en résultât d'ailleurs rien autre chose qu'un rapport très-favorable. Je dois donc, cette année, selon ma nature, insister plus fortement sur ce grand sujet, en profitant, pour le traiter plus expressément, et de la liberté d'esprit que me laisse la terminaison de mon ouvrage fondamental, et de l'appui dogmatique que m'offre une telle élaboration accomplie. Mon discours d'ouverture traitera donc, en grande partie, des bases finales de la moralité humaine. En un mot, son ensemble tendra à établir publiquement la sorte de transaction spontanée que l'école positive peut ofirir aux gouvernements actuels, de les aider à se débarrasser, soit chez les esprits actifs, soit chez les masses passives, ' d'une agitation politique aussi dangereuse que stérile, pourvu qu'ils nous laissent la pleine liberté . de travailler directement à la régénération philosophique.

La conduite qu'on tiendra envers moi dans cette grave occasion, oii la presse probablement n'osera pas me soutenir, permettra d'apprécier le degré actuel de maturité réelle de cette grande opération. Si j'obtiens, par cet acte, droit, noa-

A STUART MILL. Hlfi

sealement de tolérance, mais d'activé propagation pour l'école positive, je croirai avoir beaucoup gagné, sans m'inquiéter, d'ailleurs, des dangers personnels qui pourraient alors résulter d'un concert bizarre, mais nullement impossible, entre les prêtres et les géomètres, spontanément ligués pour me perdre, comme je l'ai pressenti dans ma préface.

Après avoir mentalement constitué la nouvelle philosophie, il faut bien que je m'occupe enfm de son installation sociale, et que je m'efforce de lui faire prendre son rang avoué dans les luttes actuelles, sans la déguiser par aucune indigne concession. Au reste, parmi les esprits cultivés, je crois que l'achèvement de mon ouvrage ne tardera pas à déterminer une décomposition, dès longtemps imminente en ce siècle, de la classe scientifique entre les explorateurs de la nature vivante et ceux de la nature morte, qui ont jusqu'ici dominé. Une guerre sourde, mais intime, commence maintenaut, dans notre Académie des sciences, entre les géomètres et les biologistes, ceux-ci tendant à sortir de l'oppression résultée d'une aveugle domination, sous les inspirations spontanées de mou émineotami M. de Blainville, qui depuis quelque temps a osé attaquer directement les géomètres.

La nouvelle philosophie se présente à point pour donner de la consistance à ces tendances remarquables, à peine senties maintenant de ceux-là mêmes qui les subissent; et, réciproquement, cette

) tu LETTEtBH d'aUQUSTE COMTE

inévitable sciMÏon ne peut »Hre qui' trèa-fanorable h son avènement actif; mon ouvrage est déjà cïlé publiquement comme autorité philosophique dans les leçons de plusieurs naturalistes, indépendamment de la haute adhésioa que le plus élevé d'entre eux a directement proclamée dans son cours de cette année, tout en annonçant, par une étrange inconséquence, ses propres prédilections théologiques. Je crois donc cette partie essentielle de la corporation scientifique toute disposée à notre ébranlement philosophique. Quant ànos géomètres, je voudrais presque qu'ils fussent déjà ligués avec les dévots, catholiques, protestants et déistes, pour en fînir plus tdt d'eux tous ensemble ; leur aversion ipootanée pour les études sociales y conduira probablement les plus encroûtés.

Je ne suis pas étonné d'apprendre que les vôtres «ont mieux disposés, précisémenlparce que, n'étant pas enrégimentés, ils n'ont pu autant contracter de vicieuses habitudes d'irrationnelle domination scientifique. C'est surtout à leur intention que je regrette d'être obligé d'ajourner beaucoup mon traité spécial de philosophie mathématique, dont les prétendus géomètres français ne sont vraiment pas dignes ; mais le traité de philosophie politique doit certainement passer avant, sous tous les rapports, et même aussi, ensuite, le traité de l'éducation positive, à cause de la coordination décisive de la morale. Il faudra donc que les bonnes dispositions de vos géomètres se contentent provisoire-

A 3TUART MILL. Il']

ment de riosutTisaote aliniGQtatioD que va leur fournir, au mois de mars, mon paase-temps éléineataire sur la géométrie analytique, qui est maintenant à moitié écrit, et dont l'impression vient de commencer.

Depuis ma dernière lettre, j'ai encore fait une inutile excursion chez M. Balard, qui n'est pas encore rentré, quoique son retour dût avoir lieu te mois dernier : je ne vous en reparlerai plus qu'après l'avoir vu,

Les deux amis ou camarades d'enfance chez lesquels j'ai trouvé, à Montpellier, votre souvenir encore très-vivant, sont le docteur Pouzin, ancien élève de l'Ecole polytechnique, professeur à l'Ecole de pharmacie, et le docteur Emile Guillaume, homme d'infiniment d'esprit, et même d'une vraie portée, quoique trop littéraire, qui a malheureusement gaspillé sa vie mentale faute d'une puissante direction.

Votre silence , au sujet de l'excursion que M. Lewcs m'avait fait espérer pour cet hiver, me porte à craindre que je ne sois encore privé cette année du bonheur d'avoir enfm avec vous une entrevue personnelle ardemment désirée, qui ajouterait une plus vive intensité à une sympathie désormais irrévocable, que je regarde maintenant comme l'une des plus puissantes consolations pour tout le reste de ma vie.

Votre ami dévoué,

A" Coûte.

Je suis fort aise d'apprendre que votre ami M. Carliale diffère du -fameux homonyme avec lequel je l'avfûs mal à propos confondu, et qui ne m'a jamais paru avoir d'autre mérite qu'une sorte d'aveugle courage philosophique, dépourvu de fondements rationnels, et par suite très-pen solide. Vous savez combien je lis peu, et quel prix j'attache à ce régime, dont j'ai, je crois, tiré un grand parti. Cette considération me servira d'excuse pour mon étrange défaut d'érudition , en ce qui concerne le mouvement effectif des esprits contemporains, même les plus estimables.

Xlt

Piris, le lundi i7 février IBiS.

Mon cher monsieur Mill, J'attendais depuis quelque temps la prochaine terminaison de la corvée mathématique que je me suis surimposée cette année pour me procurer la satisfaction de répondre ua peu à l'aise à votre excellente lettre. Quoique je ne sois enfin libre, à cet égard, que depuis hier, je ne veux pas me refuser plus longtemps cette douce compensation à l'ennui des trois mois qu'a remplis cette occupation exceptionnelle, que je n'ai pas la moindre envie de renouveler ; malgré l'utilité réelle qu'aura, j'espère, un tel résultat, c'est un singulier genre de dé-

A STUART MILL. iUi

lassement pour mon année de repos. Il est donc fort possible que je n'écrive pas cette année, comme je l'avais projeté, mon cours populaire d'astronomie, oa plutôt de philosophie astronomique, bien que ce livre dût être ua peu moins long et surtout moins fastidieux à composer : je me bornerai peut-être à en écrire provisoirement le discours d'ouverture. Sans doute aussi rédigerai-je mon travail sur l'Ecole polytechnique, sauf à ne le publier, par prudence, qu'après ma tournée annuelle à'«xamen ; car tout cela réuni 'ue représente qu'environ trois semaines de travail assidu ; mais il se peut bien que je me borne là cette saison.

Sans que le volume que je viens d'achever ait pu aucunement fatiguer ma tête, il a exigé une vie beaucoup plus sédentaire qu'il ne convient à ma santé. Quand il ne s'agit pas d'écrire immédiatement, et que j'en suis seulement à méditer, c'est-à-dire le plus souvent, je suis habitué à beaucoup marcher sans pourtant quitter Paris, dont l'ensemble me constitue un large cabinet de travail, et cet exercice m'est fort salutaire. Les trois mois consécutifs que je viens de passer à mon bureau pour ce volume classique, ont beaucoup dérangé mes digestions, et par suite mon sommeil, malgré le plus scrupuleux régime. Je sens que j'ai besoin de ne pas rester claquemuré pendant ce printemps, comme je viens de l'être presque tout l'hiver ; je vais donc dès demain reprendre mes courses habituelles, et rétablir,

114 LETTRES D'aUQUSTB COMTE

j'espère, mon estomnc. seul organe réellement faible chez moi, en me promettant bien de ne pas touoher une plume d'ici à un grand mois, si ce n'est pour me procurer la donoeur de vous écrire. An reste, la diversion cérébrale que j'attendais de cet ennuyeux épisode a été complètement obtenue, puisque, depuis lu terminaison de mon grand ouvrage, en juillet dernier, tout mon temps a été mathématiquement absorbé, d'abord par la corvée très-intensft de mes examens parisiens et départementaux, ensuite par l'occupation non moine matériellement exclusive que je vient d'achever ; aussi je me sens bien disposé à reprendre avec délices, mais en plein air, mes méditations habituelles, pour préparer déjà le premier volume de ma philo- 80})hie politique, que je compte écrire dés l'hiver prochain.Toutefois, je ne regrette pas maintenant ma corvée classique, dont le résultat peut d'ailleurs m'oftrir, à plusieurs égards, une véritable utilité personnelle; mais je ne suis nullement disposé à recommencer quelque opération analogue. J'avoue même que, en pensant au peu de temps qui me reste a travailler jusqu'à r&go naturel du rabâchage, oii je me suis, dès ma première jeunesse, proposé d'éviter exceptionnellement l'étemelle reproduction de l'archevêque de Grenade, je sens qu'il y a une sorte d'abua presque blâmable à tenir la plume, pendant trois mois entiers de ma pleine maturité, pour un travail secondaire, qui ne se rapporte pas directement à mon élaboration fonda-

A 8TUAHT MItL. ] \'l

mentale, quoiqu'il y concoure îd directement, soit en conBolidant ma position personnelle, soit en angnientant mon influence mentale sur la jeunesse positive. Depuis que je sena revenir le libre cours de mes chères méditations philosophiques, il me semble que j'arrive d'un ennuyeux voyage en un triste pays^ et c'en est un bien fAcheux, en eB'et, que le pays des pédants, d'où je sors, pour n'y plus rentrer, j'espère. En terminant sur un tel article, je me propose , aussitôt que ce volume va paraître, c'eel-â-dire dans huit ou dix jours, de vous en adresser un exemplaire, que je vous prie de vouloir bien agréer cordialement, non à cause de l'importance de ce traité élémentaire de géométrie analytique, mai| comme un premier témoignage de la douce habitude que je veux prendre désormais de vous envoyer les prémices de tout ce que j.e pourrai maintenant écrire.

Les lenteurs du greffe de notre tribunal de commerce ne m'ont pas encore permis de vous adresser, suivant mon annonce, l'extrait du jugement rendu en ma faveur, et dont l'expédition authentique ne m'a pas été livrée jusqu'ici. Vous avez eu raison de regarder comme essentiellement exact le récit sommaire de la Gaxeiie des tribunaux ; \l n'a gravement péché que par omission à mon égard, et par addition envers mon adversaire; mais cette di&érenoe, indépendante de toute partialité du journal, n'a certainement tenu qu'à ce que celui-ci a remis une note, tandis que je me suis entièremc.it

borné aux irapressions spontanées des journalistes. Pour compléter les renseignements de ma dernière lettre sur cette affaire, je crois devoir vous rappeler une indigne allnsioQ, rapportée dans ce joumal, gui termine la plaidoirie de l'avocat de Bachelier, osant renvoyer à la fameuse note de la page x de ma préface, afin d'expliquer l'ensemble de ma conduite d'après l'aven hardi que j'ai cru y devoir franchement accomplir(l). Si une telle tactique était vraiment propre à l'avocat, je ne vous en parlerais pas; ce ne serait qu'une nouvelle preuve, assurément fort superflue pour vous, de la profonde démoralisation que produit finalement l'exercice actif de cette déplorable profession. Mais il y faut, en ce cas, voir une tout autre origine, qui mérite d'être signalée, comme tendant à caractériser mon principal ennemi : c'était, j'en suis certain, une manœuvre concertée avec l'Observatoire, qui avait envoyéàl'aadience un groupe d'émissaires. chargés d'expliquer, pendant que je parlais, aux divers spectateurs qui ne me connaissaient pas, que c'était un fou qui parlait 1 On a tenté plus tard d'aller même au-delà de cette abomination, car on a projeté une demande collective pour obtenir ma non-réélection comme examinateur, de la part de tous les chefs de pension de Paria, en vertu de cette touchante déclaration. La plume tombe des mains en relatant de telles horreurs de la part de savants si

(l)Dan9 ceUe note, M. Comte fait lui-m(me l'bistoire de la maladie cérâbnle qu'il eut en 1SS6. b. l.

haut placés; mais la morale publique impose te devoir de les faire connaUre, surlout hors de France, où ces misérahlea sont moina connus. Pour croire, malg;ré tout cela, au progrès continu de la sociabilité humaine, il suflSt de penser, après tout, que ces mêmes natures nous représentent aujourd'hui les gens qui, il y a quatre ou cinq siècles, brûlaient légalement leurs adversaires ou les empoisonnaient secrètement; en sorte que même la perversité spontanée éprouve, au fond, une amélioration essentielle. Au reste, de telles extrémités qui, je crois, étaient surtout destinées à m'effrayer ou à me dégoûter, prouvaient déjà que mes ennemis renonçaient au fond à tout espoir sérieux de m'abattre. En effet, on neparle même déjà plus d'un tel complot.qni n'eût certes trouvé aucun complice important, et qui, en tout cas, même tenté en effet, eût certainement été repoussé avec indignation par les chefs de l'Ecole. Plus le moment approche, de cette reélection annuelle qui se fait ordinairement en mai ou juin, plus tout le monde renonce à toute idée d'une telle iniquité, au sujet de laquelle mes amis doivent, je crois, avoir maintenant une pleine sécurité. Au reste, ma publication classique va s'accomplir d'une manière très-opportune à cet égard.

M'a petite expérience sociale du 22 janvier, à laquelle vous vous intéressez, a pleinement réussi. J'ai directement proclamé, pendant trois heures consécutives, devant quatre cents personnes, la

lis LETTRES d'auguste COUTE

sopériorilé morale do positivisme sar le théologismc, et réclamé, an nom de la morale elle>mëme, la libre concurrence de la nouvelle philosophie avec tontes les nuances de l'ancienne, sans exciter la moindre improbation, ai la plus légère marque d'impatience ou de dissentimeut, sans même qu'aucun auditeur, je crois), ait quitté la salle. Les journaux religieux ont gardé cette année te plus complet silence eur mon discours d'ouverture; eu sorte que je n'ai pas eu besoin du zèle de notre ami Marrast; qui m'avait promis de repousser ces attaques. Pour être entièrement impartial, je dois vous informer franchement que l'orage de l'an dernier avait été, en partie, suscité par ma faute, parce que je n'avais pasemployû des formes assez sévères et assez dignes d'une telle discussion : le gouvernement n'était d'ailleurs intervenu, comme surveillant, que bien malgré lui, et poussé par les otameurs tbéologiques que son étal d'inconséquence radicale ne lui permet guère de braver ouvertement.

La séance de l'no dernier avait en lieu sans la moindre préparation de ma part; je venais d'achever le malin même les oonolusions politiques do mon ouvrage,etje m'étais seulement réservé ensuite deux heures pour penser à mon discours d'ouverture; or, ces deux heures se trouvèrent absorbées par UKC horrible querelle domestique, en sorte que je n'eus d'nutre loisir de penser à mon discour», dans une telle disposition morale, que pendant la deini-

A 8TUART HILL. i 19

heure du trajet; de là l'emploi de formes à la Tols légères et acerbes, quoique le fond Fût pourtant le même, gui durent naturellemeut donner prise contre moi, et même bleitser plus de gens qu'elles n'excitèrent de plaintes. Cette année, les choses ont eu heureusement, à tous égiirds, leur cours normal ; et l'absence totale de réclamation au sujet d'une telle proclamation philosophique m'a confirmé à posteriori, ce que je savais bien d priori, que la réserve dont beaucoup d'écrivains croient encore avoir chez nous un certain besoin , envers les croyances religieuses quelconques, tient surtout à leur propre incohérence logique, qui les dispose à nier les conclusions tout en concédant les prémisses générales; l'école théologique se trouve maintenant dépourvue de toute force réelle contre ceux qui osent directement refuser d'admettre sa méthode caractéristique et sa doctrine fondamentale.

Vos précieux renseignements sur l'état philosophique de vos biologistes m'ont beaucoup charmé, comme oonfirmanl, à cet égard, mes prévisions théoriques. Je suis fort aise que vous ayez apprécié l'importanoe de la lutte qui commence à se prononcer chez nous entre eux et les géomètres, et qui amènera tôt ou tard la dislocation spontanée ou la nullité équivalente d'une corporation académique désormais essentiellement oppressive pour la marche actuelle de ta raison humaine.

Mon ouvrage tombe certainement à point au milieu de ces dispositions, pour donner une con-

J20 LETTRES d'auguste COMTE

BÎstaace systématique à des tendances dont les organes officiels n'ont pas la sensation distincte. Je présnme que vous aurez noté, dans le sixième volume, le symptôme légal de cette indispensable agitation qui doit préparer l'avénementscientifiquc de la nouvelle philosophie, dans la décomposition formelle du secrélapiat académique qui, au commencemeat de notre siècle, de simple qu'il était jusqu'alors, s'est trouvé partag:é entre un géomètre et un biologiste, intruments naturels aussi bien qu'indices de cette inévitable réaction. La guerre continue sourdement et ne s'arrêtera pas à quelques vains articles réglementaires qui en sont l'occasion, môme malgré la volonté des belligérants : la domination géométrique ne serait pas loin de son terme indispensable, si les biologistes comprenaient d'une manière plus élevée l'ensemble de leur propre situation. Au reste, les deux partis serout bientôt conduits à demander du secours à cette même philosophie qu'ils dédaignent encore, et qui seule peut faire sentir ce qu'il y a, des deux parts, de rationnel et d'irrationnel dans les prétentions.

Quoique tout cela ne semble d'abord qu'une simple querelle de pédants, c'est pourtant là que se caractérisera d'abord l'heureuse intervention spontanée de la philosophie positive au milieu des luttes bien autrement graves réservées à notre prochain avenir.

Je suis enchanté que cet incident vous ait donné lieu de m'appreudre votre filiation écossaise, qui

A 8TUART MILL. 121

ne peut que resserrer notre sympathie par le cas spécial que j'ai toujours fait de cette noble école philosophique, qui, sans être la plus utile, fut certainement la pins avancée de toutes celles du dernier siècle ; je suis fier de me sentir, grâce à vous, en continuité avec elle, quoique je n'en connaisse que les principaux penseurs, Smith, Hume et FergussoD. Je suis honteux de n'avoir jamais rien lu des nombreux ouvrages de votre père, dont j'ai entendu signaler convenablement la haute valeur. Mais permettez-moi de vous exprimer combien je me fais fête d'interrompre prochainement une hygiène cérébrale que je suis d'ailleurs plus décidé que jamais à maintenir rigoureusement, tant je me la sens salutaire, en faveur de votre importante publication, où j'espère, d'après votre lettre, que, malgré votre noble courage et votre généreuse sympathie, vous aurez évité chez vous tout danger personnel.

Cette heureuse lecture sera, d'ici à longtemps, ma seule infidélité à mon doux régime d'impressions extérieures, borné a savourer sans cesse quelques chers poètes anglais, italiens et espagnols, auxquels je compte seulement adjoindre bientôt certains poètes allemands, si je puis, à mon âge, surmonter le dégoût d'apprendre l'alphabet, afin de compléter mon appréciation de notre poésie occidentale. Tout ce que j'entends dire de la philosophie allemande aux gens bien informés me détourne d'ailleurs un peu de mon projet annoncé

d'en prendre sérieusement une connaissance spéciale, afin d'y saisir les points de contact avec ma philosophie propre ; je ne me déciderai pourtant Ià-deasu3 qu'après votre avis formel, que je recevrai avec reconnaissance, quel qu'il paisse être.

L'espoir, quoique incertain ou vague, que vous me faites concevoir d'une prochaine entrevue personnelle, m'a causé une bien vive satisfaction anticipée. Si vous ne craignez pas le séjour du faubourg Saint-Germain, je suis assez grandement logé, maintenant que me voilà célibataire effectif, pour TOUS offrir bien cordialement une hospitalité qui nous rapprocherait davantage; je pourrais même VOUS céder sans aucune gêne une partie de mon appartement, oîi vous auriez un accès direct et exclusif, comme en hôtel garai, sauf le mobilier, qai serait peu ample, mais suffisant. Je serais bien heu> reux que la belle saison qui va commencer ne s'écoul&t pas sans me procurer ainsi quelques joura de cette vie fraternelle dont j'ai, dans l'ensemble de ma vie, si rarement joui, ayant eu le malheur de perdre, depuis plus de vingt ans, un trère sur lequel j'avais compté, et avec toute raison, pour cela.

Je suis fort aise que vous ayez conservé un bon souvenir du docteur Roméo Pouzln; c'est le plus sûr et le plus intime de mes deux amis de Montpellier dont je vous ai parlé, et qui d'ailleurs étaient, surtout aux temps de votre séjour, étroitement liés entre eux. Depuis plus de trentit nnii, je suis en rela-

A 8TUART MILL. 12:1

tiOD familière avec cet estimable professeur; sans qu'il y ait entre nous de correspondance suivie, not>9 nous sommes toujours retrouvés avec grande satisfaction mutuelle, et votre aimable souvenir à son égard constitue, de voue à moi, un heureux surcroit de sympathie.

Je prendrai prochainement la liberté de vous adresser un de mes anciens élèves, qui doit aller patser en Angleterre la majeure partie de ce printemps, avant de retourner chez lui.

C'est un fonctionnaire égyptien, chargé maintenant dans son paya de la direction de grands travaux publics, et, à ce titre, momentanément en Occident pour prendre des informations techniques.

Mazhar-RfTeadi est le plus intelligent et le plus affectueux des jeunes Egyptiens autrefois envoyés à Paris par le Pacha pour leur éducation scientifique; il est resté, avec deux autres, pendant quatre ou cinq ans sous ma direction mathématique, depuis les plus simples jusqu'aux plus émincntes spéculations de cette première phase positive. Après huit ans de séjour en Egypte, je lui sais gré d'avoir conservé de moi un vif souvenir, qui l'a poussé ii me venir visiter avec un empressement vraiment cordial dès son arrivéeà Paris. Je vous serai infiniment obligé de vouloir bien lui faciliter un peu la vie de Londres, oii il a d'ailleurs pasaé deux mois en 1835, et surtout de l'honorer de votre éminente conversation philosophique, dont il est, je vous assure, à sa manière, et dantf son point du vuespé-

i'Z't LETTRES d'auguste COMTE

cial, parfaitement digne; il aura peut-être aussi besoin de votre intervention pour obtenir plus aisément l'accès d'établissements ou de documents qu'il lui importe de connaître. Je ne doute pas que voua ne trouviez en lui un homme vraiment-distingué. Quoiqu'il ne doive, je crois, quitter Paris que dans un moisje crois devoirdéjà vous prévenir de sa vi> site, malgré la lettre spéciale d'introduction que je lui remettrai à son départ, li m'a fait éprouver use bien douce satisfaction en me montrant que mes consciencieux efforts pour élever l'esprit de ces jeunes gens avaient réellement fructifié, et que je pouvais compter sur quelques bonnes relations individuelles avec cette avant-^arde de l'Orient. Votre t-out dévoué,

.\" Comte.

Paris, le Samedi 3S mare 1S43.

Mon cher monsieur Mil), Je ne crois pas devoir tarder davantange à vous avertir que votre précieux envoi, très-impatiemment attendu, non-seulement ne m'est pas arrivé avant votre lettre du 13, que j'ai reçue, comme de coutume, le surlendemain, maïs ne m'est point même encore parvenu aujourd'hui; j'espère que ce délai ne tient qu'au mode de transmission, et

A STUART MILL. lliO

qae l'exemplaire n'est, point perdu; mais je regrette de voir aÏDsi ajourner une satisfaction dont je me fais fête depuis longtemps, et surtout maintenant que mon esprit, relativement disponible, peut le mieux goûter la douceur d'an tel commerce philosophique.

J'apprends déjà avec plaisir, mais sans surprise, l'heureux accueil que commence à recevoir cette production ; ce symptôme honore votre public, et me fait penser que le progrès de la nouvelle philo? Sophie y sera plus rapide qu'on ne pouvait d'abord le croire.

J'ai appris ces jours-ci, par ma propre expérience, combien les communications entre nos deux pays sont encore imparfaites, et l'on pourrait dire barbares, en ce qui concerne l'envoi des livres. Je me suis adressé à la poste lundi dernier pour vous faire parvenir un exemplaire de mon petit ouvrage classique, qui vient enfin de paraître; jai été fort surpris d'y être accueilli par une sorte de fin de non-recevoir, consistant à exiger te port monstrueux de 76 francs, à raison de 2 francs par fenille.

Je ne serais pas fâché de savoir auquel des deux gouvernements il faut attribuer une telle énormité ; mais je crains bien que ce ne soit à votre fisc. Au même instant, j'ai pu, au contraire, envoyer par la même voie un exemplaire à Berlin, au taux ordinaire de 5 centimes par feuille, comme pour Lyon ou Bordeaux. Ainsi obligé de prendre la voie du

It^tf LETTRES DAUQUBTG COMTE

roulage, ce volume vous parviendra par le libraire Baillière, qui a une maison à Londres; il ne peut partir qu'aujourd'hui, et vous le recevrez probablement le 30 ou le 31.

Je suis charmé d'apprendre que ce petit envoi, où je ce voyais d'abord qu'un simple témoignage d'amitié, puisse voua devenir vraimeat utile pour l'éducation scientifîque de votre jeune &ère; il vous viendra d'ailleurs en temps opportun, d'après la disponibilité momentanée que procure à votre esprit voire receute publication philosophique. Si> à un titre quelconque, vous désirez raviver par une tfille lecture vos anciens souvenirs mathématiques, vous y trouverez peul-étre un Intérât réel dans letientiment de l'unité de composition, infiniment rare dans les ouvrages scientifiques, par suite du régime dispersif, et surtout dans les traités mathématiques, où le seul Lagrange, à mes yeux, en a offert do vrais modèles. Cette impression générale résultera principalement d'une lecture rapide, quoique complète; si, par exemple, vous avez le loisir de lire ce volume en douze heures, aisément réparties en deux jours de repos, vous y trouverez alors, j'espère, un sentiment uniforme et progressif, tantôt explicite, plus souvent implicite, de l'harmonie élémentaire entre le concret et l'abstrait, qui fait tout le fond essentiel de l'esprit mathématique, si rare chez nos géomètres.

Quant aux innovations plus déterminées, vous n'y devez remarquer que la conception et l'ébaucbe

de ce que j'ai nommé la géométrie comparée, nouvel aspect fondamental de l'ensemble de la géométrie, eBsentiellement inaperçu par nos automates algébriques, et qui devait succéder à la géométrie générale constituée depuis Descartes. Ce sujet devient surtout direct dans la dernière partie du volume, oix vous verrez que j'ai, à dessein, formellement attribué à Monge fort au^-delà de ce qui lui revient dans cette création, qui chez lui n'était nullement systématique, quoique l'idée mère lui en soit réellement due, au moins instinctivement ; j'ai pris cette forme pour désarmer, autant que possible, les basses jalousies mathématiques dont je suis entouré, afin de faciliter, d'après cette autorité respectable et respectée, l'adoption de vues qu'on aurait peut-être repouesées chez moi. Mais je ne doute pas que tous les bons esprits ne reconnaissent aisément, à cet égard, l'influence caractéristique de ma propre philosophie générale. Le succès immédiat de ce petit travail s'annonce très-favorablement; j'espère qu'il pourra contribuer à jeter des germes philosophiques eu quelques jeunes intelligences qui se seraient autrement fourvoyées. Toutefois, pour ne pas concevoir ainsi une opinion trop favorable de notre jeunesse, et surtout de ses maîtres, il faut noter que mu position officielle influe beaucoup sur cette rapide propagation, par l'espoir de trouver, dans cette lecture, les moyens de mieux réussir dans les examens que je ïerai subir en juillet. Mais, quel que soit le motif.

l'effet n'en est pas idoIds produit, et le contact plus spécial, plus intime, plus élémentaire, qae je contracte désormais avec la jeunesse positive, rattache cette petite publication à ma grande opératioD philosophique, dont le progrès m'occupera toujours souB quelque forme que j'y puisse participer.

Je vous remercie infiniment de votre franche et judicieuse consultation au sujet de mon projet d'appréciation spéciale de la philosophie allemande. Votre sage opinion achève de me décider à ne donner aucune suite à ma première intention à ce sujet, quoique je l'aie publiquement annoncée. Sans doute, je n'avais jamais espéré que cette lecture formelle pût réellement m'apprendre rien de quelque importance ; il y a de longues années que de tels contacts ne peuvent plus avoir pour moi aucune haute utilité philosophique. J'avais seulement l'intentioD d'y puiser des moyens spéciaux de faciliter aux Allemands l'adoption de ma propre philosophie, que je ne suis d'ailleurs nullement disposé à modifier pour eux, dans l'état de pleine maturité qu'elle a enfin atteint irrévocablement. Hais, poussé par vos sages conseils à y réfléchir davantage, j'ai senti finalement que ce n'est point à moi qu'il appartient de réaliser ce que renferme d'utile mon premier projet; cela doit être l'affaire de quelque penseur allemand, qui s'en acquittera d'ailleurs naturellement beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, comme devant plus nettement sentir en quoi consiste un tel office de transition.

Or, l'action spontanée de mon ouvrage en Allemagne y déterminera probablement, sans que je m'en mêle nullement, une telle opération, pour laquelle j'aurai peut-être le bonheur d'y trouver des appréciateurs plus éminents et surtout plus consciencieux que ne l'a été envers le kantisme notre spirituel sophiste Cousin. Me voilà donc, en toute sâreté de conscience philosophique, dispensé d'une lourde et fastidieuse lecture, qui, en effet, ne méritait pas de troubler la salutaire économie de mon hygiène cérébrale. Néanmoins, je ne renonce point, suivant votre bon avis, à l'étude de la langue allemande, qui seulement me devient ainsi beaucoup moins pressante; je m'y déciderai pourtant bientôt pour compléter mon système personnel d'appréciation générale de notre littérature occidentale, dont cet élément est maintenant le seul qui me manque essentiellement. Mais je m'y bornerai probablement à la lecture de Goethe, qui me semble le seul génie esthétique vraiment créateur; le fameux Schiller ne m'a jamais paru, d'après les traductions, qu'une sorte de gauche imitateur 4u grand Shakespeare, bien plutôt qu'un vrai poëte; sa niaise sentimentalité métaphysique, réchauffée par l'influence de Rousseau, m'est d'ailleurs insupportable.

A propos de ce précieux conseil, je me félicite que cette demande vous ait donné lieu de me développer votre opinion générale sur l'action mentale de la philosophie allemande dans votre milieu an-

glais et particulièrement dans votre évolution personnelle.

Rien ne me parait plus sage et plus exact que votre double appréciation à cet ég^ard. Je ne suis nullement surpris de l'utile influence provisoire que ce système spéculatif a dû exercer Jusqu'à ce jour chez votre public, et auparavant chez vousmême. Le positivisme véritable n'a pu cheminer encore qu'entre deux écueils également désastreux, l'empirisme et le mysticisme, qui, à défaut d'une meilieure discipline, se servent mutuellement de correctif imparfait. En remontant, sous ce rapport, dans le souvenir de ma propre évolntion, je vois que la doctrine de Gall arempliohez moi,àoertaii)a égards, l'olBce que développe maintenant en Angleterre le kantisme, au moins quant à la critique irrévocable de notre école négative; j'ai observé ici la même marche essentielle chez quelques esprits avancés; tout ce qu'il y a de vraiment solide chez les Allemands sur rinsuHisance et la superfîcialité radicales de l'école française se retrouve, en effet, sous de bien meilleures formes, dans la conception phrénologique, bien mieux adaptée à notre génie national. Quant au sentiment scientifique des lois sociales, je ne sache pas que la philosophie allemande ait réellement contribué, soit directement, soit indirectement, à le développer jamais chez moi; mais je sais que son action n'a pas été inutile, même à cet égard, chez beaucoup d'autres penseurs français, quoiqu'elle fAt bien plus nécessaire en Angle-

A ITUART HILL. 131

terre. Je suis d'aîllears oharmé que votre ouvrage soit esseutiellemeut dirigé contre la prépondérance sociale, désormais eBsenliellement rétrograde, d'une telle philosophie, surtout chez te public anglais. Sous ses diverses formes principales, la moderne métaphysique, soit ouvertement critique, soit à prétentions organiques, constitue réellement le seul système mental contre lequel nous ayons aujourd'hui besoin de lutter directement; l'esprit théologique est trop déchu ou trop neutralisé pour être encore vraiment dangereux dans aucune partie de notre occident européen; c'est partout l'esprit métaphysique qui constitue désormais le seulantagoniste que te positivisme doive avoir sérieusement en vue, lui seul prolonge désormais l'iniluence, impuissante pour .rien fonder, mais trop efficace pour entraver, du génie religieux, qui s'éteindrait spontanément sans un tel remaniement.

J'ai pu enfin voir, ces jours-derniers, M. Balard, qui était judicieusement resté sous le beau ciel du Languedoc jusqu'à la fm de l'hiver, où il a été forcément rappelé à Parie par le renouvellement périodique de ses leçons publiques à la mi-mars. Je l'ai trouvé encore très-plein de votre bon souvenir, et regrettant beaucoup de ne pouvoir vous aller voir à Londres. Au reste, je suis fort aise que cette oocBsioQ se Hoit offerte d'ouvrir quelques relations personnelles avec un homme qui m'a paru, à tous égards, très-recommandable, soit moralement, soit scîentifiquemeut.

133 LBTTHEB O'AUOUBTB COUTE

Je l'ai troavé beaacoap plus disposé que je ne l'espérais à s'affranchir de notre routine chimique, et à sentir même les inconvénients généraux du régime mental de nos savants; il m'a paru avoir la très-attentivement la première moitié de mon ouvrage philosophique; la domination des géomètres ne lui plalt guère. Si vous désirez reprendre directement votre commerce épistolaire avec lui, il demeure 10, me Saint-Victor, près le Jardin des Plantes.

Vous m'avez causé beaucoup de joie en acceptant, aussi cordialement que je vous l'ai faite, mon offre hospitalière, en cas d'une prochaine excursion rapide, qui me procurerait la satisfaction si longtemps attendue d'une entrevue personnelle, que vous me permettez encore d'espérer pour ce printemps. Si cette visite fraternelle est heureusement réalisable, il suffira de m'indiquer un peu auparavant le jour de votre arrivée, afin que nous n'ayoïu àperdrepar aucun petit préparatiflamoindre portion d un temps aussi précieux. Vous savez qne ma corvée annuelle d'examen ne commence qu'à la mi-juillet; depuis le 1" mai, oii se terminent mes leçons quotidiennes, je me trouverai, sans avoir davantage la disponibilité matérielle de mes journées, dans une sorte' de loisir relatif qui me permettrait d'être plus complètement à vous, de manière à mieux exercer notre commune tendance à la méditation ambulante, qui, pour n'être pas solitaire, n'en serait pas alors moins active ni moins eHicace.

A STUAHT HILL. 133

Je TOUS remeroie beaucoup des boDoes dispositions que vous voulez bien m'annoncer pour Mazhar- ESieudi; je viens de lui écrire pour l'en informer. Si quelque obstacle l'cmpêcbait de me voir avant son départ, je l'engage à se présenter chez vous, même sans lettre d'introduction.

Tout à vous, A" Comte.

Paris, le mardi 16 mai IBtJ.

Mon cber monsieur Mill,

Quoique les graves motifs temporaires qui m'ont fait exceptionnellement retarder ma réponse à votre lettre du 20 avril ne soient pas encore sufSsamment dissipés, je ne dois pas vous la laisser attendre davantage dans la crainte de vous inquiéter audelà de la réalité, puisque tods savez déjà que cette époque devait être celle d'une concentration naturelle des efforts de mes ennemis personnels pour empêcher ma réélection annuelle comme examinateur. Votre précieux envoi m'est enfin parvenu le 13 avril, au milieu de la crise dangereuse dont je vais vous entretenir, en sorte que j'ai dû alors ajourner une lecture aussi importante jusqu'au moment où j'y pourrais apporter le juste

134 LETTRES D'AUQUBTB OOHTE

degré d'atteDtioQ et de coctiouité qu'exigeait de moi cette appréciation capitale. Je n'ai pu commencer celte lecture que le i" de ce mois, et je l'ai achevée samedi dernier 13, utilisant, à cette heureuse fm, une suffisante iatermittence dans l'orage oh je suis encore enveloppé, et qui vient précisément de reprendre une nouvelle furie depuis que j'ai terminé cet intéressant examen, dont je vous entretiendrai tout à l'heure.

D'après les indignes menaces dont je vousai parlé lors de mon procès, j'ai toujours comptéque je ne serais pas cette année réélu à l'unanimité comme auparavant. Mais, pendant tout l'hiver, j'ai pensé que les efforts de mes ennemis dans le Conseil polytechniquen'aboutiraient alors qu'à faire éclater contre moi MM. Liouville et Sturm, les seuls adversaires actifs quej'y aie réellement, ettout anpluaàjoindre à ces deux voix contraires nne ou deux autres dues à l'infatigable obsession de leurs inimitiés ; ce qui, à tout prendre, ne méritait pas de m'inquiéter daoB une assemblée de quatorze ou quinze membres, oîi je tenais peu à l'unanimité, surtout cette année. Mais j'ai été utilement averti, au commencement d'avril, que ma sécurité philosophique était mal fondée, et que d'activés intrigues étaient sur le point de faire concourir à ma perte des personnages faibles et bornés qui, sans avoir au fond aucune inimitié contre moi, doivent en être spontanément éloignés, de façon à ne pas oser refuser à mes puissants ennemis une telle coopération passive. Ainsi

A BTUART MILL. 135

avisé, je me suis aussitôt mis en mesure, suivant la tendance de mon caractère à toujours attaquer d'abord la principale difficulté, de recourir utilement au Ministre pour lui demander, selon son droit, de casser une décision fnneste, si on parvenait finalement à l'arracher au Conseil. Cela posé, j'ai dû m'efîorcer à prévenir, autant que possible, nue telle extrémité, par un mélange convenable de douceur et de crainte, comme envers tous les êtres pen raisonnables, auprès des divers votants que je pouvais honorablement voir. Telle est la triste manière dont j'ai employé le mois dernier, que vous avez, sans doute, naturellement cru utilisé par moi à l'heureuse lecture de votre précieux envoi. Après m'étre ainsi assuré d'une éclatante majorité, j'ai d'abord espéré que cet épisode se dénouerait à la première réunion spéciale du Conseil, le vendredi 28 avril, ofi tout le monde comptait sur mon succès. Mais l'active méchanceté de mes deux principaux opposants, et le peu d'énergie d'une portion de mes amis ont empêché que le vote ne s'accomplit ce jour-là, sous prétexte qu'il fallait d'abord faire examiner l'affaire par une commission spéciale de cinq membres. Quoique M. Starm en Ht partie, cette commission a pourtant coacln en ma faveur dans la seconde réunion, qui s'est tenue samedi dernier, 13, pendant que je savourais paisiblement vos deux chapitres extrêmes. Néanmoins, grâce à de nouvelles menées, habilement assistées d'une sorte de coup de théâtre par l'intervention insolite

136 LETTHES d'auguste COMTE

du métaphysicien Dubois, qui figure là. à titre de professeur de composition française, et dont l'éloquence parlementaire a subitement tonné contre l'irrévérence de ma fameuse préface, on a encore obtenu du Conseil, après trois heures de discussion acharnée, un nouvel ajournement, qui paraît même ne devoir pas être le dernier.

Cette Orageuse séance a même déterminé les chefs de ma majorité à me conseiller de tenter de nouvelleB démarches auprès de quelques votants indécis, tandis que j'avais cru terminées avec le mois d'avril ces ennuyeuses corvées, si antipathiques à mon caractère. Dans une telle situation, qui peut encore se prolonger au-delà de ce que l'on prévoit, j'ai cru ne devoir pas tarder davantage à vous répondre, quoique je voulusse d'abord ne vous informer de cette crise qu'en vous annonçant sa paisible issue. Je m'empresse donc de suspendre ces tristes démarches itératives pour me procurer une puissante diversion par notre heureuse correspondance, sauf à reprendre bientôt la plume spontanément, s'il y a lieu, comme je l'espère encore, de TOUS mander un dénoûment favorable avant d'avoir reçu votre réponse à cette communication imprévue, dont je comptais bien épargner l'amertume à votre sympathique sollicitude.

Je n'ai jamais plus péniblement senti qu'en ce moment l'inconvénient du défaut total de fortune personnelle chez ceux qui veulent régénérer le système des conceptions humaines : qu'eût fait Des—

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cartes, par exemple, sans son modeste mais snnisant patrimoine ? Car, an fond, si j'avais seulement trois à quatre mille francs de revenu assuré, ou seulement même, ce qui serait presque chez moi équivalent, si j'étais célibataire, je m'inquiéterais peu de l'infâme iniquité qu'on tente contre moi aujourd'hui. Mais vous savez que je suis absolument sans fortune et que jusqu'ici je n'ai pas pu faire la moindre épargne, en sorte qu'une telle crise, si elle tournait enfin d'une manière sinistre, me jetterait dans une horrible perturbation matérielle, en me privant subitement de la moitié d'un revenu qui n'est que suffisant. Cette détresse immédiate serait d'ailleurs encore aggravée par la perspective, dès lors presque certaine, de perdre prochainement aussi maplace de répétiteur^qui.en me mettant journellement en contact avec unejeunessepleinede vénération pour moi, resterait assez dangereuse envers mesennemispourqu'ilsdnssent attacher de l'importance à m'en dépouiller aussi, ce que leur premier succès décisif rendrait, encecas, très-facile. Enfin, carjedoistoutmontreràvotre énergique sympathie, ce double sinistre tarderait probablement peu à réagir aussi funestement sur le troisième élément de mon existence actuelle. Une fois ainsi écarté de l'Ecole polytechnique, il suffirait dn moindre conflit pour me faire également perdre mon professoral dans l'établissement privé où je suis maintenant attaché, parce que je ne me dissimule pas qu'on y tient surtout à moi beaucoup plus à cause de ma

position ofricielle qu'en vertu de mon mérite didactique ; ce danger ultérieur vous étonnera peu, en de telles suppositions, quand vous saurez que cette maison est essentiellement vouée au parti rétrograde, et plus spécialement àTinfluence catholique. Ainsi, dans un prochain avenir, je peux me trouver successivement privé des trois fonctions qui constituent maintenant ma pénible existence matérielle, et avant d'avoir pu en retrouver l'équivalent par un actif enseignement indépendant, à la fois privé et collectif, qui ne deviendrait certainement pas assez productif avant deux ans. Mais toute la gravité de ma situation réside, au fond, dans l'impossibilité immédiate où je me trouverais forcément d'attendre ce terme de compensation. Sans cela, et sauf aussi le funeste retard qu'une telle perturbation apporterait nécessairement à mes travaux essentiels, ce nouveau mode d'existence serait peut-être finalement préférable, en me procurant une plus complète indépendance, que mon action philosophique utiliserait certainement. En supposant même heureusement passée, comme je crois pouvoir encore l'espérer, la crise actuelle, pareil danger peut recommencer l'an prochain, si je ne parviens pas à obtenir du Ministre que la place soit instituée à vie. Or, je sens déjà que la Hberté de mes spéculations s'en trouvera gênée, car, au fond, ta préface elle-même, ainsi que le procès, ne sont ici que des prétextes, servant à ameuter contre moi des votes qui sans cela flotteraient peut-être ; mais,

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entre nous denx, il faut sentir que le vrai principe de cette lutte acharnée, principe indélébile et désormais progressif, consiste dans mon appréciation sociologique des géomètreB et dans mon effort systématique poursubsUtner une direction vraiment philosophique à l'irrationnelle domination de ceux qui ne me pardonneront jamais d'avoir seul démasqué nne classe qui se croyait inexpugnable. Si notre école était vraiment gouvernée, c'est-à-dire commandée par un chef unique et responsable, mon sort serait beaucoup moins exposé ; quand même j'y devrais avoir affaire à un générât qui ne sût pas lire {il en existe encore), pourvu qu'il eût une âme honnête, un esprit droit et un caractère énergique, je préférerais sa suprématie à l'irresponsable prépondérance d'une pédantocratie dont les membres envieux, bornés et l&ches, se sentiront toujours irréconciliables aveo moi. Pour mieux formuler ces inquiétudes, il me suffira de vous dire que j'ai eu récemment occasion de reconnaître, par exemple, que si je sors heureusement de cette criee-ci, il y aurait danger réel, pour la réélection suivante, à publier le travail dont je vous ai parlé sur ma conception propre deTËcole polytechnique.

Comme il n'est pas dans ma nature d'écrire à l'avance, cette considération va me déterminer sans doute à ajourner à de meilleurs temps une composition vraiment importante, quoique courte, dont je comptais m'ocouper le mois prochain.

Afin de bien apprécier ce fait sociologique, il

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faut sentir que l'obstacle ne vient nullement ici, ni de l'autorité centrale du Ministre, ni même des chefs militaires de notre école, dont je n'ai qu'à me loner, mais qui n'y ont malheureusement que leur vote personnel, grâce aux préjugés du libéralisme actuel sur l'omnipotence des corporations, surtout scientifiques. Toute la compression est ici de source pédantocratique ; elle émane uniquement de ces envieux rivaux, dont je blesserais ainsi, même involontairement, les prétentions et les intérêts. Si donc je viens à succomber dans la lutte actuelle, au moins momentanément, on ne devra point douter que je ne sois alors victime de ma propre philosophie, puisque ce qu'on poursuivra surtout en moi, ce seront des principes inflexibles qui en constituent une partie capitale.

Après cette longue mais indispensable digression personnelle, à laquelle vous deviez être peu préparé, j'arrive enfin heureusement à ce qui devait être d'abord le sujet presque unique de cette lettre, l'impression profondément satisfaisante que m'a graduellement produite l'ensemble de votre important ouvrage, que j'ai mûrement goûté, entre deux orages, dont il m'a doucement distrait.

Ma désuétude presque totale de la langue anglaise pendant ces trois dernières années, oi!i je ne me suis guère occupé que de lectures italiennes on espagnoles, m'a un peu gêné pour les cinquante premières pages ; néanmoins mes souvenirs de la première langue vivante que j'ai apprise, il y a déjà

plu9 de ving;t-ciiiq ans, n'ont pas tardé à me rendre cette lecture auesi facile qu'intéressante. Il n'est pas en mon pouvoir, je ie sens, de vous remercier dignement, du moins aujourd'hui, de votre généreuse sollicitude à me rendre, en toute occasion, l'éclatante justice philosophique que vous avez cru m'étre due; cette puissante appréciation, la première récompense de mon travail, et la plus décisive de toutes celles que je puis désormais espérer, m'a laissé une intime impression de reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie, car je ne puis douter que, tout en utilisant mes travaux, rien ne vous obligeait, certes, à cette noble et ardente manifestation, qui peut-être ne sera pas sans danger pour vous, malgré la nature de votre position. Un tel sentiment m'aurait rendu bien amère la nécessité philosophique de vous signaler convenablement ma franche appréciation, si elle avait dû vous être aucunement défavorable. Mfiis j'éprouve, au codtraire, une bien pure satisfaction en voas annonçant combien je me félicite aujourd'hui de vous avoir conseillé de ne pas renoncer à cette éminente composition, dont votre rare et excessive modestie vous a un moment conduit à écarter la publication, comme trop peu en harmonie avec l'état final atteint aujourd'hui par votre intelligence.

Vous avez ainsi pleinement réalisé votre but principal, en constituant une heureuse transition décisive de l'esprit métaphysique le moins arriéré au véritable esprit positif, oîi vous amènerez aiaaU

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à votre suite, beaucoup â'iutelligences recommandables, sur lesquelles mes propres travaux ne peuvent exercer presque aucune action directe, et dont la coopération à la grande fondation philosophique de notre siècle doit devenir extrêmement précieuse, par suite des habitudes de généralisation systématique inhérentes à leur éducation métaphysique qui, malgré tous ses vices radicaux, les rapproche peut-être davant^e du vrai point de vue final que l'empirisme grossier et dispersif de nos prétendus savants positifs, sur lesquels seuls j'inHue spécialement. Ce service, passager mais capital, rendu à la grande évolution moderne, n'est pas, ce me semble, borné à votre pays; qnoiqne votre ouvrage soit, sans doute, particulièrement calculé pour l'Angleterre, je n'hésite pas à le regarder comme pouvant être presque aussi utile à la France, s'il était convenablement reproduit dans notre langue, c'est-à-dire sans aucune suppression ni modification ; et votre merveilleuse aptitude à l'écrire me ferait bien désirer que cette importante traduction fût opérée par vous-même, si je pouvais espérer que vous en eussiez le loisir. Aucun autre interprète ne pourrait peut-être suffisamment maintenir cette énergique sagesse permanente qui vous a fait si heureusement écarter toutes les contentions vraiment métaphysiques, sans éluder cependant aucun des contacts naturels que votre opération devait offrir envers elles. Mais, outre la transition précieuse que vous avez ainsi profondément o:^a-

A STUAR¥ MtLL. 14S

nisée, cette composition réellement systématique contient, à beaucoup d'égards, d'importants chapitres dogmatiques, dont l'utilité impérissable ne sera pas bornée à cet important passage. Telle est surtout votre admirable appréciation, aussi nette que profonde, des quatre modes généraux de l'inductioQ élémentaire ; j'ai même encore davantage admiré l'irrésistible exposition par laquelle vous l'avez complétée, en conduisant le lecteur à la démonstration presque spontanée de l'indispensable intervention de la marche dédnctive. L'esprit de ces deux chapitres décisifs se trouve ensuite trèsheureusement reproduit, de manière à constituer une impression inelTaçable, dans l'examen spécial des études sociologiques. Tout cela forme certainement un véritable ensemble, dont toutes les parties essentielles concourent sans effort à l'action principale que vous avez eu en vue.

Quant aux points de dissidence, je suis heureux de vous déclarer que j'y ai vainement cherché les indications nombreuses que vos lettres semblaient m'annoncer. Je dois d'abord écarter totalement, selon l'esprit de ce grand travail, tout ce qui n'y tient essentiellement qu'à une phase transitoire et maintenant accomplie, dans l'évolution spontanée de votre propre entendement. Même sans vos explications directes, j'eusse aisément reconnu que toute cette composition avait été, non-seulement conçue, mais en majeure partie exécutée, avant que mes travaux eussent aucunement modifié votre

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essor ; et vous avez toute raison de vous féliciter aujourd'hui d'une telle indépendance, qui, en assurant mieux l'originalité de vos conceptions, vous permet d'ailleurs d'agir de plus près, sur les esprits que vous vouliez principalement atteindre. Or, sous tout autre aspect j'ai trouvé, entre nos deux cerveaux, une précision de synergie au-delà même de ce que j'attendais ; car cette lecture lente et approfondie ne m'a signalé qu'un très-petit nombre de divergences philosophiques, la plupart peu importantes, dont nous causerons à loisir dans l'heureuse visite que vous me permettez d'espérer, si le train spontané de nos épanchements intellectuels nous y conduit réellement, sans qu'il faille aucunement s'en préoccuper aujourd'hui. La plus grave d'entre elles, sinon par son efficacité véritable, du moins par son intimité abstraite, se rapporte au prétendu calcul des chances,que je persiste àregarder ,dans sa conception foDdamentale,comme une aberration radicale de l'esprit mathématique dépourvu de toute discipline philosophique, même quand on y introduirait la modification capitale que vous avez si heureusement fait subir à son idée mère, mais qui détruirait, à mes yeux, toute son économie algébrique.

Vous voyez que tout cela n'a pas grande importance et qu'on peut cheminer de concert toute la vie dans la plus grande activité mentale, quand même on ne s'entendrait jamais sur un sujet aussi stérile. Je suis d'ailleurs très-convaincu que si

j'avais pu accomplir l'exameD critique, direct et spécial que j'ai promis à ce sujet pour ma seconde édition, nous ne tarderions pas à concorder aussi pleinement sur cet article accessoire que sur tous les points importants de notre commune philosophie, dont je crois que nous seuls, jusqu'ici, possédons suffisamment le véritable esprit généra!. L'ensemble des douces impressions permanentes qui résultent de cette heureuse lecture me fait vivement désirer, d'une manière plus particulière, la réalisation de la bonne visite que vous m'avez promise. Dans les deux mois qui me restent jusqu'à ma corvée annuelle [si, 'en effet, elle me revient encore), je suis spécialement disposé à goûter cette précieuse entrevue, où je suis maintenant certain que ne viendra se méter aucnn dissentiment sérieux. Mais si vous êtes forcé de la remettre après ma tournée, je serai également fort libre pendant la dernière décade d'octobre, où, débarrassé des examens, je ne reprends pas encore les leçons. A l'une de ces deux époques, nous pourrons îmiplement exercer notre commune disposition ambulatoire ; quant à l'autre, où te temps y mettrait sans doute obstacle, nous développerons une autre sympathie agréable en allant admirer en commun le chant de M" Peraiani, car je sais que nous concourrons encore spontanément dans une telle inclination. De toute manière, ce sera pour moi un charmant épisode, si ma situation, comme je l'espère'encore, me permet de le savourer pleinement.

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Je auia extrêmement touché du soigneux accueil qu'un esprit aussi éminent que le vôtre a bien voulu faire au petit ouvrage didactique que j'ai eu le plaisir de TOUS adresser, en l'honorant d'une sorte d'étude Borupuleuse, qui servira sans doute ensuite à votre jeune frère. Vous apprendrez peut-être avec surprise que cette publication, sur laquelle j'avais naïvement compté comme propre à diminuer envers moi la malveillance des coteries géométriques, est aujourd'hui devenue, après une première impression favorable, l'un des principaux prétextes dont se servent mes ennemis auprès des votants bornés mais inoffensifs. On m'accuse, en effet, d'avoir voulu bouleverser l'enseignement actuel, et l'on insinue habilement, d'après d'anciens abus commis par d'autres examinateurs, qu'il y a danger à me maintenir l'infiuence que ma position officielle détermine spontanément en faveur de la propagation naturelle d'une telle régénération, qui tend, en effet, involonturemeut à faire tristement ressortir la stupidité philosophique du haut enseignement mathématique, commencé dans notre Ecole polytechnique par Lagrange et Fourier, et tombé, hélas! aqjourd'hui entre les mains de MM. Stnrm et Liouville I

Ce symptôme caractéristique vous donnera ane idée suffisante de la nature des moyens spécieux employés contre moi, à défaut d'aucun grief légitime, pour couvrir d'indignes inimitiés qu'on ne peut avouer.

A stuaut hill. 147

Je Buis Irès-satisfait, sans en être aucunement flurprifl, de l'intérêt spécial qui sîr W. Moleaworth veut bien prendre à cette opération didactique. Son nom et même son mérite me sont indirectement connus depuis longtemps. L'an dernier, mistress Grote m'a procuré la satisfaction de lire un passage fort intéressant, en partie relatif à moi, dans une lettre également remarquable par la portée intellectuelle et par l'élévation morale. Cette dame avait bien voulu se chaîner d'en témoigner à sir Molesworth mon admiration spéciale, et surtout de lui indiquer combien j'avais été touché de son émînente résolution d'accomplir, dans sa position, une sorte de scrupuleuse rénovation mentale en s'aasnjettissant à une lente et hiérarchique révision de tontes les parties fondamentales des saines études philosophiques, en commençant courageusement par leur base mathématique.

A un ftge et en un poste entouré de tant d'énergiques on séduisantes diversions, un tel empire sur soi-même n'appartient certainement qu'à une na* ture vraiment supérieure, quand même le projet ne serait pas intégralement exécuté, ce qui semble, en effet* fort difficile. Si cette dame ne s'est pas suffisamment acquittée d'une telle commission, je vous prie de vouloir bien j suppléer plus convenablement, en témoignant d'ailleurs à sir W. Moleaworth combien je me sens honoré du choix qu'il avait fait de mon ouvrage pour diriger cette gnmde revue mentale. Je ne peox aussi qu'être trës-flatté

148 LETTRES d'aUGOSTE COMTE

de l'accueil spécial que vous m'annoncez qu'il doit faire à mon petit traité géométrique. Au cas où, selon vos avis, il s'engagerait expressément dans des spéculations détaillées et suivies de philosophie mathématique, la dernière partie de cet ouvrage pourrait lui devenir particulièrement utile, en arrêtant son attention sur ce que j'y nomme la Géométrie comparée, nouvel aspect fondamental de la science géométrique, qui promet, suivant moi, une ample moisson de vues neuves et importantes à ceux qui s'y livreront avec les dispositions philosophiques les plus convenables, c'est-à-dire eo y transportant judicieusement le point de vue logique développé par l'habitude des hautes conceptions de la biologie générale, où l'esprit et les [conditions de la méthode comparative et de la théorie tazonomique peuvent senls être dignement appréciés aujourd'hui.

Mais quelque importance spéculative que puissent acquérir, en ce genre, les éminents efforts de sir Molesworth, je vous avoue que je verrais en quelque sorte avec peine qu'il s'en laissât trop préoccuper. C'est aux études sociales que doivent maintenant s'appliquer des natures aussi éminentes, soit comme patrons, soit comme actifs promoteurs directs. Aux temps de régénération radicale oii nous sommes arrivés, je vois toujours avec regret de hautes intelligences se restreindre aux spéculations mathématiques, autrement qu'à titre d'une indispensable initiation philosophique.

iCQyCoOJ^Ic

A BTUART MlUi. -149

Les quelques heures de cordial épanchement que je viens de passer avec voua m'ont produit uue bien précieuse diversion aux ennuis de ma triste situation actuelle. Il faut maintenant aller reprendre la suite de mes pénibles démarches pour conserver, après l'avoir honorablement remplie pendant six ans, une place que, sous le noble patronage de l'illustre et consciencieux Dulong, j'obtins, en 1837, sans même savoir d'avance qu'il en était question. UaJB il importe d'éviter, autant que possible, de retomber, au moins momentanément, à l'âge de quarante-cinq ans, dans une détresse matérielle qui, sans ébranler aucunement mon courage, entraverait longtemps le cours des travaux essentiels qui me restent encore, et pour lesquels je n'ai pas trop d'une scrupuleuse application des douze à quinze ans au plus d'activité sérieuse que mon âge me permet d'espérer.

Tout à vous,

A" Comte.

Hazhar-Ëffeadi, que je croyais parti, est encore retenu ici par des délais imprévus, relatifs à sa principale mission en Occident; mais il compte arriver à Londres vers le milieu de juin ; il viendra probablement me demander une lettre d'introduction auprès de vous.

J'oubliais de vous remercier de votre amicale sollicitude pour les fautes typographiques qu'a pu entr^ner la rapide impression de mon Traité

i60 I.BTTRI8 d'aUOUBTB COUTE

^a$$iqtte. Je proBterais avec reoonnaûsaQoe, pour one seconde édition, des utiles indioatioiu qae vons vondriez bien prendre la peine de me trans' mettre à ce sujet, ou même envers les erreurs de calculs qui m'ont peut-être échappé dans cette rédaction, accomplie en trois mois.

Pvii, Ifl dinwaahe M nuû 1M3.

Mon cher monsieur Mill ,

Sans attendre votre réponse à ma dernière lettre, je m'empresse, comme je voua l'y promettais, de voue annoncer l'beurenx déooûment que vient d'offrir la triste crise que je voas y décrivais, et qui s'est enfin terminée, du moins quant à présent, audelà des espérances de tous mes amis et de mes propres prévisions, après trois séances fort orageuses du Conseil polytechnique, par ma réélection à Vumnimité, sans excepter les voix des denx adversaires les plus acharnés que je compte dans cette petite corporation. Vous vous demandez sans doute, comme je l'ai d'abord fait moi-même, quel piège couvre ce résultat inattendu d'une lutte aussi passionnée?

Eu effet, mes adversaires n'ont oonsenti finalement à se réunir ainsi à la majorité du Conseil

A. BTUART HILL. J51

qu'en manifestant Tintentioa formelle de convertir désormais leur acharnement personnel, mais passager peut-être, en une attaque aysté£Qatigue et durable, qui pourrait ultérieurement devenir encore plus dangereuse, si le dessin n'en est pas prochainement ahandoDDé. Dans la dernière séance du Conseil, ils ont proposé de diriger dorénavant d'une nouvelle manière leur droit de réélection annuelle; non plus en l'appliquant, comme tout le monde l'enlendait jusqu'ici, à une simple confirmation périodique, tant que l'examinateur exercerait convenablement ses fonctions, mais en l'employant à renouveler systématiquement chaque année de tels fonctionnaires, autant du moins que le comporterait le petit nombre des personnes reconnues aptes à un tel office, et entre lesquelles on le ferait ainsi alterner irrégulièrement, sans qu'aucune d'elles en pût avoir l'attribution propre et permanent^.

Cette étrange proposition, qui n'aboutirait finalement qu'à confier toujours des fonctions aussi importantes et aussi délicates à des jeunes gens sans consistance, qui feraient continnellemeot leur apprentissage aux dépens des candidats et du public, n'a été, comme vous sentez, imaginée, àdéfaut de tout antre moyen, .que ponr m'écarter plus tard, et peut-être dès l'an prochain, d'une position qu'une telle absence de dignité et de sûreté me rendrait dès lors inacceptable ; mais on l'a colorée, avec une certaine habileté d'exposition , de quelques

spécieux prétextes de bien public qui ont déjà fait illusion à quelques membres ioolTensifs.

Comme, de nos jours, et surtout en France, l'absence totale de vraies convictions permet, en to:is genres, une sorte de succès momentané aux plus absurdes innovations, même quand on les imaginerait au hasard, j'ai lieu de craindre que des esprits trop babitués à pousser très-loin l'examen d'une face isolée d'une question complexe sans beaucoup s'inquiéter de l'ensemble du sujet, ne se laissent, de bonne foi, assez séduire par une telle tactique, si réellement on y persiste, pour m'obliger ultérieurement à renoncer à un moyen d'existence que j'avais dû croire jusqu'ici plus satisfaisant et moins précaire que l'enseignement privé dont je vivais autrefois. Dès ce moment, une telle incertitude me dispose à sentir fort amèrement ce qu'offrent de fastidieux ou de pénible mes fonctions actuelles où la sécurité pouvait seule me présenter une véritable compensation. Toutefois, ma position reste an moins assurée ainsi pour une année, et j'ai toujours bien senti expérimentalement que la vie ne se compose, au fond, que d'années, dont il ne me reste guère, sans doute, qu'une vingtaine, que je parviendrai peut-être à passer sans plus d'embarras que les précédentes. De plus, quel que soit le désir des géomètres de me taire péniblement sentir leur domination matérielle, il est très-probable que cette étrange mesure n'a été réellement imaginée qu'alîn de couvrir la défaite de mes adversaires

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SOUS l'appareQce d'nne réserve hostile ; celai qui l'a proposée a certainement trop d'esprit pour en être sérieusement îa dupe; et, quoiqu'il puisse malheureusement déterminer chez quelques autres nne conviction passagère qu'il n'a pas lui-môme, il est cependant fort possible que cette idée soit assez promptement abandonnée pour n'offrir aucun danger véritable dans la réélection de 1844. Enfin, si je la vois acquérir quelque consistance, cela même deviendra un motif suffisant pour m'autorîser, après ma tournée, sans aucune contradiction réelle avec la déclaration finale contenue à ce sujet dans ma préface, à demander directement au Ministre de rendre permanentes mes fonctions d'exa< minateur, comme elles l'ont été longtemps, en faisant cesser une situation temporaire que cette nouvelle disposition rendrait alors incompatible avec mes plus évidentes nécessités ; j'aurais, en ce cas, quelque espoir d'obtenir cette heureuse transformation, en faisant convenablement ressortir les vices incontestables d'un tel nouveau mode.

Quelque pénible qu'ait été pour moi la crise matérielle qui vient de se terminer aussi favorablement, elle me laissera toujours une précieuse compensation dans le doux souvenir permanent des honorables manifestations auxquelles elle a donné lien eu ma faveur dans notre monde savant, et même chez la classe qui m'y est le plus hostile. Non-seulement j'ai trouvé au sein du Conseil (polytechnique, fort au-delà de mes espérances, des

154 LETTRES d'AUQUBTE COMTE

amis zélés et d'opiniâtres défenseurs, mais dans l'Académie des sciences elle-même, et an dehors, une réprobation très-prononcée a spontanément accueilli l'explosion de l'iniquité qui se tramait contre moi. En complétant ma fameuse préface dans une seconde édition de mon grand ouvrage, par nne histoire sommaire de cette lutte persouoelle en ce qni mérite d'y être rappelé à la postérité, je me plairai à rendre, à ce sujet, une complète justice à tous ceux gui s'y sont noblement conduits. Je ne parle pas seulement de M. de Blainville, dont le zèle actif, quoique assurément audessus de tout éloge en cette occasion, ne doit étonner personne, soit à cause de son caractère bien connn, soit en vertu de son amitié déclarée. Mais il est déjà de mon devoir de vous signaler spécialement l'admirable conduite, aussi honorable pour lui qne pour moi, qu'a tenue ici un illustre géomètre, dontj'ai eu précédemment à me plaindre gravement, et envers lequel je n'ai pas craint en effet de formuler l'an dernier un blÂme public dans la longue note de la page 469 (M. Poinsot). Dès la première manifestation du danger que je courais, aussitôt après mon procès, M. Poinsot avait déjà fait spontanément, an début de cette année, une démarche décisive, dontj'ai été informé longtemps après, pour témoigner aux chefs de l'Ecole polytechnique sa haute improbation d'une telle iniquité. Cette noble initiative ne s'est pas démentie ensuite pendant tout le cours de la crise, à l'bea-

A STUART UILL. 155

reuse issue de laquelle cet éminent témoignage, dont l'impartialité ne pouvait certes être douteuse par suite même de ma nouvelle attitude envers M. Poinsot, a certainement beaucoup contribué. Sans croire devoir reprendre avec lui mes anciennes relations, vous conoevez aisément quel besoin j'ai eu de lui écrire aussitôt pour lui exprimer dignement ma reconnaissance et mon admiration d'une telle conduite, dont tant d'autres, à sa place, se seraient crus dispensés par la sévère justice que j'avais été forcé d'exercer.

Une telle marche forme naturellement un étrange contraste avec l'attitude jésuitique conservée, dans toute cette affaire, par le fameux Arago, qui, en évitant le reproche formel d'aller quêter des voix contre moi, n'a jamais témoigné le moindre blâme an sujet d'une persécution tramée surtout à son intention, et qu'un seul mot de lui aurait immédiatement arrêtée.

Je suis d'ùlleurs fort aise que tout cela se soit terminé heureusement sans que mes amis ni moi ayons eu, même involontairement, la moindre obligation à ce brouillon sans portée et sans moralité, qui se croit follement aussi maître d'en imposer à la postérité qu'à ses contemporains, tandis qne, en réalité, si sa carrière se prolonge encore dix ou douze ans, il aura probablement le chagrin d'assister à la propre décomposition de son importance uanrpée.

Laissant là toute cette crise personnelle, dont le

i56 LETTRES d'auguste GOHTE

Bouvenir ne pourra' plus ainsi altérer la donceur de notre entrevue, avant on après ma tournée, je ne veux pas terminer cette lettre exceptionnelle Bans y insister plus que je ne l'ai fait dans ma dernière du 16, sur la haute utilité que me semble de plus en plus offrir, à mesure que j'y pense davantage, la traduction française de votre précieux ouvrage, surtout si elle pouvait être accomplie par vous. 11 est certainement impossible, au point de vue OÏL vous avez dû rester, de sentir avec plus de profondeur et de netteté, ni de mieux caractériser systématiquement le véritable esprit et les conditions essentielles de la positivité rationnelle, considérée isolément de son développement effectif et graduel. Or, l'inappréciable service que vous avez ainsi rendu à la grande transition finale est, an fond, presque aussi nécessaire, quoique par des motifs différents, à nos intelligences françaises qu'aux anglaises. Vous me .connaissez assez pour être convaincu que, quelque intéressé que je soisà une telle reproduction d'un ouvrage où j'ai obtenu une aussi noble justice, ce motif n'exerce réellement aucune influence notable sur mes instances à ce sujet. Mon éminent ami M. de Blainville, que j'ai engagé à lire soigneusement votre travail, et qui m'a promis d'y consacrer spécialement une partie de ses prochaines vacances, me faisait judicieusement remarquer, à cet égard, l'avantage spécial que vons offrirait cette translation pour améliorer, même involontairement, votre lumineuse exposî-

A BTUART MILL. 157

tioD, SOUS l'impulsion spontanée des propriétés éminemment logiques qui distinguent notre langue entre tontes les autres. En insistant de nouveau sur ce conseil, je ne crains donc pas de subir à mon insu la douce impression de reconnaissance que m'a laissée une telle lecture, surtout dans les graves circonstances personnelles oîi vous savez que je l'ai accomplie. Dans une vie aussi profondément isolée que la mienne, dont les méditations spontanées n'avaient pas été troublées depuis beaucoup d'anuées par aucune longue et importante lecture, treize jours consécutifs employés à cette intéressante occupation doivent naturellement constituer une sorte d'événement, un véritable épisode susceptible de laisser des traces durables. Il m'en restera toujours le doux souvenir d'un quasi voyage auprès de vous; et cette agréable impression, loin de s'effacer, ne pourra que se fortifier davantage par rinflnence plus vive de l'heureuse visite que vous me promettez.

Tout à vous,

A" Coûte.

Puis, le Jeudi IS juin tUî.

Mon cher monsieur Mill, J'ai appris avec beaucoup de peine que votre dernière lettre avait été surtout retardée par suite

158 LETTRE» DAUOUaTB COMTE

d'un état passage de langueur morale, tenant probablement à un certain trouble physique. Sans croire guère plus que vous à la médecine actuelle, je vous engage pourtant à mieux apprécier les conseils de vos médecins à ce snjet, puisqu'il ne s'y agit essentiellement que d'hygiène, doctrine beaucoup plus rapprochée déjà que la thérapeutique d'une vraie positivité ; l'abstinence de travail intense qui vons est recommandée me semble en effet très-convenable à la situation que vous me décrivez et que j'ai autrefois éprouvée, quoique mon tempérament en ait interdit le renouvellement depuis bien longtemps. Il est bien regrettable que vos occupations forcées ne vous permettent pas maintenant un voyage de quelques mois, surtout en un meilleur climat ; ce serait assurément le meilleur remède, puisque d'ailleurs cette indication d'abstinence s'y trouverait spontanément remplie de la plus heureuse manière. Mais, après avoir renoncé au plaisir de vous posséder pendant quelques jours avant le retour de ma corvée ofQcielle, qui va commencer dans trois semaines, je crains bien, suivant le ton général de votre lettre, que je ne puisse pas même avoir cette satisfaction à l'issue de ma tournée, dans la seconde moitié d'octobre, comme vous l'aviez d'abord compté. Tâchez du moins, si vous ne pouvez quitter Londres, de vous y distraire autant que possible, car c'est là, ce me semble, votre principal besoin actuel, autant que je puis deviner imparfùtement la nature de votre consti-

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tutioD. Du reste, si votre été est, cette année, anssi triste que le nôtre, je ne suis nullement surpris de l'état de mélancolie oppressive où vous retient une saison aussi exceptionnelle, pendant laquelle je n'ai pu encore renoncer entièrement à l'usage du feu.

Vous ne doutez pas, j'espère, que je n'aie été profondément touché de l'offre généreuse que vous a suggérée la pénible nécessité passagère où j'ai failli être entraîné récemment et qui peut-être n'est qu'ajournée. Je me félicite presque de la crise qui vient de m'arriver, puisqu'elle a donné lieu à l'évidente manifestation de cette noble fraternité. Comptez que si, l'an prochain, une pareille éventualité venait à se réaliser pour moi, je n'hésiterais pas à accepter, comme extrême ressource, un abri aussi cordialement offert. Mais, en écartant toute fausse délicatesse personnelle, j'avoue qu'une telle solution, quoique purement momentanée, me répugnerait comme contraire à l'état normal des relations humaines. Il serait triste, en effet, que, dans le développement initial de la nouvelle philosophie, les philosophes en fussent réduits à s'assister mutuellement, non-seulement par leur action morale, mais aussi par leur modeste concours matériel. Le principe général de la division des deux puissances élémentaires doit s'appliquer à ce cas aussi bien qu'à tout autre plus étendu. Si les philosophes concourent, non-seulement par leurs travaux, mais aussi par leur fortune, que resterait-il à faire, en

i60 LBTmES d'augubte gohte

cette œuvre commune, à ceux qui, par leur nature et leur position, en doivent être surtout les patrons?

Tout an plus les penseurs doivent-ils, à cet égard, provoquer, en cas d'urgence, l'interventioa matérielle de ceux-ci, quand elle est spontanément trop peu active ; mais il serait d'un triste augure pour l'essor actuel et ultérieur de la philosophie finale qu'ils fussent contraints d'y suppléer. Sans que la protection de ce travail fondamental ait pu encore être régularisée, je ne crois pas que nous en soyons réduits à ce fâcheux renversement de fonctions. Si, dans ma personne, ou dans toute autre, la nouvelle voie philosophique vient à exiger une assistance exceptionnelle, j'espère que les divers centres de notre évolution occidentale, surtout Londres et Paris, fourniront spontanément un patronage naturel assez étendu pour dispenser les divers collaborateurs de partager fraternellement leurs modiques moyens personnels.

Vous avez rempli, à mon égard, de la manière la plus noble et la plus complète, le véritable office normal de mutuelle assistance philosophique, par l'éclatante justice que vous vous êtes plu à me reudre dans votre important ouvrage. Aller au delà, ce serait, je le répète, empiéter sur les attributions réservées à nos communs patrons; et, quoique cette généreuse usurpation ne m'inspirât aucune répugnance, si réellementles circonstances venaient à en constater la nécessité, j'aime à croire que la nouvelle philosophie inspire déjà assez de zèle à

un petit Dombre d'émineots protecteurs pour que cette solution aLormale ne soit jamais indispensable.

Sous l'aapect personnel, je puis vous déclarer que si, en cas de passagère détresse matérielle, je ne pouvais réellement trouver d'appui que parmi ceux que je regarde comme mes collaborateurs, je n'hésiterais nullement à accepter, de préférence, l'offre fraternelle de celui de tous pour lequel ma sympathie, soit mentale, soit morale, est assurément la plus complète, ayant d'ailleurs tout lieu de croire, par la sagesse de son caractère, que cette généreuse intervention ne serait pas de nature à troubler gravement, même momentanément, sa propre situation. Au reste, le péril est maintenant passé pour cette année, et diverses éventualités peuvent empêcher son retour, même indépendamment de mes efforts. Toutefois, il faut que, avant la prochaine réélection, ma position soit consolidée d'une manière quelconque. Je ne veux pas dépendre ime seconde fois des capricieuses inclinations de tant de personnages, car je sais que certains de mes ennemis sont irréconciliables. Lcui' haine a été jusqu'à vouloir m'imposer, comme uno sorte de condition de réélection, une espèce de lettre de rétractation, que j'ai refusée aveo indignation, et, que, de son côté, M. de BlainvIIle avait pareillement refusée en mon nom, avec son énergie ordinaire, même sans m'avoir consulté. Quoiqu'ils n'aient pu réussir cette année, vous sentez que des

i^ UETTRKS d'aUOUSTB COMTE

gens qui sont allés jusqae-là ne renonceront jamais à détruire ma position, tant que la faculté leur en restera. C'est donc à leur ôterun tel moyen que je dois viser, dès le retour de ma tournée prochaine, en demandant au Ministre la permanence de mes fonctions, et il y a beaucoup de chances en ce sens. Mais si je ne puis l'obtenir, par suite du peu d'énergie de l'administration contre les corporations actuelles, surtout scientifiques, je devrai sérieusement travailler à me faire une autre existence en reprenant l'enseignement privé, dont j'ai si longtemps vécu exclusivement; dès à présent, je dois même penser à me ménager graduellement cette solution, qui peut devenir nécessaire. Au point oiï je suis parvenu, et d'après la nature des grands travaux qui me restent, il ne faut pas que mon mode de vivre devienne contraire à l'essor de mon activité philosophique ; or, je sens à présent qne je ne suis pas totalement libre, et que ma position aotnelle m'impose de véritables eutravea susceptibles de nuire au développement ultérieur de mes idées, qui exige l'absence de toute oppression habituelle. Il faudra donc que, de manière ou d'autre, je retrouve, à. cet égard, une situation normale, quels qne puissent être d'abord les embarras de la transition.

L'importance que j'attachais à voir accomplir par vous-même la traduction française de votre ouvrage, ne me faisait aucune illusion sur la possibilité d'un mode aussi désirable ; en sorte que

j'ai appris sans étonnement, quoique avec regret, que vous ne pouviez vous eu charger.

Je ne connais nullement la personne à laquelle H. Marrast, queje vois très-rarement, a confié cet important travail, et c'est même uniquement par vous que j'apprends cette mission.

Mais, en général, je regrette que vous n'ayez pas au moins conservé une certaine surintendance Snale à cet égard. Divers exemples récents ont montré le danger de -telles interventions comme exposant à altérer ou à mutiler, du moins accessoirement, la pensée d'un ouvrage, surtout quand sa philosophie est en opposition avec les tendances dominantes dans le nouveau milieu où il faut le transporter.

Si votre traducteur est, en effet, l'un des professeurs en vogue, le danger n'en est que plus grand, parce que, engagé sans doute dans les coteries régnantes, il tiendra davantage à les ménager. Nous anrons, à oe sujet, une véritable expérience sociologique, susceptible de quelque intérêt, en voyant jusqu'à quel point seront fidèlement reproduites celles de vos pages qui choquent le plus directement les aberrations et les rancunes métaphysiques.

Il 8eracurieuz,par exemple, d'observer comment on respectera vos nobles déclarations à mon égard. Vous ne trouverez pas étrange que j'y attache perBonnellement une grande importance, comme à la principale récompense de mes longs travaux

164 LETTRES d' AUGUSTE GOMTE

philosophiques ; mais, outre ce franc aveu, vous pensez sans doute, aussi bieo que mol, que cette éclataute manifestation comporte noe émioente utilité philosophique, pour l'installation initiale de la nouvelle doctrine. Or, je crains beaucoup que, sons prétexte d'abréger et de faciliter, on ne supprime ou ne modifie la majeure partie de vos déclarations à l'égard d'un auteur et d'un ouvrage qui est aussi complètement à l'index actuel, nonseulement en cour de Rome, ce qui assurément importe peu, mais aussi chez la presse métaphysique de toute couleur, ce qui est beaucoup plus grave.

Je serais agréablement surpris si votre traducteur respectait scrupuleusement un ensemble de mani-^ festations aussi peu en harmonie avec le silence obstiné que gardent envers moi tous nos parleurs en vogue, par un concert qui longtemps fut purement spontané, mais qui, maintenant, est devenu en grande partie systématique.

La nature intellectuelle de M. Marrast m'inspirerait, à cet égard, beaucoup de sécurité, si son défaut radical d'études positives ne l'entratnait lui-même à participer involontairement, sous ce rapport, à un certain degré, aux communes antipathies des diverses écoles métaphysiques qui, malgré leur antagonisme mutuel, doivent se sentir simultanément compromises par l'essor décisif de la positivité finale, comme je l'ai indiqué dans ma préface. Vous savez d'ailleurs que, malgré son énergie personnelle, une triste habitude joumali^

l'empêche de heurter de froat certaines inflaences philosophiques, au point même de faire, sans nécessité, à la théologie, desooncessiona certainement contraires à ses propres convictions, du moins si j'en crois ceux qui suivent son journal, car vous savez que, pour moi, je n'en lis aucun depuis bien longtemps. Quant à ce qui me concerne personnellement, je dois vous déclarer avec une franchise confidentielle, que j'ai trouvé chez lui une véritable bienveillance dans les cas graves, mais jamais aucune tendance à braver en ma faveur les diverses coteries régnantes, même d'après la pins intime conviction de leur iniquité envers moi. Au reste, mes inquiétudes relatives à cette partie de la traduction, et à quelques autres aspect^ de votre ouvrage, se trouveront peut-être sans fondement ; mais, quoique je le désire beaucoup, je doute fort qu'il y ait, à cet égard, une stricte fidélité; le silence même gardé envers moi sur ce projet, par Marrast, est peu rassurant.

Quelque graves que soient, en elles-mêmes, les dissidences que vous m'annoncez franchement exister encore entre nous sur certaines notions fondamentales de statique sociale, elles ne m'effrayent aucunement pour la plénitude ultérieure de notre synergie philosophique , puisque nous sommes déjà complètement ralliés en tout ce qui concerne la méthode, soit universelle, soit spécialement sociologique ; c'était la condition la plus décisive et la plus rarement remplie jusqu'ici. Suivant le

466 LETTHBS D'AUOUBTB COMTE

cours ultérieur de vos méditations spontanées, je ne doute pas que l'accord actuel de nos deux cerveaux, quant à la théorie du mouvement social, ne s'étende bientôt aussi à celle de l'existence, même avant que vous puissiez recevoir, à cet égard, l'inflnenoe de l'élaboration directe que j'entamerai i'an prochain. Un esprit comme le vôtre ne saurait longtemps rester atteint par les aberrations de notre époque sur les conditions élémentaires de l'association domestique ; les hérésies comme celles que votre noble candeur me signale, quelque énormes qu'elles doivent sembler, ne sont vraiment incurables que chez ceux oi!i le oœur est devenu solidaire des déviations intellectuelles. J'ai d'autant plus de CQuâance à ce sujet que j'ai moi-même passé jadis par une situation mentale fort analogue, quoique les études biologiques m'en aient peutêtre plus rapidement retiré. C'est, à mes yeux, . une phase inévitable du développement actuel des esprits émancipés, qui livre momentanément à la philosophie négative des notions indispensables,* dont la théorie est malheureusement restée jusqu'ici sous la dangereuse tutelle des conceptions théologiques, mais qui, au fond, n'ont d'autre tort essentiel que cette désastreuse connexité. Les sept ou huit ans dont mon âge excède le vôtre expli-> quent tout naturellement pourquoi je suis sorti de cette position transitoire, tandis que vous y êtes encore ; mais je ne doute nullement que, par vos propres réflexions, vous ne deviez aussi en sortir

A BTUART MtLL. 167

complètement. On ne saurait sentir anssi profondément que vous l'avez fait le néant organique de la métaphysique révolutionnaire, et rester indirectement soumis à son ascendant sur ces notions élémentaires.

L'accord parfait qui existe déjà entre nous sur le principe fondamental de la séparation systématique des deux puissances me garantit spécialement notre convergence ultérieure et prochaine à cet égard ; car ce point de départ de l'organisme positif était surtout dinicile à poser convenablement, et nous sommes, je crois, les seuls jusqu'ici qui l'admettions d'une manière vraiment complète, susceptible d'une pleine réalisation. Toutes les autres divei^nces s'effaceront peu à peu sous l'ascendant graduel d'nne telle communion de doctrine, car les aberrations dont il s'agit proviennent surtout d'une irrationnelle tendance à régler par les lois ce qui dépend essentiellement des moeurs, et par conséquent elles doivent céder à une juste appréciation de la coordination fondamentale entre la discipline morale et la discipline politique. Votre tout dévoué,

A'* COHTE.

Je TOUS adresse quelques exemplaires de l'Extrait du jugement rendu à mon profit, contre le libraire Bachelier. L'extrême négligence de mon légiste m'en a fait très-longtemps attendre l'expédition authentique. J'ai fait imprimer cet extrait officiel

SOUS un format qui permet de l'accoler commodément au carton condamné, dans les exemplaires où l'on désirera conserver le souvenir de cetétrange incident, en vue de consolider le libre usage universel du droit légitime de discussion raisonnable. Quand vous en trouverez l'occaBion, je vous serai obligé d'en remettre à ceux de vos amis qui possèdent mon ouvrage ; si vous en désirez davantage, il m'est aisé de vous satisfaire.

Piiris, le dimanche 16 juillet 1841.

Mon cber monsieur Mil) ,

Avant de recevoir hier votre lettre du i 3, j'étais déjà décidé à vous écrire exceptionnellement aujourd'hui, mais seulement quelques lignes, n'ayant d'antre destination que de faciliter formellement auprès de vous l'introduction de Mazhar-Effendi, qui, après avoir prolongé son séjour ici fort au-delà de sa première intention, est venu récemment m'anaoncer qu'il part enfin pour Londres, demain soir lundi. L'arrivée de votre bonne lettre modifie un peu mon projet, et me détermine à convertir cette occasion fortuite de correspondance eu une véritable réponse, toutefois moins étendue qu'à

A BTUAHT MILL. 169

l'ordinaire, par suite du peu de temps qui me reste aujourd'hui jusqu'à l'heure où je dois aller terminer, pour cette année, mon cours d'astronomie, dimanche prochaia devant déjà être consacré à mes pénibles fonctions d'examinateur. Pour ne plus revenir sur le motif primordial de cette lettre exceptionnelle, je me borne à vous rappeler que Mazhar-Effeudi, qui vous la remettra, est, à tous égards, le plus distingué des élèves égyptiens dont jadis je dirigeai les études mathématiques; j'espère qu'il vous paridtra pleinement digne du bon accueil dont vous avez hien voulu me promettre de l'honorer ; quoique désormais eBsentielIement placé an point de vue pratique, sans se livrer expressément aux conceptions philosophiques, il est fort susceptible de les entendre et de les goûter ; toutes les bontés que vous pourrez lui témoigner, soit en lui facilitant en Angleterre ses explorations spéciales comme ingénieur, soit surtout en l'admettant le plus souvent possible aux bénéfices de votre conversation, me seront extrêmement agréables.

Je regrette bien de voir se prolonger le pénible état de mélancolie chronique dont vous êtes affecté depuis quelque temps, mais je ne saurais m'en étonner, d'après vos explications sur l'impossibilité d'y appliquer maintenant le seul remède qui vous convienne réellement, et sur le peu de disposition de votre nature à goûter convenablement les seules diversions qui soient effectivement en votre pouvoir immédiat. Quoique j*aie été malheureusement trop

170 LETTRES d'AUCHIBTK OOMTE

privé de la jouissance effective et clarable des affections domestiques, j'ai cependant toujours senti combien elles doivent être efBcaces en une telle situation physique et morale, quand on a le bonheur de pouvoir s'y livrer librement. J'ai toujours aussi attaché beaucoup de prix, sous ce rapport, aux divera ordres d'impressions esthétiques, et je serais bien surpris si votre oi^anisation vous empêchait d'en retirer aujourd'hui une douce et salutaire diversion. Toutefois, je présume que d'importantes discussions philosophiques, familièrement soutenues sans aucune prétention au prosélytisme, auraient encore plus d'elBcacité pour vous retirer de cette sorte de langueur que vous décrivez. Sous ce rapport, la petite visite fraternelle dont j'avais d'abord compté jouir de votre part en ce moment vous aurait peut-être été fort utile, même physiquement, malgré sa courte durée. En regrettant que TOUS ayez été forcé de l'ajourner après ma tournée, je vois au moins avec plaisir, dans votre lettre, que cet ajournement est probablement le dernier, et que j 'ai encore tout lieu d'espérer, pour la dernière semaine d'octobre, cette heureuse entrevue, que je désire depuis plus d'un an.

Mes opérations officielles vont commencer ces jours-ci à Paris, où est toujours le maximum de ma corvée, soit par l'étendue, soit par la condensation.

L'accroissement assez sensible du nombre total de DOS candidats va même rendre cette sorte de

A 8TDART MILL. 171

session annnelle pins pénible que la précédente, les limites de temps n'en pouvant guhre être recnlées. Entre nos deux tournées provinciales, à l'est et à l'ovest du méridien de Paris, une règle, gui n'est pas sans motifs réels, veut que le sort . décide, et il vient de m'assigner, à mon grand déplaisir, la même tournée que l'an deruier; j'y trouve toutefois la compensation d'une moindre surcharge de candidats ' que dans l'autre ligne, d'ailleurs plus agréable à parcourir. Ma course se fera assez doucement quand la série principale de mes deux cent cinquante examens sera enfin terminée, vers les derniers jours d'août, à l'hôtel de ville de Paris.

Quoique j'espère avoir tout naturellement le plaisir de vous écrire encore une fois avant de quitter Paris, voici, comme l'an dernier, mon itinéraire obligé, afin d'assurer la continuité de notre précieuse correspondance ; je dois ouvrir les examens à Roven le 8 septembre ; à Rennes le 16 ; à la Flèche le 22; à ÂngoHÎême le 29; à Toulouse, le 9 octobre, et enfin le 15 à MontpeUier, oit le sort m'envoie encore une fois sentir péniblement l'amertume forcée d'une face essentielle de ma situation domestique. De- ce dernier centre je dois, oomme l'an dernier, retourner direotementà Paris, où ma rentrée est officiellement indiquée au 23 octobre, mais où j'espère arriver le 22 ou môme le 21, plutôt que de dépasser d'un ou deux jours, suivant l'usage le plus ordinaire, le terme fixé.

HZ LETTRES d'AUGUBTE COMTE

VouB voyez ainsi que, si vous pouvez réaliser votre douce visite, vous me trouverez pleinement réinstallé chez moi, et tout prêt à vous accueillir sans aucun embarras, en arrivant ici le 24 ou le 25 octobre.

Votre déclaration, relativement à la surveillance indirecte que vous comptez devoir exercer sur la prochaine traduction française de votre précieux ouvrage, me rassure complètement sur les risques trop réels d'altération que court ainsi la pleine appréciation philosophique qui constitue pour moi la principale récompense de l'ensemble de mes travaux ; au reste, en obtenant que le traducteur soit fidèle à cet égard, on se garantit à fortiori de toute autre grave inexactitude; car c'est là, certainement, la partie de votre texte qui est le plus exposée dans cette transplantation, comme la plus désagréable aux diverses coteries qui dominent dans ce nouveau milieu, et dont les laborieux efforts de compression se trouveront alors gravement neutralisés par cette énergique manifestation d'un esprit aussi indépendant qu'éminent. Je me félicite donc de vous avoir signalé franchement ce danger, qui, une fois nettement prévu, devient facile à éviter, ou, en cas extrême, à réparer.

Toutefois, ne fût-ce que pour écarter une sorte de conflit possible, je regrette que notre ami Marrast n'ait pas jugé à propos de me consulter sur le choix du traducteur, dont j'ignore encore le nom, car je lui aurais aisément fait sentir l'utilité d'ypréférer,

A 3TUAHT UILL. 173

à UD peroonnage plus oa moins lié aux coteries métaphysiques, quelque jeune homme intelligent et zélé, déjà plus favorable qu'hostile spontanément à notre philosophie, et mettant du prix à recommander son nom par une scrupuleuse reproduction d'un ouvrage important, sans être aucunement tenté de sortir du simple oIBce d'interprète littéral.

J'aurais môme facilement trouvé, je présume, ce traducteur convenable, et Marrast, beaucoup plus répandu, l'aurait pu encore plus commodément; nous pouvions, par exemple, y appliquer en toute sûreté le jeune Bernard, pour lequel j'avais sollicité spécialement votre bienveillance l'an dernier, et qui maintenant travaille misérablement au proGt de quelqu'un de nos éradits académiques, entrepreneur d'une compilation en vogue, oîi, suivant l'usage actuel, sa coltaboration est essentiellement nominale, quoiqu'il en absorbe presque tous les profits. A la vérité, Marrast a pu compter sur un meilleur style en choisissant quelque célèbre professeur; et j'espère que, grâce à vos précautions, cet avantage ne sera pas obteau aux dépens de la fidélité essentielle.

Je suis heureux d'apprendre que M. Lewes vient de me consacrer directement une publique appréciation philosophique, et j'espère que ce travail exercera sur lui une réaction salutaire, pour engager davantage son intelligence dans la nouvelle philosophie. Vous serez néanmoins peu surpris que je ne croie pas devoir suspendre, pour prendre

174 LETTRES D'AUQUSTK QOMTE

connaissance de ce travail, mon régime d'abstinence de lectures sérienseB, dont je continue à me tronver si bien, et envers lequel votre important ouvrage a seul été, depuis plusieurs années, le sujet d'une exception réelle, qui n'est pas de nature à se renouveler de longtemps.

11 me suffit que voua soyez satisfait de l'article de M. Lewes ; maïs je suis bien aise d'en connaître le dép4t, afin d'en recommander la lecture à quelques amis. Sans croire devoir le lire, je vous prie d'en faire expressément, à l'auteur, mes sincères remerciments personnels.

Le temps me manque entièrement aujourd'hui pour effleurer la grave discussion de statique sociale que vous avez involontairement entamée dans votre lettre; mais je sais fort aise que vous ayez commencé cette sorte de naïve confession hérétique, et je vous prie de la continuer à votre gré. Quand votre exposition graduelle aura acquis un caractère de dissentiment plus déterminé, son appréciation pourra nous être fort utile à tous deux, en me poussant à une sorte d'anticipation sommaire sur la doctrine qui doit être formellement établie dans le second volume du grand ouvrage qne je vais commencer l'an prochain. Sans m'effrayer aucunement de ces divei^ences entre les deux seuls organes complets que possède réellement aujourd'hui la philosophie nouvelle, je sais bien sûr que notre parfaite homogénéité de méthode et notre fondamentale communauté de doctrine dynamique

ferontbieatôtcesserspontanémentce désaccord statique.. Il ne tient maintenant, ce me semble, qu'à ce que vous ne prenez peut-être pas l'ensemble des études biologiques, même actuelles, en aussi intime et familière considération que celui des notions inoi^aniques dont les divers ordres vous sont, d'après l'évident témoignage de votre traité, profondément familiers depuis longtemps.

Quelque imparfaite que soit encore, à tons égards, la biologie, elle me semble déjà pouvoir solidement établir la hiérarchie des sexes, en démontrant à la fois anatomiguement et physiologiquemeut que, dans presque toute la série animale, et surtout chez notre espèce, le sexe femelle est constitué en une sorte d'état d'enfance radicale qui le rend essentiellement inférieur au type organique correspondant. Sous l'aspect directement sociologique, la vie moderne, caractérisée par l'activité industrielle et l'esprit positif, ne doit pas moins développer finalement, bien que d'une autre manière, ces diversités fondamentales que la vie militaire et théologique des populations anciennes, quoique jusqu'ici la nouveauté de cette situation n'ait pas encore permis une suffisante manifestation de ces différences finales, tandis que les premières semblaient s'effacer. L'idée d'une reine, par exemple, même sans être papesse^ est maintenant devenue presque ridicule, tant elle avait besoin de l'état théôlogique ; mais, il y a seulement trois siècles, ce n'était pas encore ainsi. Quant à l'imper-

176 LETTRES d'aUQUSTE COMTE

fection néce^aire des sympathies fondées sar l'inégralité, j'en conviens avec vous; et, à ce titre, je pense que la plénitude des sympathies humaines ne saurait exister qu'entre deux hommes éminents dont la moralité est assez puissante pour contenir toute grave impulsion de rivalité ; ce genre d'accord me semble bien supérieur à ce gui peut jamais s'obtenir d'un sexe à l'autre. Mais ce ne saurait être là, évidemment, le type normal des relations les plus élémentaires et les plus communes, oi!i la hiérarchie naturelle des sexes, et ensuite des âges, constitue le plus énergique lien.

La qualification d'égalité a été trop sophistiquée de nos jours pour être employée convenablement à caractériser le principe des rapports universels ; je lui préfère de beaucoup la formule fraternité que toutes les populations modernes ont spontanément consacrée à cet effet, et que j'ai en ce moment, par exemple, la satisfaction de retrouver si profondément et si familièrement empreinte dans la langue espagnole, oii elle s'allie continuellement à l'expression la plus vive des sentiments hié* rarchiques.

Ahl voilà l'heure précise de m'achemiser à mon cours.

Votre tout dévoué,

A STUART UnX.

Pui», le lundi K tatkl 1B(3.

Mon cher monsieur Mill,

Le principal objet de cette lettre exceptionnelle est de dissiper l'inquiétude que m'inspire, dans l'état présent de votre santé, votre silence inaccoutumé, depuis votre lettre du 13 juillet, à laquelle j'ai répondu le lendemain de sa réception, avant d'entamer l'horrible corvée que je viens d'achever à l'hôtel de ville.

Ce silence pourrait tenir, il est vrai, à ce que cette prompte réponse ne vous serait pas assez tôt parvenue, car je l'ai remise à Mazbar-Ëffendi, pour lui servir d'introduction spéciale auprès de vous; il a quitté Paris le 18 juillet, s'acheminant directement vers Londres, oft je lui avais recommandé de vous remettre immédiatement cette lettre. Mais, le sachant un peu disposé à flâner, et l'ayant vu récemment rester ici quatre mois de plus qu'il n'avait compté d'abord, je puis craindre qu'il ne se soit que tout dernièrement acquitté de son message, ou peut-être même pas encore , quelque importance qu'il attachât certainement à commencer ses relations avec vous. Si votre silence était ainsi motivé, ce serait pour moi une raison de plus de prendre

i78 lettubb d'auquste comte

directement l'initiative pour le faire cesser avant d'aller commencer ma tournée provinciale. Je désire bien qu'il .n'ait pas de source plus grave, et que les alarmes relatives à l'état préc6iire de votre santé actuelle se trouvent n'être pas réellement fondées.

Je viens enfin de terminer heureusement, après trente journées consécutives d'une pénible application, les deux cent dis -huit examens effectifs que j'avais cette année à faire à Paris. Le reste de ma besogne officielle n'est plus, en comparaison, qu'un jeu, puisque je n'aurai probablementà opérer en province qu'une centaine d'examens réels, dans une course de six semaines, entrecoupée de voyages forcés qui occuperont, au fond, la majeure partie de mon temps.

Quoique ma lettre du 1 6 juillet contint déjà mon itinéraire, je crois devoir, en cas de négligence de Mazhar^ le reproduire ici, afin de mieux assurer la régulière continuité d'une correspondance qui est devenue pour moi un vrai besoin, non moins moral que mental. Je dois ouvrir mes opérations : r à Rouen, le 8 septembre ; 2° à Aennes» le 16 ; 3* à ia Flèche, le 22 ; 4° à Angmdéme, le 29 ; 5° à Toulouse, le 9 octobre ; 6° enfin, le 1 5, à Montpellier, d'où je retournerai immédiatement à Paris, où je compte rentrer le 22 octobre, espérant encore avoir, quelques jours après, la satisfaction de vous y recevoir Maternellement.

Un petit contre-temps imprévu me force à re->

A 8TUART MILL. 179

noncer à !a courte excursion préalable que je comptais faire au Havre, avant que d'aller opérer à Rouen; en sorte que je quitterai Paris seulement le 6 septembre, pour me rendre directement à Rouen par la voie de fer. Mes examens de Paris m'ont ennuyé plus que fatigué, et, depuis environ huit jours qu'ils sont achevés, je commence à recouvrer librement ma pleine spontanéité physico-morale, nn instant engourdie sous cette énorme accumulation de médiocrités automatiques.

Je ne dois pas négliger une agréable commission dont m'a chargé pour vous le docteur Roméo Pouzin, que vous avez connu jadis a Montpellier. Ayant eu occasion de communiquer ù cet ami d'enfance le bon souvenir que vous m'aviez manifesté de lui, il m'a recommandé récemment de vous en exprimer toute sa satisfaction, ainsi que la profonde impression que lui ont laissée ces courtes relations. « M. John Mill était bien jeune alors, me dit-il textuellement, mais il était facile de reconnaître déjà en lui une organisation supérieure. » Cette précoce appréciation ne m'étonne nullement envers nn sujet aussi caractérisé et chez un observateur aussi judicieux. Il regrette beaucoup que son ignorance de votre langue lui interdise la lecture actuelle de votre précieux ouvrage, que je lui avais spécialement recommandée : il attend impatiemmeutla traduction,

Je dois aussi vous dire à ce sujet que M. de Blaiuville m'a de nouveau prié de lui laisser avant

de partir vos deux volumes, qu'il compte lire très-attentivement pendant mon absence. Adieu. Tout à voua,

Si MazhaT-Effendi est réellement à Londres sans être encore allé vous voir, il vous serait, je crois, facile de vous en informer par l'alien-ofjice. En cas que cette lettre du 16 juillet fât ainsi perdue, elle contient sur le sujet spécialement ébauché dans la vôtre du 1 3 quelques indications philosophiques que je retrouverais aisément.

Bordeaux, le jeudi B octobre 13(3,

Mon cher monsieur Mill,

Il me tardait beaucoup d'arriver en ce lien de courte intermittence pour y pouvoir répondre à loisir à l'heureuse lettre par laquelle vous avec suffisamment dissipé les inquiétudes que votre si- ' lence antérieur m'avait inspirées sur votre santé, et qu'autorisait naturellement la fâcheuse disposition physico-morale oîi je vous savais depuis quelque temps. L.a confirmation explicite par laquelle vous terminez, au sujet de la prochaine réalisation de votre fraternelle visite à la fin de oe mois, achève de me rassurer entièrement. Cette annonce si dé-

A BTUART MILL. 181

sirée va devenir pour moi un doux motif do hâter mon retour à Paris autant que le comportent mes obligations officielles, gui maintenant vont consister bien plus en voyages qu'en corvées d'examen, puisque j'ai déjà accompli aux trois quarts mes opérations provinciales ; quoique je n'aie ici parcouru que la moitié environ de mon circuit obligé, il ne me reste réellement qu'une trentaine, au plus, de candidats à examiner dans mes deux dernières stations, Toulouse et Montpellier. Je viens de prendre d'ici mes précautions pour monter le (8 dans la malle-poste qui, de Montpellier, me fera directement rentrera Paris le S!i au matin, afin de prendre immédiatement les petites dispositions matérielles . relatives à votre commode réception chez moi, à. moins que, avant ce moment, je n'aie malheureusement reçu l'expresse indication de quelque nouvel ajournement à une entrevue si désirée de tous deux.

J'ai appris avec une profonde satisfaction ce que vous m'annoncez à très-juste titre comme une importante nouvelle, la précieuse acquisition que notre commune philosophie vient de faire dans la personne du jeune professeur écossais X Quoique votre lettre me soit parvenue avant que j'eusse quitté Paris, je n*ai pu vérifier, comme je l'eusse désiré, les passages de votre ouvrage qui se rapportent à lui, parce que mon exemplaire était déjà remis entre les mains de M. de Blainville, qui doit le lire soigneusement pendant ses vacances. Mais

182 LETTRES D*AUaUSTE £OMTE

votre appréciation spéciale est plus que safiisaate pour me faire sentir tout le prix d'une telle conquête ; il n'en faudrait pas beaucoup de pareilles pour installer bientôt la nouvelle philosophie chez la plupart des esprits un peu snpérieurs ; car toutes les conditions me semblent, là, réunies dans ce grand intérêt mental et social : Jeunesse, aptitude et préparation convenable. La réserve antérieure de ce jeune philosophe quant aux spéculations politiques, loin de constituer un symptôme défavorable, m'ofTie, an contraire, an indice aussi rare que décisif de haute aptitude ultérieure à la véritable élaboration sociologique. Chez les natures vulgaires, , cette sorte d'indifférence pourrait, de nos jours, être fâcheuse, comme tenant surtout à des préoccupations égoïstes; et le plus souvent, en effet, je suis tenté, dans la vie usuelle, de faire peu de cas, surtout moralement, des jeunes gens qui n'ont pas commencé par être un peu utopistes, quoique je tienne fort à ne pas voir persister ensuite une telle tendance. Mais, chez tes hommes supérieurs, comme a'annoqce notre nouveau colique, le peu d'empressement apparent manifesté d'abord vers les études directement sociales doit principalement tenir à un très-vif instinct de l'extrême imperfection de la méthode qui y domine encore et à un sentiment exagéré de la presque impossibilité d'y introduire aujourd'hui un meilleur régime logique ; dès lors, l'apparition directe de la vraie méthode sociologique doit prochainement dissiper ce qu'au-

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rait maintenant de dangereux ia persistance ultérieure de cette répugnance primitive, fort analogue alors, à mon gré, à celle qu'éprouvait sous ce rapport le grand Descartea, quoiqu'il fût réellement bien éloigné, à cet égard, d'aucnne blâmable indifférence.

Je me félicite autant que vous de savoir notre jeune confrère dans la position la plus favorable pour cultiver directement la nouvelle philosophie et en même temps concourir puissamment à sa haute propagation dans le milieu que je crois le mieux disposé à la recevoir aujourd'hui.

Plus je réfléchis à noire grave dlsBentiment sociologique et biologique sur la condition et la destination sociale des femmes, plus il me semble propre à caractériser profondément la déplorable anarchie mentale de notre temps, en montrant la difQculté d'une suflisante convergence actuelle jusque chez les esprits d'élite entre lesquels existe, déjà, outre la sympathie native, une communion logique aussi fondamentale que la nôtre, et qui pourtant divergent, au moins momentanément, sur l'une des questions les plus fondamentales que la sociologie puisse agiter, sur la principale base élémentaire, à vrai dire, de toute véritable hiérarchie sociale. Un tel spectacle serait même propre à inspirer une sorte de désespoir philosophique sur l'impossibilité ultérieure, comme le prétendent les esprits religieux, de constituer une vraie concordance intellectuelle sur des hases purement ration-

oelles, si d'ailleurs uoe profonde appréciation habituelle de Dotre état mental et même une suffisante expérience personnelle ne tendaient à me convaincre nettement que la situation actuelle de votre esprit ne constitue réellement, à cet égard, qu'une phase nécessairement passagère, dernier reflet indirect de la grande transition négative.

Tous les penseurs qui aiment sérieusement les femmes, autrement qu'à titre de charmants jouets, ont, de nos jours, passé, je crois, par une situation analogue ; je me rappelle très-bien, quant à moi, le temps où l'étrange ouvrage de miss Mary Wooltonscraft (avant qu'elle eût épousé GodwÎD) me produisait une forte impression . C'est même surtout en travaillant directement à éclairctr pour les autres les vraies notions élémentaires de l'ordre domestique, que j'ai mis irrévocablement mon esprit, il y a environ vingt ans, à l'abri définitif de toute semblable surprise du sentiment. Je ne doute pas que mon appréciation spéciale de ce principe fondamental, dans l'ouvrage que je vais commencer, ne suint à dissiper, sous ce rapport, toutes vos incertitudes si , avant ce moment, vos propres méditations ne devançaient essentiellement cette importante démonstration, dont nous pourrons prématurément causer un peu dan» notre fraternelle entrevue.

En reprenant sommairement, à cet égard, les indications de votre dernière lettre, j'espère que notre concert spontané est moins éloigné que je ne l'avais craint d'abord. Tout en convenant des diver-

sites anatomiques qui éloignent davantage l'organisme féminin du grand type humain, je crois que vous ne leur accordez pas une assez forte participation physiologique, tandis que vous exagérez peutêtre l'influence possible de l'exercice qui, avant tout, suppose nécessairement une constitution con< venable. Si, selon votre hypothèse, notre appareil cérébral ne passait jamais à l'état adulte, tout l'exercice imaginable ne le rendrait pas susceptible des hautes élaborations qu'il finit par comporter; et c'est à cela que j'attribue cet avortement, trop fréquent de nos jours, de beaucoup de malheureux enfants qu'on exerce abusivement à des opérations que leur âge repousse. Les femmes sont dans le même cas.

J'aurais, dans une discussion méthodique, peu de choses essentielles à ajouter à votre judicieuse appréciation des limites normales de leurs facultés ; mais je trouve que vous n'attachez pas assez d'importance aux conséquences réelles d'une telle infériorité native. Leur inaptitude caractéristique à l'abstraction et à la contention, l'impossibilité presque complète d'écarter les inspirations passionnées dans les opérations rationnelles, quoique leurs passions soient, en général, plus généreuses, doivent continuer à leur interdire indéfiniment toute haute direction immédiate des affaires humaioes, non-seulement en science ou en philosophie, comme vous le reconnaissez, mais aussi dans la vie esthétique, et même dans la vie pratique.

186 LETTaSS D AUODBTE COHTB

aussi bien iodustnelle qae militaire, où l'esprit de saite constitue assurément la principale condition du succès prolongé. Je crois les femmes aussi impropres à diriger aucune grande entreprise commerciale ou manufacturière qu'aucune importante opération militaire; à plus forte raison sont-elleB radicalement incapables de tout gouvernemeat, même domestique, mais seulement d'administration secondaire. En aucun genre, ni la direction, ni l'exécution ne leur conviennent; elles sont essentiellement réservées pour la consuitation et la modification, où leur position passive leur permet d'utiliser très-heureusement leur sagacité et leur actualité caractéristiques. J'ai pu observer de trèsprès l'organisme féminin, même chez plusieurs exceptions éminentes : je pourrais d'ailleurs, àce sujet, citer aussi ma propre femme, qui sans avoir heureusement rien écrit, du moins jusqu'ici, possède réellement plus de force mentale, de profondeur et en même temps de justesse que la plupart des personnages le plus justement vantés dans son sexe : j'ai partout trouvé les caractères essentiels de ce type, une très-insuffisante aptitude à la généralisation des rapports et à la persistance des déductions aussi, bien qu'à la prépondérance de la raison sur la passion.

Tous les cas de ce genre sont, à mes yeux, trop fréquents et trop prononcés pour qu'on puisse imputer surtout à la diversité des éducations la dilTérence des résultats; car j'ai retrouvé les mêmes attributs

essentiels là où l'ensemble des ÎDâueuces avait certainement tendu à développer autant que possible de tout autres dispositions. Après tout, d'ailleurs, n'est-ce pas, à beaucoup d'égards, un avantage final, plutôt qu'un inconvénient réel pour les femmes, que d'être soustraites à cette désastreuse éducation de mots et d'entités qui, pendant la grande transition moderne, a remplacé l'antique éducation militaire?

Qaant aux beaux-arts, surtout, n'est-it pas évident que, depuis deux à trois siècles, beaucoup de femmes ont été très-heureusement placées et dressées pour leur culture, sans jamais avoir pourtant rien pa produire de vraiment éminent, pas plus en musique ou en peinture qu'en poésie ? Par une appréciation d'ensemble, plus approfondie, on est, je crois, conduit à reconnaître que cet ordre social tant maudit est radicalement disposé au contraire, de manière à favoriser essentiellement l'essor propre des qualités féminines. Destinées, outre les fonctions maternelles, à constituer spontanément les auxiliaires domestiques de toute puissance spirituelle, en appuyant par le sentiment l'influence pratique de l'intelligence pour modifier moralement le règne naturel de la force matérielle, les femmes sont placées de plus en plus dans les conditions les plus propres à cette importante mission, par leur isolement même des spécialités actives, qui leur facilite un judicieux exercice de leur douce intervention modératrice, en même temps que leurs inté-

rôts propres sont ainsi liés nécessairoment aa triomphe de la moralité universelle. S'il était possible que leur position changeât sous ce rapport et qu'elles devinssent les égales des hommes au lieu de leurs compagnes, je crois que les qualités que vous leur attribuez justement seraient beauconp moins développées : leur petite sat^acité instantanée deviendrait, par e:iemple, presque stérile aussitôt que, cessant d'être passives sans être indifférentes, elles devraient concevoir et diriger au lieu de regarder et de conseiller sans responsabilité sérieuse.

Au reste, pour des philosophes vraiment positifs, qui savent combien, en tous genres, notre influence systématique doit se borner à modifier sagement l'exercice des lois naturelles sans jamais penser à en changer radicalement le caractère et la direction propres, l'immense expérience déjà accomplie, à cet égard, par l'ensemble de l'humanité, doit être, ce me semble, pleinement décisive, car nous savons ce que valent philosophiquement les déclamations théâtrales sur le prétendu abus de la force chez les mâles. Quand même l'appréciation anatomique n'aurait pas encore suffisamment ébauché la démonstration explicite de la supériorité organique de notre espèce sur le reste de l'animalité, ce qui, en effet, n'est devenu possible que très-récemment, l'exploration physiologique ne laisserait, à cet égard, aucun doute, d'après le seul fait de l'ascendant progressif obtenu par l'homme. Il en est à peu

près ainsi dans la question des sexes, quoique à no degré beaucoup moindre; car, comment expliquer autrement la constante subalternité sociale du sexe féminin ? La sÎQ^lière émeute organisée de nos jours au profit des femmes, mais non par elles, ne fera certainement que confirmer linalement cette universelle expérience, quoique ce grave incident de notre anarchie produise d'ailleurs momentanément des conséquences déplorables, soit privées, soit publiques. La masse de notre espèce a été longtemps plongée partout dans une condition sociale bien autrement inférieure que celle dont on plaint aujourd'hui les femmes ; mais elle a su, depuis le début du moyen âge, s'y soustraire graduellement chez les populations d'élite, parce que cette abjection collective, condition temporaire de l'antique sociabilité, ne se rattachait réellement à aucune différence organique entre les dominants et tes dominés. Mais, au contraire, l'assujettissement social des femmes sera nécessairement indéfini, quoique de plus en plus conforme an type moral universel, parce qu'il repose directement sur une infériorité naturelle que rien ne saurait détruire et qui est même plus prononcée chez l'homme que chez les autres animaux supérieurs. En rendant les femmes de plus en plus propres à leur vraie destination générale, je suis convaincu que la régénération moderne les rappellera plus complètement à leur vie éminemment domestique, dont le désordre inséparable de la

grande transition les a, je crois, momentanément écartées à divers égards secondaires . Le mouvement naturel de notre industrie tend certainement à faire graduellement passer aox hommes des professions longtemps exercées par les femmes; et cette disposition spontanée n'est, à mes yeux, qu'un exemple de la tendance croissante de toute notre sociabilité à interdire aux femmes toutes lesooeupations qui ne sont pas suffisamment conciliabtes avec leur destination domestique, dont l'importance deviendra de plus eu plus prépondérante ; cela est bien loin, comme vous savez, de leur interdire une grande et utile participation indirecte à l'ensemble du mouvement social, qui seulement n'a jamais pu être conduit par elles, même quant à l'essor essentiel des opinions et des mœurs qui les intéressent spécialement. Toute autre manière de concevoir leur position, et par suite leurs devoirs et les nôtres, serait réellement aussi contraire, pour le moins, à leur propre bonbeur qu'à l'harmonie universelle. Si, de l'attitude de protecteurs des femmes, les hommes passaient envers elles à la situation de rivalité, elles deviendraient, je crois, fort malheureuses, par l'impossibilité nécessaire ofi elles se trouveraient bientôt de soutenir une telle concurrence, directement contraire à leurs conditions d'existence. Je crois donc que ceux qui les aiment sincèrement, qui désirent ardemment le plus complet essor possible des facultés et des fonctions qui leur sont propres, doivent souhaiter

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que ces utopies anarchiques ne soient jamais expérimentées.

Le loisir passager dont je jouis ici et l'extrême gravité du seul profond dissentiment sociologique que j'aperçoive entre noua jusqu'à présent, m'ont conduit à étendre, beaucoup- plus que je ne le comptais tout à l'heure, cette libre explication fraternelle , que nous pourrons reprendre, s'il y a lieu, dans notre heureuse entrevue prochaine.

Je terminerai aujourd'hui en vous annonçant, aveo la même cordialité spontanée, quoique peutêtre un peu prématurément, l'indice récent d'une favorable modification que pourra bientôt éprouver ma situation personnelle par suite de la mort du directeur des études de notre École polytechnique. Les nombreuses et importantes mutations que va y déterminer cet événement aboutiront vraisemblablement, telle est du moins l'opinion générale, autant que je peux le savoir d'ici, à me placer enfin dans la chaire de haute mathématique que l'on est parvenu à me ravir en 1840 et qui, cette fois, si elle vient réellement à vaquer, semble devoir difficilement m'échapper, quelle que soit envers moi l'animosité de puissants meneurs, si bien caractérisée par la crise que j'ai dû subir ce printemps. Un tel avènement me procurerait une sécurité qui seule me reste essentiellement à désirer ; et en môme temps je pourrais ainsi exercer de près une puissante action directe sur l'élite de notre jeunesse.

OÙ je pourrais dès.lors installer bien plus profondément l'esprit positif.

Même dans l'hypothèse peu probable od les coteries ponrraient encore m'évincer, il est an moins presque certain que je gt^nerais l'affermissement final de ma position actuelle, si j'y dois réellement rester, de manière à rendre heureasement superflues les provisions de courage et de réaction que je me suis préparées comme vous savez, et où votre noble sympathie s'est si dignement caractérisée. Au reste, je me trouve ainsi conduit à écrire et à publier plus promptement que je ne l'aurais cru mon discours projeté sur l'École polytechnique, qui pourra offrir un véritable intérêt philosophique comme application naturelle de l'ensemble de ma philosophie à la l'égénération d'une institution qui, quoique nécessairement transitoire, comme tout ce qui est possible aujourd'hui, et précisément même à ce titre, est susceptible d'exercer une grande influence à la fois mentale et sociale, sur le grand mouvement organique, non-seulement en France, mais même dans l'ensemble de notre Occident. Les motifs personnels que vous me connaissiez pour ajourner une telle publication sont désormais essentiellement dissipés par cette modification de la situation polytechnique, et même ce petit écrit, substantiel quoique court, peut maintenant constituer ep ma faveur une arme puissante, soit pOnr l'avenir, soit aussi pour le présent ; en sorte que je

me propose de le rédiger dans le cours du mois prochain. Peut-être immédiatement après me déciderai-je à écrire enfin mon cours populaire d'astronomie, on plutôt de philosophie astronomique, avant de le reprendre oralement à l'époque accoutumée ; mais, en tous cas, j'espère bien que l'hiver ne s'achèvera pas sans que j'aie spécialement commencé la composition directe de mon traité de philosophie politique. Je vous indique ces divers projets en cas que, malheureusement, notre cordiale entrevue se trouvât encore ajournée.

Tout à vous,

A" Comte.

Dans mon prochain séjour à Montpellier, je ne manquerai pas de m'acquitter de votre aimable commission envers le docteur Pouzin, et aussi^ si je l'y rencontre, à l'égard de M. Balard, que je n'ai encore vu qu'une seule fois, ne m'étant pas trouvé chez moi quand il vint, quelques mois après, me rendre visite.

J'espère que Mazhar-EfFendi, à moins qu'il ne coure les comtés, aura su enlîn mieux profiter de l'heureuse occasion de voas conn^tre, et je ne doute pas que vous ne soyez vraiment satisfait de lui, si ce contact s'établit suffisamment.

LETTRES D AUOUSTE COMTE

Paris, le dimADohe matin 3! octobre 18U.

MoD cher monsieur Mill,

J'ai exactement reçu à Montpellier, mercredi matin 18, quelques heures avant mon départ, votre billet du 13 par lequel vous m'annoncez la triste nécessité d'ajourner encore la visite fraternelle snr laquelle nous comptionfi tous deux pour la fm de ce mois. Arrivé ici hier matin, j'ai trouvé sur mon bureau votre second billet du 17, qui confirme ce funeste contre-temps sans oser même faire espérer une prochaine compensation. Je ne crois pas devoir attendre ma réponse à la lettre que vous m'annoncez prochainement en réplique à la mienne de Bordeaux, pour dissiper toute inquiétude sur l'opportunité de votre double avis, qui, vous le voyez, m'est arrivé de manière à prévenir tout petit préparatif matériel relatif à votre cordiale réception, en ne me laissant que l'intime regret d'un nouveau désappointement. C'est le principal objet de ce billet-ci, dont je profite pour vous assurer que ce retour précipité de Montpellier à Paris en moins de soixante heures n'a nullement dérangé ma santé, malgré que je ne dorme jamais en voiture. Une excellente nuit vient heureusement de dissiper ou prévenir toute perturbation physique, et je me

A BTUART MILL. 195

trouve d'ailleurs déjà si pleinement réinstallé dans ma vie normale, qae le pénible épisode périodique des six précédentes semaines s'e&ace presque de mon souvenir immédiat, au point de croire parfois n'avoir pas du tout quitté Paris.

Vous pouvez compter sur l'entière eHicaoité de votre cordiale recommandation en faveur du couple Austin : il sufSt qu'ils soient de vos amis pour mériter de moi un digne accueil, que te peu que vous m'annoncez de leurs propres tendances me semble d'ailleurs devoir bientôt transformer en une certaine sympathie spontanée. Je n'hésiterai point h m'écarter envers eux de ma constante répug^nance contre les nouvelles relations.

Je suis trop fraîchement rentré pour être encore aucunement informé de l'état présent et de l'issue vraisemblable des diverses intrigues principales qui concernent les mutations devenues imminentes à l'Ecole polytechnique. Je ne saurais donc vous assurer, davantage que dans ma lettre de Bordeaux, s'ilftn va réellement résulter un heureux changement de ma position ; j'ai seulement déjà constaté que le bruit public m'est pleinement favorable, mais il l'était aussi en 1840, et vous savez que je n'en ai pas moins été frustré. En sera-t-il de même aujourd'hui? je suis loin d'oser garantir le contraire. Au reste, si je devais rester examinateur, je suis toujours décidé à utiliser la dernière crise de façon à prévenir tout retour possible de telles indignités, en m'adressant bientôt au Ministre pour

obtenir directement l'institution viagère de ces fonctions, comme elles l'étaient chez mes prédécesseurs, et j'ai lieu d'espérer que j'y réussirais.

Je me suis exactement acquitté, à Montpellier, de votre aimable commission envers Roméo Pouzin qui est infîniment sensible à votre bon souvenir, et qui me prie de voua témoigner aussi combien il serait heureux de vous l'evoir. Il m'a procuré la satisfaction imprévue de dîner cordialement avec M. Balard, qui me charge d'excuser auprès de vous son silence sur l'espoir qu'il a d'aller bientôt vous voir pendant quelques semaines ; il espère se rendre à Londres vers la fin de novembre, devant d'abord, à cet effet, rentrer ici dans une ou deux semaines; je l'ai, du reste, trouvé fort bien portant. Tout à vous,

A" Comte.

Puia, le mtkrdi 14 novembre 18<3.

Mon cher monsieur Mill,

Ayant déjà repris mes occupations quotidiennes, je m'empresse de répondre à votre importante lettre du 30 octobre avant de commencer mon petit travail sur l'Ecole polytechnique, qui, devant me prendre une quinzaine de jours, retarderait trop

A STUAHT MILL, 197

une réponse que je regarde comme la terminaison actuelle de notre grande discussion biologico-socio' logique. L'impression générale qui m'est restée de cette lettre m'a conduit, en effet, à penser que cette discussion est maintenant parvenue entre nous aussi loin qu'elle puisse être poussée actuellement avec quelque utilité, en sorte qu'il y aurait aujourd'hui plus d'inconvénients que d'avantages à la prolonger au delà; et il me semble, d'après vos dernières phrases, que vous n'âtes pas éloigné, au fond, de la même appréciation totale. Sans que vos divers arguments, à ce sujet, aient nullement ébranlé, ni même modifié aucune de mes convictions antérieures, ils m'ont prouvé que ie temps n'est pas encore venu de vous voir arriver spontanément aux vérités fondamentales que j'admets depuis longtemps sur ce point capital, mais en me laissant pourtant, dans toute sa plénitude, l'espoir que vos méditations ultérieures fmiront par vous y conduire aussi. Aux termes oii nous en sommes actuellement, nous ne convergeons pas suffisamment ni sur les principes, ni même sur les faits, qui doivent indispensablement concourir à la décision ; et, par suite, il devient convenable, non de clore finalement la discussion, mais de la suspendre iodéfîniment jusqu'à ce que les conditions d'une utile reprise se trouvent effectivement remplies de part ou d'autre.

Néanmoins, je crois devoir, pour la dernière fois, reprendre sommairement les principaux articles

de votre lettre, afm de mieux caractériser que je n'ai pu le faire jusqu'ici les points essentiels d'opposition, à la fois logique et scientiRque, ainsi constatés entre nous à cet égard.

D'abord je partage essentiellement votre opinion logique sur la difficulté supérieure qu'offrent aujourd'hui les questions de statique sociale comparées aux questions dynamiques.

Cependant, quoique l'élaboration positive de celles-ci soit maintenant beaucoup plus mûre, en même temps qu'elle est heureusement plus ui^ente, je crois possible de démontrer immédiatement les principales bases de la sociologie statique, et j'espère en donner l'exemple dans le traité méthodique que je commencerai à la fin de cet hiver. Je pense même qne, sans cette condition préalable, la théorie dynamique n'aurait pas une sulTisaute rationalité : je puis déjà assurer que, pour ma propre intelligence, ce préambule est depuis longtemps assez accompli, quoique je n'aie pu jusqu'ici développer assez cet ordre de convictions pour les faire convenablement partager aux autres penseurs. Par cela même que les lois fondamentales de l'existence ne peuvent jamais être vraiment suspendues, il est très-difficile d'en démêler nettement l'influence continue dans l'étude des phénomènes d'activité ; mais cela n'est pourtant pas impossible, en appréciant convenablement ce qu'ils offrent de commun à tous les cas essentiels. En outre, je crois que les lumières préliminaires émanées de la pure

A eTUAHT MILL. 199

biologie, et qui ont alors une importance supérieure, surtout pour notre question actuelle, sont déjà beaucoup plus avancées que vous ne semblez l'admettre, malgré l'état peu satisfaisant de nos études biologiques. Sans doute, comme vous le dites, en réagissant contre les aberrations philosophiques da siècle dernier, les penseurs contemporains ont été quelquefois conduits à exagérer en sens inverse .- ainsi Oall, en relevant dignement l'influence prépondérante de l'organisme primordial, a trop négligé celle de l'éducation si abusivement préconisée par Helvétius. Maie, quoique la vérité Boit assurément entre les deux, elle est loin, à mes yeux, de consister dans te juste milieu, et se trouve beaucoup plus près de l'opinion actuelle que de la précédente.

Il était fort naturel d'apprécier d'abord les îdflnences extérieures comme plus nettes, et c'est ce qu'a fait le dix-huitième siècle dans tous les sujets biologiques, oîi les notions de milieu prédominaient toujours sur celles d'organisme; mais ce n'est certes point là l'état normal de la philosophie biologique, oïl les conditions organiques doivent certainement prévaloir, puiaquec'estl'organisme etnon ie milieu qui nous fait hommes plutôt que singes ou chiens, et même qui détermine notre mode spécial d'humanité jusqu'à un degré beaucoup plus circonscrit qu'on ne le croit souvent.

Sous l'aspect logique, en appliquant la marche naturelle que votre précieux traité a si judiciense-

200 LETTREB d' AUGUSTE COMTE

ment caractérisée comme méthode des résidus, il oe faut point, ce me semble, surtout dans des sujets aussi complexes, regarder comme ÎDdifférent l'ordre des soustractions partielles qui doivent toujours se succéder, autant que possible, suivant le décroissement d'importance qu'une première appréciation générale assigne spontanément aux diverses in- Ouences déterminables; en sorte que, dans les recherches biologiques, on doit le plus souvent renverser l'ordre que vous y croyez toujours préférable, du dehors au dedans. Je regrette beaucoup que les graves défauts de coordination inhérents àl'ouvrage de Gall aient tellement choqué un esprit aussi méthodique que le vôtre, qu'ils ont empêché jusqu'ici d'apprécier la réalité fondamentale de ses démonstrations essentielles, abstraction faite de toute localisation irrationnelle ou prématurée. Peutêtre seriez'vous, à cet égard, moins mécontent de son grand ouvrage primitif (Anatomie ei Physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier., in-4°), quoique cette lecture soit probablement trop anatomique pour votre but.

Mais les mêmes idées mères se présenteraient à vous sous une meilleure forme logique dans les travaux plus systématiques de Spurzheim, c'està-dire les Ofrsema fions sur ^pAreno/oj/ù, l'Essai pAilosophique sur les facultés morales et inteUectuelles, l'ouvrage sur l'éducation, et môme celui relatif à la folie, ce qui constitue seulement en tout quatre

minces volumes in-S", aisément lus en une ou deux semaines. Sans que la subordination des sexes y soit directement examisée, on peut cependant regarder cette doctrine comme ayant déjà surfisamment établi, autant du moins que la seule biologie peut le faire, le principe fondamental de la hiérarchie domestique. Avant que la philosophie biologique eût convenablement surgi sous Vicq-d'Azyp et Bichat, et surtout indépendamment de la physiologie cérébrale, un ouvrage estimable, quoique peu éminent, utiie peut-être à relire aujourd'hui, avait déjà tenté de fonder ce principe sur la seule considération prépondérante de la destination physique : c'est le petit traité d'un médecin de Montpellier (Roussel), intitulé: Système physique et moral de la femme, publié eo i 775 sous l'impulsion scientifique des travaux de Bordeu, le grand précurseur de Bichat. La biologie comparée me semble d'ailleurs ne laisser aujourd'hui àce sujet aucun doute essentiel. En suivant, par exemple, les leçons de M. de Blainville, quoiqu'il n'y ait expressément eu vue aucune thèse quelconque à cet égard, il est impossible de ne pas voir ressortir de l'ensemble des éludes animales la loi générale de la supériorité du sexe masculin dans toute la partie supérieure de la hiérarchie vivante; il faudrait descendre jusque chez les invertébrés pour trouver, et encore trèsrarement, de notables exceptions à cette grande règle organique qui présente, en outre, la diversité des sexes comme croissant avec le degré d'or-

303 I^TTRES D'AUaU9TE COMTE

gaoisatioQ. Je suis donc loin de consentir, sous ce rapport, à abandonner îes considérations biolo^ques, quoique je regarde l'appréciation sociologique comme pouvant suffire isolément à la constatation directe de cette importante notion; mais les inspirations biologiques doivent alors servir surtout à bien diriger les spéculations sociologiques, qui, à cet égard, ainsi qu'à tout autre titre élémentaire, me semblent ne devoir offrir qu'une sorte de prolongement philosophique des grands théorèmes biologiques.

Quant à l'appréciation sociologique, séparément envisagée, je ne saurais vous accorder en fait que le milieu anglais soit plus favorable au développement. intellectuel et moral des femmes que le milieu français. Abstraction faite de tonte vaine inspiration de nationalité, dont vous me savez certes fort indépendant, je crois, au contraire, que les dames doivent mieux se développer en France, par cela môme qu'elles y vivent en plus complète société avec les hommes. Cette diversité entre noua n'est d'ailleurs que la suite d'une autre plus générale, consistant en ce que la constitution sociale vous paraît jusqu'ici défavorable au développement féminin, tandis qu'elle me semble très-apte à cultiver les qualités propres aux femmes. An reste, je ne suis nullement compétent pour contester votre observation sur les ménages anglais; mais je crois que vous y confondez trop la simple administration domestique avec le vrai gouvernement général do la

A BTUART MILL. 203

famille. Dans tout l'occident européenne crois que, comme en Angleterre, les méoïiges sont administrés par les femmes; mais partout aussi, sauf les anomalies individuelles, ce sont les hommes qui gouvernent les affaires communes de la famille.

Je ne saurais surtout admettre votre comparaison de la condition des femmes à celle d'aucune sorte d'esclaves. Je n'avais indiqué ce rapprochement qu'afin de prévenir une objection assez naturelle qui tendait à infirmer indirectement ma conclusion sur le passage du fait au principe. Mais, en comparant directement les deux cas, il me semble que, depuis l'établissement de la monogamie, et surtout dans la sociabilité moderne, la dénomination de servitude serai t extrêmement vicieuse pour caractériser l'état social de nos douces compagnes, et par suite je ne peux nullement accepter le parallélisme historique des variations simultanées de deux situations aassi radicalement hétérogènes. La vente et l'impossession sont les deux principaux caractères de tout esclavage ; or, ils n'ont certainement jamais pu s'appliquer aux Occidentales des cinq derniers siècles.

Quant au progrès qui, depuis un siècle, s'opérerait graduellement vers l'émancipation féminine, j'avoue que je n'y crois aucunement, ni comme fait, ni comme principe. Nos auteurs femelles ne me semblent nullement supérieurs, en réalité, à M"' de Sévigné, à M"' de Lafayette, à M"' de Motteville, et aux autres dames remarquables du dix-

septième siècle : je ne saurais dire s'il en est autrement en Angleterre. La femme qui, sous un nom d'homme, s'est rendue aujourd'hui si déplorablement célèbre chez nous, me paraît, au fond, trèsinférieure, oon-senlement en convenances, mais même en originalité féminine, à la plupart de ces estimables types.

Je ne vois, en réalité, d'autre accroissement notable que celui du nombre et de la fécondité matérielle de ces littératrices, comme Molière l'avait probablement prévu ; mais je doute qu'il y ait là un vrai progrès. Ce mouvement consiste surtout en un dévergondage croissant, qui me semble une suite (ou plutôt face) fâcheuse, mais très-naturelle, de notre universelle anarchie mentale, depuis l'inévitable décadence des frôles fondements que la théologie avait provisoirement fournis à l'ensemble des grandes notions morales et sociales. Outre que cette partie de l'ébranlement négatif a dû se trouver spécialement favorisée par d'énergiques 'passions, elle n'a eu à lutter que contre la partie la plus faible peut-être de ta sociabilité théologique; car, qu'y a-t-il de plus stupide que de fonder la hiérarchie domestique sur la côte surnuméraire d'Adam ? Est-il étonnant que des principes aussi légèrement constitués n'aient pu résister au choc d'une anarchie passionnée? Mais leur discrédit momentané ne prouve réellement autre chose que la nécessité de les mieux établir. Sous ce rapport, les déplorables discussions ainsi soulevées, quoique

essentiellemeiïl dépourvues encore d'opportunilé logique, outre qu'elles sont malheureusement inévitables, auront au moins l'utilité d'obliger à mieux approfondir les motifs intimes de cette indispensable coordination domestique. L'émeute actuelle des femmes, ou plutôt de quelques femmes, n'aura finalement d'autre résultat que de faire expérimentalement ressortir la réalité insurmontable du principe fondamental d'une telle suborâinatioa, qui doit ensuite réagir profondément sur toutes les parties de l'économie sociale ; mais cette utile conclusion se trouvera ainsi achetée au prix de beaucoup de malheurs publics et privés, qu'une marche plus philosophique aurait évités st une telle rationnalité était aujourd'hui possible. Si cette désastreuse égalité sociale des deux sexes était jamais réellement testée, elle troublerait aussitôt radicalement les conditions d'existence du sexe qu'on voudrait ainsi favoriser, et à l'égard duquel la pro< tection actuelle qu'il faut seulement compléter en ta régularisant, se trouverait alors couvertie en une concurrence impossible à soutenir habituellement. Une telle assimilation tendrait d'ailleurs moralement à détruire le principal charme qui nous entraîne aujourd'hui vers les femmes, et qui, résulté d'une suffisante harmonie entre la diversité sociale et la diversité organique, suppose les femmes dans une situation essentiellement passive et spéculative qui ne peut d'ailleurs empêcher leur juste participation à toutes les grandes sympathies sociales.

206 LETTRES d'AUQUSTE COMTE

Si an tel principe de répulsion pouvait être poussé jusqu'à son extrême limite naturelle, j'ose avancer qu'il se présenterait comme directement opposé à la reproduction de notre espèce, ce qui ramène, à cet égard, le point de vne biologiqne, pins intimement lié là qu'ailleurs an point de vue sociologique.

Tout ceci vous semblera peut-être trop étendu pour une discussion que je regarde comme provisoirement terminée; mais, par ce motif même, je tenais à mieux caractériser nos principales dissidences. Au reste, quoique sans résultat actuel, je suis loin de regretter que vous l'ayez engagée, car elle m'aura beaucoup servi à bien sentir les points essentiels sur lesquels doit porter, surtout, dans mon prochain traité, mon effort de démonstration statique envers un principe qui, malgré sa nature éminemment élémentaire, est encore aussi profondément méconnu d'un esprit aussi supérieur et aussi dignement préparé. Mais permettez-moi d'espérer, d'après ma propre expérience antérieure, que cette situation de votre intelligence ne constitue vraiment qu'une dernière phase passagère de la transition négative propre à notre temps. 11 me resterait seulement à expliquer pourquoi cette phase a duré plus longtemps pour vous que pour moi, par des motifs, jusqu'ici peu appréciables, inhérents soit à nos organisations, soit peut-être aussi à nos éducations, soit surtout, je présume, à nos positions respectives.

A STUART UILL. 207

Quoiqu'il me reste bien peu de place, je ne terminerai pas sans vous anuoncer l'heureuse impression produite sur M. de BlainviUe par ea lecture approfondie de votre important ouvrage audelà même de ce que j'avais espéré. Il ne m'a pas encore rendu mon exemplaire, oh il veut relire plusieurs passages essentiels; mais j'ai reconnu que, malgré les fâcheuses préoccupations théologiques qui menacent d'altérer sa vieillesse, son éminente nature philosophique n'avait pu s'empêcher de sentir dignement, non-aenlement la haute puissance inbellectuelle manifestée si énergiquement dans ce grand travail, mais son aptitude spontanée à diriger vers la philosophie positive des esprits estimables sur lesquels mon ouvrage n'aurait pas iTactîon directe par suite d'une trop grande opposition. En un mot M. de BlainviUe a fort bien apprécié l'heureuse coïncidence naturelle de nos deux efforts philosophiques. A ce propos, donnez-moi, je vous prie, x[uelques nouvelles de votre traducteur, que je ne connais encore que par vous, Marj'ast ne m'en ayant jamais parlé.

Je suis charmé des bons renseignements que vous fournit notre jeune collègue, M. X.,..,sur les chances prochaines du positivisme en Ecosse, Au sujet de cette indispensable expression, spontanément présentée à chacun de nous, savez-vons que notre commune philosophie est vraiment la seule qui se désignera enfin, dans l'usage universel, par une tiénomination dogmatique sans emprunter

208 LETTRES d'aUOUBTE COMTE

aucun nom d'auteur, comme on l'a toujours fait jusqu'ici, depuis le platonisme jusqu'au fouriérisme? Le mot catholicisme avait, il est vrai, cette qualité intrinsèqae ; mais i! a été absorbé, de fait, par le nom de christianisme. Je crois que nous devons nous féliciter beaucoup de cette distinction caractéristique, aussi utile qu'honorable.

11 D'y a rien de nouveau dans ma situation polytechnique, aucune mutation individuelle n'étant encore opérée.

J'ai vu récemment M. Balard, revenu de Montpellier au commencement de ce mois ; il espère toujours aller vous voir ?i Londres avant la fin de 1843.

Je n'ai pas encore reçu la visite qne vous m'annoncez de M. Austin; mais vous pouvez compter que je l'accueillerai cordialement.

Avez'vous revu Mazhar-Effendi 7 Quant à moi, je n'en ai aucune nouvelle.

Tout à vous fraternellement,

A" Comte.

yGoo»^le

Parisj le samedi 93 décembre 18*3.

Mon cher monsieur Mil),

Quoique la discussion philosophique qui vient de dominer notre correspondance pendant quelques mois n'ait pas finalement ébranlé chez vous une opinion que, de mon côlé, je persiste, non moins fermement, ù croire erronée et dangereuse, permettez-moi cependant d'espérer encore que votre persévérance à cet égard n'est pas irrévocable, et qu'elle cédera plus tard à l'influence spontanée de vos propres méditations, peut-être même avant l'époque oîi ces réflexions pourront être fortlliées par ce que j'ai à écrire spécialement sur ce grave sujet dans mon prochain ouvrage. Sans doute ces démonstrations ultérieures se rapporteront, en germe implicite, aux indications ébauchées par mes dernières lettres, comme celles-ci, à leur tour, étaient déjà essentiellement contenues en diverses parties de mon traité fondamental. Mais vous savez mieux que personne l'extrême différence qui existe, soit scientifiquement, soit surtout logiquement, entre quelque aperçus indirects ou détachés et une appréciation vraiment systématique exposée d'après tous les précédents convenables ; vous connaissez très-bien l'efticacité supérieure

d'une telle élaboration directe et spéciale, nonseulement envers la masse des lecteurs éclairés, mais même quant aux juges les plus éminents.

Je serais, à vrai dire, fâché que vous fussiez disposé d'avance à ne voir, dans mes explications ultérieures, sur une telle hérésie, qu'une sorte de commentaire méthodique des vues indiquées sommairement par mes dernières lettres ; vous reconnaîtrez alors, j'espère, qu'il y aura beaucoup plus, et que j'exposerai des considérations puissantes que je n'ai pu encore aucunement ébaucher, parce qu'elles eussent exigé un préambole trop étendu pour notFe cadre éplstolaire. Malheureusement vous ne pourrez constater cela que dans quelques années, parce que je suis décidé à ne laisser paraître qu'intégralement le traité que je commencerai bientôt, et qui, comme vous savez, doit avoir quatre volumes. Mes lettres peuvent d'autant moins donner une idée convenable de l'ensemble de ma démonstration à ce sujet que, je dois vous l'avouer aujourd'hui, elles n'ont été précédées d'aucune préparation spéciale ; je les ai écrites sans brouillon, comme toutes les précédentes, et sous la simple inspiration du moment, en prenant les diverses faces de la question dans l'ordre indiqué par vos propres objections. Peut-être aurais-je mieux fait de surmonter cette fois, vo la gravité du cas, ma répugnance invétérée pour toute préparation épistolaire. Se n'ose pas néanmoins espérer que j'eusse mieux réussi h voua

convaincre, parce que le moment n'est point encore venu probablement; envers les esprits de votre trempe, c'est surtont la spontanéité qu'il faut attendre, sans que rien puisse la remplacer suffisamment. Au reste, je ne puis m'empécher de réflécbir, à ce propos, que, si jamais notre correspondance se publie, ce qui, hélas ! pourrait bien nous arriver enfm dans ce siècle où l'on imprime tout, c'est seulement chez vous qu'il faudra chercher mes lettres, dont il n'existera pas chez moi la moindre trace, tandis que les vôtres y seront toujours précieusement conservées. Quant au sujet de notre fraternelle discussion, il me reste finalement l'espoir d'une convergence ultérieure avant que vous ayez vous-même rien établi publiquement à cet égard. Ce serait d'un triste augure pour l'efGcacité sociale de ta nouvelle philosophie que de voir aujourd'hui ses deux principaux organes ne pouvoir s'accorder sufflsamment sar une doctrine aussi fondamentale, et qui semble aussi élémentaire ; le spectacle d'une telle divergence constituerait une arme puissante pour la logique de nos adversaires sérieux ; mais j'espère qu'ils n'aqront pas cette satisfaction. Mes espérances se fondent surtout sur l'heureuse tendance de votre intelligence à agrandir constamment son sujet par suite d'un profond sentiment de ses conqexités essentielles. Je vois avec joie, en effet, que cette discussion vous a spécialement poussé à méditer directement non-seulement sur ce que vous nom-

'Zi2 LETTRES d'auguste COMTE

mez l'éthologic, mais sur reosemble de la statique sociale, dont cet ordre de spéculations sociologiques De saurait, je crois, être séparé sans de graves inconvénients, à la fois logiques et scientifiques. Vous savez d'ailleurs, depuis longtemps, que te second volume du traité spécial de sociologie que je vais commencer doit être spécialement consacré à cette sociologie statique, où nous reconnaissons tous deux que réside maintenant le principal perfectionnement que doive recevoir la constitution philosophique de la doctrine finale de la société humaine. J'espère beaucoup que l'exécution, presque simultanée, de ces deux opérations, aussi indépendantes qu'équivalentes, dissipera spontanément entre nous toute grave divergence pratique, et tendra puissamment à nous rattacher tous les penseurs véritables.

Au reste, j'éprouve ici le besoin de vous témoigner combien je suis sensible à la loyale et honorable expression naturellement incidente, dans votre dernière lettre, sur votre pleine adhésion systématique à ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, envers laquelle vous n'aviez pas eu encore l'occasion de formuler aussi explicitement votre opinion arrêtée, qui vient si heureusement corroborer mon intime conviction personnelle.

Plus j'ai lieu de méditer sur ce sujet, plus je sens avec évidence que cette théorie constituait en effet le nœud principal de la nouvelle fondation

A STOART MILL. 213

philosophique, qui, dans l'état présent de l'esprit humain, n'avait plus besoin essentiellement que d'une extension effective de la méthode positive à l'ensemble du développement social. Le dernier penseur éminent qui m'ait précédé, Kaut, autant que j'en puisse juger sans l'avoir lu, en devinant l'ensemble de sa conception d'après quelques renseignements très-imparfaits, me paraît n'avoir manqué la constitution finale de la nouvelle philosophie, dont- il s'est, à divers égards, tant approché, que par suite de cette irréparable lacune, qui d'ailleurs ne pouvait ôtre comblée que sous la secrète impulsion logique du grand ébranlement révolutionnaire.

Depuis mademière lettre, de nouvelles réflexions spéciales sur ma vraie situation polytechnique m'ont déterminé à ajourner encore la publication de mon discours sur notre école, qu'il serait dangereux de produire, jusqu'il ce que ma position personnelle soit suffisamment abritée contre la pédantocratie polytechnique, qui s'en trouvera naturellement fort choquée.

La petite crise de mutations actuelles semble devoir se prolonger; mais, quoique.je sois certain que tout sera mis en usage contre moi, je continue à penser, avec le public, que cette fois on ne pourra parvenir à m'éviter, si ma chaire vient ainsi à vaquer réellement. Au reste, si je dois demeurer examinateur, je compte toujours faire auprès du Ministre, et avec beaucoup de chances de succès, la

demande dont je vous ai parlé pour obtenir l'inamoTibililé ; si la eitoation continue à rester incertaine, je n'attendrais pas même la fin du mouvement actuel, et je me propose de ne pas laisser finir janvier sans avoir fait à ce sujet une démarche que je n'ai retardée qu'en vue d'un prochain changement éventuel dans ma position.

Gomme je ne commencerai qu'au printemps te premier volume de mon grand traité sociologique, je me suis décidé à écrire maintenant mon cours annuel d'astronomie, dont la publication, qui m'est instamment demandée depuis dix ans, deviendrait probablement impossible one fois que j'aurais entamé les travaux essentiels annoncés à la Qn de mon ouvrage fondamental, et pour lesquels je n'aurai certes pas trop de toute l'activité philosophique à laquelle je puis encore prétendre.

Je commencerai demain cette rédaction, qui, j'espère, sera achevée quelques semaines après l'ouverture annuelle de mon cours oral (le dernier dimanche de janvier). Au mois de mars j'aurai probablement le plaisir de vous envoyer ce volume accessoire, dont la publication vous a paru désirable ; je n'eiïsse, à vrai dire, trouvé personne pour me remplacer convenablement dans cet office secondaire, qui acquiert une certaine importance philosophique, à mes yeux, comme type caractéristique de l'esprit qui doit fmaiement diriger le véritable enseignement populaire.

J'ai vu Marrast, il y a quelque temps, au sujet

A STUABT MILL. 215

de votre tradnction ; il l'a confiée à on M. Mallet, professeur de philosophie au collège Saint-Louis, dont le nom même m'étailjusqu'alors inconnu, en sorte que j'ig^oore à laquelle de nos coteries ou écoles métaphysiques il appartient réellement.

Du reste la triste santé de ce jeune hommeparait devoir l'empécher finalement d'accomplir cet office, que Marrast m'a promis, en ce cas, de confier au jenne Bernard dont je vous ai parlé autrefois, et dont l'intelligence ainsi que l'activité sont aussi certaines, malgré son entière obscurité actuelle, que la scrupuleuse fidélité.

Je suis d'ailleurs charmé, indépendamment de ce qui me concerne, que vous ayez, en général, repoussé d'avance toute suppression quelconque, qui, en vue de mieux plaire au lecteur français, altérerait nécessairement, soit la principale destination de votre précieux ouvrage, soit, au moins, sa propre physionomie caractéristique.

C'est avec autant de plaisir que de surprise que j'ai appris l'étrange accueil dont vous honore la nouvelle école anglo-catholique d'Oxford ; je n'aurais pas eu aussi bonne opinion de leur portée philosophique. Au reste, je puis, en revanche, vous annoncer simultanément une sorte de disposition équivalente, quoique moins abstraite probablement, que je vois maintenant envers moi chez nos principaux meneurs jésuitiques, dont le plus actif, sinon le plus important, celui qui est spécialement chai'gé ici de renouer la géométrie avec la théologie,

^l'a fait, il y a quelques mois, de singulières visites, quoique je l'ai toujours reçu sans la moindre concession de formules. Vous savez que j'ai émis, dans une note, le vœu de voir aujourd'hui surgir un débat direct et vraiment philosophique entre notre école positive et l'école franchement catholique, en éliminant, d'un commun accord, l'inconséquente métaphysique protestante ou déiste ; mais, en même temps, j'ai nettement indiqué que cette utile épuration des discussions actuelles ne me semblait guère réalisable, surtout vu l'extrême médiocrité spéculative des organes viviints du catholicisme. Si, chez vous, on y peut mieux parvenir, j'en serais fort aise, sans y compter beaucoup.

Les tentatives faites envers moi n'avaient, je crois, au fond, d'autre but essentiel que d'éprouver si j'étais susceptible de corruption quelconque, on, au moins, de vendre mon silence, sous telle ou telle forme; car, en réalité, tous ces gens-là, malgré leur étalage systématique, ne me semblent sérieusement occupés aujourd'hui que de pures intrigues personnelles. Qu'en pensez-vous?

J'ai eu la satisfaction, il y a quelques semaines, de recevoir M. Austin, que je voua remercie beaucoup de m'avoir fait connaître et qui m'a paru nn homme très-recommandable, soit par la rectitude et la solidité de son intelligence, soit par la loyauté et l'élévation de son caractère moral. En lui rendant sa visite, j'ai eu le plaisir de causer avec sa femme, qui m'a semblé une personne vraiment

A STOART MILL. 217

distinguée, je n'oserais pas dire supérieure, assurément fort aimable, quoiqu'elle ne soit peut-âtrc pas assez exempte de celte tendance blue qui faisait tant frémir Byron ; ses sentiments me paraissent d'ailleurs encore plus satisfaisants que ses idées. Vous pouvez compter que je ne négligerai aucune occasion d'entretenird'aussi intéressantes relations, qui me seraient vraiment précieuses au milieu d'un isolement habituel que vous savez maintenant être indépendant de toute disposition misanthropiqoe ; maiheureasement la diversité de nos habitudes et l'cloignement de nos domiciles ne me promettent guère d'espérer que ces agréables entrevues puissent devenir aussi fréquentes que je le désirerais.

Si Maxhar-EUlTendi n'apprécie pas suffisamment le précieux avantage que je lui ai procuré en lui permettant d'entrer en contact avec vous, tant pis pour lui, mais vous n'avez plus certainement aucune ouverture nouvelle à lui oITrir.

Je n'ai pas revu le bon M. Balard depuis que je vous en ai parlé, mais je présume, d'après ses dernières dispositions, qu'il aura bientôt la satisfaction de voue voir.

Votre dévoué, A'° Comte.

Piaie, le mardi 6 récrier Itti.

Mon cher monsiear Mill,

J'ai appris avec peine, par votre dernière lettre, que voQs veniez de retomber dans l'indisposition chronique qui vous avait longtemps troublé l'an dernier. Sans avoir encore le bonheur de vous connaître personnellement, je suis conduit à penser d'après vos indications directes ou indirectes, confirmées par les reoseignements de nos communs amis, que vous auriez vraiment besoin de passer, de temps en temps, un hiver hors d'Angleterre, dans un pays plus sec et plus chaud, et je vous engage à bien examiner cet avis, en ne négligeant pas de l'exécuter, autant que votre position le comporte, si vous en reconnaissez finalement la justesse, ce que vous seul pouvez faire convenablement. Je ne connais pas les usages de votre administration, mais, quelque précieuse qu'y doive être votre coopération personnelle, il me semble qu'on ne vous y refuserait pas un congé ainsi destiné au raffermissement de votre santé; Naples ou Lisbonne, etc., vous permettraient ensuite de braver impunément, pendant plusieurs années, le séjour spleenique de Londres. Qu'en pensent, non vos médecins, auxquels vous croyez peu, mais ceux de vos amis qui sont biologistes 7

A 8TUART MILL. 219

Votre pleine adhésion à ma résolution de publier intégralement ma prochaine Sociologie m'a fait beauconp de plaisir, en achevant de dissiper toute incertitude sur ce parti, à l'égard duquel, quelque ferme que soit ma conviction, je n'aurais pu m'empêcher de conserver quelques doutes graves, si je vous avais trouvé d'avis contraire. Mais, à vrai dire, le cas ne le comportait guère, tant est évidente la nécessité de ne pas scinder une telle publication, qui, suivant votrejudicieuse comparaison, n'en serait pas plus susceptible assurément que votre propre livre.

C'était tout autre chose pour mon ouvrage fondamental, oîi j'avais à élever graduellement le public, comme moi-même, au vrai point de vue final de la nouvelle philosophie ; si la publication en eût été immédiatement complète, la plupart des lecteurs, môme philosophiques, auraient échappé à cette rude échelle que je les ai forcés de gravir avec moi, et se seraient aussitôt jetés sur les derniers volumes, de manière à faire essentiellement avorter mon plan d'éducation logico-scientïfique. Je suis donc loin de regretter que les circonstances m'aient alors obligé de suivre un mode que j'aurais, j'ose le dire, pareillement adopté si le choix m'en eût été pleinement libre.

En vous parlant, dans ma dernière lettre, de l'adhésion explicite que vous veniez de formuler récemment à l'ensemble de ma théorie d'évolution, je ne pensais nullement à présenter comme incom-

220 LETTRES D'AUOUSTE COMTE

plète à cet ég;ard l'honorable appréciation dont vous m'avez si loyalement honoré aux yeu:^ des penseurs européens, et pour laquelle je ne saurais jamais conserver trop de profonde reconnaissance. J'avais seulement voulu dire que votre sujet ne vous ayant pas conduit, ni pu conduire à développer directement votre opinion formelle sur la réalité de l'ensemble de cette théorie historique, la manifestation spéciale que vous aviez eu l'occasion de formuler dans une de vos dernières lettres m'avait été extrêmement préciease, comme toute importante approbation émanée de vous, en augmentant ma propre conSance, non-seulement dans la justesse intrinsèque, mais aussi dans l'opportunité actuelle d'une telle conception, d'après laquelle, en effet, je pense, d'accord avec vous, que h sociolog'ic statique devient maintenant la doctrine la plus urgente à constituer pour achever de consolider la nouvelle philosophie sociale.

Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à publier séparément quelques exemplaires du discours préliminaire, qu'on imprime en ce moment, du petit Traité philosophique d'astronomie populaire, qui ne pourra paraître qu'à la Un d'avril. Ce discours représente le discours d'ouverture de mon cours annuel, coupé cette année en quatre séances orales, dont j'ai déjà fait deux, au lieu de la séance monstre de trois ou quatre heures que j'avais eue l'an dernier ; je me trouve très-bien de ce partage et mon auditoire aussi, dont M°" Austin et M. Austin

A STUABT MILL. 221

oDt bien voulu faire partie jusqu'ici. En publiant à part ce discours, d'une centaine de pages, sous le titre propre de Discours sur l'esprit positif, je me suis proposé de donner une idée sommaire de la nouvelle philosophie à ceux qui ne peuvent ou ne veulent affronter ]a lecture de six énormes volumes, dont toutes les principales conceptions y sont rapidement indiquées, avec un caractère convenable d'unité philosophique. C'est, en un mot, une sorte de manifeste systématique de ta nouvelle école, et peut-être penserez-vous que, à ce titre, il comporte une véritable importance, indépendante de celle de l'ouvrage didactique dont il formera d'ailleurs le préambule. En accordant à mes libraires la faculté gratuite de vendre, à leur profil, en sus de l'édition du volume astronomique, trois cents exemplaires de ce discours initial, je les ai seulement assujettis à me remettre cent autres exemplaires, pour donner à mon gré. Je compte sur votre coopération pour en placer utilement une partie chez les cerveaux anglais qui vous paraîtront le mieux disposés à un tel effet.

À celte fin, je vous en enverrai directement, sans aucun nouvel avis, dix exemplaires, vers la fin de ce mois, et je vous en tiendrai dix autres en réserve, si le besoin s'en faisait sentir. Vous êtes d'ailleurs pleinement libre, sans me consulter davantage, de faire traduire en anglais ce discours, au cas où vous le jugeriez utile à l'iostallation de la nouvelle

école philosophique ; je m'en rapporte entièreinent là dessus à votre zèle judicieux.

Je dois vous renouveler mes sinoèrea remercîmenls pour le plaisir que vous m'avez procuré en me faisant connaître la famille Austîn. Non-seulement je sens de plus en plus combien M. Austin mérite l'estime intellectuelle et morale que je lui ai d'abord vouée, mais j'apprécie aussi, encore mieux qu'au début, le rare ensemble de qualités qui caractérise l'aimable M°" Austin. Je conviens maintenant que je l'avais primitivement jugée avec un peu trop de sévérité, surtout quant au bluisme, qui, au fond, est loin de sa nature et même de ses habitudes ; je lui trouve maintenant, au coH' traire, beaucoup de ce que nous autres français appelons bonhomie , et ce n'est pas un petit mérite, à mes yeux, surtout chez une dame. Vous pensez bien d'ailleurs que cette modiflcation de ma première opinion résulte seulement d'une appréciation plus complète et plus attentive sans aucun mélange de la petite inclination favorable qui doit résulter de l'assiduité de cette aimable dame à mes séances du dimanche. Je regrette réellement que l'ensemble de nos habitudes respectives et l'éloignement de nos domiciles ne me pt^rmettent pas de fréquenter davantage des personnes aussi intéressantes à tous égards, avec lesquelles je me sens déjà presqu'aussi à l'aise qu'après plusieurs années de relatioas, ce qui est pour moi une condition fort importante, et pour

ainsi dire indispensable, que j'ai vu trèe-rarement remplie envers voa- compatriotes.

J'ai trouvé là une pleine confirmation spéciale de vos récentes nouvelles sur le subit accroissement de dissémination qu'éprouvent aujourd'hui, en Angleterre, mon nom et mon ouvrage. Vous concevez bien que je vous rapporte la majeure partie de ce retentissement imprévu, qui n'aurait certes pu avoir lieu, du moins à un tel degré, sans la noble manifestation décisive dont vous avez eu le courage de m'honorer publiquement. Au reste, cet éclat inattendu ne m'inspire aucun désir de m'en enquérir plus spécialement, et j'y vois, au contraire, de nouveaux motifs d'apprécier et de maintenir mon heureuse abstinence systématique de toute lecture semblable; car, sans ce sage régime, la faiblesse humaine m'exposerait peut-être, comme tant d'autres penseurs, à me laisser trop affecter, soit en bien, soit en mal, mais toujours au détriment de mes méditations continues, des divers jugements dont je deviens ainsi l'objet, et qu'il m'est beaucoup plus doux d'ignorer, en me tenant à la paisible lecture de mes chers poètes. Toutefois, comme cet émoi peut, à quelques égards, devenir utile à l'essor, et surtout à l'installation de l'école positive, je pense que le Discours que je vous enverrai prochainement pourra contribuer à stimuler ou à entretenir cette attention déjà accordée chez vous par les esprits actifs à la nouvelle philosophie, un peu avant le

224 LETTRES d'AUQUSTE COMTE

temps oh j'avais, en effet, prévu qu'on ne maoqueraitpas d'y prendre garde.

Je viens de faire tout récemmeot la démarche décisive dont je vous avais parlé dès ]e mois de mai dernier, au sujet de la crise que j'ai eu si iniquement à subir, et qu'il s'agît de rendre désormais impossible, en obtenant directement du Ministre de la guerre l'institution à vie de me% fonctions d'examinateur. Mon entrevue officielle avec le Ministre, quoique très-courte, suivant l'usage, a été satisfaisante, et je lui ai laissé une lettre explicative en ra'assurant qu'il la lira en personne et avec attention. Toutefois, je sais que le succès d'une telle demande est très-difficile, à cause de certains préjugés ministériels contre cette inamovibilité.

Mais outre la gravité et l'urgence de mes motifs généraux et spéciaux, je me suis assuré de plusieurs appuis éminents, qui mettent un honorable empressement à faire valoir auprès du Ministre, mes raisons et mes droits, en même temps que mes titres personnels. Je me trouve d'ailleurs en une sorte de sympathie spontanée, à la fois positive et négative, avec lui, à raison de notre commune manière d'apprécier la pédantocratîe polytechnique, et aussi en vertu de nos identiques antipathies personnelles.

Cette concordance peut faciliter mon succès, surtout en un temps où le Ministre vient d'entreprendre contre les coteries dominantes une grave

mesure, que je suis peut-être le seul, dans la classe spéculative, à approuver siacèrement. Au pis aller, si je n'obtiens pas l'objet formel de ma demande, je me serai du moins assuré, par ce recours franc et décisif, une suffisante garantie contre le retour des infâmes intrigues sous lesquelles j'ai failli succomber l'an dernier et qui désormais se trouvent ainsi dévoilées de manière ii ne pouvoir guère être sérieusement reproduites ; or, c'est là, pour moi, l'essentiel, puisque je suis, au reste, très-peu formaliste. Je ne me serais jamais gravement inquiété de mon assujettissement annuel, si on n'avait tenté d'en abuser pour me perdre. Enfin les mutations qui semblent maintenant sur le point de s'achever dans notre personnel polytechnique me laissent encore le chance raisonnable d'un autre changement de position, par un heureux avènement, quoique tardif, à ma chaire ; mais cet effet n'est pas certain, il va dépendre du premier choix qu'on fera définitivement.

Tout à vous,

A" Comte.

3e pense bien que vous n'oublierez pas notre jeune confrère écossais dans la distribution prochaine du Discours sur l'esprit positif; aussi me dispenserai-je de rien adresser de ce côté.

J'ai écrit à Marrast, il y a huit ou dix jours, au sujet de votre traduction, dont j'aurais désiré pouvoir TOUS donner quelques nouvelles; mais je n'ai

226 LETTRES d'auguste OOMTE

encore reçu aucune réponse, en sorte que j'ignore quel sera finalement le traducteur; je désirerais bien, comme vous, si cela se peut tuans nuire à personne, que ce fût le jeune Bernard, sur lequel j'exercerais, eu effet, une influence naturelle, mais qui d'ailleurs serait fort disposé spontanément à une scrupuleuse fidélité, si indispensable, à tous égards, en«n tel cas.

Parii, le n»roNdI l» nui lUt.

Mon cher monsieur Mîll ,

Quoique j'aie été privé depuis longtemps du plaisir de recevoir vos lettres, et par suite aassî de celui d'y répondre, j'ai eu cependant, pendant cette interruption exceptionnelle, des nouvelles rassurantes à votre égard, non-seulement par M"' Austin, mais, d'une manière encore plus directe, par la bonne visite de M. Grote, dont le retour a dû déjà vous donner, la semaine dernière, d'heureuses informatiouB sur moi. Le silence môme de votre dernière lettre au sujet de votre santé actuelle me donne lieu d'espérer, bien qu'une assurance explicite m'eût mieux satisfait, que le malaise chronique dont vous vous plaigniez au début de cette année est momentanément dissipé, sans toatefoia pou-

A STUABT yiLL. 2ïi7

voir être, je le crains bien, radicalement surmonté autrement qu'en vous décidant enfin à prendre quelques mois d'un repos véritable, qui ne saurait être assez complet tant que vous resterez dans votre milieu accoutumé. C'est un besoin que, de mon cùté, sans que ma santé soit formellement altérée, j'éprouve moi-même celte année assez vivement, par de fréquents troubles dig'estifs, malgré la scrupuleuse régularité d'un régime sévère, qui ne saurait empêcher, à cet égard, l'inilueDce fatigante d'une situation oh, depuis plus de huit ans, je ne puis trouver trois semaines consécutives de relâche vraiment libre. Le dérangement n'est pas venu au point de me décidera prendre, envers mes occupations professionnelles, un congé qui sans doute me serait aisément accordé, puisque je n'en ai jamais demandé, mais auquel je ne voudrais recourir qu'à la dernière extrémité presque. Je me suis borné à suspendre entièrement, depuis deux mois, la partie libre de mes occupations présentes, c'est-à-dire la rédaction de mon cours d'astronomie, pour la publication duquel j'avais soigneusement évité de contracter aucun engagement de temps. Quoique oe demi-repos soit loin de me suffire, je suis cependant assez retrempé, j'espère, pour reprendre, dès la semaine prochaine, la suite de ce petit travail, que je compte ainsi terminer vers la mi-juin, et dont l'impression marche concurremment, de manière à rae permettre de vous envoyer ce volume en juillet, avant de commencer à l'Hôtel de ville

ma corvée annuelle. Je me félicite beaucoup de l'importance que vous voulez bien y attacher et j'espère qu'il la justifiera, comme offrant l'inlérét philosophique de constituer aujourd'hui un type direct de ce que doit ultérieurement devenir l'enseignement populaire, au moins chez les adultes, de manière à préparer le fond intellectuel d'un vrai système social : tel a, du moins, été mon but principal dans cette opération accessoire, qui, à mes yeux, se trouve ainsi profondément liée à mon élaboration fondamentale.

Non-seulement j'approuve pleinement les divers motifs qui vous ont déterminé à renoncer à toute traduction actuelle de mon petit Discours, mais je vous assure que cette résolution m'a peu étonné, l'ayant presque prévue. Je ne vous avais parlé de traduire qu'afin de vous laisser, à cet égard, une pleine liberté, m'en rapportant d'avance à votre aaine appréciation du parti que vous jugeriez ie plus favorable, dans votre milieu, à notre grande cause philosophique, dont les intérêts vous sont aussi chers qu'a moi, tandis que ses chances anglaises vous doivent être mieux connues; mais je n'avais alors aucune opinion formelle sur la convenance effective d'une telle translation, qui, depuis, m'a semblé, comme à vous, plus nuisible qu'utile. J'ai été obligé de m'ingénier pour vous faire parvenir ces dix exemplaires par suite de la barbarie qui règne encore dans les communications littéraires de nos deux nations; j'avais cru ce van-

A STUAHT MILL. 229

dalisme réparé désormais par l'arrangement postal de l'an dernier; mais cette transaction n'affecte, à mon grand étonnement, que les seuls journaux.

Quant à votre surprise de l'intérêt soutenu que prend à ces idées mon auditoire hebdomadaire, elle est trop naturelle pour me sembler diflîcile à concevoir. Mais, en premier lieu, vous devez savoir, comme M" AustiD et M. Grote pourront vous l'attester personnellement, que cet auditoire n'est pas uniquement, ni même en majorité, composé d'ouvriers : bien que ce soit à leur intention que j'aie institué ce cours, il y a quatorze ans, ils ne forment d'ordinaire qu'un quart environ de mes auditeurs habituels; le reste est un mélange très-varié, où abondent les vieillards. En second lieu, Je crois qu'on ne peut se figurer convenablement, hors de la France, ou plutôt hors de Paris, l'admirable impulsion philosophique que nos masses populaires ont indirectement reçue de notre grand ébranlement révolutionnaire, par suite duquel leurs esprits actifs ont été habituellement élevés à un degré de généralité, aussi bien que d'émancipation, qui n'a pas encore d'équivalent dans tout le reste de l'Occident. L'heureuse absence actuelle de notre sotte culture scolastique les rend propres, dans celte lumineuse situation mentale et morale, à saisir directement, quoique d'une manière nécessairement très-confuse, le véritable esprit d'une rénovation philosophique à laquelle les intelligences mal cultivées qui pullulent dans le monde lettré

ne peuvent s'élever que très-laborieusement et d'une façon très-imparraite après une lente înstcuction préalable, presque jamais assez complète. Depuis quatorze ans qne je poursuis cet enseignement, il m'a procuré spontanément plusieurs occasions d'apprécier, à cet égard, par de libres entretiens personnels, les tendances fondamentaies propres à nos diverses classes, et je vous assure que, parmi les esprits qui ne sont pas professionnellement philosophiques, c'est chez de vrais ouvriers (horlogers, mécaniciens, imprimeurs, etc.) que j'ai trouvé jusqu'ici la plus saine appréciation, non moins mentale que sociale, de la nouvelle philosophie. C'est, je crois, sans aucune exagération spéculative, que j'ai publiquement signalé nos prolétaires comme devant lui servir un jour de principal appui, quand le contact aura pu suffisamment s'établir, ce qui est encore bien loin d'avoir lieu.

Je crois qu'on ne peut ailleurs, et surtout en Angleterre, avoir aucune juste idée du véritable esprit de cette classe remarquable, telle que l'ensemble de notre passé l'avait préparée, et telle que notre révolution l'a disposée. En tout autre milieu cette classe, surtout chez vous, est mentalement la moins émancipée ; mais, en France, c'est-à-dire à Paris du moins, c'est précisément l'inverse. Le vague déisme qui, depuis un demisiècle, constitue ici la principale source de la déplorable prolongation du régime théologique, n'a

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ici de partisans sérieux que dans notre monde lettré ; le rude, mais énergique instinct de nos prolétaires a définitivement franchi cette halte passagère qu'il a toujours essentiellement repousséc. C'est ce qui rend spécialement dérisoire la doctorale mystification qui prétend conserver les croyances anciennes pour l'usage particulier d'une classe qui leur est, en réalité, plus antipathique aujourd'hui qu'aucune autre!

Je suis fort aise que vous vous décidiez à ne pas perdre les discussions éparses que vous aviez autrefois publiées surles principes de ce qu'on appelle l'écoDomie politique. Le traité total que vous projetez à cet égard sera le meilleur mode de réunion et je ne doute pas qu'il ne soit aujourd'hui fort utile, comme vous le pensez, pour faire prévaloir l'esprit positif chez beaucoup d'estimables intelligences qui n'en sont pas assez pénétrées, mais qui néanmoins sont sur la voie. Bien que l'analyse économique proprement dite ne me semble pas devoir finalement être conçue ni cultivée, soit dogmatiquement, soit historiquement, à part de l'ensemble de l'analyse sociologique, soit statique, soit dynamique, cependant je n'ai jamais méconnu l'efficacité provisoire de cette sorte de métaphysique actuelle, surtout élaborée par un aussi bon cerveau que le vôtre. Je crois, en général, que, dans notre systématique propagation de la nouvelle philosophie, nous devons beaucoup viser aux esprits qui déjà s'occupent spontanément avec

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conscieDce, quoique sous une vicieuse impulsion, d'éludés morales et sociales.

A moins qu'ils ue soient irrévocablement engagés dans l'école rétrograde, nous pouvons, je crois, beaucoup espérer d'eux, par une action persévérante et variée. L'extrême difEcuUé que l'on éprouve aujourd'hui à faire péi^étrer aucune conception philosophique chez les esprits positifs proprement dits, par suite du déplorable rétrécissement résulté de leur empirique spécialisation, doit nous faire attacher une très-grande importance à ménager et à préparer la coopération graduelle de ceux qui, du moins, se vouent, même confusément, à la culture directe des idées qui doivent prévaloir.

Bien que je ne lise, comme vous savez, aucun journal, les informations que je reçois sans les chercher m'ont fait depuis quelques mois remarquer, ici, avec beaucoup d'intérêt philosophique, un spectacle très-instructif mais qui se trouve presque perdu, faute de spectateurs convenable- ' ment disposés ou, au moins, à défaut d'un cicérone propre à le fairejudicieusement ressortir.

C'est au sujet de la discussion, actuellement pendante chez nos parlementaires, sur l'instruction publique, quoique d'ailleurs le résultat légal n'en doive être probablement que de maiotenir le statu quo en faisant avorter, encore une fois, à travers tant de prétentieuses déclamations, une des fameuses promesses de Juillet, comme on le fit déjà, il y a, je crois, dix ans. Il est vraiment fâcheux que

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l'école positive ne soit pas encore assez organisée, même ici, ponrutiliserune occasion aussi favorable de dessiner spootanément son caractère social, par opposition radicale avec l'école théologique et l'école métaphysique à la fois. En comparant leur attitude actuelle avec celle qui leur était propre, sur le même sujet, il y a vingt ans, il serait intéressant de montrer chacune d'elles ainsi conduite à renoncer à ses plus chers principes et à. abdiquer son principal office pohtique. Dans le vain espoir d'un prochain triomphe impossible, le parti théologique cousent à abandonner son caractère légal pour accepter, an moins momentanément, une sorte de concurrence mentale dont il espère sottement sortir victorieux, sans que sa passion lui permette seulement d'apercevoir cette suppression totale du budget ecclésiastique qui ne tarderait pas à résul- : ter nécessairement de la liberté qu'il prétend désirer. Encore plus inconséquent peut-être, le parti métaphysique refuse cette liberté qu'il demandait avec instance il y a vingt ans, parce qu'il craint naïvement d'être écrasé dans cette lutte prolongée où il sent confusément son impuissance logique, par suite de sa tendance à adhérer aux prémisses religieuses en repoussant les conclusions; aujourd'hui triomphant, il craint de perdre ainsi c'et ascendant, et voudrait bien enchîùner la grande révolution à constituer l'oninipotence spéculative et sociale del'étrange classe représentée parMM. Cousin, de Broglie, Viliemain, Guizol, etc.! Voilà donc

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